Game of Thrones : Fire and Ice.

Chapitre 4 : Le sang du dragon. (Jon Snow)

22079 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 29/03/2020 04:10

Sans trop savoir exactement le comment ou le pourquoi d'une telle chose, sans trop pouvoir même affirmer qu'il agissait de sa propre volonté ou mu par quelques forces mystiques qui le guidaient inconsciemment, les pas de Jon le guidaient néanmoins dans une zone dégagée.

Et progressivement, Jon s'approchait de celle-ci. Un point qui se situait non loin d'un bois dont les ramures des arbres étaient débarrassées de toutes les feuilles depuis déjà quelque temps, où seuls les conifères dénotaient en arborant des aiguilles qui disparaissaient pourtant sous la fine pellicule de neige qui recouvrait les branches extérieures.

Et quand bien même l'aurait-il voulu ou non, Jon se rendait dès à présent dans cette direction, progressant à une allure qui le surprenait.


C'est à croire que les Anciens Dieux aient bel et bien décidé de ma conduite actuelle.


Toujours était-il que Jon venait tout juste de quitter le château de Blancport. Et plutôt que d'emprunter la rue principale puis les autres artères pour sortir par la grande porte qui s'ouvrait vers le sud-est, non loin du port, Jon avait opté pour une voie secondaire.

Aussi, et peu après avoir suivi le prolongement de l'enceinte qui jouxtait les murs du fort, et qui se prolongeait jusqu'à entourer l'ensemble de la cité, tout du moins si l'on exceptait bien entendu le segment proche du port et de la mer salée, Jon avait fini par s'extirper du périmètre de la ville portuaire par l'intermédiaire d'une poterne qui permettait aux Manderly de fuir en cas d'assaut par des forces ennemies.


Je gage que c'est par là que fuiront les personnes influentes de la ville si les morts viennent à débarquer.


Sauf si ceux-ci sont trop nombreux. Auquel cas Jon gageait que les navires suffiraient à éloigner les membres éminents de Blancport vers une zone où le danger serait moins présent.


Le Roi de la Nuit est bien décidé à tous nous asservir. Lui échapper un temps fonctionnera, mais ce n'est pas une solution éternelle. Tôt ou tard il finira par les attraper. Lui a su se montrer patient. Il sait que nous ne sommes pas de taille pour le vaincre.


Reste, Jon s'éloignait toujours de Blancport. Il fuyait non seulement la foule, mais également la réception donnée par leur hôte Wyman Manderly. Une fête, un festin, en l'honneur de Daenerys.


Tout du moins, ce n'est là que la version officielle qu'il nous aura servi sur un plateau.


Or, les mondanités offertes par le Seigneur local d'intéressaient nullement Jon qui privilégiait sa solitude à la foule et aux sourires forcés.

Et il continuait à s'éloigner.

Car oui, et pour être honnête avec lui-même, Jon préférait amplement ses moments en solitaire où il pouvait se retrouver lui-même et être en capacité de réfléchir sans que le vin, allègrement servi par leur hôte, ne vienne parasiter ses réflexions silencieuses.

Nonobstant, si son but était bel et bien de chercher à s'isoler, de se retrouver avec lui-même et de se concentrer sur ses réflexions sur l'avenir du royaume, sur la guerre à venir contre les morts et les tourments que le Roi de la Nuit imposait indirection sur son esprit, Jon se serait plutôt représenté la chose comme s'effectuant au sein des appartements du château qui lui avaient été attribués.


Une pièce chaude et accueillante, comme l'avait si bien souligné Manderly en me la présentant.


Un Seigneur pas peu fier de présenter ce qu'il avait de mieux à celui qu'il continuait à appeler « mon Roi » dès que l'occasion se présentait.


C'est-à-dire à chaque fois qu'il sait que Daenerys se trouve à portée de sa voix tonitruante.


Ce qui, à la longue, avait tendance à le lasser.

Reste, Jon Snow n'avait pas suivi son instinct premier dans le but de s'isoler et progressait désormais sur le terrain qui s'offrait à ses bottes, emmitouflé qu'il était dans son épaisse fourrure noire, cadeau de Sansa peu de temps avant que tous ensemble ils ne quittassent Châteaunoir dans l'optique de reprendre Winterfell aux Bolton.


Bien que réticent à me lancer dans une telle entreprise, je dois admettre que ce serait un chaos sans nom dans le Nord si le Roi de la Nuit venait à nous affronter dans de telles conditions.


Quant à la météo qui touchait actuellement la région, il lui semblait que depuis leur arrivée dans cette bourgade, que l'Hiver avait décidé d'accroître son emprise et de se montrer bien plus mordant, bien plus vigoureux, comme pour venir leur rappeler qu'il était grand temps pour eux de gagner Winterfell avant que les chemins ne deviennent totalement impraticables.


Nous n'avons que trop tardé entre les murs de la ville et le confort du château, se désola Jon.


Assurément, une semaine venait de s'écouler depuis qu'en compagnie de Daenerys, de Tyrion et des autres, ils avaient débarqué sur les quais de Blancport.


Un temps bien plus long que ce que j'envisageais de prime abord.


Voilà pourquoi, et après s'être tourné vers Daenerys pour obtenir son aval, il avait été décrété que cette nuit serait la dernière où ils resteraient au sein du fief de la famille Manderly.

Et le maître des lieux, conscient de ce départ prochain, avait tenu à leur offrir un dernier banquet.


Une fête qui se tient toujours actuellement.


Un débordement d'opulence et de vivres qui ne lui plaisait guère.


Blancport peut se vanter d'avoir des greniers bien garnis, si Manderly poursuit ses festoiements auprès des bourgeois de la cité, les denrées vont finir par manquer et les Blancportais seront les premiers à en pâtir.


Alors oui, il avait tenté de soulever le problème auprès de Wyman, en pure perte, l'autre n'avait pas su l'écouter.


Ou alors il tenait à prouver qu'il avait de l'influence et que si Daenerys tient tant que ça à la couronne, elle allait devoir se reposer sur la puissance des Manderly pour parvenir à rallier les Nordiens à sa cause.


Dans tous les cas, et malgré la distance qui le séparait toujours plus de la cité portuaire, la brise saline lui apportait les notes de musique issues des instruments que les troubadours jouaient pour égayer aussi bien les invités que le maître des lieux.

En conclusion, Jon Snow estimait que trop de temps avait été perdu à demeurer ici. D'autant plus que dans le même temps, les forces armées de Daenerys Targaryen avaient poursuivi leur lente progression vers le Nord.


D'ici quelques jours ils seront sûrement à Moat Cailin.


Après quoi, ils bifurqueraient en direction de Winterfell.


Un corbeau a été envoyé au Commandant des Immaculés pour attendre nos hommes présents ici et qui doivent escorter leur propre convoie.


Si les Immaculés étaient aussi disciplinés que le prétendaient les rumeurs à leur sujet, alors ils patienteraient des semaines si cela devait s'avérer nécessaire.


Même si je me sens oppressé par le temps qui passe, les morts n'ont pas encore franchi le Mur.


De quoi apaiser ses sempiternelles angoisses ? Rien de moins sûr.


Ceux qui sont présents à Blancport devront progresser à marche forcée. Si nous voulons établir cette jonction à un moment donné, nous ne pouvons nous montrer oisif quand bien même les factions du Mal ne nous atteindraient pas dans l'immédiat.


Néanmoins, c'était à espérer qu'ils aient tous levé le camp d'ici-là.


« Vous vous préoccupez beaucoup trop, Jon Snow. Et vous vous imposez un trop gros poids sur vos épaules quant aux responsabilités que vous vous imposez vis-à-vis du monde. »


Les mots de Tyrion venaient de résonner dans son esprit. Le nain connaissait les tourments qui assaillaient constamment le bâtard de Winterfell. Or, son ami ne se montrait pas aussi inquiet que lui alors que la situation l'exigeait.


Suis-je donc le seul à prendre la réelle mesure de la Grande Guerre qui nous guette ?


Les vivants s'apprêtaient à relever le plus grand défi de leur existence lorsque viendrait le moment où ils se retrouveraient à se confronter contre des hordes de morts.


Des dizaines de milliers de spectres, si ce n'est davantage, et qui progressent à la suite de leur créateur.


De l'opinion même de celui qui appartenait à la Maison Lannister, il était inutile de se faire tant de sang d'encre pour bien des raisons. La première était qu'il faudrait du temps pour que les Immaculés et les Dothrakis parviennent ensemble jusqu'aux ruines de Moat Cailin.


« Si ce n'est déjà fait, ils doivent encore récupérer une importante caravane que nous avons dépêché par la voie des mers et qui doit transiter vers Darry. »


Une chose que Jon n'ignorait point.


« Quant aux spectres, allons Jon, vous ne pouvez nier que le Mur se dresse toujours là, haut et impénétrable. Il faudra bien des efforts pour parvenir à l'abattre. »


Jon avait servi l'argument des sauvageons qui avaient pu l'escalader, que lui-même l'avait fait à l'époque où il infiltrait ce peuple aujourd'hui ami.


« Jon, Jon, nous autres vivants sommes à même de raisonner, de savoir nous servir de nos membres. Ces morts sont une force brute sous le contrôle d'une seule entité, je gage qu'aucun d'entre eux ne saurait comment se coordonner pour atteindre une telle hauteur. »


Le regard du nain s'était alors glissé en direction de Daenerys Targaryen.


« Pour l'heure, nous avons d'autres sujets qui importent réellement. Il nous faut convaincre les vôtres, les Nordiens, quant au bien-fondé de choisir Daenerys comme notre souveraine légitime. »


Avant que son ami ne réitère ses propos sur le Mur après s'être avisé que Jon arborait une expression où l'incertitude dominait ses émotions.

Et après avoir vu Tyrion s'éloigner en direction des précieux vins proposés par leur hôte, Jon pensa à cette longue ligne de défense qui se dressait là depuis des temps ancestraux et qui séparait les menaces qui se dressaient au-delà et la sécurité des territoires septentrionaux du continent civilisé.

Il était loin de partager l'opinion optimiste du nain et le jeune homme ne pouvait s'empêcher de se sentir gagné par un sentiment d'urgence.


Une urgence que je ne parviens toujours pas à m'expliquer.


Il ne put s'empêcher de se dire que c'était faux. Qu'il avait pleinement conscience de quoi il en retournait exactement.


De tous, je suis le seul ici à connaître véritablement l'ampleur de cette menace qui nous attend.


Oui, le Mur se dressait là depuis des siècles, depuis l'époque où Brandon Stark, un lointain ancêtre qui avait également érigé le fief de Winterfell, s'était allié aux géants et aux Enfants de la forêt pour édifier une telle muraille de glace.


Chaque jour la magie du Roi de la Nuit s'accroît. Celle des Enfants de la forêt perdure peut-être dans le Mur, mais avec ces êtres disparus, est-ce qu'avec le temps la magie qui imprègne la glace s'atténue-t-elle ?


Il le sentait, si le Roi de la Nuit se manifestait plus ouvertement depuis ces dernières années, ce n'était pas sans raison. Leur ennemi avait un plan, un moyen de franchir cette barrière glaciale. Jon ignorait comment, il ignorait quand.


Mais c'est là une chose inéluctable.


Parce que non, tout comme Tyrion, il en venait à croire que les morts ne pouvaient escalader cette paroi lisse et mortelle.

Ne pouvant répondre à ces questions qui le taraudaient tant, Jon préféra les chasser momentanément de son esprit, bien décidé à taire les voix dans sa tête qui le hantaient continuellement.


********************


Qu'importaient les tourments du jeune homme, toujours était-il que la marche de Jon n'était pas encore achevée, ses foulées continuaient à faire crisser la neige.

Le décor autour de lui était sombre, dénotant avec la vaste étendue blanche qui prenait le relai dès que le jour succédait à la nuit. Pour autant, les teintes grisâtres qui entouraient Jon suffisaient à ce dernier pour savoir où poser les pieds.

Dans le même temps, Jon nota distraitement qu'il n'avait prévenu personne quant à sa défection de la soirée mondaine. Et quand bien même certains des gardes l'avaient-ils vu emprunter une direction en particulier, Jon gageait qu'aucun d'eux ne connaissait ses réelles intentions.


Ils ne peuvent savoir que je me dirige vers les dragons. Pour les Nordiens il serait suicidaire de s'approcher de ces créatures au cœur de la nuit.


Reste que, après réflexion, il en vint à conclure que, dans le cas où un problème surviendrait, il serait livré à lui-même et redoutait qu'un malheur ne survienne sur sa propre personne.

Avec une conviction, certes relative, il prononça à voix haute les mots suivants, soulevant dans leur sillage un nuage de buée froide.


« Ils me connaissent désormais. Jamais ils ne me feront le moindre mal. »


Ah, qu'il aurait tant aimé que cette assertion lui apportât toute la bravoure nécessaire pour aller au bout de ses intentions !

Néanmoins, et comme pour venir souligner que son action était là une pure folie, des mots mille fois ressassés et prononcés par la voix d'une autre, d'une femme autrefois aimée, vinrent une fois encore se répercuter dans sa boîte crânienne :


« Tu ne sais rien, Jon Snow. »


Et pendant quelques secondes l'écho des propos d'Ygrid résonna tout autour de lui.

Ce fut là que le jeune homme perçut subitement une autre tonalité. Un son plus puissant, plus effroyable. Un rugissement sauvage qui paraissait faire frémir l'air lui-même, entrer en résonance avec les rares flocons qui tombaient des cieux enténébrés.

Ceux-ci avaient perdu une bonne partie de leurs nuages, d'où la vague accalmie qui frappait la région. Or, Jon était trop affairé à progresser dans la poudreuse immaculé pour prêter attention à la myriade d'étoiles qui le surplombaient.

Un nouveau rugissement vint secouer tous ses membres. Plus proche.

Un son synonyme de danger, une menace ancienne, surnaturelle qui défiait la logique des hommes.


Et je me précipite droit dessus.


Jon pouvait se désoler autant que faire se peut de ses faits et gestes, il n'en poursuivit pas moins ses pérégrinations dans les landes nordiennes.

Dans le même temps, et alors qu'un troisième hurlement guttural perçait dans le silence de la nuit, il en vint à éprouver un certain contentement quant au fait de s'éloigner de Blancport.


Les Blancportais n'auraient pas supporté la présence des dragons aux abords de leur cité.


Il ne s'en questionna pas moins sur ceux-ci et sur la peur que pouvaient éprouver tous les habitants de la ville à chaque fois qu'ils percevaient la présence des créatures ailées à proximité de la bourgade.

Que cela fut en percevant les cris puissants, témoignage vivant d'un mythe ancien, ou en apercevant leurs terrifiantes silhouettes gargantuesques qui se devinaient lorsque Drogon et Rhaegal arpentaient les cieux nordiens.

Sa propre personne, et quoi qu'il ait put en déclarer à leurs sujets, comme quoi il les trouvait majestueux ces deux dragons, Jon ressentait toujours un sentiment d'inquiétude lorsqu'il se tenait dans le périmètre d'action de ces créatures.


Une peur somme toute légitime.


Après tout, il était un Stark, un loup du Nord. Quoi de plus étonnant à ce qu'il lui fût plus aisé d'avoir le contact plus facile avec Fantôme, son loup géant.

Pour autant, et à la grande stupeur du jeune homme, une partie de lui en était venue à éprouver une certaine attraction pour ses dragons qui dégageaient une majesté à les voir évoluer dans les cieux avec une grâce incomparable.


Pourquoi ? Pourquoi sens-je donc cette connexion entre eux et moi ? Pourquoi vouloir à tout prix approfondir ce lien curieux ?


D'autant plus qu'il y avait une forte probabilité de marcher droit vers un sort ô combien funeste et qu'avant même la fin de la nuit, il se fît rôtir en un clin d'œil pour avoir cédé à cette lubie, cette pulsion soudaine, qui lui avait prise de réaliser en ces froides heures hivernales.

Comme aurait très bien pu lui déclarer Ygrid pour répondre à ses questions, le tout en employant son ton ô combien espiègle qui l'avait tant charmé dans le passé, il n'en savait rien.

Comme le chemin était encore conséquent malgré un nouvel hurlement toujours plus proche, Jon se décida de creuser plus avant ce mystère qui le rattachait à cet attrait subit.

À bien y réfléchir, les prémices de cette attirance avaient débuté plusieurs semaines auparavant. C'était imperceptible au départ, alors qu'après avoir retiré son gant noir, il avait établi un contact direct entre sa paume froide et les écailles chaudes de Drogon.


Le dragon le plus volumineux de Daenerys. Le plus redoutable aussi.


Un geste qu'il n'avait pas calculé, mû par un instinct qu'il ne comprenait pas, mû par ce besoin de sentir ce contact alors que son esprit sentait subitement une connexion vis-à-vis de la créature.


Et plus surprenant encore, que je découvre que la réciproque était également de mise.


Naturellement, cela n'avait pas le moindre sens.


Je suis peut-être un bâtard du Nord, mais j'ai en moi le sang des Stark qui s'écoule. Le sang d'Eddard.


Et cette famille ancienne, qui avait écrit l'Histoire de Westeros pendant des millénaires, était indubitablement liée aux loups, mais également aux loups-garous, depuis...


.« Depuis toujours en fait. »


La conclusion de Jon résonna dans l'air froid des alentours de Blancport.


Oui, nous autres Stark sommes proches des loups, et en aucun cas nous ne le sommes vis-à-vis de ces monstres volants.


Alors pourquoi, au plus profond de la nuit, et lorsqu'enfin Jon parvenait à trouver le sommeil, se surprenait-il à rêver qu'il chevauchait l'une des deux dernières créatures ailées existantes ?

Pourquoi s'enorgueillissait-il tout en savourant le vent glacial qui lui fouettait le visage, alors qu'ensemble, uni comme jamais il ne l'avait été avec son compagnon Fantôme, Jon et le dragon s'envolaient toujours plus haut, pendant que loin au-dessous d'eux le monde allait en se rapetissant davantage à chacun des puissants battements d'ailes ?

Jon se secoua mentalement la tête. Toutes ces questions étaient futiles. Son désir actuel l'était. Tout comme l'amour qu'il éprouvait pour Daenerys.


Je me disperse trop.


C'était le cas. Et ce n'était pas une bonne chose, lui qui se devait de continuer à conserver toutes ses pensées, toute sa volonté sur son ennemi juré le Roi de la Nuit, et sur la meilleure manière de s'y prendre pour protéger le continent de Westeros devant la menace de cette entité.

La voix de Jon s'éleva dans la nuit alors qu'il verbalisait oralement ses réflexions.


« Nous ne devons pas seulement contenir les morts, il nous faut aussi découvrir le moyen parfait pour mettre un terme définitif à l'existence de cette menace et de ces êtres contre-nature. »


Ses pas continuaient à faire crisser la neige alors que les mots continuaient à pourfendre l'air glacial de l'Hiver.


« Qu'ils fussent autrefois humains ou des animaux sauvages, nous devons stopper cette force surnaturelle avant qu'elle nous engloutisse tous. Nous devons réussir à éliminer les lieutenants les Marcheurs Blancs. »


Sa voix se fit plus dure, marquée par une forte détermination.


« Et terrasser le Roi de la Nuit et sa vile magie. »


Et pendant ce temps, comme si ses enjambées le guidaient toujours contre sa propre volonté, Jon s'avançait vers les dragons qui l'attiraient tant.


********************


Plusieurs minutes venaient de s'écouler en suivant. Peut-être cinq, peut-être plus. Et alors que les lumières de la ville avaient disparu dans son dos, incluant celles de la forteresse des Manderly qui surplombait pourtant Blancport, Jon parvenait finalement dans un champ en friche.

Là, les terres, en partie dures à cause du froid ambiant, attendaient pourtant le retour du printemps pour recevoir les prochaines récoltes. Une saison qui pourrait cependant ne jamais survenir alors que la menace du Roi de la Nuit et de la Longue Nuit s'appesantissait sur le monde des vivants.

Quant au sol, une bonne partie était dégagée de la neige en raison de la chaleur que dégageaient les deux dragons lorsque ceux-ci passaient leur temps sur le plancher des vaches.

Une scène qui contrastait fortement avec le décor alentour, où la poudreuse dominait l'ensemble du paysage nordien. Un spectacle étrange qu'il était surtout possible d'apprécier en journée et non dans les ténèbres de la nuit.

Jon s'avançait toujours, et au crissement de ses pas vinrent se succéder un léger bruit de succion lorsque ses bottes s'enfoncèrent dans le sol spongieux, boueux du fait de cette fonte occasionnée par les créatures ailées qui dominaient à présent ce territoire où elles avaient été cantonnées.

Les yeux du jeune homme se posèrent alors sur l'un d'entre eux qui répondait présent. Quant à l'autre, il était probablement parti à la recherche d'un gibier juteux.

À tout hasard, le fils d'Eddard Stark toisa les cieux sombres pour s'assurer que la proie en question ne s'avérait être sa propre personne.


Voilà qui serait fort fâcheux.


Malgré cette pointe d'humour noir, Jon pouvait percevoir les battements frénétiques de son cœur qui tambourinait contre ses côtes.

Au bout du compte, lorsqu'il fut tout à fait certain que Drogon n'allait pas surgir à l'improviste et piquer dans sa direction, Jon se concentra sur le frère de ce dernier.

Là, Rhaegal se reposait après avoir longuement hurlé de sa voix puissante. La créature paraissait à moitié endormie, et les nombreuses carcasses de bovidés témoignaient qu'il s'était rassasié plus que de raison.


Peut-être que Drogon a-t-il lui aussi participé à ce festin.


Mais si tel était bel et bien le cas, il devenait manifeste que Drogon en réclamait plus pour se caler son estomac qui devait posséder des dimensions gargantuesques.

Pour la seconde fois en moins d'une minute, Jon Snow contempla la couverture de ténèbres qui le surplombait. La lune luisait dans le ciel. Ce n'était là qu'un croissant que les nuages n'arrivaient pas à masquer. Et l'éclairage qui en résultait était suffisant pour que Jon distingue aisément la forme de Drogon si celui-ci devait apparaître ouvertement aux yeux du seul être humain assez téméraire pour se porter à leur rencontre à une heure aussi indue.


Ou le seul complètement fou, devrais-je plutôt dire.


Or, les centaines d'astres et constellations aux noms inconnus de Jon, ne dévoilaient rien d'un possible dragon noir qui était sans aucun doute parti à la recherche de sa part de viande.


Ou bien, contrairement à son plus petit frère, il digère tout en explorant ce territoire qui lui est totalement étranger.


Dans tous les cas, et même si la lune ne lui permettait guère de distinguer pleinement la présence ou non de Drogon — et quand bien même avait elle permis à Jon de se déplacer jusque-là sans trop d'encombres — l'intéressé aurait tout de même volontiers échangé la nitescence que dispensait le satellite naturel au monde, pour une torche à l'éclat flamboyant et rougeoyant à son seul profit.


À défaut de repérer Drogon, cela m'aurait permis de mieux apprécier la silhouette de Rhaegal.


Autant le dire, sa fascination n'expliquait pas à elle seule son envie de brandir une torche. Assurément, une telle source de lumière pouvait contribuer à mieux anticiper tout mouvement brusque de la bête.


Sait-on jamais si Rhaegal n'opte pas lui-même pour faire de moi son prochain gueuleton.


Comme en écho aux pensées de Jon, voilà que la créature en question redressa subitement sa large gueule écaillée de vert et le toisa longuement, sans sourciller.

Saisi par une sourde terreur, Jon s'immobilisa en retour. Il jugea plus prudent de ne détourner ses yeux.


Ou de les baisser.


Pour autant, il était persuadé que la chamade de son cœur n'échappait aucunement à la créature dont l'ouïe fine ne devait rater aucune miette de la mélodie orchestrée par sa peur.

Le silence posa alors sa chape de plomb sur les deux êtres. Sur l'homme et la bête. Sur le bâtard du Nord et l'entité surnaturelle.


Sur le gibier et son prédateur.


Un grognement s'échappa de la gueule close du dragon, comme si cette réflexion mentale le désespérait, alors qu'il se contentait de toiser cet humain qui se présentait à lui.

Le dragon parut d'ailleurs le jauger de longues secondes durant. Ses yeux brillaient d'une intelligence peu commune et que Jon n'avait que trop rarement perçue dans le regard des nombreuses personnes qu'il avait côtoyées au cours de son existence.


Cela me fait penser à Tyrion.


Reste, si son faciès se concentrait sur la gueule de Rhaegal, il se désola une fois de plus quand à l'absence d'une lumière plus vive pour parvenir à apercevoir le reste de l'immense silhouette du dragon vert.

Soudainement, et provoquant quelques ratés au niveau des pulsations cardiaques du fils d'Eddard Stark, un jet de flammes jaillit de l'imposante gueule et fondit sur le tas de carcasses de bovidés et d'ovidés qui prirent feu dans la foulée.

Le brasier donna alors à Jon cette lumière qu'il se désespérait de ne pas posséder et qu'il avait quémandée de ses vœux silencieux.

Troublé par ce spectacle, Jon observa Rhaegal, les sourcils froncés. Se pouvait-il que, d'une manière ou d'une autre, son vis-à-vis eût perçu les attentes du jeune homme ?

Dépité qu'une telle idée lui ait traversé l'esprit, Jon se sermonna dans un murmure tout juste audible.


« Jon, cesse donc de faire l'idiot. Je doute qu'un dragon réfléchisse comme nous autres humains. Comment pourrait-il simplement savoir que j'ai besoin de lumière ? Comment aurait-il seulement pu anticiper ce besoin et décider de m'en fournir par l'intermédiaire de ses propres flammes ? »


Il avait beau croire en l'intelligence des dragons, cela dépassait de loin les capacités de simples créatures, aussi surnaturelles pouvaient être celles-ci.


Et alors, que sais-tu à leur sujet exactement ?


Quant à Rhaegal, impassible en apparence, il attendait. Quoi ? Seuls les Anciens Dieux étaient en mesure d'aider Jon là-dessus. Mais ces déités demeurèrent aussi silencieuses qu'à l'accoutumée.

Jon comprit qu'il devait faire quelque chose et ne pas demeurer là les bras ballants à attendre que son sort dépende du bon vouloir de cette créature ailée. Aussi, l'ancien Lord Commandant de la Garde de Nuit effectua-t-il un pas dans le sol dont la terre spongieuse alourdissait ses propres mouvements.

Rhaegal, lui, resta là, pareil à une statut majestueuse, à le fixer de plus belle, sans cligner une seule fois de ses amples paupières reptiliennes.

Ses larges ailes demeuraient repliées le long de son corps dont le poitrail se soulevait et s'affaissait à chacune de ses inspirations et expirations. Tout portait donc à croire qu'il n'escomptait pas prendre son essor dans les instants à venir.

L'intuition de Jon avait même la nette impression que l'autre s'était attendu à recevoir une telle visite de sa part.

Tout à coup, une pulsion soudaine s'empara de sa propre personne, comme s'il était mû par quelques instincts qui le dépassaient. Là, Jon retira l'un de ses gants en cuir noir, celui de la main droite, et tendit son bras en avant.

Un désir puissant le guidait au-delà de toutes formes de raisonnements rationnels, lui qui se trouvait désireux de réitérer l'expérience menée jadis et qui l'avait vu toucher pour la première fois l'une de ces créatures à la fois impressionnante et majestueuse.


J'y suis déjà parvenu autrefois avec Drogon.


Les souvenirs en question affluèrent dans son esprit, effaçant momentanément l'instant présent jusqu'à ce que ses réflexions s'enchaînèrent et le ramenèrent au moment clef.


Pourquoi donc ne pourrait-il en aller de même pour son frère Rhaegal ?


Qui plus est, la bête était bien moins volumineuse que le dragon noir, comme s'en fit également la réflexion Jon Snow dans l'optique de s'octroyer un peu plus de courage quant à sa démarche teintée de folie.

Malgré tout, Jon savait qu'il se mentait à lui-même en usant d'un tel argumentaire. Peu importait la taille d'un dragon, il fallait être fou pour se dire qu'il était possible de les approcher sans avoir à ressentir la moindre peur.


Une peur comme celle qui coule actuellement dans chacune de mes veines.


Malgré leur côté majestueux, malgré leur magnificence lorsqu'ils évoluaient dans les airs, les dragons représentaient une menace ancienne, résurgente et sans équivalent à Westeros.


Tout du moins si l'on excepte le Roi de la Nuit et son pouvoir de réveiller les morts.


Il n'en demeura pas moins que les secondes s'écoulaient, paraissant s'étirer en minutes. Jon ne se mouvait plus, tandis que son hésitation le faisait toujours tergiverser pour savoir s'il allait établir ou non un contact direct entre sa peau pâle et froide avec les écailles vertes et chaudes de Rhaegal.

Et le bras, qu'il tendait encore, paraissait peser une tonne.

Le poids de son indécision.

Au bout du compte, ce fut Rhaegal qui se mit en branle, faisant trembler le sol à hauteur des deux êtres qui se contemplaient mutuellement. Là, la créature s'approcha pesamment de Jon Snow, ses ailes toujours repliées le long du corps.

Tétanisé entre la fascination et la terreur, l'ancien Roi du Nord ne savait que faire alors que Rhaegal étirait son cou pour réduire la distance qui le séparait de l'être humain.

Là, le dragon laissa échapper un léger grondement qui fit vibrer l'air d'une onde de chaleur. Toutefois, Jon parut comprendre que son vis-à-vis ne cherchait pas à vouloir se montrer hostile à l'endroit de son visiteur nocturne.

Nonobstant, il était hors de question pour lui de quitter Rhaegal des yeux, ne serait-ce qu'une fraction de seconde. Si tel devait être le cas, Jon redoutait que ce geste fût mal interprété et de finir carbonisé sous le jet brûlant des flammes écarlates que l'autre ne manquerait pas de lui déverser dessus sans autre forme de procès.

Or, une partie de Snow réalisa que ce n'était pas tant la perspective de son propre trépas qui le perturbait en agissant de la sorte, et ce, inconsciemment, sans que nul n'ait vent de sa présence en cet endroit reculé, isolé.


Non, ce que je crains davantage, ce sont les possibles conséquences que ma mort entraînerait.


En effet, si véritablement il venait à périr ici et maintenant, et que les Nordiens avaient vent de la manière dont cela s'était produit, sous le feu ardent d'un dragon, à coup sûr le peuple du Nord imputerait cette responsabilité à Daenerys.

Et cette alliance, cette unité que Jon souhaitait tant établir entre les habitants des terres septentrionales de Westeros et la dernière représentante de la maison Targaryen, ne se produirait jamais.

Les hommes se retrouveraient dès lors plus divisés que jamais. Et lorsque surviendrait l'armée de dizaines de milliers de soldats morts, ni rien ni personne ne serait en capacité de contrer cette menace du fait de ces dissensions qui auraient été à l'encontre de cette cohésion qu'il prisait par-dessus tout.

Quoi qu'il en fût, il restait également fort probable qu'il ne se passât rien de toute cette sombre prophétie émise par Jon Snow quant à son trépas aussi brutal que soudain sous le feu du dragon aux écailles vertes.

Après tout, la dernière fois qu'il avait eu l'occasion de se retrouver dans une situation similaire, et alors qu'il s'était tenu face à Drogon, Jon se rappelait du déroulement des événements survenus alors.

Certes, la créature avait, dans un premier temps, dévoilé ses crocs à la taille démesurée et tranchantes comme des rasoirs — d'autant plus si Jon se devait de les comparer aux quenottes de Fantôme —, mais au final, le dragon avait fait montre d'une certaine forme de contentement quand Jon lui avait tâté le museau.

Tout du moins, si tant est qu'une telle chose était possible pour ce type de monstre fantastique.


Peut-être que sans Daenerys, cette rencontre avec Drogon se serait-elle déroulée autrement.


De là à raviver ses peurs actuelles de se tenir seul face à Rhaegal ?

Irrité quant à son comportement qu'il estimait grotesque, Jon se sermonna dans un murmure qui perça dans le silence de la nuit, soulevant un nuage de buée bien plus long que ceux produits par sa respiration.


« Cesse donc de réfléchir et profite de l'instant présent. »


Et motivé par cette décision, Jon parut prendre pour argent comptant le fait que la tournure des événements présents serait nécessairement similaire cette fois aussi.

Assurément, Snow pouvait affirmer que Rhaegal ne lui opposait pas le moindre refus quand le contact s'effectua avec la paume froide de sa main droite et les écailles brûlantes de l'animal.


J'ai même l'impression qu'il cherche à prolonger cette étrange communion.


Un lien particulier, étrange, qui se tissait entre tous deux.

Curieusement, et durant une fraction de seconde seulement, le fils d'Eddard fut saisi d'une vision idiote. Dans cette image fantasmagorique Rhaegal parut ressembler à un chat gigantesque, quoique pourvu d'ailes tout aussi immenses, et qui se mettait subitement à ronronner.

Jon se força à se secouer mentalement la tête pour ne pas se laisser gagner par des idées ô combien stupides.

D'autres images le frappèrent, les mêmes qui revenaient parfois dans ses rêves les plus secrets. Et ces flashs le dévoilèrent sur le dos de Rhaegal alors qu'ensemble ils arpentaient des cieux inconnus qui surplombaient des territoires tout aussi étrangers autant pour l'homme que pour la bête.

Et soudain, le dragon s'ébroua, ramenant Jon à la réalité du présent. Puis, la créature déploya son aile gauche avant de la replier le long de son poitrail, légèrement incurvée en direction de Jon.

Les sourcils froncés, ce dernier avait l'impression qu'il s'agissait là d'une invitation non verbale à prendre place sur son dos écaillé.


Qu'est-ce que...


Il ne parvenait pas à cacher son étonnement quant à voir une telle action de la part de son vis-à-vis.

Comme à contrecœur, Jon fut contraint de se justifier en lâchant les mots suivants :


« Je ne peux pas te monter. Je n'en ai pas le droit. »


Après un silence, il compléta ses justifications.


« Je ne suis pas un Targaryen. »


Et ses pensées prirent le relai, trop heureux que le dragon ne pût les percevoir.


Non, je ne suis qu'un simple bâtard du Nord. Le fils illégitime d'Eddard Stark.


Quant à sa mère, Jon n'avait jamais rien su au sujet de l'intéressée. Pas plus que son nom, ni à quoi elle avait pu ressembler du temps de son vivant. Seul son père aurait été à même de lui décrire précisément cette femme nimbée de mystère.


« La prochaine fois que nous nous verrons, nous parlerons de ta mère. Je te le promets. »


Des mots anciens, prononcés des années auparavant, jaillirent avec force dans son esprit. Un serment solennel déclaré par son père. Une promesse de réponse et qui jamais ne se ferait.

Jon se secoua la tête, peu désireux de raviver cette plaie identitaire.

Tout ce qu'il pouvait admettre, intimement convaincu par la chose, c'est qu'il ne voyait aucunement Eddard tromper son épouse, Dame Catelyn, avec une Targaryen.


C'était la guerre contre le Roi Fou et le prince Rhaegar. Père participait activement à cette rébellion ouverte contre cette dynastie originaire de Valyria. Comment, dans ces conditions, aurait-il pu fraterniser avec la femme de l'ennemi ?


L'aile du dragon fut secouée de façon un peu plus pressante, accrochant son regard, retenant son attention et délaissant le passé pour se focaliser sur l'instant présent.

Loin de se préoccuper des tourments du jeune homme, le dragon ne paraissait guère enclin à se satisfaire de l'argumentaire que lui avait fourni celui-ci pour ne pas avoir à le monter.

Jon hésitait toujours, taraudé qu'il était par ses propres sentiments. Il possédait certes le désir ardent de prendre place sur le dos de la créature. Seulement, il craignait tout autant le déroulement de la chose sitôt qu'il s'élancerait à la conquête des airs et de ce froid glacial qui devait s'étendre bien au-delà de la cîme des arbres.

L'esprit d'Ygrid pouvait se gausser de lui autant qu'elle le souhaitait, de lui susurrer qu'il ne savait rien autant de fois qu'elle en aurait la possibilité, il n'en demeurait pas moins que Jon ne connaissait absolument rien quant à la navigation d'un dragon.


La seule personne à même de m'éclairer sur la question, c'est Daenerys.


Or, Jon avait beau tourné le problème dans tous les sens, il se représentait bien mal la perspective d'aller retrouver la jeune femme pour l'enjoindre à lui apporter des éclaircissements au sujet de comment il lui faudrait s'y prendre pour parvenir à manœuvrer Rhaegal correctement.


Ce sont ses dragons, ses enfants. Ils ne m'appartiennent pas.


L'image de lui en train de voler continua cependant à le tourmenter, paraissant vouloir lui voiler la réalité.


« Je n'ai pas le droit de les monter. »


Ces derniers mots furent prononcés à voix haute et avec force de conviction, tandis que son haleine se mit à fumer sous l'éclat laiteux de la lune et que son faciès rayonnait sous l'aura orangée des flammes qui consumaient toujours les dépouilles calcinées des ovidés et bovidés.

Rhaegal émit un grondement d'impatience, comme en réponse aux propos formulés par le bâtard de Winterfell. Dans un premier temps, Jon se concentra sur la large gueule aux crocs démesurés avant de déglutir péniblement.

Puis, Jon riva ses yeux marron sur ceux couleur bronze de la créature. Encore une fois il se fit comme réflexion que ceux brillaient d'une intelligence hors du commun.


Différente de celle des hommes. Plus ancienne.


L'animal attendait qu'il prenne une décision. Or, Jon se montra plus ferme lorsqu'il déclara la phrase suivante :


« Non, je ne peux pas. »


Il n'en ferait donc rien, et ce, malgré qu'il crût déceler une certaine déception dans les yeux de son vis-à-vis.


Je ne peux pas craquer. Cela soulèverait à coup sûr beaucoup trop de questions.


Des interrogations auxquelles il ne se sentait pas d'apporter la moindre réponse. De fait, il devait se résoudre à suivre sa décision et ne pas céder à cette pulsion subite qui s'était saisie de sa personne.


Comme ça, je n'aurai pas à me justifier si quiconque à Blancport venait à découvrir ce que je m'apprêtais à faire.


Il se demandait ce que les Nordiens et le Seigneur des environs penseraient d'une telle action. Remettraient-ils ouvertement en cause son allégeance envers son propre peuple au profit de cette Reine Daenerys Targaryen qu'il avait choisie.


Ils pensent déjà que j'ai trahi les miens, que j'ai trahi les Stark et ceux du Nord. Dois-je vraiment m'aliéner tous les miens en pensant avant tout à mon plaisir personnel ?


La question ainsi soulevée le fit se demander si celle-ci concernait véritablement son désir de voler sur le dos d'un dragon ou sur la nature de ses sentiments à l'endroit de la prétendante au Trône de Fer.

Reste, qu'importait dans le fond. Qu'il veuille de la jeune femme ou qu'il désirât chevaucher une de ses créatures majestueuses, dans les deux cas la chose serait mal perçu par les Nordiens.

Jon était certes un Stark, en dépit de son nom de bâtard qu'il portait comme un fardeau, mais il n'en avait pas moins le devoir de s'unir à la maison Targaryen pour combattre le Roi de la Nuit, et ce, en dépit des désaccords évidents qui émergeraient des bannerets de la famille Stark.


« Mais si je dois m'unir à Daenerys, ce ne sera pas en m'élevant sur le dos d'un de ses enfants. »


La buée de ses mots s'étiola à peine dans l'air froid de l'Hiver et Jon venait tout juste d'effectuer un demi-tour dans la foulée pour regagner Blancport — suivi de trois enjambées volontaires pour s'en tenir quant à ses fermes résolutions —, qu'il reçut alors un coup dans le dos.

Ce n'était pas là un choc d'une grande force, néanmoins c'était amplement suffisant pour qu'avec l'effet de surprise il en vienne à choir au sol où il s'étala dans la poudreuse blanche de tout son long.

Instantanément, mû par ses réflexes de combattant, Jon porta la main en direction de la garde de Grand-Griffe, son épée bâtarde en acier valyrien. Jon était prêt à la dégainer, lorsqu'il réalisa de quoi il en retournait exactement.

Le responsable de sa chute n'était autre que Rhaegal qui, du museau, l'avait poussé volontairement. Or, ce geste soudain n'avait pas été fait dans l'optique de blesser le jeune homme comme le réalisa celui qui avait été Roi du Nord durant une courte période.


Il me fait passer un message.


Et ce message semblait lui dire que non, il n'avait aucune excuse pour ne pas avoir à accepter de gravir cette ample aile reptilienne et de prendre place sur le dos recouvert d'écailles vertes.

Jon se releva lentement et péniblement, non sans se sentir quelque peu humilié par la situation en cours. Ensuite de quoi, après avoir dégagé au mieux les traces de saleté et de poudreuse blanche accrochées à la fourrure noire de son vêtement — il ne pouvait rien au sujet des souillures laissées par la boue —, Jon toisa sombrement la créature qui lui faisait face.

Loin de s'en émouvoir, l'intéressée agita derechef son imposante aile.

Avec mauvaise grâce et un soupir résigné, Jon abdiqua.


« Bon. Très bien. »


Jon relâcha la garde de son épée dont la lame siffla alors qu'elle regagnait son fourreau. Puis, le jeune homme posa prudemment son pied droit sur une écaille, évaluant s'il pouvait peser de tout son poids sans courir le risque de blesser le dragon dans l'opération.

Celui-ci ne broncha guère et ne parut pas se formaliser le moins du monde de ce qui devait s'apparenter au poids d'une mouche.


Il supporterait sûrement un des géants qu'on trouvait autrefois au-delà du Mur.


Reste que, Rhaegal se contentait d'attendre patiemment, sans émettre le moindre bruit si ce n'était une profonde respiration.

Légèrement ragaillardi, Jon reprit ses gestes lents. Une partie de sa partie de sa personne ne pouvait s'empêcher d'avoir l'impression que depuis le début de cette rencontre nocturne, c'était le dragon qui dictait chacune de ses décisions, plutôt qu'il ne les eût prises lui-même, et ce, en toute conscience.


« Tout cela semble beaucoup t'amuser, pas vrai ? »


Si ce n'eût été les crocs déjà visibles, Jon aurait juré voir le dragon sourire. Il se secoua mentalement la tête pour ne pas avoir à donner des pensées humaines à une créature surnaturelle, aussi intelligente que pouvait être celle-ci.

Jon eut alors tout juste le temps de s'asseoir dans une posture qu'il estimait être la plus confortable possible — le dragon ne possédait aucune selle qui serait adaptée à sa croupe démesurée — que Rhaegal s'ébroua, déploya ses ailes aussi volumineuses que les voiles d'un petit navire de pêche comme ceux qui mouillaient aux abords des quais de Blancport, et décolla en suivant pour gagner l'atmosphère froide de l'Hiver.


Où dois-je m'agripper ?


La panique de Jon manqua de le désarçonner alors qu'instinctivement il se saisissait des épines dorsales qui couraient le long du cou impressionnant.

Et une fois que le jeune homme fut certain qu'il n'allait pas choir dans l'immédiat, il se laissa aller pour savourer le moment présent. Un puissant frisson se saisit de lui, un de ceux qu'il n'aurait jamais cru ressentir un jour.

Et l'air glacial qui l'enveloppa, faisant claquer ses vêtements et sa cape de fourrure, n'avait rien à voir avec cette sensation nouvelle qui l'envahissait tout entier à chacun des battements d'ailes de sa monture gargantuesque.

Jon se sentait enivré par la vitesse avec laquelle il se déplaçait dans les cieux enténébrés. Et il fut encore plus étonné de réaliser qu'une fois domptée, il n'éprouvait plus la moindre trace d'une peur quelconque.

Plusieurs minutes s'écoulèrent de la sorte pendant lesquelles Rhaegal planait toujours plus haut dans le ciel. Au point que lorsque Jon se risqua à un coup d'œil en direction du sol, le feu qui crépitait toujours lui apparut flou, infime lueur rougeoyante qui dansait sous les bises du froid qui reprenait ses droits après le départ du dernier dragon.


« Tout doux, tout doux. »


Malgré qu'il s'essayait à articuler cette injonction, le souffle glacial lui fit claquer des dents tandis que le sifflement du vent rendait son timbre imperceptible à ses propres oreilles.


Par les Anciens Dieux, comment fait donc Daenerys pour supporter des températures aussi extrêmes ?


Même en portant une fourrure, Jon avait le sentiment d'avoir la peau entièrement nue.

Tout à coup, sous ses jambes il sentit une source de chaleur prendre forme, le dragon paraissait se réchauffer, comme s'il était sur le point de cracher un torrent de flammes. Jon s'y prépara donc en raffermissant sa prise.

Sauf que rien ne vint.

Or, la chaleur bienfaitrice persistait au point que Jon n'éprouvait plus le moindre froid. Comprenant que le dragon avait agi dans le but de le protéger des températures extrêmes, Jon le remercia d'une légère pression des jambes, incapable de parler malgré tout avec le brouhaha sonore des bourrasques qui lui cinglaient le faciès.

Demeurait néanmoins un problème de taille. Rhaegal poursuivait son inexorable ascension sans paraître un instant faire montre d'un désir d'inverser cette tendance. Jon se demanda s'il devait se servir de ses talons pour tâter les flancs de la créature — se désolant dans le même temps de l'absence d'éperon pour s'exécuter —, et ainsi lui dicter la conduite à tenir.


Est-ce que Rhaegal n'obéirait pas plutôt à des ordres verbaux ? De simples mots qui feraient office d'injonction et qui me permettraient de lui faire comprendre lorsque je souhaite me diriger vers la droite, vers la gauche, voire même si je souhaite monter ou descendre.


Si cette seconde option s'avérait être la bonne, Jon grimaça pour ce que ceci induisait. Assurément, et d'après le peu qu'il en savait, c'est-à-dire pas grand-chose, les dragons comprenaient essentiellement le valyrien.

C'était là une langue ancienne que Daenerys maîtrisait parfaitement et qu'elle avait souvent employée en présence de Jon lorsque celui-ci s'était tenu à ses côtés sur l'île de Peyredragon.

Malheureusement, il lui était dans l'impossibilité de se remémorer le moindre terme qu'elle avait pu utiliser quand il était à portée d'oreille.

Les paupières closes, Jon se concentra pour faire appel à ses souvenirs, l'écho d'un mot vint résonner dans sa vieille caboche. Pour autant, il se garda bien de le prononcer à voix haute.

Le fils d'Eddard ne se croyait pas en capacité de le répéter à la perfection. Il en venait même à redouter que le dragon se méprenne sur les intentions de son cavalier et qu'il exécutât l'exact opposé de ce que Jon attendait de lui.

Aussi, et à tout hasard, le jeune homme jugea-t-il qu'il ne risquait rien à se servir de la langue commune, la seule qu'il maîtrisait pleinement. De fait, l'ordre tomba-t-il dans la foulée dans un ton qui se voulait emprunt de fermeté.


« Descends ! »


Sauf que la claquement du vent rendit le mot incompréhensible à ses propres oreilles.


Pour le peu que le froid m'atteigne à nouveau, et alors je serai dans l'impossibilité de retrouver le plancher des vaches.


De là à ce que son esprit le représentât tel un glaçon humain il n'y avait qu'un pas que les pensées de Jon effectuèrent sans problème.

Quant à sa monture aux écailles vertes, elle ne parut être handicapée par les bourrasques qui rendaient les sons moins audibles. Et l'instant d'après, Jon Snow sentit son estomac remonter jusqu'à ses lèvres lorsque le dragon plongea subitement en piqué.

Or, et comme au moment du décollage, les craintes du jeune homme s'estompèrent presque aussitôt, et au lieu de l'angoisse, Jon se sentait grisé comme aucun vin n'aurait jamais pu le faire

Mieux encore, et pour la première fois depuis bien longtemps — alors qu'il était généralement gagné par les angoisses liées à la guerre à venir contre le Roi de la Nuit, liées à ses obligations seigneuriales et de Nordien avide d'aider les siens —, le bâtard du Nord se laissa gagner par un éclat de rire.

Un rire franc, sonore, qui lui ressemblait bien peu. Mais un rictus qui lui fit le plus grand bien, alors que dans le même temps, la voix de la conscience eût le don de se surprendre quant à cette réaction qu'il n'aurait jamais attendu de sa personne en temps normal.

Comme si Rhaegal en vint à partager une joie similaire, voilà que le dragon entreprit de se mettre à tourner en vrille. La célérité de la bête en fut comme décuplée. Et cette vitesse démentielle contraignit Jon Snow à se cramponner fermement à ses prises pour ne pas avoir à choir dans une chute qui serait, à coup sûr, mortelle.


La neige est peut-être épaisse par endroit, cela ne me sauvera pas.


En effet, la poudreuse qui aurait pu faire office de matelas n'était sûrement pas aussi épaisse que le laisser deviner la vaste étendue blanche.


Si je souhaite profiter de congères plus épaisses, j'en trouverais aisément bien au-delà du Mur.


Soit bien plus au nord que sa position actuelle.

Tout droit en territoire ennemi.

Reste, Jon se laissa entraîner dans cette danse, cette valse que lui proposait sa monture aux écailles vertes. Et là où il aurait été en droit d'éprouver une pure panique face à la vitesse vertigineuse de la créature, face à la perspective d'une mort imminente, Jon comprit que son exaltation gagnait en intensité.


Dire que quelques minutes auparavant je redoutais cette perspective de me confronter à Rhaegal.


Et par les Anciens Dieux, il aurait été tellement regrettable pour lui de louper cette toute nouvelle aventure que le destin avait placée sur sa route.

Plusieurs secondes vinrent à s'écouler en suivant. Et au bout du compte Jon se décida à intervenir. Là, en usant à chaque fois d'un mot simple, il entreprit de guider la créature fantastique en direction des terres nordiennes qui s'étiraient en contrebas.

Malgré sa taille démesurée, Rhaegal s'y posa avec une grâce légère, avant de ployer son aile en guise de marchepied.

Fébrile, Jon sentit ses jambes trembler quelque peu lorsque ses bottes de cuir noir, épais et tanné, s'enfoncèrent dans le terrain en partie spongieux là où la neige avait fondu.

Ses réflexions ne tardèrent pas à prendre la succession à cette chevauchée épique.


Par les Anciens Dieux, je ne me suis jamais senti aussi bien.


Il comprenait enfin pourquoi Daenerys appréciait tant ses escapades nocturnes alors qu'elle se tenait juchée sur le corps bien plus immense de Drogon, son dragon noir.

Tout à coup, et au moment où Jon en était venu à flatter le cou rugueux de Rhaegal, une voix s'éleva. Une voix aussi claire que la nuit hivernale qui recouvrait cette partie du monde. Une voix qui le tira par la même occasion des dizaines de pensées qui se bousculaient avec force dans sa tête.

Et dans les ténèbres glaciales qui l'environnaient, malgré la chaleur qui se dégageait de sa monture, le bâtard d'Eddard Stark eût un long frisson lorsqu'il identifia le timbre de son interlocuteur, un individu qui ne masquait en rien la stupeur qui était la sienne.


« Jon ? »


********************


L'écho de son prénom paraissait toujours résonner dans l'air froid qui planait tout autour de lui alors que le décor alentour s'était tu.

Jon ferma les paupières.

C'était elle.


Daenerys.


Jon avait pu la reconnaître sur-le-champ. Et en pivotant sur lui-même, dans un geste qui lui parut peu naturel tant il se sentait fébrile, il eut la confirmation qu'effectivement, il s'agissait bel et bien de la Reine des dragons.

Celle-ci, juchée sur sa propre monture, le dominait de plusieurs mètres et Jon devait lever la tête vers le haut pour croiser le regard de la jeune femme. Dans la lueur mourante du feu qui consumait les carcasses, le fils illégitime d'Eddard Stark se sentait jaugé par les prunelles bleues (1).

Indubitablement, Daenerys n'en revenait pas du spectacle auquel il lui avait été donné d'assister.


Elle doit se poser bien des questions.


Oui, c'était certainement le cas, conclut-il tandis qu'il voyait Daenerys descendre du dos de Drogon et de retrouver la terre ferme.

Daenerys portait son long manteau de fourrure blanche. La coupe ajustée épousait sa mince silhouette et contrastait avec l'épaisseur des bandes cousues qui courraient verticalement. Un col montant de couleur lie-de-vin masquait la peau diaphane de son cou.

Et tandis que Jon la regardait faire, Jon s'interrogea subitement sur le déroulement des événements. Il réalisa subitement qu'il y avait de fortes chances pour que la prétendante au Trône de Fer ait été présente depuis le début.


Probablement l'était-elle dès mon arrivée dans cette clairière. Trop concentré comme je l'étais sur Rhaegal, je n'ai pas jugé utile de fouiller toute la zone qui m'entourait.


Oui, il s'était focalisé sur les cieux au détriment du plancher des vaches. Jon avait conclu, à tort, que Drogon se trouvait quelque part dans les cieux, en solitaire, à traquer le gibier que le froid de l'Hiver n'avait pas encore poussé en direction de zone moins glaciale.

Jon aurait certes pu ressentir une pointe de culpabilité d'avoir été pris ainsi la main dans le sac pour s'être décidé à prendre son envol sur le dos de Rhaegal qui paraissait attendre la même chose.

Or, et au grand étonnement de l'ancien Roi du Nord, il n'en était rien.

C'était comme si une partie de lui reconnaissait qu'une connexion avait commencé à s'établir entre la créature fantastique et lui. Et toute sa raison lui dictait cette vérité.


Je suis fait pour chevaucher un dragon.


En ce qui concernait la fille d'Aerys Targaryen, la principale concernée donna un ordre simple à Drogon.


« Sōvēs ! »


Le dragon décolla dans la foulée, regagnant rapidement la voie des airs ce qui fit dire à Jon qu'elle lui avait probablement dit de s'envoler. Peu après, Rhaegal s'empressa d'imiter son grand frère.

Et dans les minutes qui s'écoulèrent l'instant d'après, les deux humains les regardèrent s'exécuter dans cette danse dont les deux dragons étaient les seuls à connaître la chorégraphie qu'offrait leur ballet aérien.

Au bout du compte, ce fut le regard que Jon sentit se poser sur lui qui le contraignit à se focaliser sur Daenerys. Sans ciller, celle-ci l'observa longuement. Dans la pâle clarté de la nuit éclairée par la lune, le feu s'étant définitivement tari, la jeune femme paraissait pensive.

Quant à Snow, il toisa Daenerys, attendant avec une certaine appréhension qu'elle lui fasse part de ses impressions.


« Voilà qui est très étonnant. »


La déclaration débuta d'une voix cristalline, tout juste audible. Jon ignorait si ces mots lui étaient adressés ou si Daenerys s'adressait à elle-même en aparté.

Puis, dans un timbre plus fort, Daenerys enchaîna :


« Je n'avais encore jamais vu mes dragons se comporter comme Rhaegal l'a fait. Certains de mes serviteurs sont proches, suffisamment pour ne pas craindre mes enfants. Or, jamais ces derniers n'auraient laissé qu'on les touche. »


Elle se tut, laissant Jon mijoter.


« Mais vous, Jon... »


Jon l'entendit marquer une pause.


« Tout d'abord il y a eu ce jour à Peyredragon, lorsque Drogon a consenti à ce que vous le touchiez. »


Oui, Jon s'en rappelait parfaitement pour en avoir évoqué le souvenir encore récemment.


« Et à présent, Rhaegal vous autorise même à le monter et à voler plusieurs minutes sur son dos. »


Un nouveau silence.

Quant à Snow, il ne pouvait rejeter les réflexions qui se bousculaient dans sa tête.


Elle doit se demander ce que ça implique, comment j'aurais pu établir une telle connexion. Aussi rapidement qui plus est.


« C'est, je dois bien le reconnaître, tout bonnement... »


Emporté par sa fébrilité liée aux réminiscences de cette expérience qu'il venait tout juste de vivre, Jon ne put s'empêcher de terminer la phrase en lieu et place de son vis-à-vis.


« Absolument incroyable. »


Daenerys l'observa de plus bel, comme si elle s'échinait à chercher à débucher les secrets enfouis que Jon dissimulait tout au fond de son âme.

Jon, imperturbable en apparence, décida de soutenir du mieux qu'il pouvait ce regard qui s'appesantissait sur sa personne. Et dans le même temps, les secondes s'égrenaient dans l'air froid du Nord.

Comme si l'esprit des deux jeunes gens venait d'établir une connexion entre eux, Jon eut la soudaine impression d'avoir une assez bonne idée de ce que Daenerys pouvait bien se demander.


Et qu'elle n'ose guère formuler à haute voix.


Et la même question fut formulée par les pensées de Jon.


Se peut-il, que d'une manière ou d'une autre, je sois un Targaryen ?


L'idée était certes grotesque, absurde même. Or, il existait une vérité toute simple en ce qui concernait Jon Snow.


Je ne sais toujours pas qui était ma mère.


Et à en juger par les mythes et légendes qui entouraient la dynastie des Targaryen et de leur inextricable lien avec les dragons, seuls les membres de cette famille étaient en mesure de monter une de ces créatures ailées.

Jon avait néanmoins une autre certitude le concernant.


Jamais père n'aurait eu la moindre relation avec Rhaella Targaryen. Cela aurait été trahir Robert, trahir leur cause, trahir la Rébellion.


Et Eddard était connu pour son honneur, sa droiture. Jon ne pouvait décemment pas avoir la moindre goutte de sang Targaryen qui lui coulait dans les veines.


Je suis un bâtard du Nord, et j'ose croire que ma mère était Nordienne elle aussi.


Il envoya dans cette assertion toute la force de sa volonté. Il était du Nord, il n'avait strictement rien à voir avec la fratrie originaire de Valyria jusqu'à ce qu'un cataclysme les pousse à concentrer leurs regards en direction de Westeros, un continent qui serait bientôt le leur.


Je ressens peut-être un lien particulier avec Rhaegal, je suis un loup, non un dragon.


Or, Daenerys ne pouvait fermer les yeux sur les événements en cours. Et dans un souffle tout juste audible, elle commença finalement à s'exprimer.


« Votre mère... »


Sans pour autant être à même d'avoir la volonté d'achever sa phrase et de développer ses propres réflexions sur le sujet.

Jon était en capacité de percevoir à quel point tout ce spectacle troublait profondément celle qui prétendait pouvoir régner un jour sur le Trône de Fer. Jon se sentit partager entre deux sentiments.

Le premier aurait été de pouvoir la prendre dans ses bras et lui dire de ne pas se soucier de ce qu'elle venait de voir et que ça ne changeait rien. Un geste qu'il savait inconvenant alors qu'il s'était promis de ne pas laisser parler ses sentiments pour la jeune femme alors que la guerre contre le Roi de la Nuit approchait.

Le second, une partie de lui aurait tant voulu pouvoir partager cette sensation de joie, cette impression extatique qui avait envahi son corps et son esprit, faisant circuler dans son sang une perception grisante, enivrante, euphorisante.


J'ai aimé pouvoir survoler le monde, de le dominer depuis des hauteurs insoupçonnées. J'ai aimé goûté à cette sensation de vitesse qui dépasse de loin toutes les montures que nous avons su dompter depuis l'aube des temps.


Il s'en doutait, par la suite il serait sans doute bien difficile de revenir sur un cheval pour voyager d'un point à un autre.

Seulement voilà, d'avoir aperçu Jon Snow cramponné sur le dos d'un dragon, il était évident que la chose soulevait son lot d'interrogations et que Daenerys attendrait nécessairement à ce que des réponses lui fussent apportées pour éclairer ce mystère qui chamboulait les certitudes des deux jeunes gens.

Malgré sa promesse, le bâtard d'Eddard Stark s'approcha lentement de la jeune femme, effectuant des pas mesurés. Des pas qui visaient à ne pas la brusquer.


Ou à retarder le moment où je devrais me confronter à ses yeux accusateurs.


Il tendit néanmoins sa main droite vers celle-ci, prêt à se saisir des doigts fins de la main gauche de la belle aux longs cheveux blonds.

Néanmoins, une blessure s'ouvrit en lui lorsqu'il remarqua que Daenerys cherchait à éviter tout contact physique en effectuant un mouvement de recul. Un geste léger, mais suffisant pour être sans équivoque.


Elle se méfie de moi.


Il prit donc la parole pour clarifier les choses. Malencontreusement, dans son propre trouble, sa voix possédait des accents hésitants, maladroits.


« J'ignore pourquoi votre dragon a réagi de la sorte à mon approche. »


Daenerys Targaryen, toujours engoncée dans sa fourrure blanche qui la prémunissait du froid, ne paraissait pas être encline à vouloir entendre quoi que ce fût quant à ce qu'il pouvait bien vouloir lui déclarer.

En lieu et place de quoi, la jeune femme se contentait de lever ses prunelles bleues en direction des cieux, Jon l'imita plus distraitement trop préoccupé par le moment présent.

Là, Daenerys suivit les pérégrinations aériennes de Drogon et de Rhaegal. Avec un seul quartier de lune comme éclairage, les deux masses paraissaient à peine plus sombres que la nuit à la hauteur où ils évoluaient.


« Depuis combien de temps savez-vous que vous pouvez les approcher de la sorte ? »


Jon percevait tout l'intérêt qui transparaissait dans cette simple interrogation. Le ton était pourtant neutre, savamment employé. Il visait à masquer au mieux le trouble qui turlupinait Daenerys. En tout cas, Jon en était persuadé.

Toujours était-il qu'il savait ce qu'aurait fait Eddard Stark en de pareilles circonstances où les mensonges étaient exclus.


Il aurait dit la vérité, quel qu'en soit le prix.


Et la voix de Jon s'éleva dans l'air glacial qui l'environnait.


« Je n'en sais rien. Moi-même je ne peux m'empêcher de m'interroger là-dessus. »


Il fit abstraction au fait que c'était exactement ce qu'Ygrid lui aurait reproché si celle-ci s'était tenue présente à ses côtés.

Mais Jon s'en fichait. Il se concentra sur Daenerys et se demanda si celle-ci allait le croire pour autant. Devant l'expression indéchiffrable qu'elle lui offrait, Jon ne pouvait en juger avec une certitude absolue.

Néanmoins, Snow réalisait à quel point tout ceci pouvait chambouler sa compagne. Oh qu'il aurait tant apprécié de pouvoir la réconforter au mieux. Seulement, la nature contradictoires de ses sentiments l'en empêchait.

Effectivement, Jon était partagé entre son devoir et ce qu'il ressentait à l'endroit de Daenerys. Une dichotomie qui l'assaillait, le tiraillait constamment.

Une douleur de l'esprit qu'il assimilait à la douleur du corps et de la trahison le jour où les poignards des frères de la Garde de Nuit qui l'avaient trahi sans l'ombre d'une hésitation pour avoir osé permettre aux sauvageons de passer le Mur et de gagner la sécurité relative des terres du Nord.

Pour être honnête, Jon percevait nettement cet amour qu'il éprouvait chaque jour un peu plus à l'endroit de celle qui lui faisait face. Cependant, il ne pouvait décemment pas céder à cette pulsion qui lui dictait de la prendre dans ses bras.

Les dragons mis à part, une partie de Jon, celle qui était la plus pragmatique, lui dictait que l'heure tant redoutée était enfin arrivée.

Il se trouvait là, isolée dans cette parcelle du vaste territoire du Nord, plus à l'est de la ville de Blancport.

Mais surtout :


Je me trouve enfin seul en compagnie de Daenerys.


Chose qui n'avait pu se faire au cours des derniers jours qu'il avait passés dans la cité portuaire.

Et Jon avait toujours une décision finale à prendre quant à cette relation qui les concernait tous deux, quant à cet amour — qu'il ressentait lui-même — qui le faisait se déroger à ses obligations en tant que celui qui devait combattre le Roi de la Nuit et ses légions de soldats morts.


« Daenerys, commença-t-il maladroitement. »


Il se secoua mentalement la tête avant de reprendre un peu plus fort, dans une voix qui se voulait plus ferme tandis qu'il s'échinait à accrocher le regard de la jeune femme.


« Ma Reine ! »


Constatant qu'il n'y parvenait pas, l'intéressée toisait toujours les cieux obscurs où de temps à autre les dragons se lançaient des appels et se répondaient dans leur langage bien à eux, Jon attendit en silence que la dernière représentante de la maison Targaryen daignât lui accorder la moindre attention.


Les comprend-elle ?


Jon s'étonna de cette réflexion qui venait de lui traverser l'esprit. Il n'eût cependant pas le temps de méditer sur cette énigme linguistique que la voix de Daenerys s'éleva dans un nuage de buée qui accompagna chacun des mots qu'elle prononça alors :


« Mes dragons ont perçu l'affection que je vous porte. »


C'était là plus qu'une affirmation, c'était une certitude, comprit le fils d'Eddard Stark.


« Je présume qu'ils ont compris à quel point vous m'êtes cher, Jon. »


Elle marqua une pause avant d'appuyer ses propos tout en accentuant le tutoiement.


« Que tu m'es cher. »


Jon masqua difficilement le trouble qui se saisit de sa personne et que venait de lui procurer l'emploi de ce pronom personnel. Daenerys, son regard bleu toujours rivé vers les hauteurs du ciel du Nord, ne le remarqua guère.

Elle poursuivit même sur sa lancée, vidant son sac comme si ses spéculations visaient à atténuer le poids du trouble qui l'habitait depuis déjà quelques minutes.


« Voilà pourquoi, et pour mes enfants, il était évident que tu avais le droit de les approcher sans le moindre risque. »


Son élocution se poursuivit, paraissant entrer en résonnance avec l'atmosphère glaciale du Nord.


« Ils savent qu'ils peuvent te faire confiance. »


Elle marqua néanmoins un silence alors que Jon la vit le fixer avec une rare intensité.


« Parce qu'ils ont conscience que je le fais moi-même. »


Était-ce véritablement là l'explication quant au fait qu'il était parvenu à se tenir en présence des créatures ailées ?


Je n'étais pas seulement près de Rhaegal, je l'ai carrément chevauché.


Cela devait bien signifier quelque chose, non ?

De fait, et indubitablement, Jon peinait à se contentait vraiment d'une telle justification. Une partie de sa personne appréciait la perspective de pouvoir creuser davantage cette énigme.


Mon amour pour elle me semble bien trop simpliste comme théorie pour éclairer ce mystère.


Mais vers quelles autres hypothèses pouvait-il bien se raccrocher pour justifier l'injustifiable ? Jon n'en savait fichtrement rien, et il jugea que cela devait suffire.

Assurément, l'autre partie de lui redoutait les conséquences si les réponses qui en résulteraient pouvaient apporter un chamboulement dans la dynamique qui animait les deux jeunes gens.

Voilà pourquoi, et malgré son exaltation pour avoir profiter quelques minutes d'un baptême aérien improvisé, Jon estima qu'à l'avenir il lui faudrait se montrer plus prudent dès lors qu'il lui faudrait s'approcher de ceux que Daenerys considérait comme ses enfants.


Mais était-ce vraiment improvisé ?


Tout dans le comportement de Rhaegal lui faisait dire que le dragon avait justement attendu à ce que l'homme et la créature partagent ce moment de communion en gagnant les cieux étoilés du Nord.

Reste, Jon ne pouvait guère partager ceci avec Daenerys. Non, si elle voulait se contenter de ses explications pour se rassurer, pourquoi donc irait-il contre la volonté de la femme qu'il aimait ?

Au lieu de quoi, il estima que l'heure était venue de s'ouvrir d'un sujet autrement plus pressant. De se tenir là, seul auprès de la jeune femme, Jon n'était pas certain qu'une telle occasion se représenterait de sitôt entre leur départ de Blancport et leur arrivée à Winterfell.


Une fois rendu dans le fief des Stark, je gage qu'il sera encore plus difficile de m'octroyer un tête-à-tête avec Daenerys.


Même s'il avait confiance en ses sœurs, les murs pouvaient avoir bien des oreilles indiscrètes. D'autant plus si un personnage comme Varys était du voyage.


Il est peut-être au service de Daenerys, je ne lui fais pas assez confiance pour ne pas avoir redouté ses intrigues.


Jon prit donc la parole.


« Il me faut vous entretenir d'un sujet autrement plus important, Daenerys. »


Son ton était solennel et contrastait avec l'apparence impassible de la jeune femme, alors que celle-ci observait toujours ses deux dragons. Les créatures rapetissaient de plus en plus — deux points noirs à peine discernables sur le ciel tacheté d'étoiles blanches —, à mesure que Drogon et Rhaegal atteignaient des sommets inexplorés et que la nuit les avalait dans un semblant de ténèbres qui paraissaient insondables aux yeux des mortels.

Finalement, Daenerys Targaryen se désintéressa de ce spectacle que ses yeux bleus donnaient l'impression de n'avoir loupé aucune miette.

Cette fois, ses sourcils étaient légèrement redressés, les traits de son faciès marqués par la curiosité d'avoir à entendre ce que Jon Snow avait d'aussi urgent à lui annoncer.

Pour Jon, il s'avéra soudain que cette tâche était bien plus ardue que ce à quoi il pouvait s'attendre. En effet, il se sentait troublé par les iris bleus qui le scrutaient et qui ne vacillaient pas.


Je dois me concentrer.


Il se sermonna mentalement tandis qu'il devait se faire violence pour parvenir à retrouver l'usage de sa langue. Et de but en blanc, il balança les mots suivants pour ne pas que le regret l'en empêchât.


« Notre relation est impossible. »


Les termes étaient désormais lâchés. Jon avait jugé plus utile d'aller droit à l'essentiel, sans avoir besoin de tergiverser plus que ne le nécessitait la raison.

Daenerys se concentra pleinement sur lui. Pendant ce temps, loin au-dessus d'eux, un rugissement se fit entendre sans que Jon pût affirmer lequel des deux dragons l'avaient poussé.


Sûrement Rhaegal.


Une spéculation basée uniquement sur ce lien qui venait de se tisser entre la créature aux écailles vertes et lui.

Au demeurant, et malgré la distance qui devait correspondre à plusieurs dizaines de mètres, Jon fut parcouru par un long frisson.

Quant à son interlocutrice, stoïque, il était indubitable qu'elle espérait une suite.

Jon se surprit à émettre le désir que d'être en capacité d'accéder aux pensées secrètes de la jeune femme.


Juste pour connaître le cheminement de ses réflexions.


À l'instar de Snow, se disait-elle qu'effectivement leur histoire naissante, cette attraction évidente qui les poussait l'un vers l'autre, était impossible ?

Qu'en tant que Reine légitime de Westeros, en dépit de Cersei Lannister qui s'était adjugée le Trône de Fer, Daenerys ne pouvait se compromettre publiquement en s'affichant avec un homme comme Jon dont le simple nom qu'il portait suffisait à lui seul à témoigner quant à son statut de bâtard.

Souhaitait-elle, au contraire, prétendre que rien de tout ceci ne pouvait avoir la moindre importance, et qu'importait les convenances, qu'importait les protocoles, elle l'aimait par-dessus tout et se sentait prête à envoyer bouler les conventions ?


Je projette mes propres sentiments sur elle.


Car en dépit des souvenirs de cette nuit où ils avaient succombé à la tentation, Jon ne pouvait présumer de rien de ce qu'éprouvait réellement Daenerys, pas plus que de déterminer ce à quoi elle pouvait penser exactement.

Au demeurant, la jeune femme ne lui facilitait pas le travail.

Effectivement, les prunelles de Daenerys ne reflétaient aucunement tout ce qui pouvait lui traverser l'esprit en cet instant précis, alors qu'autour d'eux, le froid régnait.


L'Hiver s'est installé aussi sûrement que le doute dans mon cœur.


C'était là encore une envolée lyrique qui correspondait davantage au tempérament de son ami Samwell Tarly et non au sien.

Reste, et même si le froid était bel et bien présent dans cette partie du monde et que l'Hiver avait pris ses quartiers sur le continent de Westeros, le silence qui venait de s'installer entre eux paraissait devoir s'éterniser.

Finalement, ce fut lui qui prit l'initiative de le rompre, alors qu'il s'exprimait sur un ton plus insistant, plus pressant. Donnant à chacun de ses mots un poids, une consistance.


« Je suis un bâtard, Daenerys. Un Snow. »


Il la vit tressaillir. Était-ce parce qu'elle prenait enfin conscience de ce point ?


« Alors que vous, vous êtes de noble naissance. Votre nom prouve bien assez que du sang royal coule dans vos veines. »


L'éclat bleu luisit d'une lueur étrange. Oui, la jeune femme avait parfaitement conscience du poids de son héritage.


« Vous savez parfaitement qu'en revendiquant le Trône de Fer, puis en vous l'octroyant, il vous sera impossible de fréquenter quelqu'un de mon engeance. »


Cette dernière phrase avait été prononcée tout bas, presque dans un murmure, comme si le poids de la honte avait eu raison de sa volonté et d'avoir à le reconnaître oralement auprès de la femme qu'il aimait en dépit du devoir qui lui dictait ses agissements en cours.

Dans le même temps, et durant une fraction de seconde, Jon perçut un changement dans la lueur présente dans les prunelles de Daenerys. Une lueur qui ne dévoilait pas seulement son trouble, mais quelque chose de plus pressant.


Mes mots l'ont blessé.


Pour autant, l'intéressée demeurait muette, son regard singulier plongé dans le sien. Et si véritablement une douleur sourde animait la jeune femme, cette dernière se garda bien de lui révéler quoi que ce fût.


« Est-ce donc là ce que vous désirez me voir faire, Jon Snow ? »


Le vouvoiement venait de faire son retour. Mais ce n'était pas le seul changement qui venait de s'opérer entre eux. Un fossé paraissait s'être subitement creusé, les séparant inexorablement l'un de l'autre.


« Ce n'est pas ce que je souhaite qui prime, votre Majesté. »


Pourquoi fallait-il qu'il peine à ce point à dérouler le fil de ses réflexions ?


« Mais ce qui doit être fait pour le bien du royaume. Et ce, qu'importe la nature des sentiments que je nourris au sujet de votre personne. »


Jon ne s'engagea pas plus avant dans cette déclaration qui en disait trop.


Oui, je me suis beaucoup trop dévoilé. Aurais-je déclaré : je suis amoureux de vous, que cela n'aurait fait aucune différence.


Une voix claqua, aussi glaciale que les températures que l'on trouvait au-delà du Mur, et qui le ramena brutalement à la réalité du présent.


« Soit, si tel est votre choix. »


Jon aurait voulu objecter.


« Non, ce n'est pas là mon choix propre. Je me contente de faire ce qui est le plus juste. »


Il était incapable de penser à son propre bonheur, de l'envisager seulement. Son patronyme, Snow, lui avait appris voilà bien longtemps cette vérité qui le concernait.


Je ne peux établir la moindre relation.


Oui, il n'aurait jamais la possibilité de se lier à quiconque qui ne partagerait pas un même statut social.

De toute manière, Jon se l'interdisait formellement. Son pragmatisme lui dictait qu'il souffrait quant à l'idée que dans l'expectative où il aurait un jour à avoir ses propres enfants et que ceux-ci viennent à pâtir de leurs origines et qu'ils ne seraient en mesure de profiter pleinement des chances qui se présenteraient à eux.


Des chances qui leur seraient refusées du fait de mon nom de bâtard qui me colle à la peau depuis des années.


Et pendant une fraction de seconde, il éprouva soudain un ressentiment à l'endroit d'Eddard qui n'aura jamais voulu le reconnaître publiquement comme un Stark.


Les choses auraient été bien plus simples.


Si Jon avait été en capacité de modifier le cours des événements pour que ceux-ci se déroulassent différemment, alors il n'y avait pas le moindre doute à maintenir qu'au lieu du devoir, l'amour aurait sans doute dicté la pulsion qui le poussait à se précipiter tête baissée sur Daenerys, qu'il l'aurait attirée contre lui, de presser son corps contre le sien et de lui déclarer qu'il l'aimait plus que tout.


Mais je ne le peux pas.


Il s'y refusait même.


Plus que l'amour, plus que mes sentiments, je dois me préparer à la guerre.


Et seuls les Anciens Dieux pouvaient déterminer à quel point cette situation lui était ô combien pénible à vivre. Dans tous les cas, ce n'était pas la première fois qu'il préférait écouter la voix de la raison plutôt que celle du cœur.


Comme lorsque j'ai choisi le devoir qui me liait à la Garde de Nuit, plutôt que mes sentiments pour Ygrid. Quand j'ai choisi mes frères, mon serment, au détriment de ce que j'éprouvais pour la sauvageonne.


Et tout au fond de lui, Jon avait l'intime conviction que c'était là un schéma émotionnel qui risquait encore et toujours de se répéter.


********************


Les réminiscences liées à Ygrid affluèrent dans son esprit. De leur rencontre, à leur complicité naissante, et pour finir, le trépas brutal de la sauvageonne aux cheveux de feu.


Oui, je l'ai aimé tout aussi passionnément que Daenerys.


Un désir ardent qui l'avait dévoré, consumé.


Et qui s'est concrétisé dans cette caverne que nous n'aurions jamais dû quitter.


Une sensation suffocante qui lui paraissait encore irréelle, même aujourd'hui.

C'était là une de ces histoires d'amour qu'on se serait davantage attendu à retrouver uniquement au sein des contes peuplés de preux chevaliers et de demoiselles en détresse.


Comme dans ces récits dont Sansa avait tant raffolé alors qu'elle n'était qu'une enfant.


Oui, Jon avait été éperdument amoureux de celle qui était issue du Peuple libre, celle qui arborait une impressionnante chevelure rousse.


Baisée par le feu.


Il aurait même pu tout plaquer pour cette dernière, fuir loin de tout et du reste du monde. Loin de ses serments qu'il avait prononcés autrefois devant un arbre-cœur, sous le regard sanglant du barral et sous le jugement des Anciens Dieux.

Et ensemble, les deux jeunes gens se seraient cachés dans une de ces nombreuses cavernes qu'il était possible de dénicher au-delà du Mur de glace, là où de nombreuses sources chaudes s'écoulaient depuis les entrailles de la terre, formant des bassin thermaux.


Les chaleurs nous auraient prémunis contre le froid qui régnait à l'extérieur de ces grottes.


Et leur cadre isolé les aurait protégé des hommes et des menaces qui étiraient leur ombre partout, qu'elles fussent terre à terre ou surnaturelle.

Si véritablement Jon avait écouté son cœur, qu'en serait-il de lui actuellement ? Il ne savait qu'une chose de cette décision hypothétique.


Je ne me tiendrai probablement pas ici, aujourd'hui, à faire face à Daenerys et à lutter contre les sentiments que j'éprouve pour cette dernière.


Quant à Ygrid et son destin funeste...


Cette fois il en irait autrement.


Et Jon la saurait toujours vivante, à ses côtés côtés.


À constamment me taquiner sur mon manque de connaissances, sur ce que je sais ou crois savoir.


Et à coup sûr, Snow aurait apprécié chacun de ces instants magiques, tout comme il aurait savouré l'espièglerie qu'il aurait vu luire dans les yeux bleus de la sauvageonne.

Malencontreusement, les événements avaient décidé qu'il en serait tout autre quant à leur destin qui s'était entrecroisé l'espace de quelques lunes. Un interlude, une parenthèse dans une existence toute tracée.

Jon, fidèle à ses vœux qui le liaient à la Garde de Nuit, fidèle à son éducation et à l'honneur prôné par son père Eddard, Jon s'en était — au bout du compte —, retourné vers la raison, retourné retrouver cet ordre séculaire en regagnant Châteaunoir.

Ce fut là que, peu de temps après, au sein de l'enceinte aux remparts sombres, Ygrid devait l'y rejoindre aux côtés de son peuple.


Elle s'est portée à la rencontre de son propre destin.


Un sort ô combien funeste. Une fortune qui l'avait attendu tout ce temps pour frapper en cette redoutable nuit. Une nuit au cours de laquelle la bataille une redoutable bataille avait été livrée entre ses frères de la garde et le Peuple libre.


Des sauvageons et géants poussés vers le Sud, poussés loin de la menace qui pesait déjà sur eux.


Eux qui fuyaient le Roi de la Nuit et les morts qui s'approchaient chaque jour, inexorablement, vers leur territoire.

Quant à Ygrid, encline à protéger les siens, à leur apporter un futur hypothétique en parvenant à prendre le contrôle de Châteaunoir, elle ne vit jamais l'issue de l'affrontement.

Une flèche avait fusé dans l'air glacial qui soufflait dans cette frontière entre deux mondes que le Mur séparait de sa masse imposante.

Un trait sombre empenné dont le sifflement était passé inaperçu dans le chaos des combats, dans le fracas des armes, dans le cri des combattants, des blessés et des mourants.


Un carreau tiré par Olly.


Et qui, après avoir jailli quelques instants auparavant de la corde de l'arc que bandait le garçon, avait fini par transpercer le cœur d'Ygrid qui avait eu un hoquet de stupeur alors qu'elle bandait sa propre arme en direction d'un Jon Snow qui n'aurait jamais pu se résoudre à lui faire du mal, à l'affronter.

Et la jeune femme avait expiré moins d'une minute plus tard, dans les bras de Jon qui la berçait contre lui, non sans que des mots familiers fussent prononcés une ultime fois.


« Tu ne sais rien, Jon Snow. »


Depuis lors, beaucoup de temps s'était écoulé. Et de nombreuses choses s'étaient produites depuis lors. Jon n'était plus un frère juré de la Garde, il n'en était même plus le Lord Commandant après les intrigues de Sam qui l'avait poussé à endosser ce rôle.


Pas plus que je ne suis le Roi du Nord comme l'ont scandé les bannerets des Stark.


Non, Jon Snow n'était qu'un bâtard, fruit d'un amour illégitime ou d'une simple histoire sans lendemain. Et chaque jour, il devait faire face à la réalité qu'induisait son état, son statut.


Mon destin n'est pas de diriger qui que ce soit, ni de pouvoir aimer et engendrer un héritier pour que mon sang se perpétue.


Non, son destin à lui était tout tracé. Une voie dessinée par des puissants obscures avant même que Mélisandre ne le ramenât d'entre les morts.


Je suis là pour être celui qui se dressera contre le Roi de la Nuit, qui mènera les hommes contre les armées de spectres.


Et pour cela, il lui faudrait renoncer à tant de choses, sacrifier tout sur l'autel de la guerre.


De renoncer à mes propres sentiments à l'endroit de Daenerys comme j'ai renoncé autrefois à ma couronne parce que je savais que le continent méritait celle-ci plus que le Nord avait besoin de moi comme Roi.


Et pendant ce temps, la dernière des Targaryen demeurait là, les bottes enfoncées dans le sol boueux de l'Hiver, à le fixer, impassible, de ses prunelles saphir.

Jon escomptait grandement que Daenerys allait comprendre la portée de sa décision, le poids de son sacrifice pour le bien commun, au détriment du sien propre.


Si elle considère mon choix sous le bon angle, il est indubitable qu'elle ne peut que réaliser à quel point tout ceci est le mieux pour nous deux.


Elle régnerait un jour, il lui faudrait aussi prendre des décisions difficiles. Elle en avait sûrement déjà prises par le passé et en prendrait d'autres. Elle n'aurait sûrement pas tous les suffrages de ses sujets, surtout des nobles de la cour.


Mais si elle me choisie, alors elle perdrait beaucoup. Elle perdrait sûrement le respect des grandes familles influentes qui ne pourraient concevoir qu'elle aime un bâtard comme moi.

Peut-être même remettraient-ils en question son autorité, la qualifiant de femme faible, influencée par ses sentiments et non par la raison. Et que, de fait, elle ferait passer ses propres besoins au détriment des intérêts du royaume et des Ouestriens.


Lui qui espérait tant que le monde la vît comme il la discernait de ses propres yeux. Une personne altruiste à même de régner, qui basait le pouvoir sur un sens profond de la justice.

Non une tyrannie comme son père, non la peur comme du temps de Joffrey Baratheon — Jon avait pu en percevoir les échos, même jusqu'à Châteaunoir —, mais en faisant ce qui était juste.


Tous ceux qui l'ont côtoyée, Tyrion, Jorah, les Immaculés, tous sans exception ont vu la même chose à son sujet. Une vérité que j'ai moi-même pu déceler.


Et cette vérité était que Daenerys était vouée à faire de grandes choses pour Westeros et pour l'ensemble de ses habitants qui avaient eu à souffrir des années durant des complots ourdis ici et là au sein des différents royaumes qui cherchaient à s'octroyer la moindre miette de pouvoir.


Lorsque la guerre sera terminée, que le Roi de la Nuit sera défait. Lorsque Cersei sera destituée et que Daenerys occupera le Trône de Fer, alors je m'éclipserai et je me maintiendrai à distance, hors de son chemin.


Mais pour ça, encore faudrait-il qu'ils survivent tous à la Grande Guerre qui se profilait à l'horizon, à l'instar des étoiles qui se faisaient actuellement grignoter par une couche de nuages venue du Nord.


La Longue Nuit, telle qu'elle s'abattra bientôt sur nous tous si je ne parviens pas à battre notre ennemi.


La voix de Daenerys lui parvint alors, et le soulagement s'empara de sa personne lorsqu'il entendit les mots de cette dernière.


« Vous avez raison, Jon. Il est préférable que les choses en restent là. Je suppose que les Nordiens n'auraient pas non plus accepté de vous voir arriver dans vos contrées aux bras d'une Targaryen. »


C'était vrai.

Jon en avait consciences.

Néanmoins, pour l'heure, le fait que la jeune femme ait accepté lui suffisait amplement.


C'est ce que j'espérais d'elle, qu'elle se range à mon jugement. Alors pourquoi est-ce que je ressens cette affliction, cette douleur à l'idée que jamais nous ne pourrons partager plus que ce que cette communion qui fut la nôtre cette nuit-là, sur le bateau qui nous avait menés jusqu'à Blancport.


Jon maudit les Anciens Dieux pour lui infliger cette épreuve ô combien douloureuse. À choisir, il aurait aimé qu'un tel destin repose sur les réponses d'un autre plutôt que d'être lui-même le pion d'une partie de Cyvasse et qui ne possédait pas son libre arbitre dans le conflit que le Mal et le Bien étaient sur le point de se livrer après des millénaires d'attentes.

Ce fut là qu'il nota que l'attention de Daenerys se focalisait une fois de plus vers les cieux, et dans la pâle lueur de la lune, Jon perçut sur le faciès de la jeune femme un trouble, une incertitude.


Elle se fiche de la guerre à venir, elle se fiche du Trône. Pour l'heure, elle semble surtout être toujours autant préoccupé par ce qu'elle a vu à son arrivée ici. Moi juché sur le dos d'un de ses dragons.


Et qui la faisait réfléchir quant à ce mystère, quant à cette connexion qui liait désormais l'un de ses enfants à l'homme qu'elle aimait vraisemblablement.

Pour sa part, Jon décida de ne pas s'étendre davantage sur la question, de laisser cette énigme derrière lui.

Momentanément tout du moins.


Peut-être y reviendrons-nous un jour.


Quand ? Son esprit lui apporta la réponse avant qu'il n'ait pu réfléchir plus longuement là-dessus.


Quand les choses seront plus simples.


Enfin, c'était à compter qu'elles pussent véritablement le devenir à l'avenir.


Ce dont je doute, les Dieux prennent un malin plaisir à dresser des obstacles qu'il nous faut surmonter au cours de notre vie.


Et sur cette dernière pensée, Jon préféra ne pas s'en formaliser plus avant. Puis, tout comme le faisait la souveraine qu'il avait choisie, Jon entreprit de toiser le ciel étoilé où il peina cependant à repérer les créatures ailées.

Le silence prit alors le relais. Un silence chargé de regrets, de remords et des choses qui ne se diraient jamais.


********************


Tous deux venaient à peine de gagner la forteresse des Manderly après avoir traversé la ville endormie de Blancport, si Jon exceptait l'activité aux abords des quais, qu'un gars s'avança pour se présenter à leur rencontre.

Instinctivement une pensée traversa la tête de Jon.


Va-t-il s'interroger sur les raisons qui ont poussé celui qu'ils considèrent tous comme leur Roi à s'isoler avec celle qu'ils considèrent comme leur ennemie ?


À n'en point douter, la rumeur pourrait circuler rapidement, aussi bien entre les murs du château que dans la cité dès que le jour à venir prendrait la suite à cette nuit froide.


« Le Seigneur Manderly m'a demandé de vous adresser un message, Sire. Il a dit que dès que je vous verrai, je dois vous avertir qu'il souhaite vous recevoir pour une audience dans la pièce située derrière la salle où le festin avait été donné en votre honneur. »


De quoi soupçonner que Manderly n'approuvait pas le départ de Snow et qu'il faisait savoir, par l'intermédiaire du garde, qu'il réprouvait sa défection ?

Toujours était-il que l'homme engoncé dans son armure matelassée qui le prémunissait au mieux du froid — en plus d'un brasero aux abords de l'entrée du fort —, ignorait superbement Daenerys au grand dam du fils d'Eddard Stark.


Je me doute qu'il faudra encore du temps pour que le peuple Nordien l'accepte pleinement.


Or, malgré ses réticences évidentes quant au dénigrement dont était victime la jeune femme, Jon savait que l'heure n'était pas à la discussion. Le fait que Manderly cherchât à s'entretenir avec lui à une heure aussi indue, l'heure du loup, témoignait d'une certaine urgence.

Il échangea un regard avec Daenerys qui l'accompagnait. Tous deux partageaient la même lueur d'inquiétude quant à ce qu'un tel entretien pouvait impliquer.

Puis, tout en hochant la tête à l'intention du fantassin pour signifier avoir pris acte de cette requête, Jon s'adressa à ce dernier.


« Fort bien, produisez-nous auprès du Seigneur Manderly. »


Le garde s'inclina avant de s'empresser de les mener à leur destination qu'ils atteignirent quelques minutes plus tard.


********************


À leur arrivée, la première chose que Jon réalisa, c'était de découvrir que le maître des lieux ne se trouvait pas seul dans la pièce. S'il y avait bien certains de ses conseillers, dont les noms n'avaient pas été retenus par Jon, d'autres répondaient également présents.

Tyrion Lannister les toisa tour à tour, l'œil brillant, mais ne souleva aucune question. Jon gageait que son ami devait s'interroger sur leur arrivée commune, lui qui avait laissé entendre connaître les sentiments que nourrissait Snow à l'endroit de Daenerys.

Davos Mervault figurait lui aussi par les personnes sollicitées par Manderly. Plus surprenant, bien qu'elle se tenait en retrait du reste de l'assemblée, Brienne de Torth s'interrogeait sur le pourquoi elle aussi avait besoin d'être présente.

Jorah lui observa aussi Jon et Daenerys. Le visage dur, le fils de Jeor Mormont tint sa langue.


Il n'approuve pas de savoir que la femme qu'il aime puisse être attiré par un autre que lui-même.


Jon se maudit de cette pensée mesquine qui venait de lui traverser l'esprit alors que nul ici ne pouvait remettre en compte le degré de dévotion de l'homme originaire de l'Île-aux-Ours à l'endroit de la jeune Targaryen.

Dans tous les cas, Jon nota également les absents. Si le fait que le Limier avait été ignoré, l'homme n'avait jamais caché sa tendance à se tenir à l'écart des affaires du royaume et des intrigues politiques, cela ne surprit pas outre mesure le bâtard de Winterfell.


L'absence la plus notable est celle de Varys. Manderly se méfie de lui, à juste titre sans aucun doute.


Il avait beau lui-même aimé Daenerys, il n'approuvait pas l'omniprésence de l'Araignée qui, à chaque fois qu'il gravitait autour de Jon, paraissait absorber la moindre information qui lui parvenait à hauteur d'oreilles.


Mais je gage que, d'une manière ou d'une autre, il aura vent de ce que nous dirons ici.


Quant à ce qui concernait la salle où ils se tenaient tous debout dans l'expectative de la suite des événements, cette dernière n'était pas bien grande. Elle était située à l'arrière de la salle principale qui servait avant tout pour recevoir les doléances du peuple de Blancport — que Manderly recevait du haut de son cathèdre —, ou des festins et autres cérémonies à l'instar du banquet qui s'était tenu là quelques heures auparavant.

Lorsque le garde les avait mené jusqu'ici, Daenerys et lui, Jon avait d'ailleurs remarqué que les festivités s'étaient terminées depuis peu et que les notes de musiques, jouées par des troubadours de la région, s'étaient définitivement tues.

Jon nota également que l'embonpoint de Wyman Manderly rendait la zone plus exiguë encore.


Je subodore qu'à ce rythme où il se remplie la panse sans se soucier des réserves, certain qu'il doit être quant à ce qu'elles suffiront à passer l'Hiver, Wyman ne voit justement jamais le terme de cette sombre période qui nous attend pour les mois à venir.


Le principal intéressé, totalement ignorant des réflexions de Jon, s'avança d'un pas lorsqu'il l'aperçut. Encore une fois, et malgré sa corpulence, l'homme donnait l'impression d'une certaine grâce dans ses mouvements.


« Sire, je suis ravi que vous ayez répondu présent à mon invitation. Je m'excuse par ailleurs de vous avoir mandé à une heure aussi tardive. »


Jon le vit jeté un bref coup d'œil en direction de Daenerys avant de se focaliser une fois de plus sur celui qu'il avait nommé Roi du Nord plusieurs mois auparavant.

Or, et même s'il était indubitable que là encore la présence de la jeune femme n'était pas désirée, Manderly ne pouvait cependant pas convier la Main de Daenerys, Tyrion, et faire fi de celle-ci dans le conseil qu'il souhaitait tenir avec les individus invités à y participer.


« Croyez bien que je me serai abstenu de vous déranger dans votre retraite, votre besoin d'isolement, si d'étranges nouvelles m'étaient parvenues en toute catastrophe. »


Jon n'eut guère le temps de formuler une réponse. Ce fut Daenerys qui s'octroya ce droit.


« Quelles sont-elles ? »


La pointe de froideur que Snow décela dans la voix de la souveraine témoignait bien assez que cette dernière n'appréciait pas tout ce déni que leur hôte leur octroyait sitôt qu'il avait l'occasion de le faire.

Quant à l'emploie du « Sire », ce titre que Manderly donnait à tout va à Jon n'aidait rien à établir une entente cordiale entre les deux partis.

Loin de s'en formaliser, Manderly pivota avec une certaine vivacité. Comme un signal tacite, toutes les personnes prirent place autour des sièges mis à disposition autour de cette table en bois de ferrugier.

Et alors que tous s'exécutaient de bonne grâce, Jon reprit ses observations au sujet de ceux-ci.

Si son intérêt glissa rapidement sur les conseillers du Seigneur local, l'un d'eux était d'ailleurs le mestre de Blancport — tout aussi corpulent que le maître des lieux —, Jon s'intéressa donc à ses compagnons de voyage sur le navire qui les avait menés de la capitale à cette cité côtière.

Tyrion et Davos ne paraissaient pas avoir été tirés du sommeil, ce qui n'étonnait guère le fils bâtard d'Eddard Stark.

Assurément, le nain était connu pour son amour de la lecture lorsque le soir survenait. Jon avait été le témoin du phénomène alors qu'ils étaient en route pour gagner le Mur, et que lui-même n'était qu'un adolescent vaniteux qui aspirait à devenir un patrouilleur au sein de la Garde de Nuit.


Les festivités l'ont sûrement contraint à repousser cette activité au cœur de la nuit sitôt la fête terminée.


Et à en juger par les yeux lucides du nain, celui-ci s'était abstenu à consommer du vin contrairement à ses habitudes.


Il aura voulu garder toute sa présence d'esprit en vue de notre départ imminent. Je gage qu'avec cette réunion imprévue, il doit se féliciter de bénéficier de toute sa lucidité.


Quant à Davos, ce dernier se plaisait à marcher longuement. Comme il s'en était expliqué un jour, cette activité nocturne lui permettait de s'éclaircir les idées et de poser un regard plus affûté sur ce qui l'attendait.

Avec le froid, je gage qu'il se sera contenté des couloirs du château après avoir eu la politesse de participer à ces mondanités données par le maître des lieux.


Jon venait à peine de pivoter vers Brienne qu'une toux légère vint résonner sur sa droite, émanant de Manderly, ce qui l'incita à devoir se concentrer exclusivement sur ce dernier.

L'homme tendit la main en direction de l'homme qui se tenait à sa gauche.


« Mestre Théomore est venu me trouver voilà un peu moins d'une heure. L'amiral de notre flotte lui a communiqué les rumeurs au sujet de plusieurs navires Greyjoy qui auraient été aperçus, voguant plus à l'est d'ici. »


Étant donné que Blancport s'enfonçait dans les terres du Nord, il avait fallu que les vaisseaux de la cité s'éloignent loin de celle-ci pour en venir à repérer les snekkars et autres galions Greyjoy, ne put s'empêcher de remarquer Jon.


L'information n'est donc pas de toute première fraîcheur.


Or, il était indubitable que les alliés de Daenerys ne les avaient pas suivi jusqu'ici.

Reste, Jon s'étonna mentalement d'une telle manœuvre. S'agissait-il véritablement de Theon qui aurait décidé de gagner le Nord de sa propre initiative, et ce, auprès des rares Fer-nés qui consentaient à le suivre ?


Ceci n'a pas le moindre sens.


Aux dernières nouvelles, Theon escomptait sauver sa sœur Yara, si Jon ne se fourvoyait pas au sujet du nom de cette dernière qui était retenue prisonnière au sein du Donjon Rouge.


À compter qu'elle soit encore en vie. Ce que semble penser Theon.


Quelle autre raison aurait décidé celui-ci à devoir changer d'avis et à le pousser à retarder ce sauvetage pour voguer vers les territoires septentrionaux ?

Jon se contraignit à cesser de s'égarer dans ses propres réflexions lorsque le timbre de Tyrion retentit, captant son attention.

Le nain de Castral Roc s'était redressé de son siège, interrogeant Manderly qu'il toisait avec un vif intérêt.


« Êtes-vous tout à fait certain de ce que vous nous avancez ? »


Dans un premier temps, en guise de réponse non verbale, leur hôte adressa à Tyrion son plus beau regard noir. Manifestement, il n'appréciait guère qu'on pût remettre en compte les renseignements qu'il était disposé à leur partager.

Au bout du compte, Jon et les autres l'entendirent se justifier aux sujets de ces informations.


« Plusieurs sources l'attestent, des pêcheurs sont arrivés jusqu'ici pour nous prévenir, bravant les tempêtes car ils redoutaient une attaque de ces pillards venus de l'autre côté du continent.

C'est pour ça que l'amirauté est sur le branle-bas de combat. Nous devons parer à toute éventualité. »


Jon le vit regarder tour à tour la Reine des Dragons et le nain de Castral Roc.


« Nos ennemis sont partout. »


Las, Jon soupira. Un son audible qui prouvait bien assez qu'il en avait marre de cette attitude de défi que livrait Wyman Manderly.


« Plusieurs vaisseaux avaient fait voile pour se rendre compte par eux-même de quoi il en retournait exactement. Et pour sûr, il se manigance bien des choses. J'en veux pour preuve que le manège dura plusieurs jours, et à chaque fois sous un même schéma.

Une armada de quelques vaisseaux qui sillonnait la mer, avant qu'une autre prenne le relai toutes les six heures.

En agissant de cette façon, et en écumant les mers hors de portée de nos côtes, les marins tenaient à éviter que l'on repère leur petit manège. »


Manifestement, cette attitude de la flotte Greyjoy surprenait tous les belligérants présents dans cette salle étroite.

Daenerys décida donc d'intervenir, cherchant à en découvrir davantage sur cette histoire. Et même si sa voix conservait ses intonations claires, le ton se voulait ferme, autoritaire.


« Cela se peut-il que Theon aurait prévu quelque chose de son propre chef ? »


La question était directement adressée à Jon Snow. La jeune femme paraissait croire que celui-ci était le mieux à même de connaître les motivations du Fer-né.


Si elle a bien étudié l'Histoire récente du continent, elle sait que Theon a vécu à Winterfell auprès des Stark. Elle doit croire qu'un lien indéfectible s'est tissé entre ce dernier et moi.


Or, comment aurait-il pu savoir avec une certitude absolue quant à ce qui incitait Theon à voguer dans des eaux où il n'était pas supposé s'y trouver ?

Au terme d'un temps de réflexion qui dura près d'une demi-douzaine de secondes, Snow consentit finalement à apporter une réponse.


« Je ne pense pas que Theon soit à l'origine des mouvements de la flotte Greyjoy. »


Si le garçon était prêt à libérer sa sœur, Jon n'oubliait pas que Theon avait en lui une partie où la couardise prédominait et qui l'empêcherait très certainement de prendre une initiative aussi téméraire.

Néanmoins, si le Fer-né était innocent de ces événements, cela induisait une réponse bien plus funeste et bien plus inconcevable que la première hypothèse. Pour autant, sûr de rien si ce n'était une infime intuition, Jon garda ses lèvres scellées.

Ce qui n'était pas le cas de Davos Mervault. L'ancien contrebandier retint l'attention des protagonistes alors qu'il n'hésita pas un instant pour leur communiquer son propre pronostic sur la question.


« M'est avis qu'il peut s'agir de cet Euron. »


Tous ceux qui avaient été présents à cette réunion au sommet à Fossedragon gardaient en mémoire le visage barbu du Fer-né. Un être imbuvable, arrogant.


Et qui aura décidé de fuir la queue entre les jambes sitôt confronté à la réalité de l'armée des morts.


Mais était-ce finalement un stratagème, une ruse perfide pour les tromper ?

Daenerys fut la première à se ressaisir et Jon l'entendit dire :


« N'était-il pas censé regagner les Îles de Fer pour s'y cacher dans l'attente de la fin de l'Hiver et de la guerre que le Roi de la Nuit escompte nous imposer. »


Personne ne répondit dans l'immédiat alors que la jeune femme poursuivait sur sa lancée.


« Et si je ne m'abuse, les territoires des Fer-nés se dressent sur l'autre versant du continent. »


Jon fut soulagé d'entendre que d'autres que lui partageaient le même avis quant à ce qui se tramait ici-bas. Et même si son regard demeura impassible, une lueur de reconnaissance brilla dans ses prunelles au moment où Tyrion prit la parole.


« Sauf si tout ceci n'est qu'une fourberie fomentée par me sœur Cersei afin de nous forcer à croire que telles étaient les intentions premières d'Euron. »


Les Blancportais présents grimacèrent d'un dégoût qu'ils ne cherchèrent aucunement à réprimer. Tyrion enchaîna :


« Et telle que je la connais, ce serait bien là une chose dont elle serait capable.

— Devons-nous nous attendre à quelque trahison de sa part ? »


La question — qui n'en était pas vraiment une mais qui ressemblait davantage à une affirmation —, émanait de Daenerys, dont la froideur fit tressaillir mentalement Jon Snow.

Tous furent suspendus aux lèvres du nain qui réfléchissait plus profondément à ce mystère. En définitive, Tyrion secoua la tête.


« J'aurais pu le penser avant mon entretien privé dans ses appartements. Mais à présent, j'en doute, quoi que j'ai pu vous affirmer voilà quelques secondes à peine. »


Jon vit son ami les toiser tour à tour, se concentrant essentiellement sur la femme dont il était devenu la Main, le conseiller attitré.


« Cersei attend un nouvel enfant. Et si je suis persuadé d'un point en ce qui concerne mon aînée, c'est qu'elle a toujours cherché à protéger la chair de sa chair.

Jusqu'à présent, elle n'y est pas parvenue. Joffrey, Tommen, Myrcella ne sont plus de ce monde. Elle en a souffert, des blessures qui ont laissé leurs empreintes aussi bien physiquement que sur son esprit.

Voilà pourquoi je gage que cette fois, Cersei fera tout pour assurer la sauvegarde de celui qui doit être, surtout si la menace des morts se concrétise et approche de Port-Réal. »


Un raisonnement qui se tenait. Mais la félonie de la lionne était connue de tous. Tous avaient connaissance de comment Cersei avait intrigué pour se débarrasser de nombreux de ses ennemis en usant du feu grégeois.


Les Tyrell ne sont plus, cette grande famille du Bief dont les Tarly étaient les principaux vassaux.


Tyrion termina son monologue.


« Si véritablement il s'avère que les navires aperçus appartiennent à la flotte d'Euron Greyjoy. »


Il se tut une fraction de seconde pour regarder Manderly et effectuer un léger mouvement de la tête en guise de respect.


« Chose dont je ne remets guère en question quant aux déclarations de vos témoins. Alors il y a tout lieu de penser qu'il agit désormais dans son propre intérêt.

— Et que peut-il escompter à agir de la sorte ? »


C'était Jorah qui venait de s'adresser au conseiller de Daenerys. Les Mormont n'appréciaient aucunement les Fer-nés. Une longue histoire les liait et les pillages récurrents des Greyjoy et de leurs hommes justifiaient grandement les rancœurs de Jorah.

Jon y alla de sa propre théorie.


« Nous couper la route. En nous isolant ici sur le continent, il nous empêche de fuir et nous laisse à la merci de l'armée des morts.

Puis, une fois qu'il pensera la menace définitivement écartée et nous autres éliminés, il cherchera très vraisemblablement à récupérer nos terres à son propre profit sitôt que l'Hiver finira. »


La voix de Davos s'éleva.


« Si tant est que cette saison se termine un jour. Si le Roi de la Nuit parvient à triompher de nos défenses et étendre son influence de Winterfell jusqu'à Dorne, alors Euron n'aura rien à escompter d'un continent où les spectres pulluleront sur l'ensemble des terres. »


Manderly s'exprima d'une voix où le ton chagrin prédominait.


« Même en affrétant mes navires, jamais ma flotte ne saurait rivaliser avec celle d'Euron. Ils sont trop nombreux, bien plus expérimentés. Nous n'aurons aucune chance de passer au travers de ce blocus.

Les Fer-nés sont les meilleurs marins Ouestriens qui soient. C'est là une chose qu'aucun autre peuple de Westeros ne peut se targuer, pas même les Velaryons du temps de leur apogée. »


Certains méditèrent l'éventualité d'un tel blocus. L'ancien contrebandier la réfuta.


« Je ne crois pas qu'il cherche à nous bloquer. »


Tout comme les autres personnes présentes, Jon toisa cet homme qu'il appréciait pour sa sagesse. Il chercha à comprendre ce que l'autre entendait par là. Davos désigna alors Daenerys.


« Je crains qu'il ne cherche à s'approprier les terres de Peyredragon. En partant du postulat où il aurait agi, dans un premier temps, sous les ordres directs de Cersei, je subodore que la prise de votre île pourrait servir de message évocateur à l'ensemble de Westeros.

Et ce message serait le suivant : Non, Cersei n'est pas encore vaincue.

Au contraire même, c'est elle qui vient de prendre l'initiative, elle qui vient de porter un puissant coup dans cette guerre en s'emparant du fief ancestral des Targaryen que sa rivale n'aura su défendre. »


Tyrion se récria :


« Je le répète, Euron œuvre dans ses propres intérêts. »


Or, Jon réalisa ce que cette probabilité pouvait entraîner comme conséquence.


« Le résultat ne change rien quant au fait que les gens s'interrogeront quant à déterminer si, oui ou non, Daenerys est digne de les diriger un jour si elle en vient à ne pas réussir à conserver la garde et à sécuriser ses propres terres. »


De s'entendre déclarer cela, Jon ne put s'empêcher de penser soudainement à son frère Robb. Celui-ci avait commencé une guerre contre les Lannister. Et alors qu'il menait celle-ci et gagnait de nombreuses batailles dans sa marche vers le Sud, il avait fini par perdre le Nord et Winterfell.


Là encore avec la trahison des Greyjoy.


Daenerys s'effaroucha quant à cette éventualité.


« Seriez-vous en train de me préconiser que je dois me détourner du Nord et de me porter à la rencontre de cet Euron et de l'affronter ? »


Jon nota que Manderly n'avait rien contre cette proposition qui éloignerait considérablement la menace des dragons de ses propres terres.


Je gage que s'il l'avait pu, Wyman aurait probablement déjà poussé la Reine tout droit vers la sortie de son château en lui apposant ses deux mains dans le dos.


Et de précipiter le départ de la jeune femme en direction de contrées dont Manderly se moquait éperdument du sort du moment que lui serait en sécurité.


« Il ne s'agit que d'une flotte. Elle a beau paraître conséquente, Euron a surtout plus de marins que de véritables guerriers pour représenter une réelle menace sur nous autres, affirma Tyrion Lannister.

Qui plus est, il ne peut espérer faire face à deux dragons dont le feu brûlant viendront à bout de ses navires. Et ça, Greyjoy le sait pertinemment.

Je doute donc qu'il prenne de tels risques si c'est pour perdre ce qu'il semble guigner avec autant d'intérêt : le pouvoir. »


Jon se contenta d'écouter alors que Davos contrait le nain.


« Euron doit savoir ce qu'il fait. Avant de revenir revendiquer son propre trône, il aura arpenté bien des mers. De quoi se faire des alliés qui pourraient l'aider dans ses objectifs. »


Ce qui était plus que probable, estima Jon. Un raisonnement partagé par la majorité des autres personnes présentes.


« Malheureusement, et malgré ses agissements qui nous poussent à nous interroger sur ses intentions, nous ne pouvons nous détourner de la menace principale. »


Vindicatif, Mervault tendit sa main droite en direction d'une zone bien plus au nord. Et dans ce geste, ses phalanges manquantes ressortaient alors qu'un gant de cuir noir ceignait sa main.


« Le Roi de la Nuit est en route. Pas pour un trône, pas pour le pouvoir. Mais pour chacun d'entre nous. Il ne se souciera pas de nos origines, de là où nous venons, que nous soyons des nobles, que nous soyons du peuple, que nous soyons bons ou corrompus. »


Chacun buvait les sages paroles de l'ancienne Main de Stannis Baratheon. Jon décida de prendre la suite, attirant les pairs d'yeux sur sa personne.


« Et c'est là notre priorité absolue. »


Cette fois, ce furent vers lui que convergèrent tous les regards. Seulement, et même si lui-même préféra ne pas s'attarder sur les yeux de Daenerys plus que de raison, tout son être aspirait à se noyer dans les deux billes bleues de cette dernière.


Pense-t-elle à la scène à laquelle elle a pu assister cette nuit ?


Celle où il avait connu l'ivresse sur le dos de Rhaegal ? Jon ne pouvait présumer de rien, et sa partie logique préféra ne pas y penser davantage et de se concentrer sur l'essentiel et sur le moment présent.


« Voilà pourquoi notre objectif premier demeure Winterfell. Il nous faut nous y rendre sans plus tarder. Ce sera là un voyage éprouvant, d'autant plus avec l'Hiver comme ennemi supplémentaire.

Quant à Euron, qu'importe ses machinations, qu'importe ce qu'il escompte faire, son cas peut attendre. À moins, bien entendu, que nous ne découvrions entre-temps quels peuvent bien être ses desseins pour nous autres. »


Tyrion se manifesta par l'agitation qui était la sienne. Jon, qui connaissait les ressources de son ami sur le plan intellectuel et stratégique, lui donna la parole d'un geste de la main : un geste d'autorité, celui d'un leader naturel.


Je ne suis pas son Roi, je ne suis le Roi de personne. C'est Daenerys qui l'est, alors concentre-toi un peu, bon sang.


Le sermon mental fut couvert par les mots du nain de Castral Roc.


« Le trajet jusqu'à Winterfell ne sera pas seulement éprouvant. »


Jon regarda Tyrion s'arrêtait tour à tour sur chacune des personnes présentes. Puis, son ami se focalisa pleinement sur lui.


« Ce sera là un voyage long. Parcourir une pareille distance représentera plusieurs jours. Je gage même que nous pouvons tabler sur plusieurs semaines.

— Je ne le sais que trop bien, se chagrina Snow. »


Oui, il était désolant que le vaste monde de Westeros fut un adversaire tout aussi réel que les morts, bien que sa menace fût plus abstraite. Ah, que ne donnerait-il pas pour permettre aux factions de Daenerys de pouvoir être transportées sur le dos d'un dragon géant.


Un qui serait plus gros qu'une ville entière et suffisamment robuste pour avaler toutes ces lieues en un rien de temps.


Comme en écho à ses pensées, la voix de Daenerys s'éleva dans la tiédeur qui imprégnait le moindre recoin de cette salle dérobée réservée aux audiences secrètes et urgentes, réservée aux conseils de guerre et aux décisions dont les conséquences régissaient le devenir et la sécurité de Blancport.


« D'autant plus qu'il nous reste à retrouver mes armées du côté de Moat Cailin.

— Malgré vos nobles intentions que de nous aider dans la guerre à venir contre l'armée des morts, débuta Davos, je doute que les Nordiens soient prêts à accepter votre concours si, à première vue, vous devez venir jusqu'à eux en étant accompagnée d'une telle force militaire. »


Assurément, et d'ici peu, ce serait des dizaines de milliers d'Immaculés et de Dothrakis qui seraient visibles dans les plaines et collines qui entouraient le fief ancestral des Stark.

Le contrebandier s'adressa cette fois à Jon, sans pour autant exclure Daenerys des débats en cours.


« Je suppose qu'en apercevant toutes ces factions orientales, aussi bien les Immaculés et que la cavalerie Dothrake, votre peuple penserait, à tort, que vous avez ployé le genou sous la contrainte, et non par dévotion pour la cause que défend notre Reine. »


Même si Davos Mervault n'avait jamais explicitement ployé le genou ou avoir fait son choix au sujet de Daenerys et des prétentions de cette dernière, son ultime remarque venait à appuyer la décision de Jon.


L'unité plutôt que la dissension.


Reste, ce raisonnement se tenait pertinemment et Jon en avait conscience. Nonobstant, comment régler ce problème qui subsistait ? Il pouvait certes prendre deux chevaux et voyager plus rapidement à bride abattue.

Sauf que là aussi, la durée jusqu'à Winterfell serait bien trop longue.


À mes yeux tout du moins.


Ce fut Daenerys qui proposa une solution pour se défaire de ce nœud gordien.


« Nous pourrions nous y rendre en y allant chacun sur le dos d'un de mes dragons. »


Son ton d'évidence contrasta grandement avec les différentes réactions que guetta Jon sur les personne présentes.

Que ce fût Wyman Manderly et ses conseillers, que ce fût Tyrion Lannister, Davos Mervault ou ses autres compagnons de voyage, tous paraissaient choqués, étonnés par une telle suggestion.

Le nain de Castral Roc se fit le porte-parole de tout ce monde.


« Votre Grâce, je doute qu'une telle chose soit seulement possible, à moins que Jon évolue directement sur la même monture que la vôtre. Car chacun sait ici qu'aucun dragon ne se laisserait monter par quiconque n'est pas un Targaryen. »


Les souvenirs de Jon passèrent à l'action où il se revit quelques temps plus tôt à parcourir les cieux en compagnie de Rhaegal. Il y avait fort à parier que Daenerys revoyait également la même scène, mais de son point de vue.


Va-t-elle révéler à tous ce à quoi elle a assisté ?


Il s'avéra que c'était là des craintes infondées lorsque les mots de la jeune femme tombèrent.


« Ils le feront si je le leur ordonne. »


Une phrase qui ne souffrait d'aucune contestation possible.

Quant à Jon, comprenant qu'elle n'avait pas la moindre intention de trahir son secret ou de narrer cette scène qui n'appartenait qu'à eux, et à laquelle elle avait eu tout le loisir d'y assister quelque temps auparavant, il lui en sut gré.


Une telle révélation sur mes agissements récents aurait apporté tout un florilège de questions. Et franchement, je ne me vois pas d'essayer d'apporter des réponses que je ne possède pas moi-même.


Et qui pourrait entraîner des conséquences qu'il valait mieux éviter alors que cette alliance fragile pouvait basculer à tout moment.

La voix de Manderly capta son attention alors que l'intéressé le mettait en garde contre pareille folie.


« À votre place, je me défierai singulièrement de telles créatures. »


Soudain, Daenerys n'en put plus de cette défiance constante. Et Jon la vit exploser.


Manderly souhaite peut-être que je me méfie des créatures ailées, mais voilà qu'il vient d'éveiller la dragonne.


« Ne serait-ce pas plutôt que vous vous défiez de moi et du fait que je puisse décider de laisser Jon choir afin de me débarrasser d'un adversaire politique ? »


Il suffisait à toute l'assemblée de toiser le visage du maître des lieux pour comprendre à quel point Daenerys venait de faire mouche.

Et alors qu'une tension palpable semblait soudainement alourdir l'atmosphère de la salle, Jon se leva de son siège, un bras tendu vers Daenerys, l'autre en direction de Manderly.


« Il suffit de ces querelles intempestives. »


Sa voix résonna dans le moindre recoin de l'espace étroit des lieux. Elle supplanta les tensions et les attitudes hostiles que diffusait l'aura des protagonistes.

Jon fixa Manderly, une expression dure qui transparaissait aussi bien sur son visage que dans ses yeux. L'intéressé baissa la tête, conscient qu'en tant que vassal des Stark, il était avant tout soumis à l'autorité de ceux-ci et qu'en dépit que Jon ait renoncé à sa couronne, il restait son Seigneur.


« J'ai entièrement confiance en notre Reine. »


Son ton ne souffrait d'aucune réplique, et même ses compagnons de voyage se gardèrent bien d'intervenir de leur côté.


« J'irai à ses côtés dans ce voyage. Les gens doivent comprendre que les dragons ne représentent aucune menace pour eux. »


Jon gageait que cette affirmation pouvait aisément être réfutée pour le peu que le maître des lieux lui citât en exemple le destin qu'avaient connu les Tarly suite à la défaite des factions des Lannister et de leurs alliés lors de la bataille du Champ de feu.

Mais Manderly garda le silence.

Tyrion en profita pour laisser exploser son enthousiasme.


« Fort bien ! »


Jon le regarda désigner leurs compagnons de route qui avaient été présents sur le vaisseau qui les avait transporté jusqu'à la cité portuaire.


« Quant à nous autres, nous irons à pied où nous y retrouverons vos armées. »


Ce commentaire était, indubitablement, adressé à l'endroit de Daenerys.


« Il y a quand même une chose que nous devons faire pour celles-ci et à laquelle nous n'avions guère pensé sur la douceur relative qui régnait à Peyredragon malgré les vents qui soufflaient parfois.

— Quoi donc, s'étonna Daenerys. »


Jon, qui connaissait le Nord et les conditions météorologiques qui attendaient les Immaculés et les Dothrakis, ne fut pas surpris de l'exposé de Tyrion quant à la situation.


« Plus vos troupes arpenteront les contrées septentrionales, plus elles devront faire face à un froid mordant. Je gage que les Dohtrakis savant comment y faire face, puisque les steppes d'où ils sont originaires possèdent aussi leur hiver.

Toutefois, je ne pourrai me montrer aussi affirmatif en ce qui concerne les Immaculés. Ils ont vécu à Astapor puis à Meereen à vos côtés. Des cités chaudes, aux nuits certes glaciales, mais ce n'est rien en comparaison de ce qui existe sur ce continent.

À coup sûr, beaucoup d'entre eux vont trouver la mort avant d'être parvenus à atteindre leur destination finale : Winterfell.

Or, par les temps qui courent, et le sombre futur qui nous guette, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre autant d'hommes.

Si nous triomphons du Roi de la Nuit, la menace de Cersei prendra le relai et il faudra que nous soyons là aussi en mesure de contrer ma sœur et ses alliés. »


Un long silence suivit le discours de l'ami de Jon. Ce dernier en profita pour observer longuement leur hôte.

Si, comme il le pensait — et les mouvements sur les quais et les marchandises qui transitaient entre le port et la ville auxquels il avait assisté depuis son arrivée et jour après jour après ça pouvaient confirmer ses soupçons — Wyman et son fils avaient œuvré ensemble des mois durant à la préparation de l'Hiver à venir — aujourd'hui bel et bien présent —, alors les greniers de la ville devaient regorger de vivres visant à assurer la subsistance à ses habitants qui pourraient leur permettre de tenir jusqu'au terme de cette saison dantesque.


Sauf si le Seigneur Manderly persiste à proposer des festins copieux à ses sujets les plus influents sans se soucier des petites gens.


Outre toute cette profusion de nourriture, il devait y avoir également des vêtements chauds, du bois sec et tout ce qui pourrait contribuer à lutter plus efficacement contre les températures glaciales qui surviendraient à coup sûr.

Comme en écho à ses réflexions, Tyrion abonda en son sens.


« Des habits chauds sont tout ce dont nous avons besoins, expliqua le nain. »


Si Manderly pouvait se soumettre à l'autorité de Jon Snow, il n'en allait clairement pas de même pour le fils de Tywin Lannister. En effet, le maître des lieux se leva, le visage rubicond, tandis qu'il crachait les mots suivants, emporté par sa colère.


« Il est tout simplement hors de question que je me sépare de quoi que ce soit ! »


Jon le vit se tourner dans sa direction, comme pour le prendre à témoin.


« L'Hiver est là et je dois avant tout penser à mes propres gens. Oui, la neige a déjà chu des cieux, oui elle étend déjà son voile blanc au-delà de mes murs. Mais croyez-m'en, ce n'est rien en comparaison de ce qui nous attendra pour les mois, voire les possibles années, à venir. »


Cette fois, il se confronta à Daenerys. Il ne l'avait pas choisi comme Reine, et les tensions actuelles signifiaient qu'il y avait peu d'espoir qu'il change d'opinion à l'endroit de Daenerys dans un futur proche.


« Je suis vieux, j'ai déjà connu l'Hiver. Mais mes os ne mentent pas. Le pire ne saurait tarder à nous frapper. Alors expliquez-moi ce que je devrais faire lorsque mes habitants mourront du froid les uns après les autres. Devrai-je leur conseiller de se réchauffer en se frottant les mains ? En se frictionnant leurs membres douloureux ? »


Bien que Jon se dressait toujours entre sa Reine et le vassal des Stark, les tensions semblaient sur le point d'exploser.

Reste, il devait bien admettre s'être fourvoyé sur Manderly qui paraissait viscéralement se préoccuper de la survie des Blancportais et des Blancportaises.

Ce fut Tyrion qui s'adressa oralement au maître des lieux, s'échinant, comme Jon, à vouloir réduire cette mésentente entre les Nordiens et celle qui voulait un jour régner sur tous les royaumes unis sous sa bannière.


« Nous ne voulons pas de vos fourrures, pas de vos bottes ou autres protections textiles, ça non. »


Manderly le fusilla du regard. Reste, Jon nota autre chose.


Il est prêt à écouter ce que nous avons à lui dire.


Ce qui, en soit, était déjà un grand pas en avant. Le nain poursuivit sur sa lancée comme si tout ceci ne revêtait pas autant d'importance que leur portait Manderly :


« Ce qu'il nous faudrait, ce seraient des pourpoints matelassés. Cela devrait amplement suffire aux Immaculés en plus de leur armure. »


Les espoirs de Jon quant à un début de conciliation furent vite douchés par la réponse apportée par leur hôte.


« Je le répète, je ne céderai rien à un Lannister et encore moins à une Targaryen dont j'ai combattu les ancêtres auprès des Stark. »


Sa colère le faisait postillonner. Et la question de Tyrion n'arrangea guère ce que Jon prit alors pour un défi posait par son ami.


« Et si votre Reine vous l'ordonne ? »


Wyman cracha à ses pieds, ses traits déformés en une grimace grotesque où le dégoût et la colère étaient visibles de tous.


« Ce n'est pas ma Reine. Jamais ! »


Il se mit à trembler de fureur.


« Et je n'obéirai pas davantage à un Lannister, pas après avoir fomenté les meurtres de Robb Stark et de sa mère, la douce Catelyn. »


À voir le faciès en apparence stoïque de Daenerys, Jon perçut que la situation était sur le point de déraper. Il avait prétendu que les Nordiens n'avaient rien à redouter des créatures ailées, si la jauge de patience de Daenerys débordait, alors il y avait fort à parier qu'elle réitère le même exemple fait auprès des Tarly.

Jon se redressa au mieux pour essayer de dominer un Manderly qui partageait plus ou moins la même taille. Là, profitant de sa position ascendante, il emprunta un ton autoritaire, une voix forte, seigneuriale.


« Et moi, je vous commande d'agir comme on vous le somme. »


Le Seigneur le toisa en retour. Se sentait-il trahi par cette remarque ?


Je suis persuadé que tel est le cas. Il est peut-être un vassal loyal des Stark, mais il a sa fierté et tôt ou tard, je devrais en assumer les conséquences.


Mais dans l'immédiat, Jon s'en moqua, l'urgence de la guerre devait le contraindre à devoir parfois mettre un mouchoir sur ses propres valeurs.

Et comme l'avait si bien fait remarquer Tyrion, il était capital de s'assurer que les Immaculés parviendraient à Winterfell sans avoir à souffrir des affres des températures hivernales.

Blessé dans son orgueil, Manderly s'inclina alors qu'il s'exprima à contrecœur :


« Soit, je ferai comme bon vous semble. »


Les yeux bleus de Daenerys lançaient des éclairs qui auraient foudroyé Manderly sur place pour le peu que l'intéressé eût tourné son regard en direction de la jeune femme.

Jon, conscient qu'en dépit de sa volonté de diplomatie, Daenerys pourrait très bien montrer la puissance de sa force en ordonnant l'exécution du maître des lieux — ce qui finirait définitivement de se faire aliéner par les gens du Nord —, le fils d'Eddard estima qu'il devenait urgent de clore les débats pour pouvoir passer à la suite de ses projets concernant la guerre à venir contre le Roi de la Nuit.


« Dans ce cas, je pense que la séance en cours n'a guère besoin de s'étendre davantage. »


Il fixa la jeune femme qu'il aimait, bien qu'en l'occurrence son devoir dominât l'amour qu'il lui vouait.


« Il est grand temps pour nous de nous rendre à Winterfell et de faire connaissance avec mes sœurs. »


Daenerys le fixa tout en hochant la tête. Malgré des yeux bleus qui flamboyaient, Jon ne put que difficilement réprimer un frisson tant sa beauté continuait à le subjuguer au-delà de toutes ses velléités à gérer ses sentiments à l'endroit de cette dernière.

Suite à quoi, un silence lourd, chargé des tensions omniprésentes, s'abattit dans la pièce, faisant vibrer l'air environnant où la moindre étincelle ferait s'enflammer les esprits des personnes présentes.

Jon le percevait au fond de lui, une perspective qui lui serrait les entrailles par ailleurs, toute cette scène n'était que les prémices quant à ce qui devait l'attendre lorsqu'il parviendrait enfin à retourner chez lui, à Winterfell.


Et tout ceci fait le jeu du Roi de la Nuit qui doit se délecter de nos querelles persistantes même lorsque les événements appellent à une union.


Et ce fut avec cette angoisse que rien ne se déroulerait comme il l'escomptait, que Jon quitta la pièce sans un regard en arrière.


Note :


1 = Je sais que dans les livres les yeux de Daenerys sont violets, mais comme je me base sur la série, je dis qu'ils sont bleus.


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