Game of Thrones : Fire and Ice.
Chapitre 3 : L'arrivée à Blancport. (Jon Snow)
13780 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 02/12/2019 18:16
Tout autour de sa personne, bien qu’il pouvait appliquer le phénomène à l’ensemble des éléments qui l’entouraient, l’air embaumait les embruns salés de la mer.
C’était là une note douce, suave, comme cela était déjà le cas depuis de nombreux jours, alors que le navire sur lequel se tenait Jon Snow, debout en solitaire à hauteur de la proue, voguait au niveau du golfe de la Morsure.
Outre son sens olfactif, Jon percevait nettement le claquement des voiles que les murmures d’un vent du sud-est venait de frapper. Un vent qui, loin d’apporter des douceurs méridionales, semblait accentuer le froid du Nord.
Toujours est-il que les fragrances marines n’étaient pas les seules à imprégner l’atmosphère, puisque les notes hivernales perçaient, elles aussi, démontrant que cette terrible saison, ainsi prophétisée en son temps par feu son père le Seigneur Eddard Stark, était bel et bien présente sur l’ensemble du continent.
Mais par-dessus tout, malgré les effluves nordiennes qui portaient dans leur sillage un arrière goût de ce que connaissait Jon, et qui lui rappelait indirectement Winterfell, c’était pourtant son odeur à elle qui paraissait lui emplir ses narines dilatées, emplir chaque porte de sa peau.
Une senteur qui lui paraissait bien réelle.
Or, comme Jon en vint à le noter mentalement, il s’avérait que la principale intéressée, la source des tourments de son cœur et le centre de ses pensées, ne se trouvait pas à proximité.
Le prénom franchit néanmoins ses lèvres sans que Jon n’eût cherché à les retenir.
« Daenerys. »
Un simple mot qui fut aussi frappé par une bourrasque qui en avala les échos.
Non sans une pointe d’humour qui l’étonna lui-même, Jon se surprit de son attitude.
« Voilà que je commence à avoir l’âme poétique. »
Une âme que possédait son ami Samwell Tarly. Cependant, celui-ci n’occupa guère longtemps l’esprit perturbé de Jon. Assurément, celui-ci se tournait à nouveau vers celle qui le troublait depuis déjà plusieurs jours.
Je pourrais même parler de semaines.
Daenerys avait beau ne pas être présente physiquement à ses côtés, reste que pour Jon, et d’une certaine manière, elle l’était.
Les paupières closes, il pouvait même la visualiser.
Sensuelle, charnelle, alors qu’il percevait les douces notes du parfum qui se dégageait de son éclatante et longue chevelure blonde, presque blanche, tout comme l’arôme si particulier de sa peau et de la douceur de chaque parcelle de son corps.
« Décidément, reprit le fils d’Eddard, je suis bel et bien en train de devenir un littéraire comme Samwell. »
Sam, son ami, son confident, son frère de cœur, à défaut de l’être de sang. Or, l’intéressé était loin à cette heure-ci puisqu’il se trouvait actuellement du côté de la Citadelle où il y étudiait les arts des sciences, l’Histoire de Westeros et d’autres sujets qui dépassaient Jon dont l’intérêt pour ces choses différaient de loin celle d’un Sam avide de connaissances.
Mais pour l’heure, Jon se moquait bien de tout ceci. Tout comme il ne voulut pas s’intéresser plus que ça quant à savoir si Sam progressait de son côté, s’il s’épanouissait aussi bien dans son désir de devenir Mestre, que de se trouver en présence de sa compagne Vère et de leur fils Sam junior.
Seule Daenerys avait le mérite de l’intéresser, elle qui venait s’octroyer le privilège d’accaparer chacune de ses pensées, tout son être.
Et ce simple fait avait tendance à provoquer en Jon une tornade d’émotions, des émois intérieurs, des frissons qu’il savait ne pas pouvoir mettre sur le compte du souffle glacé de l’Hiver.
Parce que ces frissons irradiaient d’une chaleur qui lui rappelait l’été à Winterfell, cette saison sèche, sans vent, et qui ne durait jamais bien assez longtemps dans les contrées du Nord.
Ses yeux marron toujours voilés, Snow arborait à présent un léger sourire. Plus que tout le reste, c’était là une simple expression qui surprendrait bien des membres de son entourage à le voir réagir de la sorte, et surtout vis-à-vis de la personne qui était la source de ce rictus.
Simplement, Jon s’en contrefichait de l’avis des autres, alors que dans son esprit, les souvenirs de la nuit qu’il avait passé aux côtés de Daenerys refaisaient surface, comme de puissantes vagues de désirs qu’il peinait à refouler.
Des réminiscences où tous deux avaient finalement cédé à cette puissance attraction sexuelle, à cette attraction de deux corps qui se cherchaient, à cette tension, ce désir ardent qu’ils ressentaient l’un pour l’autre sans avoir jamais osé à se l’avouer ou à franchir le cap de l’interdit et des non-dits.
Jon, indifférent à la coque du navire dont l’étrave découpait les flots, savoura chacun de ces instants passés, chacune de ces réminiscences le temps nécessaire avant que le retour à la réalité du présent ne le rattrapât une fois qu’ils auraient tous débarqué sur la terre ferme.
C’était là une parenthèse bienvenue avant que les responsabilités reviennent prendre la suite, un interlude ô combien précieux avant de devoir enfiler à nouveau la cape du Commandant, du chef des armées.
Avant de se parer du masque de Jon Snow, ce leader, ce chef de guerre que les gens percevaient en lui, un rôle qu’on lui avait attribué du fait de ses expériences passées, un rôle qu’il se devait de remplir pour le moment où surviendra ce conflit majeur qu’il redoutait tant entre les vivants et les morts.
Entre le Roi de la Nuit et moi-même.
Or, Jon Snow escomptait pouvoir bénéficier au maximum de ce battement qui lui transférait un rayon de lumière, une chaleur, dans ce monde de chaos au sein duquel il avait évolué, parfois surnagé, au cours de ces dernières années.
Depuis ma naissance pourrais-je même maintenir.
Et Daenerys, totalement ignorante des tourments du jeune homme, reprit malgré tout sa place au sein des réflexions silencieuses du principal intéressé.
Et si Jon Snow devait en arriver là, le fait de raviver et de revivre leurs moments intimes par l’intermédiaire de ses pensées, de ses souvenirs, c’était pour une raison toute simple.
En effet, depuis lors, il n’y avait plus eu la moindre étreinte charnelle entre les deux jeunes gens qui n’avaient pu se retrouver rien que tous deux, loin des autres passagers et des regards interrogateurs que ceux-ci auraient pu soulever de les découvrir si proches, si fusionnels.
Or, cette distance n’était certainement pas la faute d’un manque de désir qu’ils auraient pu ressentir l’un pour l’autre. La preuve en était les songes éveillés du fils d’Eddard Stark, ainsi que son air ô combien fébrile lorsqu’il se tenait seul en présence de l’intéressée.
Simplement, Jon avait décidé d’écouter le bon sens et il préférait demeurer prudent. Assurément, la situation le requérait alors que de lourdes épreuves les attendaient. Des tourments où le devoir allait primer sur les sentiments, primer sur l’amour.
Ce fut là que de nouveaux souvenirs affluèrent, remontant à la surface et crevant le creux des propres vagues qui tourbillonnaient dans l’esprit de Snow.
Des images lointaines qui le ramenèrent des années en arrière, plus précisément du côté de Châteaunoir, alors qu’il se tenait auprès du vénérable et du regretté Mestre Aemon, lointain parent de Daenerys Targaryen.
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Malgré sa cécité, le regard du vieil homme centenaire paraissait transpercer Jon Snow. Un regard profond qui explorait les tréfonds de l’âme du garçon qui était alors un tout jeune membre de la Garde de Nuit.
Qui n’était pas encore tout à fait un homme.
La voix de Mestre Aemon s’éleva bientôt. Comme d’accoutumée, elle était calme, posée.
C’était là la voix de quelqu’un qui a longtemps vécu et qui se sera façonné au prix d’une longue vie d’expériences et de sacrifices qui l’avaient conduit à cet instant, à devoir se tenir là, face à Jon, et à dispenser à ce dernier toute un océan de sagesse que l’enfant du Nord pensait infinie.
« Jon, t’es-tu déjà demandé pourquoi les hommes de la Garde de Nuit ne prennent pas d’épouse et n’engendrent pas d’enfants ? »
Jon, qui ne s’était jamais véritablement intéressé à ce sujet, et qui lui-même n’avait connu jusqu’alors que des amourettes d’adolescent, avait haussé les épaules qu’un épais manteau de fourrure noire venait recouvrir.
« Non, avoua-t-il. »
C’était là une réponse simple, concise, et qui n’avait guère surpris son interlocuteur. Aemon, malgré ses jambes fatiguées par le poids des années et une posture debout qui se prolongeait, n’avait pas cherché à se reposer.
Au contraire, il paraissait vouloir à tout prix donner une leçon de vie à Snow. Aussi, le centenaire s’était donc empressé de l’éclairer sur la question.
« Pour qu’ils n’aiment pas. »
Jon n’avait rien trouvé à redire alors que son vis-à-vis enchaînait son monologue.
« Car l’amour est le poison de l’honneur, la mort du devoir. Si un jour ton père, un Seigneur, aurait dû choisir entre l’honneur d’un côté, et ceux qu’il aime de l’autre, qu’aurait-il fait ? »
Dans sa foi inébranlable à l’endroit d’Eddard et de la confiance absolue qu’il avait envers son père, Jon n’avait pas hésité un instant pour répondre à l’autre.
« Il aurait fait ce qui est juste. Peu importe le prix. »
Une affirmation qui reçu le respect d’Aemon, ou alors les années avaient-elles biaisé son jugement sur la réaction du vieil homme ? Le Jon du présent était incapable de se décider alors que son lui du passé recevait le commentaire d’Aemon Targaryen.
« Alors, Lord Eddard est un homme sur dix mille. La plupart d’entre nous ne sommes pas si forts. Qu’est-ce que l’honneur comparé à l’amour d’une femme ? Et qu’est-ce que le devoir comparé à ce qu’on ressent quand on a un nouveau-né dans les bras ? Ou comparé au sourire d’un frère ? Du vent et des mots. Du vent et des mots. Nous ne sommes qu’humains, et les Dieux nous ont façonnés pour l’amour. C’est notre grande gloire, et notre grande tragédie. »
Et alors que cette vision s’estompait et qu’Aemon redevenait un fantôme du passé, un écho aujourd'hui disparu, Jon savait ce qu’il lui restait à faire.
Qu’importaient ses sentiments, qu’importait le fait qu’il puisse aimer, il se devait de remplir son devoir, celui que tous attendaient de sa part.
Il le devait pour le monde des vivants.
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Fort heureusement pour lui, Daenerys, dernière représentante de la Maison Targaryen et qui portait aussi bien l’héritage que le pesant fardeau de cette dynastie, paraissait avoir compris cela.
Tout du moins, c’est ce que se plaisait à croire Jon Snow.
Après tout, il fallait éviter que les autres passagers à bord du navire ne soient au courant de cette relation entre eux deux.
Profitant de cet instant de répit qui lui était offert, Jon ne s’en interrogea pas moins à son sujet. Si véritablement il se décidait à effectuer le grand plongeon et à s’engager ouvertement avec Daenerys, tout du moins une fois la grande guerre à venir terminée, où le mènerait-il donc ?
Jon avait choisi de ployer le genou quelque temps auparavant, et ce, suite à cette mission ô combien dangereuse qu’il avait entreprise au-delà du Mur, dans des régions septentrionales où le froid et la neige étaient constants.
Où les morts rôdaient en masse.
« Le royaume du Roi de la Nuit », compléta Jon dans un chuchotement tout juste audible.
Son geste, cette allégeance, avait été dicté par plusieurs raisons. La première concernait le Nord. Cette région de Westeros avait grand besoin d’alliés puissants, des alliés qui auraient les hommes nécessaires pour pallier les rares armées nordiennes qui avaient tant pâti des guerres qui avaient secoué le royaume depuis la mort du Roi Robert Baratheon et l’exécution de son père Eddard Stark.
La seconde était en rapport au fait qu’il avait appris à connaître Daenerys au fil de leurs interactions. Il avait vu en cette dernière celle dont le royaume avait désespérément besoin.
La troisième, que d’aucuns pourraient trouver égoïste, irréfléchie, ce fut par amour pour cette femme qu’il avait appris à aimer.
De fait, Daenerys était devenue sa Reines, tandis que par ce choix il renonçait à son titre de Roi du Nord. Une fonction dont il avait endossé la responsabilité parce que c’est ce que voulaient alors les bannerets des Stark.
Retrouver une certaine stabilité, une cohésion.
Et alors que dans son esprit retentissait les cris de « le Roi du Nord » portés par les voix tonitruantes des Seigneurs du Nord, Jon crut bon d’avoir à se justifier alors que nul auditoire n’était présent.
« Mais je ne voulais pas de ce rôle. Robb était peut-être fait pour être leur souverain, moi je n’en ai jamais eu la prétention. »
Il se tut une fraction de seconde avant de poursuivre sur sa lancée. Seuls les murmures du vent paraissaient lui répondre.
« Le mien consiste à aider les hommes contre notre ennemi commun. Pour ce qui est de l’ensemble des Sept Royaumes, de l’ensemble des territoires et de leurs habitants, je gage que Daenerys remplira ce rôle pour lequel elle est née, pour lequel elle s’est préparée pendant toutes ces années. »
Son propre titre n’ayant plus lieu d’être, bien qu’une partie de lui redoutait la réaction des Nordiens quant à sa décision, Jon savait qu’il y avait tout de même une chose qui rendait impossible la simple idée d’établir une relation possible avec cette jeune femme qui était née à Peyredragon, qui s’était exilée à Essos et qui en revenait avec la prétention de rétablir le prestige de la dynastie des Targaryen.
Et cette chose était un poids qui pesait sur Jon depuis tout petit, un statut qu’il avait trimballé toute son existence et que certains se plaisaient à user comme d’une arme psychologique contre lui.
Son statut de bâtard.
Et le fils illégitime d’Eddard Stark se doutait pertinemment que pour Daenerys, noble de naissance du fait de son appartenance à cette grande famille qui avait façonné l’Histoire de Westeros au cours de ces derniers siècles, il serait tout bonnement inconcevable pour une souveraine comme elle de se marier avec quelqu’un de son engeance.
Qu’importe si elle partage des sentiments similaires, qu’importe à quel point ils peuvent être sincères.
Snow pouvait très bien être le fils illégitime d’une des plus grands Seigneurs de Westeros, d’un Gouverneur fort apprécié de son peuple, d’un homme honorable aujourd’hui disparu, cela ne changeait rien quant à ce constat amer qui laissa un désagréable goût en bouche.
Pas plus que de mettre en avant le fait qu’un temps durant, passant outre son patronyme, il avait été le monarque choisi par les bannerets de la famille Stark, le Loup Blanc, peu après ce que tout le monde appelait désormais la Bataille des Bâtards.
Si inévitablement quelque chose devait se passer entre elle et lui — non une longue histoire —, alors Jon s’imaginait que le terme qui le qualifierait le mieux et qui correspondrait davantage à la réalité des choses, serait celui d’amourette.
Certes, ce ne serait là qu’un épisode passager de son existence étant donné que Daenerys finirait par se marier avec un bon parti, bien que Jon se demandât s’il existait toujours des familles suffisamment puissantes, à la voix politique qui portait, ici à Westeros pour proposer un époux digne de ce nom à la Mère des Dragons.
Qu’importait dans le fond. Jon n’avait d’autres choix que d’accepter que ce ne serait pas lui qui partagerait le reste de ses jours auprès de la belle Daenerys Targaryen.
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Petit à petit, Jon finit par revenir au moment présent.
Et une fois qu’il le fut totalement, il jeta un coup d’œil par-dessus son épaule droite. Le jeune homme était possédé par une hantise, et il était décidé à se débarrasser de cette source d’angoisse en s’assurant que la personne à laquelle il pensait ne se trouvait pas à proximité, prête à le rejoindre.
Si Dany, tout du moins la Reines Daenerys, se corrigea-t-il mentalement, escomptait choisir la voie de la déraison et de dévoiler au grand jour leur histoire qui venait tout juste d’éclore, chose dont elle se gardait bien de lui faire part quant à ses intentions, alors Jon savait qu’il faudrait y mettre un terme.
Il ne devait, non, il ne pouvait se permettre de se laisser aller alors que chaque nouvelle journée les rapprochait toujours plus de cette guerre contre les morts contre laquelle il s’évertuait à mettre en garde les Ouestriens.
Et pour en venir à entériner officiellement ce choix difficile entre l’amour d’un côté et le devoir de l’autre, il lui faudrait trouver la possibilité de s’octroyer un tête-à-tête privé auprès de la jeune femme.
Profitant d’être seul sur cette partie du pont, Jon pouvait néanmoins deviner la présence des marins qui vaquaient à leurs occupations, il en profita pour poursuivre son travail d’introspection.
Voilant ses yeux au monde et faisant ainsi disparaître aussi bien la mer sombre aux flots glacés, que les terres austères du Nord qui s’étiraient au-delà des flancs tribords du vaisseau, Jon se concentra sur ses sentiments naissants à l’égard de Daenerys.
Très tôt, dès son arrivée à Peyredragon et cette première entrevue avec cette dernière, il lui avait fallu reconnaître que cette jeune femme — récemment débarquée sur l’île de ses ancêtres —, dégagée quelque chose en plus d’être d’une grande beauté.
Jon n’y avait pas pris trop garde dans l’immédiat. Après tout, son devoir primait, tout comme ses obligations envers le Nord, ce peuple fier dont les Seigneurs l’avaient désigné comme Roi pour les mener lorsque surviendrait le conflit contre le Roi de la Nuit et ses cohortes de morts.
Et même si Snow n’avait rien perdu de ses objectifs principaux, à savoir de forger une alliance avec la dernière des Targaryen, sa façon de percevoir celle-ci avait progressivement changé jusqu’à le faire douter quant à ce qu’il ressentait véritablement.
Autant le reconnaître, ses sentiments naissants l’avaient effrayé dès le début, lui qui n’aurait jamais cru qu’un jour il ressentirait à nouveau quelque chose pour quelqu’un.
Pas après Ygrid la sauvageonne native d’au-delà du Mur et qu’il avait vu, impuissant, mourir dans ses bras.
Seulement voilà, Jon n’en devait pas moins s’en tenir à cette décision qu’il avait prise, quand bien même il se dégoûtait de ce choix que lui imposait la voix de la raison, la voix du sacrifice sur l’autel du bien commun.
Daenerys méritait certes qu’on l’aimât. Mais cet amour, c’était à un autre à qui reviendrait l’honneur de le lui donner.
Malgré tout ce que Jon pourrait lui offrir, malgré l’authenticité de ses sentiments, elle méritait bien mieux qu’un simple bâtard du Nord, engendré dans des conditions dont même Jon ignorait tout.
De plus, comme le réalisa Snow, une partie de ses réticences venaient également des fantômes de son passé qui, après tant de temps, s’évertuaient toujours à le hanter où qu’il aille.
Ygrid avait été la première femme qu’il avait aimée. Véritablement aimé même. Pas comme pour ce qu’il s’imaginait ressentir pour ces jeunes jouvencelles du temps où il n’était qu’un simple adolescent qui parcourait les sombres couloirs de Winterfell pour échapper aux regards courroucés que lui adressait Catelyn Stark.
Assurément, c’était avec Ygrid que Jon avait connu ses premiers frissons, ce sentiment de former un tout, une osmose parfaite entre deux êtres qui se complétaient.
Et c’était toujours avec elle que Jon avait eu sa première expérience sexuelle, et non de simples baisers volés, entre les parois humides et chaudes de cette caverne.
Cet endroit reculé, isolé, et pourtant proche du Mur — à un jour de marche tout au plus —, c’était le leur.
Un lieu que Jon ne reverrait toutefois jamais plus. Un sanctuaire devenu sacré que tous deux auraient finalement mieux fait d’y demeurer cachés, loin du chaos du monde, s’il avaient su toutes les terribles épreuves que le destin allait les forcer à devoir traverser.
Ce fut là qu’une fois résonna, paraissant surgir d’outre-tombe.
« Tu ne sais rien, Jon Snow. »
Rien qu’en fermant une fois de plus les paupières, Jon pouvait réentendre clairement le son de sa voix. Peut-être que s’il avait été l’un de ces rhapsodes, alors il aurait pu savourer les notes musicales de ce timbre.
S’il avait été sculpteur, alors il aurait pu graver sans problème aussi bien le faciès diaphane de la belle, tout comme de redessiner sous toutes les coutures ce corps svelte qui s’était révélé à lui, alors qu’Ygrid se dévoilait à lui dans le plus simple appareil, sans la moindre pudeur.
Oui, le souvenir et l’image de la jeune femme étaient vivaces dans son esprit alors que Jon se la représentait avec sa longue crinière flamboyante.
Ou comme le déclameraient si bien les sauvageons : « baisée par le feu ».
L’aparté de Jon dévoila l’ombre d’un sourire que sa barbe dissimula tant bien que mal.
Reste, le bonheur avait pourtant été de courte durée dans cette parenthèse inattendue où il avait dérobé à son devoir en tant que membre de la Garde de Nuit. Où Jon avait laissé l’amour prendre le dessus sur ses obligations vis-à-vis de ses frères présents à Châteaunoir.
Et si cette histoire, cette bulle, cette pause, cet interlude, n’avait pu aller plus loin, c’était que le destin avait rappelé au fils d’Eddard à quel point il pouvait se montrer d’une cruauté sans nom.
Les Anciens Dieux du Nord ont voulu me faire comprendre que mon destin était tout autre, que mon rôle dans ce monde n’était pas d’aspirer au bonheur.
Voilà pourquoi je ne suis qu’un simple bâtard. Pour eux, je ne suis qu’un vulgaire pion que les puissances peuvent sacrifier comme bon leur semble une fois que j’aurais rempli ma mission contre le Roi de la Nuit qui menace notre équilibre.
En ce qui concernait Ygrid, sa mort avait eu lieu au moment où les sauvageons attaquaient le fort principal de la Garde de Nuit. Nombreux avaient succombé dans les deux camps.
Pour le Peuple libre, c’était là des noms qui lui étaient inconnus.
Pour les siens, ses frères, il en allait autrement. Notamment ceux qui avaient compté parmi ses amis proches à l’instar de Pyp et de Grenn.
Mais c’était cependant vers elle que ses réminiscences se tournaient et qu’elles privilégiaient toujours. Ygrid qui trépassait dans ses bras, peinant à retrouver son souffle. Une flèche, tirée par le jeune et adroit Olly, l’avait transpercé par l’arrière et avait perforé le cœur sans aucune chance de guérison.
C’était là un souvenir toujours aussi douloureux, et qui provoqua un frisson qui n’avait strictement rien à voir avec le froid environnant. Même après tout ce temps, la scène gardait une netteté confondante dans son esprit.
Même ses propres blessures, celles de l’âme, restaient encore ouvertes, lui rappelant ses pertes, ses échecs.
Et comme pour le torturer une fois de plus, les images reprirent leur funeste déroulement.
L’instant d’avant Ygrid avait bandé la corde de son arc, sa flèche pointée dans la direction de Jon. Le moment d’après elle s’éteignait à tout jamais alors que lui-même la berçait dans ses bras et que tout autour d’eux, le monde paraissait tourner au ralenti.
La jeune femme avait expiré son ultime soupir non sans que la sauvageonne lui eût prononcé une dernière fois les mots ô combien familiers et qui résonnaient toujours en lui.
Oui, Jon ne savait rien. De cela, Ygrid avait entièrement raison. Il aimait une autre femme aujourd’hui, il en avait aimé une autre autrefois, Ygrid, et les événements n’avaient pas hésité à la lui ravir.
Et pour autant, Jon Snow ne savait toujours pas comment s’y prendre au sujet de ses propres sentiments. Pas plus qu’il ne pouvait déterminer si, oui ou non, il était en droit de désirer un tel bonheur, voire de se l’approprier.
Cette fois, ce fut la voix d’Aemon qui lui répondit, non sans toutefois apporter une nuance à ce qu’il avait déclamé jadis :
« Qu’est-ce que le devoir comparé à l’amour d’une femme ? »
Et à cette énigme, Jon ne put y répondre et le claquement du vent au sein des grandes voiles blanches ne lui fut d’aucun secours.
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Tout à coup, une voix, bien réelle cette fois, vint résonner dans son dos, le tirant de ses réflexions et chassant momentanément aussi bien les fantômes de son passé, que ceux de son présent.
« D’après les affirmations du capitaine du navire, nous serons bientôt rendus à Blancport. »
Le timbre, neutre, ne laissait planer aucun doute quant à l’identité de son interlocuteur. En l’occurrence, il s’agissait ni plus ni moins que de Tyrion Lannister. Le nain n’était pas seulement l’ami de Jon, il était également la Main de la Reines Daenerys Targaryen.
Le nain de Castral Roc l’avait rejoint sur le pont et se plaça d’autorité à sa droite. Là, il jeta un coup d’œil nonchalant, indifférent même, par-dessus le bastingage.
Sa petite silhouette, emmitouflée sous un épais pourpoint en cuir noir, lui suffisait à peine pour pouvoir distinguer ce qui se déroulait au-delà, alors qu’il dépassait tout juste la rambarde en bois haute d’un mètre vingt.
Nonobstant, Tyrion était bien loin de se formaliser de ce genre de détail. Depuis le début de leur traversée, il avait superbement ignoré les marins qui ne s’étaient guère privés de se moquer de sa personne au cours de longues journées à parcourir les flots, lors de ce voyage qui visait à les mener vers leur destination finale.
Quoi qu’il en fût, l’affirmation de Tyrion était on ne peut plus inutile puisque les côtes se profilaient déjà au loin, une fine ligne tout juste perceptible qui découpait l’horizon à tribord.
Le plus jeune des enfants de Tywin Lannister n’en avait pas tout à fait terminé, puisqu’il déclara aussitôt :
« Nous devrions y arriver aux premières heures de la nuit. Le capitaine déplore toutefois l’absence de vent pour accélérer les choses. »
Jon le vit toiser les voiles gonflées. Si les puissantes bourrasques actuelles ne suffisaient pas à rassurer le maître du navire, le nain se demandait sûrement ce que donnerait une véritable tempête.
Jon l’observa hausser les épaules, comme si au final, ce mystère ne méritait pas davantage qu’il s’y arrête.
« Je crains que notre hôte n’ait qu’une hâte, poursuivit son ami. Celle de nous voir débarquer sur le continent et de reprendre la mer aussi sec. J’ai dans l’idée qu’il est dans la crainte constante de voir ce que les dragons pourraient faire à sa coquille de noix, alors qu’ils ne s’en sont pourtant jamais approchés, eux qu’on peut distinguer au loin, à survoler les terres austères que nous longeons. »
Jon opina du chef, sans trouver quoi répondre à cette longue diatribe.
Certes, le jeune homme convenait lui-même qu’il était enclin à gagner le Nord le plus rapidement possible. Or, fort lui était de reconnaître qu’il appréhendait la chose dans le même temps.
Après tout, on l’avait choisi comme Roi plusieurs lunes auparavant, et il avait quitté ses terres en tant que souverain de tous les Nordiens, et ce, lorsqu’il avait décidé de se porter à la rencontre de cette Reines du Sud, de celle qui venait avec à sa suite de grandes armées.
Mieux encore, qui arrivait à Westeros à la tête de trois larges dragons, des créatures anciennes, puissantes, et qui crachaient des torrents de flammes à même d’amoindrir considérablement les factions du Roi de la Nuit.
C’était là une longue décision réfléchie et actée. Car Jon avait perçu là l’occasion rêvée de forger une puissante alliance.
Or, le choix de Jon de privilégier Daenerys, et non Cersei Lannister dont les ressentiments rendaient difficiles l’idée d’une entente cordiale, avait une autre raison bien plus pragmatique dans le cas où la dernière des Targaryen n’aurait pas souhaité apporter son concours dans la guerre à venir contre leur ennemi commun.
Et cette raison, il provenait du fait qu’à Peyredragon, le fief ancestral de la dynastie du Dragon Tricéphale, regorgeait de mines d’obsidienne. Et les Anciens Dieux savaient à quel point le verre-dragon allait s’avérer nécessaire dans l’optique de la lutte contre les morts.
Seulement, si Jon revenait sur ces terres familières, il ne le faisait plus en tant que souverain, mais comme un simple Seigneur.
Il secoua mentalement la tête avec toute l’énergie qu’il mettait dans cette dénégation.
Je n’ai même pas cette prétention. Si mon retour s’accomplit, alors ce n’est que comme un simple bâtard.
Assurément, du fait de sa bâtardise, il lui était impossible d’établir des prétentions réelles pour un tel titre. N’importe qui ici serait contre le fait que l’homme qui avait eu l’outrecuidance de déposer sa couronne, puisse régner sur Winterfell et ils privilégieraient très certainement quelqu’un dont le nom n’était pas un rappel constant de sa basse condition : Snow.
Ils choisiraient un Stark, ou une devrai-je plutôt dire.
Et il n’avait aucunement besoin de s’adresser aux barrals sacrés pour avoir une bonne idée de qui serait la personne en question, étant donné que c’était là un choix qu’il approuverait de tout cœur.
Sansa, ma sœur.
Pourtant, malgré qu’il ait abdiqué en l’honneur de Daenerys, celle-ci lui avait bien proposé de le proclamer nouveau Gouverneur du Nord. Simplement, là encore Jon avait refusé cette offre.
J’estime que je ne suis pas digne d’un tel pouvoir.
Ce furent ces mots qu’il prononça à Daenerys pour signifier de son refus. Celle-ci, sûrement curieuse, avait donc accepté sa décision.
C’était malgré tout une assertion d’autant plus vraie, que d’ici peu, son peuple s’apprêtait à découvrir qu’il avait ployé le genou.
Jon confierait donc cette responsabilité à sa sœur Sansa. Outre le fait qu’elle était une véritable Stark, la jeune femme était appréciée de tous et, pour autant qu’il pouvait en juger, elle serait à même d’officier dans ce rôle de Gouverneure.
Qui plus est, les bannerets des Stark et autres léaux alliés pourraient se montrer plus enclins à se tourner vers un des enfants légitimes d’Eddard Stark plutôt que d’un simple bâtard dont la mère était inconnue de tous et avait probablement été une femme de basse extraction du temps de son vivant.
Ainsi, ce n’était ni en tant que Seigneur, ni en tant que Roi, qu’il s’apprêtait à poser les pieds sur les terres froides et austères du Nord. Et sa première mission allait consister à faire accepter cette décision qu’il avait prise à l’ensemble des bannerets de la Maison Stark.
Ensuite de quoi, viendrait le tour de les convaincre quant au bien-fondé de son choix à l’endroit de la jeune Targaryen, et de suivre son exemple pour avoir choisi Daenerys comme sa souveraine légitime.
Néanmoins, il y avait bien une chose que Jon savait, et ce, qu’importait par ailleurs ce que pouvait déclarer Ygrid sur la question. En effet, les Nordiens étaient des gens fiers, obtus et qui étaient connus pour ne pas ployer aisément le genou.
Après tout, comme on le disait très bien dans cette partie du continent de Westeros : « le Nord se souvient ».
Et assurément, tous avaient en mémoire l’issue fatale qui avait attendu les Seigneurs Rick Stark et Brandon Stark, respectivement le père et le frère aîné de son propre père Eddard.
Tyrion Lannister, qui se dressait toujours à sa droite, tourna les yeux de son côté. Mû par un sixième sens, son ami paraissait avoir perçu les troubles qui l’habitaient, et il semblait en mesure de déterminer ce qui le préoccupait exactement.
« Je sais ô combien sera ardue la tâche qui vous attend, Jon. Si je peux faire quoi que ce soit pour vous apporter mon concours, comme de vous prodiguer des conseils, dites-le-moi. »
En retour, Jon fixa son ami qui lui tendait la main. Une bonne demi-douzaines de secondes s’écoulèrent alors, avant qu’il ne se décidât à enfin prendre la parole :
« Il n’y a rien que vous puissiez faire. »
Cette affirmation se voulait ferme, catégorique. Or, Jon nota la pointe de doute dans ses intonations. Tyrion l’avait-il perçu lui aussi ? Le visage impassible de son vis-à-vis rendait bien incapable de déterminer ce qu’il en était.
Jon poursuivit donc, content d’avoir un tel auditoire pour justifier ses actes. Assurément, de toutes les personnes à bord, il estimait que Tyrion ne le jugerait pas trop durement.
« J’ai pris cette décision en mon âme et conscience. »
Le nain opina du chef. Il paraissait comprendre de quoi il en retournait, il paraissait savoir les tourments que Jon possédaient en son sein.
Bien qu’il ignore sans doute la nature de ceux-ci.
Cette aparté, Jon la garda pour lui alors qu’il enchaîna à voix haute.
« Si je l’ai prise, c’est qu’elle me paraissait être la meilleure chose à faire. »
Pour appuyer ses paroles, Jon marqua une pause avant de reprendre.
« Pour le Nord. Et pour mon peuple. »
Il était tacite que Jon évoquait par là le fait d’avoir renoncé à la couronne pour reconnaître officiellement Daenerys Targaryen comme sa souveraine légitime.
Dans sa grande intelligence et sa sagesse, deux traits de caractères que Jon estimait manquer cruellement à lui-même, le nain acquiesça sans prononcer le moindre mot. Assurément, l’homme n’était pas dupe, comprenant très bien le sujet de la discussion qui se déroulait entre tous deux.
En voyant que le nain Lannister finissait par ouvrir la bouche, Jon s’empressa dès lors de le devancer en poursuivant sur sa lancée :
« Je ne le regrette pas, si c’est ce que vous alliez me demander. Daenerys est celle dont nous avons besoin. »
Après un silence, Jon décida de compléter sa pensée, peu enclin à ce que ses paroles aient un double sens et que le nain se représentât que seul Jon avait désespérément besoin de la jeune femme à ses côtés.
« Que le peuple a besoin.
— Je suis on ne peut plus d’accord avec vous là-dessus, lui affirma son ami. J’ai néanmoins l’impression que vous ne me dites pas tout. Vous suez Jon, une transpiration où votre peur semble vouloir vous dominer inconsciemment. »
Une fois encore, tous deux s’observèrent. Plus longuement ce coup-ci. Au final, Jon déglutit. Autant jouer franc-jeu et déterminer si oui ou non l’autre lui serait bel et bien d’une aide précieuse.
« Je dois me préparer à devoir faire face aux conséquences de cette décision et de ce que cela implique vis-à-vis de mes gens, de ceux qui ont placé leur foi en moi après m’avoir désigné comme leur Roi. »
Tyrion se contenta d’attendre, pensif.
« Malheureusement, j’ai bien peur qu’il ne soit difficile de les persuader du bien-fondé de mes choix et de les amener à accepter Daenerys Targaryen comme la personne qu’il nous faut, comme leur Reines légitime. »
Après quoi, Jon se détourna pour toiser le lointain horizon qui paraissait subitement avoir quelques pouvoirs hypnotiques sur sa personne. Dans le lointain, les cotes formaient une légère courbe qui se devinait à peine. Car pour l’heure, les contours demeuraient indécis à cause de la distance qui les séparait encore de ces terres émergées.
Tyrion ne bougea pas, si ce n’était ses boucles brunes balayées par les bourrasques glaciales. Puis, le fils de Tywin l’interrogea :
« Et finiront-ils par le faire ? »
Jon prit le temps de réfléchir quelques instants avant de formuler une réponse. C’était là un mot unique, mais qui ne le satisfaisait pas pleinement.
« Difficilement. »
Si Jon devait se montrer honnête envers lui-même, alors il devait reconnaître qu’il n’était pas tout à fait certain que quiconque parmi ces gens fiers du Nord allait ployer le genou.
« Un temps d’adaptation s’avérera nécessaire. »
Les mots lui échappèrent. Sans qu’il pût toutefois maintenir qu’ils étaient destinés à Tyrion ou visaient simplement le but de le rassurer d’une manière ou d’une autre.
« Ils devront apprendre à mieux connaître Daenerys. »
Exactement comme lui-même avait été amené à le faire.
Or, sur cette vaste partie du territoire, la famille de l’intéressée était haïe depuis que le Roi Aerys, deuxième du nom, avait condamné le Seigneur Rickard Stark à mourir tout en étant rôti vivant.
Pendant ce temps, son fils aîné Brandon se faisait inexorablement étranger par une corde qui lui enserrait son cou, alors qu’il s’échinait désespérément à tenter d’atteindre l’épée qui lui aurait permis de venir en aide à son père.
Daenerys pouvait bien se montrer différente du Roi Fou. D’après ce que Jon en savait, les actions de la jeune femme prouvaient bien assez qu’elle différait de l’ancien souverain qui était redouté de tout un peuple.
Mais les autres le verront-ils ?
Il n’en demeurait pas moins qu’elle était sur le point de débarquer dans le Nord, accompagnée en cela par deux énormes dragons, ainsi que de puissantes armées venues d’au-delà de la mer du Détroit.
Des factions Dothrakis et Immaculés qui remontaient à présent vers Winterfell depuis la Route Royale.
Pour autant, Jon Snow avait pleinement conscience de l’importance de posséder de telles forces à leurs côtés. Surtout lorsque surviendrait leur véritable ennemi, à savoir le Roi de la Nuit.
Tôt ou tard, les morts passeront le Mur. J’ignore comment, mais ce jour-là il nous faudra être prêt.
Et se montrer unis face à une telle adversité.
Effectivement, le Roi de la Nuit commandait la plus grande concentration de troupes qu’aucun royaume ne possédera jamais. Seule une alliance solide entre les grandes maisons de Westeros, ainsi que des plus petites, octroierait aux vivants l’espoir de s’en sortir face aux morts.
Simplement, et pour y parvenir avant qu’il ne fût trop tard, il allait falloir que le Nord réussisse à mettre sa rancœur de côté et que tous consentissent à accepter de faire de Daenerys leur souveraine légitime.
Ce fut néanmoins Tyrion qui le rassura de ses paroles, alors que l’intéressé s’exprimait avec calme.
« Ils le feront. »
Tout dans le timbre employé, ainsi que dans l’attitude adoptée, témoignait de la conviction que Tyrion apportait dans son affirmation. Une déclaration qui résultait de cette foi inébranlable que le nain ressentait à l’égard de la jeune femme qu’il suivait et qu’il conseillait.
« Ils finiront par l’aimer, soutint Lannister. Tout comme vous le faites vous-même, Jon Snow. »
Le bâtard de Winterfell tenta bien de demeurer stoïque. Pourtant, malgré ses efforts titanesques, son trouble paraissait plus qu’évident. Une conclusion qui s’imposa d’emblée à lui lorsqu’il entendit le nain s’esclaffer en suivant, bien que ce fût fait sans une once de méchanceté.
« Vous pouvez vous montrer discret autant que faire se peut, Jon. Simplement, cela ne suffit pas toujours, vous savez ? »
Abasourdi, sonné, Snow ne sut quoi rétorquer, ne sut quoi dire pour renier cette assertion de son vis-à-vis.
Tyrion parut prendre un léger plaisir à apporter le coup de grâce.
« Vous pensiez sincèrement que personne à bord n’avait rien remarqué quant à vos regards que vous posez sur notre Reines quand vous vous trouvez près d’elle ? »
Avait-il donc été à ce point négligeant ? C’était à croire que oui. Or, Tyrion avait enchaîné.
« Ah, Jon, ne savez-vous donc rien ? »
Perturbé que de tels propos émanent directement de son ami Tyrion, Jon se trouva dans l’impossibilité de formuler la moindre réponse suite à cette réflexion qui lui rappelait tant la jeune Ygrid.
Aussi, le fils d’Eddard se contenta-t-il de suivre du regard son vis-à-vis qui s’éloignait déjà sur le pont, tandis qu’à l’horizon, les côtes continuaient à s’approcher avec lenteur, mais qui le faisaient inexorablement.
********************
L’après-midi tirait sur sa fin, prête à céder pleinement sa place à une nouvelle soirée. Pour autant, la nuit était déjà tombée, et ce, depuis quelques minutes. Une couverture sombre qui dévoilait des cieux qui avaient su dégager des parcelles sans nuages.
Dans ces rares trouées, les étoiles se matérialisaient, constellant la voûte qui surplombait le monde, ainsi qu’une lune blanche aux trois quarts pleine.
Pendant ce temps-là, une demi-douzaine de marins s’affairaient sur le pont du navire. Là, ils arrimèrent le galion au quai qui s’étirait à quelques pas de là, non loin de l’embouchure de la Blanchedague, ce fleuve venu du Nord et qui divisait la ville en deux.
Tous les passagers en avaient profité pour se rassembler sur le pont, alors qu’ils s’apprêtaient à débarquer sur la terre ferme après des jours passés en mer.
« Putain, c’est pas trop tôt. »
Le timbre rauque de Sandor résonna subitement et parvint jusqu’à Jon. Toutefois, ce dernier ne chercha guère à s’attarder plus longuement au sujet du ressenti de ce géant à la face brûlée, et qui ne mâchait jamais ses mots pour exprimer le fond de sa pensée.
Pour sa part, Snow se tenait volontairement à l’écart de Daenerys et du parfum envoûtant qui se dégageait de sa personne. Pour ainsi dire, Jon se tenait à l’opposé, accroissant une distance qu’il savait qu’il lui faudrait combler une fois qu’ils seraient tous en présence du Seigneur local.
Pour l’heure toutefois, Jon était toujours préoccupé par les propos que Tyrion lui avait tenus un peu plus d’une heure auparavant. Si véritablement tout le monde sur le vaisseau avait connaissance de ce qui s’était passé entre la future Reines et lui, alors il y avait fort à parier que les Nordiens finiraient par avoir vent de la chose, si la nouvelle se mettait à être colporté de bouche à oreille.
Sauf s’ils le devinent eux-mêmes en s’avisant de mon comportement.
C’était toutefois là une perspective qui ne l’enchantait aucunement. Aussi, sa décision était-elle d’ores et déjà prise. Il se devait donc de s’en maintenir à cette décision qu’il avait prise précédemment quant à sa relation avec Daenerys.
Et plus vite Jon s’y résoudrait, mieux les choses se passeraient pour la suite des événements.
Tout du moins chercha-t-il à s’en convaincre.
Au bout du compte, et après que cinq nouvelles interminables minutes se furent écoulées parmi les cris des marins entre ceux sur le vaisseau et ceux sur le quai, Jon et le reste de la compagnie purent tous ensemble mettre pied-à-terre.
Devant eux, venu les accueillir, se pressait un petit groupe. Jon nota qu’il était constitué d’une vingtaine d’individus. Le Seigneur local s’était entouré de la haute bourgeoisie pour produire un effet plus grand sur ceux qui se présentaient à lui.
L’homme en question était assez rondouillard et arborait un visage rubicond encadré par des cheveux blancs, lissés avec soin. Une barbe à la teinte identique, récemment taillée, dévorait une partie de son faciès.
Le maître des lieux s’avança solennellement à leur rencontre, avant de mettre un genou à terre malgré les efforts que ce geste physique paraissait produire sur sa santé.
Comme si c’était là le signe tant attendu, chacun de ses gens l’imitèrent, plus ou moins de bonne grâce.
En son fort intérieur, et dans un premier temps, Jon en ressentit à la fois un sentiment de satisfaction, mais également un profond soulagement.
Si l’un des plus puissants Seigneurs du Nord, à savoir le respecté Manderly, acceptait d’emblée Daenerys comme sa souveraine, alors peut-être y avait-il là quelques signes d’espoir pour qu’il en aille de même pour les autres bannerets des Stark.
Malheureusement, la réalité finit par le rattraper brutalement et ses espérances furent rapidement douchées lorsque Jon se rendit compte trop tard que ce geste de féauté s’adressait à lui-même, et non à la Reines des Dragons.
Et pour bien lui confirmer cette impression, le Seigneur Manderly le toisa droit dans les yeux alors qu’il s’exprimait sur un ton pompeux, cérémonieux.
« Mon Roi ! J’espère que votre voyage se sera déroulé dans les meilleures conditions et sans encombre. »
Jon en éprouva une sensation de profond malaise. Et tout en adressant un bref signe à son hôte pour que celui-ci se redressât, chose que Manderly s’empressa de faire, Jon ne put s’empêcher dans le même temps de guetter la réaction de Daenerys.
Curieusement, la jeune femme ne témoigna d’aucun geste d’impatience qui prouvât qu’elle avait décelé la moindre offense à l’endroit de sa personne.
De toutes les autres personnes présentes, seul Jorah Mormont, Nordien de naissance et originaire de l’Île-aux-Ours, loyal compagnon de Daenerys, arbora une franche irritation quant à cette scène.
Malgré tout, l’homme prit exemple sur sa Reines ; et il tint sa langue dans sa bouche quand bien même ses yeux parlaient pour lui.
Quant à Jon, celui-ci savait ce qu’il lui restait à faire. Aussi, il s’y employa derechef sans le moindre délai.
« Je ne suis plus votre souverain, Manderly. »
Ses protestations s’adressaient non seulement à l’intéressé, mais le ton suffisamment élevé pour se faire entendre visait pour but à ce que ses paroles atteignent chacun des autres individus également présents.
Jon était comme ça : il ne pouvait mentir sur un sujet aussi grave alors qu’il en allait de l’avenir de tous, pas seulement du Nord, mais pour le reste des territoires du royaume.
Ensuite de quoi, de sa main droite, le jeune homme désigna la jeune femme aux cheveux blonds.
La principale concernée opina du chef à son attention. Ensuite de quoi, Daenerys effectua un pas en avant. La lumière des nombreux braseros, disposés ici et là pour éclairer non seulement le port, mais la cité par la même occasion, vint irradier le visage diaphane de celle qui avait traversé la mer du Détroit plusieurs semaines auparavant dans l’optique de pouvoir réclamer ce qui lui revenait par son droit de naissance.
Le bâtard de Winterfell poursuivit son discours, toujours en conservant des intonations puissantes.
« À compter de ce jour, votre Reines légitime est Daenerys, de la Maison Targaryen. »
Au vu de la stupeur qui se dessina aussi bien sur le faciès rouge du léal serviteur de la famille Stark, et de ceux qui l’accompagnaient, Jon comprit que tous éprouvaient le même sentiment.
Pour eux, les propos de Jon témoignaient d’une chose criante, à savoir une trahison pour le Nord.
Et en toisant le maître des lieux, Jon se sentit mal alors que l’écho de la voix de ce dernier résonna dans son esprit, pendant que Manderly scandait avec les autres Seigneurs les mots suivants :
« Le Roi du Nord ! Le Roi du Nord ! »
Indubitablement, nul n’était prêt à accepter ce qu’impliquaient les propos formulés par Jon Snow.
Par ailleurs, le Seigneur Wyman Manderly ne chercha aucunement à contredire les soupçons du fils d’Eddard, étant donné qu’il bafouilla les mots suivants :
« Vous… Seriez-vous en train de nous dire que… Que vous avez ployé le genou ? »
Le souffle saccadé, le reste de la phrase fut bien plus difficile à énoncer par le maître des lieux.
« Mais… Enfin… Sire… Voilà que je ne… »
Incapable de poursuivre plus avant, l’effort requérait un souffle qui lui faisait défaut, le Seigneur de Blancport décida qu’il était préférable de se taire et non de bafouiller des propos décousus.
Pourtant, sûrement en signe de défi comme le perçut Jon, le vieil homme se redressa sur toute sa hauteur, bomba son imposant torse et toisa Daenerys droit dans les yeux.
Longuement.
Il cherche à la tester ouvertement, devina Jon en aparté.
Il n’était toutefois pas en mesure d’imposer sa volonté de force. Il lui faudrait les convaincre par les mots. Aussi, Jon observa chacun des autres hommes et femmes présents qui appartenaient à la ville de Blancport, qui étaient, en quelque sorte, le cœur politique de la cité portuaire.
« Je conçois que mon choix puisse vous apparaître comme inconséquent, débuta Jon avec emphase. Tout comme je connais vos réticences quant à devoir accorder votre confiance à un membre de la famille Targaryen.
Nous avons tous souffert des agissements de son père, nous savons tous ce que les actes de ce dernier ont pu provoquer en des temps reculés.
Sauf que Daenerys ne ressemble pas à Aerys. »
Son auditoire n’avait d’yeux que pour sa personne. Même les autres, c’est-à-dire Tyrion Lannister, Davos Mervault et les passagers de prestiges qui avaient voyagé à ses côtés, et qui venaient de divers horizons lointains, buvaient ses paroles.
« Nonobstant, je vous prie d’accorder du crédit à mes intentions, de me croire lorsque je vous assure que j’agis dans l’intérêt du Nord en œuvrant de la sorte. »
Aucune lueur de compréhension ne semblait devoir s’allumer dans les prunelles des Nordiens ô combien dubitatifs.
Bon gré mal gré, Jon se refusa de céder à la fatalité.
« À compter de cette date, vous ne devrez voir en moi qu’un autre simple Seigneur, et non plus le monarque que votre maître et autres bannerets auront choisi il y a de cela plusieurs lunes. »
Tout comme Manderly précédemment, les bourgeois et commerçant influents étaient debout. Une position qui ressemblait à s’y méprendre à un rempart, comme si tous ici présents étaient prêts à se dresser en un bloc compact pour empêcher la prétendante au Trône de Fer de s’avancer plus loin dans les terres du Nord.
Le Seigneur fixait néanmoins Jon. Loin de l’expression avenante au moment de l’accueillir pompeusement, son faciès cramoisi arborait désormais une franche hostilité. Un ressentiment qui gagnait en force et qui s’accentuait à chacune de ses respirations.
Manderly l’interrogea alors. Tout essoufflé qu’il paraissait être, il mit un point d’honneur à articuler chacun des mots.
« Sommes-nous donc obligés de ployer le genou comme vous vous êtes indubitablement empressé de le faire ? »
Même si Manderly tentait bien de garder vainement une certaine forme de respect dans le timbre employé, aux oreilles de Jon Snow, il ne faisait pas le moindre doute que l’autre ne voyait en lui rien de plus que le bâtard de Winterfell.
Ce en quoi Jon se méprenait, bien qu’il ne pouvait pas le savoir dans l’immédiat. Assurément, le comportement de Manderly était surtout dicté par le choc reçu suite au discours de Jon survenu un peu plus tôt.
Wyman Manderly n’en avait cependant pas tout à fait terminé de distiller son amertume.
« Je dois admettre qu’il ne me sera pas aussi aisé de m’y résoudre. »
Cette fois, ce fut Daenerys qui retint toute son attention.
« Après tout, nous savons tous ô combien les Targaryen ne sont pas dignes de régner sur Westeros et l’ensemble de ses Sept Royaumes. Ce n’est pas pour rien que nous avons tenu à les déloger du Trône de Fer. »
Les mots d’après furent directement adressés à la jeune femme pour accroître leur effet sur l’intéressée.
« Un acte qui se fit non sans mal et avec son lot de souffrances et de morts pour nous délivrer de cette tyrannie, de ce joug imposait par votre sinistre père. »
Ce coup-ci, Jon comprit que leur hôte avait été beaucoup trop loin dans cet affront formulé à l’encontre de Daenerys et de ses ancêtres. Et même si la principale concernée demeura de marbre, tout du moins autant que Jon pouvait en juger, il n’en allait pas de même pour son plus fidèle serviteur.
Effectivement, Jon nota avec effroi que Jorah Mormont venait de tirer l’épée au clair, prêt à en découdre, prêt à vendre chèrement l’honneur de sa Reines, dût-il mourir en accomplissant son devoir.
Mormont ne fut toutefois pas le seul à s’exécuter, puisqu’il fut immédiatement imité par la garde personnelle de Wyman Manderly. De solides gaillards dont le plastron s’ornait d’un relief qui représentait le triton aux tridents qui étaient les armoiries du Seigneur local.
La situation déjà tendue était clairement sur le point de déraper. Jon ne redoutait plus qu’une chose, que le sang vienne à couler et à souiller les rues de Blancport entre deux factions qui se devaient d’être alliées et non hostile l’une et l’autre.
C’était une chose que Jon réprouvait. Parce que pour chaque homme qui tomberait ici, ce serait un combattant de moins à opposer aux forces colossales du Roi de la Nuit.
Or, et avant que les lames entrent en action et que Snow pût trouver les paroles de paix, Daenerys le devança néanmoins dans cet exercice. La jeune femme se plaça entre les deux camps, une main tendue, paume en avant, pour empêcher chacun d’eux de s’exprimer par les armes.
Puis, une fois qu’elle eut obtenu toute l’attention nécessaire, elle prit la parole.
« Paix, Jorah, intima-t-elle. Nous ne sommes pas venus dans le Nord, ce territoire où vous avez vous-même grandi jadis, pour y faire couler le sang de ses habitants, de vos frères Nordiens. »
Jon approuva mentalement ces paroles proches de ses propres réflexions. Des termes engagés qui prouvaient bien que la Reines s’en venait en ce lieu avec de nobles intentions à l’égard des Nordiens. Un message de paix et de cohésion.
Il ne restait qu’à espérer de ceux-ci, têtus et opiniâtres comme ils l’étaient tous, comprendraient pareillement les propos de l’intéressée.
Malheureusement, il s’avérait bien vite que Mormont, en bon homme du Nord qu’il était, se tenait fermement campé sur ses positions et qu’il ne céderait pas quant à l’affront que venait tout juste de subir sa souveraine, et qu’importait que celle-ci n’en eût pris le moindre ombrage.
Et bien que le fils de Jeor fût clairement en infériorité numérique, d’autres gardes approchaient, Jorah paraissait néanmoins prêt à ferrailler jusqu’au bout pour défendre l’honneur de Daenerys.
Comme si la situation n’était pas déjà exécrable, voilà que surgirent une demi-douzaine d’Immaculés. Ils étaient restés à bord sur les ordres de leur Reines qui n’avait pas voulu que la première impression qui ressortirait fût celle d’une conquérante.
Jon était de plus en plus inquiet à l’instar de Davos Mervault qui affichait une expression similaire à la sienne, et d’une Brienne de Torth qui, une main sur la garde de l’épée, ne savait sur quel pied danser.
La femme en charge de la protection de Sansa était partagée entre son amour pour celle qu’elle protégeait, et donc par extension elle ne souhaitait faire du mal aux Nordiens fidèles aux Stark, et son devoir envers Daenerys qui se voulait être la Reines de tous et à laquelle, semblait-il, Brienne avait également prêté allégeance en plus de l’avoir déjà fait à sa maîtresse.
Ce fut Tyrion Lannister qui passa à l’action, comme le constata Snow dont le regard marron se porta vers son ami. Le nain de Castral Roc dardait ses propres yeux sur Jorah Mormont. Le visage froid, Tyrion semblait lancer des éclairs tout en s’adressant dans le même temps à celui-ci.
« Faites ce que vous ordonne votre Reines, Mormont. »
La main calleuse demeurait néanmoins obstinément agrippée au pommeau de sa flamberge. Le temps autour du groupe parut alors suspendre son cours, chacun attendait de voir comment les choses se décanteraient.
Ce ne fut toutefois qu’après que deux nouvelles minutes se furent écoulées, chargées comme jamais d’une tension plus que palpable par l’ensemble des protagonistes, que Jorah Mormont finit par obtempérer.
Loin de s’avouer vaincu, il n’en conserva pas moins un air taciturne.
Jon en fut quitte pour un soupir de soulagement, bien qu’une partie de lui s’irritât de percevoir le ricanement moqueur de Sandor Clegane qui, par chance, n’envenima pas la situation puisque nul paraissait s’intéresser à lui.
Toujours est-il que le fils d’Eddard Stark décida de se formuler une promesse. Celle-ci visait pour but que, lorsqu’ils arriveraient tous à Winterfell, Jon agisse avec plus de circonspection s’il ne tenait pas à voir se reproduire de telles circonstances.
Au bout du compte, Jon, ainsi que tous ceux qui l’accompagnaient depuis la traversée à l’embouchure de la Néra, jusqu’au golfe de la Morsure, purent distinguer le Seigneur Manderly s’incliner aussi profondément que lui permettait sa silhouette.
Toutefois, cette fois il n’avait pas jugé utile de poser un genou à terre.
« Comme il vous plaira, Sire. »
Et d’ajouter dans la foulée, tout en pivotant cette fois en direction de la jeune femme :
« Votre Grâce. »
Il n’avait pas proclamé le titre de l’intéressée, il l’avait craché, comme une insulte.
Daenerys, diplomate comme elle s’était décidée à l’être, garda un visage de marbre. Or, Jon qui commençait à la connaître, redoutait que le vernis de l’affabilité ne commençât à fissurer si les choses ne changeaient pas.
Il se focalisa donc sur les Manderly. Même si l’Histoire n’avait jamais été ses préoccupations majeures au cours de ses séances d’éducation inculquées par Mestre Luwin, Jorah en savait assez sur cette famille qui dirigeait cette cité portuaire.
Les Manderly étaient connus pour être des gens loyaux aux Stark depuis des siècles et des siècles. Une fidélité qui résultait des événements qui les avaient poussé à fuir le Bief, région de laquelle ils avaient été chassés, et de s’être installé à l’endroit où se dressait désormais la puissante ville de Blancport, un territoire que les Stark leur avaient octroyé en échange que les Manderly les reconnurent comme leur nouveau suzerain.
Et le fait que le Seigneur actuel ne semblait pas enclin à rejeter cette allégeance séculaire, malgré le dégoût que lui inspirait Jon pour avoir pris la décision de ployer le genou devant un Targaryen, le bâtard de Winterfell ne dissimula en rien le soulagement que lui inspirait un tel acte de fidélité.
La défection des bannerets des Stark était bien là un point qu’il se garderait de voir survenir. La division de cette unité qu’il prisait tant ne pouvait être que favorable au Roi de la Nuit et à ses terribles légions de spectres.
Dans tous les cas, Wyman Manderly effectua un demi-tour, faisant trembloter son pourpoint qui lui compressait le haut du corps, puis il adressa un signe impérieux à l’endroit de ses gardes pour les faire s’écarter et de délivrer le passage à ses invités de marque.
Ensuite de quoi, tout le groupe de Jon et de Daenerys fut conduit à travers les rues de la ville dans l’optique de pouvoir se rendre jusqu’au château du maître des lieux.
Chemin faisant, Jon nota que nombreux étaient les habitants à se pencher aux fenêtres pour les regarder passer. Tous marmonnaient des propos que Jon ne pouvait distinguer. Malgré l’heure tardive, il apparaissait que chacun des résidents du patelin escomptait apercevoir la Reines, sans toutefois oser s’aventurer au-dehors.
« Je gage qu’ils sont réfractaires à affronter le froid. »
Les paroles de Tyrion surprirent Jon qui se tourna vers son ami.
« Oui, sans doute. »
Mais Jon, tout comme le nain, ne pouvaient croire en cette explication simpliste au sujet de gens qui avaient connu des hivers bien plus vigoureux que celui qui commençait à peine.
Jon et Tyrion avaient une assez bonne idée quant aux réelles raisons qui poussaient les sujets du royaume à se barricader entre les murs de leurs foyers. Il suffisait de distinguer comment certains d’entre eux, le visage marqué par une sourde angoisse, levaient les yeux en directions des cieux enténébrés.
« Ils cherchent les dragons, affirma Jon. Ils savent que Daenerys est venue ici avec eux. »
Bien avant l’arrivée de la jeune Targaryen dans cette région méridionale de Westeros, et sûrement même bien avant qu’elle ne débarquât ici sur le continent en question, des rumeurs avaient déjà commencé à circuler à son sujet et des trois dragons qui volaient à sa suite, ombres menaçantes et aux jets de flammes incandescentes.
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La marche se poursuivait dans la vaste cité. Contrairement au style nordien, la ville portuaire différait des autres du Nord dans son architecture et sur ses routes.
Les façades blanches des bâtisses, les rues pavées, tous dénotaient des patelins voisins. Même Winterfell, pourtant plus grande ville de ce territoire septentrional, ne pouvait rivaliser avec la beauté qu’offrait Blancport.
Les ancêtres de Wyman Manderly n’avaient pas seulement fui le Bief en des temps reculés, ils en avaient aussi apporté plusieurs choses. Le pavage était l’une d’entre elles, les colonnes de certaines bâtisses imposantes en étaient une autre.
« La ville est riche de par son emplacement qui en fait la « bouche » du Nord. »
Les mots venaient d’un Tyrion qui dévoilait son érudition au sujet des terres du Nord. Jon l’écouta distraitement, il en savait assez sur le sujet. Le nain n’en avait toutefois pas terminé.
« Blancport est également la seule ville nordienne à prier les Nouveaux Dieux, reniant la foi commune des Anciens Dieux. »
La phrase suivante fut comme une pique, une taquinerie dont son ami avait le secret.
« Ce qui rend ses habitants bien plus civilisés que les vôtres, Jon Snow. »
Et même si l’intéressé perçut le rire dans le ton de la voix de son vis-à-vis, Jon ne put s’empêcher de se crisper momentanément à l’idée que le maître des lieux eût entendu les propos du Lannister et y vît là un prétexte pour s’en prendre à la Main de la Reines, prétextant par là un profond manque de respect à l’endroit des Stark dont ils étaient les léaux bannerets.
Fort heureusement, Manderly paraissait trop absorbé à narrer les changements qu’il avait opérés au cours de ces dernières années. Daenerys l’écoutait donc avec politesse, tout en posant ses yeux bleus sur les points stratégiques en question.
Jon décida donc de faire de même, alors qu’il profitait de la lueur des torches placées ici et là sur les parois des bâtiments, enfoncées dans leurs appliques, ainsi que des braseros allumés au niveau des remparts de Blancport, pour mieux distinguer ce qui rendait si fier le Seigneur local.
Jon n’était venu ici qu’une fois, alors qu’il était âgé de moins de dix ans et que des affaires urgentes avaient conduit son père à se présenter à Blancport. Eddard Stark avait entendu les rumeurs au sujet de Jorah Mormont et de son exil forcé qu’il s’était imposé pour échapper à sa condamnation.
Eddard avait pensé intercepter le fuyard avant qu’il n’embarquât. Il était malheureusement trop tard, Jorah avait mis les voiles quelques jours plus tôt, aidé par un Manderly qui ignorait tout quant aux accusations qui pesaient sur le fils de Jeor Mormont.
Reste, Jon creusa au mieux dans sa mémoire pour discerner les modifications apportées à la cité peuplée des centaines de milliers de Blancportais.
Jon remarqua immédiatement les aménagements récents de la cité. Tous diligentés dans la défense et pour renforcer la protection de Blancport.
De tels travaux concernaient non seulement la hauteur des digues, mais également l’élévation d’une dizaine de nouvelles tours de guet, à en juger par les propos de Manderly, bien que depuis sa position, Jon ne pouvait en voir que trois d’entre elles.
Par la même occasion, il pouvait voir la muraille, certes d’une taille bien plus modeste en comparaison d’autres forteresses du royaume. Cependant, ses pierres blanches avaient été jointes et épaissies avec soin par du mortier.
La structure était à présent suffisamment robuste pour endiguer des assauts répétés. Un détail rassurant qui n’échappa pas à l’ancien Lord Commandant de la Garde de Nuit.
Clairement, toutes ces améliorations avaient été pensées et exécutées dans un seul objectif : garantir que la ville puisse contenir tout ennemi hypothétique qui surgirait non pas de la mer, un élément que le Roi de la Nuit n’était pas en mesure de contrôler, mais par la voie de la terre ferme.
Qui plus est, il jugea également que cela pourrait s’avérer plus que nécessaire dans l’optique où les morts parviendraient jusqu’ici. Fort heureusement, et pour le moment, le Mur de glace tenait toujours, empêchant des dizaines de milliers de spectres de fondre sur Westeros.
« Je dois admettre que je suis satisfait du résultat, Seigneur Manderly. J’apprécie les soins que vous avez apportés à la protection de Blancport. »
Jon comprit que les propos qu’il venait de glisser à l’attention de leur hôte faisaient plaisir au maître des lieux qui venait de bomber le torse avant de s’incliner avec déférence.
« Il vaut mieux que nous restions prudents par les temps qui courent. Nos ennemis sont partout, Sire. »
Il paraissait évident que Wyman Manderly ne comptait pas leur rendre leur séjour facile, pas plus qu’il n’allait renoncer à nommer Jon par son titre, afin de faire comprendre à tous qu’il ne reconnaissait qu’une autorité en ce monde, et qu’aucune prétendue Reines n’était en capacité de se targuer de pouvoir y changer quoi que ce fût.
Jon, inquiet de la réaction de celle qu’il aimait, se concentra momentanément sur l’intéressée. Celle-ci parut percevoir son regard appuyé, parce que voilà que Daenerys se détourna pour adresser à Snow un sourire qui tritura les entrailles du jeune homme qui sentit son cœur manquer quelques battements.
Suite à cette réaction ô combien surprenante de l’intéressée, Jon préféra donc cacher son trouble en se recentrant sur les bâtisses qui l’entouraient, leur trouvant soudain un intérêt démesuré.
Reste que les mots de Manderly ne le rassuraient aucunement. Jon Snow était conscient qu’il y avait plus urgent que de relever cette attitude de défi de la part du maître des lieux.
Leur but premier était de se rendre à Winterfell, et ce, dans les délais les plus brefs.
Malencontreusement, le jeune homme restait lucide sur cette vérité ô combien désagréable à entendre. Le voyage qu’il escomptait entreprendre n’aurait pas lieu avant deux jours. Le temps pour que les préparatifs fussent effectués, que la caravane récupérât des vivres et autres éléments importants.
Après quoi, ils se remettraient en marche, en direction de Moat Cailin où ils avaient l’intention d’y établir la jonction avec les forces armées de Daenerys Targaryen qui faisaient également route vers les contrées du Nord et le fief ancestral des Stark.
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Pour l'heure, seul se poursuivait le chemin effectué au sein de la rue principale de la bourgade. Le sentier devint plus large alors qu'il s'étirait devant la compagnie de Daenerys et de l'escorte qui lui était octroyée. Il montait à présent en une pente légère. Les pavés humides témoignaient d'une neige récente, mais, à présent fondue.
Et dans cette portion de la ville, l'activité paraissait battre son plein, des charrettes tentaient de circuler dans les deux sens. Comme leur expliqua Manderly, les uns apportaient les récoltes excédentaires et les produits importés et débarqués du port, les autres s'en revenaient faire le plein.
Un va-et-vient constant de jour comme de nuit et qui visait à garnir les impressionnants greniers de la cité.
« L'Hiver vient, comme disent les Stark. »
Comme pour montrer une fois de plus, Manderly se complaisait à reprendre les mots d'Eddard, le père de Jon.
« Mais il est déjà là et Blancport est une ville densément peuplée. Tant que je le puis, je veux faire en sorte que mes sujets ne manquent de rien. »
Jon nota que Daenerys s'était décidée à intervenir.
« Et lorsque je serai à la tête du royaume, je m'engage à aider les Seigneurs qui viendront à manquer du nécessaire. »
Malgré l'offre généreuse, Daenerys ne reçut qu'un regard méprisant en retour de tous les hommes de la garde. La jeune femme était cependant trop focalisée sur Manderly pour s'aviser de la situation.
Jon se désola dans la foulée :
Si nous nous méfions d'elle, alors je crains que nous n'avons pas grand-chose à espérer si nous parvenons à vaincre le Roi de la Nuit.
Au demeurant, Manderly répondit. Le ton avait beau paraître affable, courtois, quelque chose dans ses intonations ressemblaient toujours à de la défiance.
« Que voilà une offre généreuse, votre Grâce. Mais si nous manquons de quoi sustenter nos gens, alors nous nous tournerons vers Winterfell, nos maîtres. »
Daenerys resta stoïque. Pour autant, et pour la première fois depuis qu'ils avaient débarqué, Jon nota une lueur dans les prunelles céruléennes de la jeune femme.
Dans le même temps, et dans le lointain, la silhouette de l'imposant château du maître des lieux se dessinait, masse sombre ponctuée de points de lumières et qui n'avait de cesse de s'agrandir à mesure qu'ils s'en approchaient.
Avec la nuit glaciale qui voyait ses températures chuter dès que mouraient les dernières lueurs du jour, tous aspiraient à gagner les murs solides du fort qui était, à leurs yeux, une promesse, celle de retrouver la douceur auprès des feux de cheminées qui devaient brûler allègrement.
Et bien que le Seigneur Manderly se montrât le plus courtois possible tout du long du trajet qu'ils effectuèrent sur les pavés froids rendus moins glissants par un salage constant des voies, les fantassins de celui-ci ne dissimulaient en rien leur défiance, encerclant de trop près l'ensemble de ce comité.
Les fantassins blancportais gardaient un œil sur Daenerys, sur Tyrion, sur Jorah, tout comme sur les rares soldats Immaculés à être présents.
Jon en vint à espérer que les traditions nordiennes avaient toujours cours à Blancport qui malgré qu'ils aient gardé leurs coutumes du Sud, avaient su s'adapter en un savant mélange de ce qui se faisait entre le Bief et le Nord.
Dès que Manderly nous aura offert le pain et le sel, je me sentirais soulager.
Or, son esprit vint le torturer en lui rappelant comme Robb et Catelyn Stark avaient fini leurs jours du côté des Jumeaux.
Manderly, malgré ses dissensions à l'endroit des Targaryen, est un homme de valeur. Père l'appréciait pour cela. Jamais Wyman ne se rabaisserait à imiter les félons Frey.
Dans le même temps, et alors que Jon Snow se rassurait comme il le pouvait, il nota que Jorah Mormont conservait sa main bien en évidence sur la garde de son épée. Le quinquagénaire était prêt à l'extraire de son fourreau si les événements devaient tourner à l'aigre.
Une forte tension existait toujours entre le clan des alliés des Stark et les fidèles de la prétendante au Trône de Fer.
Malgré tout, seuls quatre individus paraissaient étrangers à cette rancœur.
Davos Mervault, ancien contrebandier et désormais devenu Seigneur depuis qu'il conseillait Stannis Baratheon, discutait avec Brienne de Torth. Quoi que pouvaient bien se dire ces deux personnes, Jon n'en entendit pas le moindre mot.
En ce qui concernait Sandor Clegane, plus connu sous le sobriquet de Limier, celui-ci se tenait en retrait, en queue de peloton, arborant un air mêlé d'indifférence et de mépris.
Comme le constata Jon Snow, nul ici ne semblait vouloir lui chercher la moindre querelle en s'approchant trop près.
Il est imprévisible et même moi je sais qu'il ne faudrait pas l'avoir pour ennemi.
D'autant que les connaissances sur l'homme en question, bien qu'infimes, lui firent dire que c'était là un redoutable guerrier.
Lorsqu'il a suivi Robert Baratheon, n'était-il pas alors le bouclier lige du prince Joffrey ?
Et en tout dernier, au point de l'avoir carrément oublié, lui qui avait su se montrer si discret tout du long de leur voyage, et encore plus depuis qu'ils avaient tous débarqué, venait Varys, l'Araignée.
Là aussi, personne n'osait l'approcher. Qu'importait que ceux-ci eussent suivi Jon et Daenerys, ou qu'ils fussent originaires de Blancport.
Jon nota même que les résidents de la cité s'en méfiaient ouvertement, n'hésitant pas à s'écarter le plus possible. Redoutaient-ils quelques sortilèges, redoutaient-ils que Varys mette à jour leurs plus sombres secrets, lui qui parvenait toujours à débucher des informations compromettantes.
Il était le Maître des Chuchoteurs du temps d'Aerys, se souvint Jon. Il a continué à occuper cette fonction sous Robert Baratheon et il n'y a aucune raison pour que cela diffère sous le règne de Daenerys Targaryen.
Dans le même temps, comme pour donner du grain à moudre à ceux qui le craignaient, le principal intéressé n'arrêtait pas de poser ses petits yeux inquisiteurs sur tout ce qui l'entourait.
L'homme sans âge s'abreuvait très certainement de la moindre information qui lui parvenait, même celles qui paraîtraient futiles aux autres ou qui échapperaient à tout autre que sa propre personne.
Je gage que si cela lui est possible, il cherchera sans nul doute à en tirer quelques profits, quelques raisons pour faire chanter qui de droit et en faire son espion.
Et Jon, tout à coup, en vint à espérer que l'autre ne comptât jamais parmi ses ennemis.
Quoi qu'il en fût, Jon se devait donc de jouer les conciliateurs pour empêcher que la moindre étincelle ne vienne mettre le feu aux poudres et que le sang ne vînt à être versé.
Quant au maître des lieux, son inquiétude ne concernait pas uniquement la personne de Daenerys Targaryen et des armées qu'elle apportait dans son sillage, bien qu'encore loin de Blancport.
Cette source de tracas se centrait également sur la question des dragons à en juger par ces coups d'œil incessants qu'il lançait de temps à autre en direction des cieux enténébrés où la lune et les étoiles peinaient à trouver leur propre place.
C'était une nuit hivernale, une nuit assez sombre, malgré la présence de ce satellite naturel. En dehors des lumières de la ville, nul ne pouvait voir là où ils posaient les pieds et Jon le devinait bien assez, les congères qui se dressaient au-delà des murs de la cité pouvaient s'avérer traîtres.
Quant à cette absence de couverture nuageuse, tout du moins au-dessus de cette vieille cité — car depuis le Nord, le ciel commençait lentement à s'assombrir davantage — elle permettait de distinguer les énormes créatures volantes qui devaient déployer leurs ailes à plus de mille pieds de hauteur.
Pour autant, elles n'en demeuraient pas moins impressionnantes à observer.
Majestueuses, serais-je même tenté d'ajouter.
Jon se garda toutefois de partager sa pensée à haute voix.
Daenerys, elle-même, semblait avoir aussi remarqué le trouble qui habitait Manderly.
« Il est inutile de vous faire du sang d’encre au sujet de mes dragons, messire. Je vous garantis que votre ville, vos sujets, et vous-même n’ont rien à craindre d’eux ou de moi-même.
Je suis ici pour apporter mon aide à Jon, ainsi qu’à chacun des habitants du Nord contre notre véritable ennemi, celui qui siège au-delà du Mur et que nous menace tous, qu'importe qui nous sommes, qu'importe d'où nous venons. »
Après une demi-douzaine de secondes de silence, Jon l'entendit conclure :
« Qu'importe nos ressentiments et nos griefs du passé, le Roi de la Nuit ne fera aucune différence. »
Or, Manderly n'avait manifestement que faire de cet ennemi qui demeurait hors de sa portée. À ses yeux, la menace la plus réelle, la plus concrète, s'incarnait en la personne de Daenerys de la Maison des Targaryen.
« Espérons donc que vos actions s'avéreront tout aussi sincères que vos paroles, rétorqua l'autre sans la regarder. Je suis prêt à vous apporter mon concours si mon Roi l’ordonne. Toutefois, n’attendez pas de ma part à ce que je vous appelle « Ma Reines », ou bien « Votre Grâce ». »
Jon vit que cette fois, Daenerys s’apprêtait à répliquer.
Ne sachant avec certitude si la jeune femme allait considérer les propos du Seigneur comme un affront, voire un acte de trahison quant à sa souveraineté légitime, Jon lui adressa un message silencieux par l’intermédiaire d’un hochement de la tête.
Un geste simple, et qui signifiait que non, ce n’était pas le moment pour une dispute qui ne conduirait qu’à rendre Manderly — et par extension les futurs Seigneurs du Nord — à être réfractaires à l’autorité qu’elle escomptait incarner.
Daenerys parut en comprendre la teneur car elle tourna sept fois la langue dans sa bouche et garda le silence.
Et Jon, peiné pour celle qu'il aimait, lutta difficilement contre cette irrépressible envie de lui prendre la main, dans un geste de réconfort, mais qui trahirait à tous la nature réelle de ses propres sentiments.