Tome 1 : La Louve des Braises

Chapitre 8 : Sous le Regard des Loups

5659 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/12/2025 08:33

Les montagnes du Val se découpaient dans la nuit comme des crocs prêts à déchirer le ciel. Le vent sifflait entre les pics, froid, tranchant, presque vivant. Catelyn Stark resserra son manteau de fourrure autour d’elle alors que l’escorte progressait sur le sentier étroit qui menait au Nido d’Aigles. Chaque pas résonnait dans le silence, chaque souffle montait en un nuage de givre. Elle n’était pas venue ici depuis longtemps. Elle n’aurait jamais imaginé revenir ainsi : le cœur lourd, l’esprit traversé d’un mélange d’inquiétude et de colère. Bran était tombé. Ou plutôt, on l’avait fait tomber et Catelyn voulait enfin comprendre. Jon Arryn, le mentor de son mari, était mort, et les rumeurs parlaient d’ombres, de secrets, de poisons. Si Lysa savait quelque chose, Catelyn était déterminée à l’entendre. Les portes du Nido d’Aigles s’ouvrirent avec un grincement étrange, presque réticent. On la fit entrer, et la chaleur des torches ne parvint pas à dissiper la froideur du lieu. Les murs de pierre blanche, trop propres, trop brillants, semblaient observer chaque pas qu’elle faisait. Enfin, on l’introduisit dans la grande salle. Sur le trône de pierre se tenait Lysa Arryn. Le changement fut un choc. La sœur qu’elle avait connue douce, prudente, timide… avait disparu. À sa place se tenait une femme pâle, nerveuse, qui tenait contre elle son fils Robert, trop âgé pour être bercé mais accroché à elle comme un nouveau-né. Les yeux de Lysa, d’un bleu presque maladif, se fixèrent sur Catelyn avec une intensité fébrile.

« Cat… ma sœur… »

Sa voix tremblait autant que ses mains.

« Les dieux soient loués… tu es en vie. »

Catelyn s’inclina légèrement.

« Je suis venue dès que j’ai pu. J’avais besoin de toi, Lysa. Bran… mon fils a failli mourir. Et Jon Arryn est mort dans des circonstances… troublantes. Je pense que tout est lié. »

Lysa se crispa immédiatement.

« Jon… »

Elle caressa compulsivement les cheveux de son fils.

« Ils me l’ont enlevé, Cat. Ils me l’ont enlevé parce qu’il posait des questions. Parce qu’il cherchait la vérité. »

Catelyn plissa les yeux.

« Qui ? »

Lysa fit un pas en avant. Son regard devint fiévreux, presque halluciné.

« Les Lannister. Qui d’autre ? Ils complotent… depuis des années. Jon les a vus, les a démasqués. Et ils l’ont tué. Ils l’ont tué, Cat ! »

Robert Arryn gémit. Lysa le berça aussitôt.

« Chut, mon chéri… Maman te protège… maman te protégera de ces monstres… »

Catelyn se força à rester calme.

« Lysa… tu dois te reprendre. Je ne suis pas venue pour écouter des accusations sans preuve. Je suis venue pour la vérité, pas pour ta peur. »

Lysa releva brusquement la tête. Ses traits se durcirent.

« Tu crois que j’ai peur ? »

Un rire nerveux s’échappa de ses lèvres.

« Ici, je suis en sécurité. Ici, au Val, les lions ne peuvent pas m’atteindre. Pas comme à Port-Réal. »

« Tu ne m’as jamais dit que Jon suspectait quelqu’un », répondit Catelyn en avançant d’un pas. « Tu ne m’as rien raconté dans ta lettre. Seulement des mots de panique. Des mots… déroutants. »

Lysa pâlit. Pendant un instant, son masque se fissura. On ne vit plus qu’une femme brisée, perdue, qui se noyait dans son propre chagrin.

« Je… je ne pouvais pas. Je ne pouvais rien dire. Ils écoutent partout… ils se glissent dans les murs, dans les ombres… même ici… »

Catelyn sentit une inquiétude glacée lui remonter la colonne vertébrale. Sa sœur n’était pas seulement effrayée. Elle était consumée.

« Lysa… »

Elle posa une main sur son bras.

« Aide-moi à comprendre. Aide-moi à protéger Bran et nos familles. Dis-moi ce que tu sais. »

Lysa recula brusquement, agrippant son fils comme s’il allait lui être arraché.

« Je ne peux pas ! Je ne peux rien dire ! Pas tant que les Lannister ne seront pas jugés pour leurs crimes ! Pas tant que Robert n’aura pas grandi, pas tant qu’il sera en sécurité ! »

Sa voix monta, stridente, presque hystérique.

« Tu aurais dû rester à Winterfell, Cat ! Tu aurais dû protéger tes enfants ! Ici, je n’ai que mon fils, mon unique fils, et je ne laisserai personne… personne… me le prendre comme on m’a pris Jon ! »

Catelyn resta immobile, stupéfaite. La femme devant elle n’était plus la Lysa qu’elle avait connue. Le Val n’était plus un refuge. C’était une forteresse de peur. Et au milieu de cette tempête, Catelyn comprit quelque chose d’essentiel : Lysa ne l’aiderait pas. Pas comme ça. Pas tant que la peur gouvernerait chaque respiration, chaque geste, chaque mot. Alors Catelyn inclina doucement la tête.

« Très bien, ma sœur. Repose-toi. Je resterai quelque temps ici. Peut-être qu’avec la clarté du jour… nous pourrons parler plus calmement. »

Lysa serra son fils jusqu’à l’étouffement.

« Ici, les ennemis tombent dans le vide », murmura-t-elle, les yeux perdus dans une vision que Catelyn ne pouvait pas voir. « Ici, personne ne survit à la chute. »

Un frisson terrible traversa Catelyn. La nuit promettait d’être longue. Très longue.



La neige s’était accumulée sur les créneaux de Winterfell, épaississant les pierres grises sous un manteau blanc qui avalait chaque bruit. Le vent, venu du nord le plus lointain, soufflait en longues plaintes entre les tours, comme un animal cherchant à entrer. Par moments seulement, un craquement de glace ou le gémissement d’une poutre rompait le silence. Dans sa chambre, Bran Stark ouvrit brusquement les yeux. Le souffle court. Le cœur battant comme un tambour. Ses petites mains crispées sur la couverture. Le rêve revenait. Toujours le même. Toujours plus précis. Une corneille, noire comme l’ombre, sous un arbre mort. Mais pas une corneille ordinaire. Une corneille à trois yeux. Le troisième, planté au milieu de son front, brillait comme une braise rouge dans l’obscurité de son esprit. Ce regard-là n’était pas un regard d’oiseau. Ce n’était pas un regard du tout. C’était… une conscience. Qui l’observait. Qui l’appelait. Bran déglutit. Il n’avait que dix ans, mais il savait reconnaître la peur ancienne. Celle qui ne venait pas du monde éveillé. Un grincement de bois. La porte s’entrebâilla. Elya entra. La lumière pâle du matin glissa sur ses cheveux noirs et sur la fine cicatrice qui courait le long de son flanc. Depuis l’accident, elle venait souvent ici, presque chaque soir et chaque matin, muette comme une ombre bienveillante, attentive comme une sœur qu’il n’avait jamais eue. Elle s’approcha du lit sans un bruit, son pas léger malgré le froid qui raidissait tout Winterfell.

« Bran… » murmura-t-elle avec une douceur rare chez elle. « Tu es réveillé. »

Le garçon hocha la tête, ses yeux encore écarquillés d’effroi. Il ne la regardait même pas. Ils étaient fixés sur la fenêtre givrée, comme s’il craignait que la corneille y soit perchée.

« Tu as encore rêvé ? »

Sa voix coulait comme un fil chaud dans la pièce glacée. Bran avala difficilement sa salive, puis souffla dans un murmure presque invisible :

« Oui. La corneille. Elle était encore là. Elle… elle me regarde. Tout le temps. Comme si elle voulait que je comprenne quelque chose. »

Ses doigts tremblèrent. Elya s’assit lentement au bord du lit, sa présence à la fois solide et légère. Elle posa une main sur les draps, près de son bras. Pas pour l’obliger à parler, pas pour le rassurer de force, mais juste pour être là. Un soutien silencieux, comme elle savait si bien l’être.

« Peut-être qu’elle veut te montrer quelque chose, » dit-elle d’une voix douce mais profonde, l’ombre d’un secret tremblant dans chaque mot.

Bran tourna vers elle ses yeux bleus, agrandis par la peur et la curiosité.

« Tu crois ? »

Elya eut un sourire. Un vrai, rare, fragile comme la neige avant qu’elle ne touche le sol.

« Je crois que les rêves… ne sont jamais seulement des rêves, Bran. Parfois, ils sont des chemins. Parfois, ils sont des appels. Et parfois… »

Elle marqua une pause, son regard se perdant un instant dans les flammes vacillantes de l’âtre. Dans ses yeux passa une lueur ancienne, presque mélancolique.

« …ils viennent nous prévenir de quelque chose. »

Bran frissonna. Pas seulement à cause du froid. Elya non plus ne comprenait pas encore ce que ces rêves signifiaient. Mais elle sentit, dans la brûlure discrète de sa cicatrice et dans le silence étrange du vent au-dehors, qu’un fil venait d’être tiré. Et qu’il reliait leurs destins à des forces bien plus anciennes que Winterfell.



À la porte principale de Winterfell, le cor d’alerte retentit faiblement, un son grave qui vibra entre les murailles enneigées. Les gardes hissèrent les herses, et Robb Stark descendit les marches, Vent-Gris trottant comme une ombre à ses côtés. Il s’attendait à tout. Sauf à ça. Sur un poney au regard aussi fatigué que son cavalier, enveloppé dans une fourrure trop grande pour lui, se tenait Tyrion Lannister. Son sourire, lui, n’avait rien perdu de sa malice.

« Robb Stark ! » lança-t-il en levant les bras comme s’il arrivait à un banquet. « Toujours aussi accueillant qu’une tempête de neige. »

Robb ne desserra pas la mâchoire.

« Je ne suis pas certain que votre famille apprécie la météo du Nord. »

« Ma famille n’apprécie rien qui dépasse leur reflet dans un miroir. Je suis l’exception. »

Derrière eux, Elya observait la scène depuis les marches, les doigts crispés sur la rambarde. Elle n’aimait pas les lions. Ils sentaient… mauvais. Pas physiquement. Mais dans l’air. Comme une menace. Comme une odeur qu’un loup reconnaît avant même de voir l’œil doré qui le fixe. Pourtant, Tyrion avait quelque chose d’autre. Quelque chose d’humain. Quelque chose de vrai. Quand son regard croisa celui d’Elya, il s’arrêta net. Et un sourire très… différent passa sur son visage. Oh, il la reconnaissait. Pas la jeune fille blessée qu’il avait aperçue dans la forêt, effondrée contre Jon Snow, son visage enfoui dans la fourrure du bâtard pour reprendre son souffle. Mais la femme qu’elle était devenue depuis. Droite. Fière. Toujours entourée d’ombres… mais debout.

« Lady Elya, » dit-il en posant une main sur son cœur, d’un ton théâtral mais respectueux, « je suis enchanté de voir que la forêt du Nord ne vous a pas engloutie. Certains en seraient… fort tristes. »

Elya cligna des yeux, surprise. Robb, juste derrière Tyrion, leva un sourcil. Fort tristes… Il parlait évidemment de Jon. La commissure des lèvres de Robb remua. Il avait compris. Et ce n’était que le début. Plus tard, dans la chambre de Bran, le froid semblait moins mordant. Le jeune garçon, éveillé mais encore faible, regardait Tyrion avec une curiosité sincère. Le Lannister déroula lentement un parchemin.

« Je n’ai ni magie, ni prières, ni remèdes miracles… Mais j’ai des idées. Et parfois, c’est encore mieux. »

Il déplia le schéma. Elya, qui observait silencieusement depuis l’autre côté du lit, se pencha, les sourcils froncés.

« C’est… une selle ? »

« Une selle pour un garçon intelligent qui mérite mieux que d’être enfermé entre quatre murs parce que le monde a décidé d’être cruel. »

Puis, levant les yeux vers Bran :

« Tu as encore le regard de quelqu’un qui rêve de galoper, petit Stark. On ne devrait jamais empêcher un enfant de rêver. »

Bran inspira, longuement. Un sourire timide, fragile, éclaira son visage amaigri. Elya sentit sa gorge se resserrer. Elle posa une main légère sur le pied du lit.

« Merci… » murmura-t-elle.

Tyrion se tourna vers elle. Son regard pétilla.

« Ne me remerciez pas. Vous devriez plutôt remercier celui qui m’a inspiré à regarder le monde différemment. »

Elya fronça les sourcils.

« Qui donc ? »

Tyrion lui offrit un sourire doux, un sourire rare, presque tendre.

« Un certain Jon Snow, qui parlait de vous… d’une manière très révélatrice. »

Le silence tomba. Bran ouvrit grand les yeux. Theon gloussa dans un coin. Robb étouffa un rire, se passant une main sur le visage. Elya… Elya resta figée. Le rouge monta lentement à ses joues. Tyrion, victorieux, inclina légèrement la tête.

« Ah, je vois que j’ai touché juste. Jon m’avait dit que le Nord ne rougissait jamais, mais je suis enchanté de prouver qu’il avait tort. »

Robb éclata d’un rire silencieux, son épaule secouée tandis qu’il détournait la tête pour ne pas se faire tuer du regard par Elya. Oui. Robb avait tout compris. Le nain aussi. Et Elya, elle, sentit son cœur battre un peu trop vite dans le silence chaud de la chambre. Comme si Winterfell venait d’allumer une flamme au milieu du givre.



La neige s’accumulait en plaques inégales contre les murs de Châteaunoir, balayée par des vents si mordants qu’ils semblaient vouloir arracher la peau. Dans la cour, les recrues s’entraînaient sous les cris secs de Ser Alliser Thorne, leurs souffles formant des nuages de vapeur blanche qui montaient aussitôt avant d’être déchirés par les rafales du nord. Jon Snow, le torse déjà couvert d’une fine pellicule de givre, répétait ses mouvements avec une discipline inhabituelle pour un garçon de son âge. Sa lame décrivait des arcs précis dans l’air glacé, heurtant celle de Grenn dans un choc de métal qui fit vibrer le silence du Mur. Grenn recula, haletant, les bras tremblants.

« Tu pourrais… » Il reprit son souffle. « Tu pourrais y aller moins fort la prochaine fois ! »

Jon esquissa un sourire presque imperceptible, un souffle de chaleur au milieu du froid.

« C’est toi qui demandes une troisième passe, Grenn. »

À quelques pas, Pyp éclata de rire, son nez rouge piqué par la morsure du vent.

« Il ne t’écoute jamais, Jon ! Ce grand benêt veut juste impressionner les filles qu’il ne verra plus jamais. »

« Ferme-la, Pyp ! » grogna Grenn en tentant de retrouver sa dignité, mais ses oreilles rougies trahissaient son embarras.

Le rire de Pyp résonna entre les murs sombres de la forteresse. Un son presque trop vivant dans ce lieu qui semblait, lui, oublié de la vie. C’est alors que la porte donnant sur les escaliers intérieurs s’ouvrit dans un grincement sec. Un garçon rondouillard, les joues rouges de froid et les mains tremblantes, en sortit en trébuchant presque sur la marche. Il s’arrêta net, comme figé sous les regards hostiles des recrues. Samwell Tarly. On aurait dit un oiseau tombé d’un nid trop élevé. Ser Alliser avança, les mains jointes derrière le dos, son regard de rapace posé sur la nouvelle proie.

« Voici la nouvelle recrue. Samwell Tarly. Son père nous l’envoie en cadeau. »

Il y eut des ricanements, des murmures. Sam baissa la tête si vite qu’on aurait dit qu’il cherchait à disparaître dans la neige.

« J-je… je n’aime pas me battre… » murmura-t-il, la voix aussi fragile qu’une feuille prise dans le vent.

Thorne plissa les yeux d’un air vicieux.

« Alors tu es au bon endroit. Ici, tu souffriras même sans te battre. »

Les rires reprirent, plus forts. Sam recula d’un pas, comme frappé par une bourrasque invisible. Jon sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine. Une sensation mauvaise, familière, un écho d’un passé qu’il n’avait jamais su oublier. La peur. La vraie. Il la reconnaissait. Cette nuit-là, lorsque les recrues eurent été renvoyées à leurs quartiers, Jon traversa la cour pour rejoindre les dortoirs. Le vent hurlait entre les tours, charriant avec lui des odeurs de neige, de suie et de métal martelé à la forge. C’est là qu’il vit Sam, recroquevillé près d’un brasero, ses mains tendues vers les flammes sans parvenir à les réchauffer. Jon s’approcha doucement.

« Sam. »

Le garçon sursauta, leva des yeux brillants d’humidité. Jon s’accroupit devant lui.

« Tu n’as pas à subir tout ça seul. Si quelqu’un te maltraite… si on te menace… tu viens me voir. »

Sam cligna des yeux, les lèvres tremblantes.

« Pourquoi… pourquoi tu fais ça ? »

Jon haussa légèrement les épaules, comme si la réponse était trop évidente pour être expliquée.

« Parce que personne ne l’a fait pour moi quand je suis arrivé. »

Sam ouvrit la bouche… puis la referma. Et pour la première fois depuis qu’il avait mis les pieds au Nord, il hocha la tête. Une lueur. Minuscule. Mais réelle. Au-dessus d’eux, le Mur se dressait, immense, bleu, infini. Une veine de glace tranchant le monde en deux. Et Jon, pour la première fois depuis son départ de Winterfell… ne se sentit plus totalement seul.



Le khalasar de Drogo ondulait à travers les plaines assombries, formant un fleuve de chevaux et de silhouettes cuivrées. Quand les premières montagnes du territoire sacré apparurent, un murmure parcourut les rangs. Vaes Dothrak. Les Sommets Mères, ces montagnes aux formes étranges, semblables à des visages de géants sculptés par le vent, se dressaient comme des gardiennes éternelles. Le soleil couchant les enflammait d’une lueur rouge, presque surnaturelle. À l’entrée de la vallée, deux statues colossales de cavaliers trônaient, aussi hautes que des tours, figées dans une chevauchée éternelle. Leurs visages austères semblaient juger quiconque approchait. Daenerys les traversa la tête haute, montée sur son étalon gris. Le vent souleva ses cheveux argentés comme un voile lunaire, et la lumière du soir se refléta sur ses tresses tressées de clochettes fines. Elle ne ressemblait plus à la jeune fille terrifiée que Viserys avait entraînée à Essos. Il y avait désormais dans son regard quelque chose de calme, d’ancré, de brûlant. Et Viserys… le voyait.

« Regarde-toi… » siffla-t-il en tirant les rênes de son maigre cheval.

La rage lui faisait trembler les mains.

« Tu te conduis comme une reine. Tu ferais mieux de te rappeler qui tu es vraiment. »

Daenerys tourna légèrement la tête. Le soleil couchant éclaira son visage avec douceur, dessinant une force nouvelle dans ses traits fins. Elle ne répondit pas. Car pour la première fois… La peur qu’elle avait toujours ressentie envers son frère s’effilochait comme un voile trop usé. Viserys détesta ce silence plus que n’importe quelle insulte. Son souffle devint court, presque sifflant. Quelques Dothrakis en riaient discrètement, devinant la perte de contrôle du soi-disant « dragon ». Jorah Mormont fit avancer son cheval jusqu’à elle, sa présence solide apaisant comme une ombre protectrice.

« Votre frère ne changera pas, Khaleesi, » dit-il d’une voix grave, basse.

Ses yeux se plissèrent vers Viserys, qui continuait de marmonner derrière eux.

« Il veut être roi… mais il ne comprend rien au commandement. Il pense que le pouvoir lui revient, simplement parce qu’il le dit. »

Daenerys inspira profondément. L’air de Vaes Dothrak avait une odeur d’herbes sauvages, de poussière chaude, de traditions anciennes. Dans son ventre, une chaleur douce s’étendit. Un feu tranquille, profond, sûr d’exister. Elle posa une main sur sa robe brodée par les femmes du khalasar. Une tenue de reine dothraki. Une tenue qu’elle portait sans trembler.

« Peut-être… » murmura-t-elle, son regard fixé sur l’immense cité sacrée qui s’ouvrait devant elle. « Mais je commence à comprendre ce que moi, je suis capable de devenir. »

Jorah l’observa un instant, longuement. Dans ses yeux, une admiration silencieuse, presque douloureuse. Et derrière eux, Viserys serra les poings si fort que ses jointures blanchirent. La Khaleesi avançait. Et lui restait à la traîne. Chaque pas qu’elle faisait était une promesse qu’elle n’aurait plus jamais besoin de lui. Le vent se leva. Les clochettes des guerriers tintèrent. La cité sacrée s’ouvrait, immense, antique, prête à accueillir Daenerys Targaryen… Comme si elle reconnaissait déjà une reine.



À Port-Réal, la chaleur pesait lourd dans l’air, étouffant jusqu’au marbre du Donjon Rouge. Les mouches bourdonnaient paresseusement autour des piles de documents, comme si elles aussi voulaient se repaître de la pourriture politique qui s’amassait là. Ned Stark, la mâchoire serrée, observait les lettres, les comptes, les requêtes et les décisions d’État qui s’empilaient devant lui. Des dettes colossales. Des pots-de-vin déguisés. Des noms qu’il n’aimait pas voir associés aux finances du royaume. Il avait l’impression que chaque parchemin qu’il ouvrait révélait une nouvelle trahison, un nouveau piège, un nouveau serpent. Et ces serpents-là n’avaient pas besoin d’acier pour tuer. Les murmures de la capitale lui semblaient déjà plus dangereux que n’importe quelle lame. La porte s’ouvrit brusquement.

« Père ? »

Arya entra dans le bureau sans frapper, ses cheveux en bataille, Aiguille accrochée à la ceinture comme une seconde peau. Ned releva la tête, laissant échapper un soupir qu’il ignorait retenir.

« Tu devrais frapper avant d’entrer, Arya. »

Elle haussa les épaules, impertinente, fidèle à elle-même.

« J’ai pas envie d’être une dame, de toute façon. »

Un sourire passa dans les yeux de Ned. Si bref qu’Arya manqua presque de le voir.

« Tu n’as pas à être ce que tu ne veux pas être. »

Elle le fixa, un peu déstabilisée.

« Même si Sansa veut être reine ? »

Ned se redressa légèrement. Cette enfant posait toujours les questions qui allaient droit au cœur.

« Sansa a ses propres rêves, » dit-il doucement. « Et tu as les tiens. Aucun n’est moins noble que l’autre. »

Arya parut réfléchir un instant. Puis un sourire discret, presque timide, étira ses lèvres.

« Merci, père. »

Elle ressortit comme elle était venue, en laissant la porte grande ouverte. Ned ne put s’empêcher de sourire malgré la lourdeur qui pesait déjà sur ses épaules. Une brise légère entra par les fenêtres, mais elle n’apporta ni fraîcheur ni apaisement. Simplement le parfum étouffant de la ville.



Dans les rues agitées de Port-Réal, la chaleur faisait vibrer l’air au-dessus des pavés tandis que les préparatifs de la grande joute attiraient une foule fébrile. Marchands hurlant leurs prix. Parieurs criant des noms de chevaliers. Enfants courant entre les étals, le rire mêlé à l’odeur de vin et de poussière. Mais lorsque les trompes sonnèrent et que la foule afflua vers les lices, un silence fébrile s’abattit. Tout le monde savait qu’un monstre allait entrer en scène. Gregor Clegane. La Montagne. Il avançait sur son destrier noir, colossal lui aussi, couvert d’une armure sombre semblable à une chape funéraire. Ses épaules semblaient trop larges pour appartenir à un homme. Sa visière abaissée dissimulait son visage, mais chaque mouvement, chaque respiration lourde à travers les fentes du casque évoquait une bête en cage plus qu’un chevalier. Même les autres compétiteurs détournaient légèrement les yeux sur son passage. Face à lui, Hugh du Val, jeune, fier, mais trop fraîchement adoubé pour comprendre qu’il ne jouerait pas sa vie… mais la perdrait. La foule retint son souffle. Puis... L’impact. Un bruit de tonnerre. Un craquement monstrueux. La lance de Gregor explosa en éclats, et un fragment massif transperça la gorge de Hugh. Le sang jaillit en un geyser grotesque, éclaboussant la poussière chaude. Un cri collectif d’effroi traversa la tribune. Sansa, les yeux écarquillés, mit une main tremblante devant sa bouche.

« Père… il l’a tué. »

Sa voix n’était qu’un souffle, un fil prêt à rompre. Ned ne quitta pas la lice du regard.

« Oui. » Il avala difficilement. « Et il n’y a rien de juste là-dedans. »

Près d’eux, une ombre se pencha légèrement. Petyr Baelish. Son sourire flottait sur ses lèvres comme un serpent qui goûte l’air.

« La Montagne est un homme dangereux, » murmura-t-il, la voix douce comme le velours d’un piège. « Son frère n’est guère mieux. »

Sansa tourna lentement la tête vers lui, les yeux encore pleins du sang qu’elle venait de voir. Littlefinger inclina la tête, savourant sa peur.

« Savez-vous comment Sandor Clegane, Le Limier, a obtenu ses cicatrices, Lady Sansa ? »

Il marqua une pause. Juste assez longue pour rendre l’air plus lourd. Puis il raconta. Comment Sandor, enfant, avait été poussé au feu par Gregor. Comment la chair avait fondu sous les flammes. Comment les hurlements du garçon avaient résonné si longtemps que même les serviteurs avaient dû se boucher les oreilles. Sansa blêmit violemment, les doigts crispés sur la rambarde en bois. Ned lança un regard dur à Littlefinger, mais celui-ci se contenta de sourire davantage, comme s’il se délectait de chaque goutte de terreur.

« Les Clegane, » conclut-il, « sont les chiens des Lannister. Et un chien dressé pour tuer n’oublie jamais comment mordre. »

Sur la lice, Gregor fit tourner son destrier sans un regard pour le cadavre encore convulsé. Il s’éloigna. Pas un signe de remords. Pas un signe d’humanité. Juste la Montagne. Encore debout. Immobile. Au milieu de la poussière rouge. Et Sansa comprit ce jour-là que les contes qu’elle avait lus n’avaient jamais parlé des monstres… parce qu’aucune plume ne pouvait vraiment les décrire.



Au Conflans, la pluie tombait en cordes serrées, martelant les vitres de l’auberge comme des doigts impatients. Le tonnerre grondait au loin, et chaque rafale de vent faisait danser les flammes des chandelles, projetant des ombres tremblantes sur les murs humides. Catelyn Stark, épuisée par des jours de route et de peur, s’était arrêtée ici. Une simple halte dans un lieu perdu entre deux rivières. Elle gardait sa capuche relevée, assise près du feu, observant les gouttes ruisseler le long des carreaux sales. Elle voulut boire une gorgée de bière pour apaiser son esprit… quand la porte s’ouvrit brusquement. L’air humide entra. Un voyageur secoua sa cape détrempée. Court. Vêtu de cuir. Une barbe rousse sombre. Des yeux intelligents, trop vifs pour être innocents. Tyrion Lannister. Catelyn se figea. L’espace d’un battement de cœur, elle crut que son esprit lui jouait un tour. Mais non. Les cicatrices du monde avaient une étrange façon de ramener les monstres au même endroit au même moment. Tyrion leva les yeux et leurs regards se croisèrent. De la surprise. Un éclair de reconnaissance. Puis… quelque chose comme une lassitude. Il hocha presque la tête, comme pour dire bien sûr que ça devait arriver. Elle, se leva très lentement. Autour d’eux, les hommes de l’auberge, marchands, soldats fatigués, gens du Conflans, avaient commencé à regarder la scène, intrigués par cette femme debout, sa capuche tombant légèrement en arrière, révélant les traits nobles des Tully. Elle inspira profondément. Sa voix, quand elle sortit, n’était pas celle d’une dame en voyage. C’était celle d’une louve. Claire. Tranchante. Implacable.

« Messieurs… »

Elle posa les yeux sur chacun des hommes présents, reconnaissant des blasons, des couleurs, des visages qu’elle avait connus dans son enfance.

« Vous, fils du Conflans. Vous, hommes loyaux aux Tully. Vous qui avez juré fidélité à mon père, Hoster Tully… »

Les murmures s’arrêtèrent. Un silence lourd s’abattit, aussi dense que la pluie dehors. Tyrion se raidit.

« … arrêtez cet homme. »

Le ton ne trembla pas. Pas une seule fois. Tyrion, lui, n’eut même pas le temps d’ouvrir la bouche, ni même d’esquisser un sourire ironique. La salle entière se leva comme un seul corps, épées tirées, bancs renversés, bottes claquant sur le sol. Plusieurs mains se posèrent sur ses épaules. Quelqu’un lui arracha son sac. Un autre lui prit son bras avec une brusquerie qu’il n’avait pas anticipée.

« Hé... ! » tenta-t-il.

Mais il était trop tard. La décision avait été prise. Le piège s’était refermé. Et dans le fracas de la pluie, dans les cris, dans l’écho des armes tirées, Tyrion Lannister comprit qu’il venait d’être happé par quelque chose qui le dépassait. Le destin venait de basculer.



La nuit était tombée sur Winterfell, lourde, silencieuse, presque solennelle. Un voile de neige fine descendait du ciel comme une cendre blanche, étouffant chaque bruit, chaque souffle, chaque pas. Les torches brûlaient faiblement, leurs flammes vacillantes dessinant des arabesques de lumière sur les murs de pierre noirs de givre. Elya traversait le vieux pont de bois menant aux écuries, son manteau serré autour d’elle, son souffle formant de petites volutes dans l’air glacé. Elle venait de quitter Bran. Depuis la visite de Tyrion la veille, le garçon semblait… différent. Moins éteint. Moins emprisonné. L’idée de remonter un jour à cheval avait réveillé quelque chose en lui. Une étincelle de vie qu’Elya avait crue perdue. Elle poussa doucement la porte de l’écurie. La chaleur douce l’enveloppa aussitôt, mêlée aux odeurs familières de foin, de cuir et de poussière. Un jeune destrier sombre tendit la tête vers elle, renâclant. Elya sourit faiblement et posa une main contre son museau tiède.

« Tu t’ennuies, toi aussi, hein ? »

Le cheval souffla, comme s’il répondait. Une voix se fit entendre derrière elle :

« Tu passes encore du temps ici ? Tu vas finir par dormir avec eux. »

Robb. Elle se retourna. Le jeune seigneur se tenait sous le porche, son manteau chargé de neige, ses joues rougies par le froid. Ses yeux, eux, trahissaient la fatigue. Et quelque chose d’autre… une inquiétude sourde. Elya haussa légèrement les épaules.

« Les chevaux ne mentent jamais. Les hommes, si. »

Robb esquissa un sourire triste avant de s’approcher d’elle. Il posa une main sur l’encolure du cheval voisin, puis son regard se perdit vers la cour blanche.

« Tyrion Lannister est reparti ce matin. Il a quitté le château avant l’aube. »

Elya ne répondit pas tout de suite. Elle se contenta de caresser lentement la crinière du destrier. Robb finit par soupirer.

« Je ne lui fais pas confiance… Pas complètement. C’est un Lannister. Mais… »

Il hésita. Les mots lui brûlaient la langue, comme s’il craignait de les dire.

« … je ne pense pas qu’il ait voulu faire du mal à Bran. »

Elya acquiesça lentement.

« Moi non plus. Il a quelque chose dans les yeux… »

Elle chercha ses mots.

« … de trop honnête pour mentir sur cela. Et il n’avait rien à gagner à blesser un enfant. »

Robb pinça les lèvres. Il avait pensé exactement la même chose mais entendre Elya le dire le soulageait sans qu’il ne sache pourquoi. Elle reprit, plus doucement :

« Et puis… il a offert à Bran une chance de ne pas être prisonnier de son lit. Les gens capables d’un tel geste ne sont pas toujours ceux qu’on doit craindre. »

Robb se passa une main sur le visage, un geste lourd, las.

« Si seulement tout le monde pouvait voir les choses comme ça… Ici, un Lannister n’a jamais le bénéfice du doute. »

« Dans mon monde, personne ne l’avait non plus. » murmura Elya.

Le silence s’installa, doux mais chargé. Puis Robb se redressa.

« Je vais voir Bran. Il veut sûrement me parler de cette selle encore une fois. »

Il sourit enfin. Un sourire sincère, léger, presque adolescent.

« Bonne nuit, Elya. »

Elle inclina la tête.

« Bonne nuit, Robb. »

Il s’éloigna dans la neige, sa silhouette avalée par la blancheur du soir, avec Vent-Gris trottinant derrière lui. Elya resta un long moment immobile, ses doigts glissant sur la fourrure du destrier. Puis, lentement, très lentement… son regard se fit lointain. Comme si elle écoutait quelque chose que personne d’autre n’entendait. Un changement. Un frémissement. Un souffle venu de loin. De très loin. Un souffle qui n’avait rien d’humain. Elle sentit sa cicatrice dans son dos picoter, comme une braise réveillée par un vent invisible. Quelque chose approchait. Elle ne savait pas quoi. Elle ne savait pas quand. Mais elle savait reconnaître l’odeur de la chasse. Et le Nord… commençait à sentir le danger.


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