Tome 1 : La Louve des Braises
La nuit était tombée depuis longtemps sur Châteaunoir, et la lune haute baignait le Mur d’une pâleur fantomatique. Dans la salle commune, les torches brûlaient faiblement, projetant des ombres tremblantes sur les bancs usés. Le froid s’infiltrait même ici, mordant les doigts, coulant sur les pierres comme un serpent de glace. Les nouvelles recrues se rassemblèrent pour le repas du soir. Des bruits de cuillères, de pain cassé, de conversations basses. Et au milieu de tout cela, un silence gênant autour d’une silhouette ronde. Samwell Tarly s’assit tout au bout de la table, les épaules rentrées, triturant un morceau de pain dur entre ses doigts tremblants. Les humiliations de la journée semblaient encore vibrer autour de lui comme des gifles invisibles. Ser Alliser Thorne, installé plus loin, savourait chaque instant d’un regard glacé. Il n’avait pas eu besoin de parler : sa simple présence poussait les autres à la férocité. Jon entra dans la salle, le torse encore couvert d’une fine couche de givre après une ronde. Il repéra Sam immédiatement. Sans hésiter, il se dirigea vers lui et s’assit en face de lui. Grenn, Pyp, Todder et quelques autres le suivirent machinalement, comme des chiens de meute imitant le mouvement du jeune loup. Une tension palpable traversa la table. Un garçon massif, tout en épaules et mauvaise humeur, claqua son bol sur la surface en bois.
« Tu peux t’asseoir ailleurs », grogna-t-il à Sam. « Il n’a rien à faire avec nous. »
Sam recula instinctivement, comme un animal battu. Jon releva lentement la tête. Son regard, calme, dur, indiscutable, se planta dans celui du colosse.
« Il s’assiéra ici. »
Le silence tomba comme une enclume. On entendit seulement le crépitement d’une torche et le vent qui gémissait derrière les murs. Sam leva immédiatement les mains, affolé.
« Non, ce… ce n’est pas grave, je peux... »
« Si », coupa Jon, sans hausser la voix mais avec une autorité qui fit frémir plusieurs recrues. « Ça l’est. »
Pyp, incapable de rester sérieux plus d’une seconde, éclata de rire :
« Jon Snow, défenseur officiel des trouillards ! »
Sam rougit violemment, baissant les yeux jusqu’à son pain. Le mot avait été lancé comme une pierre. Jon ne sourit pas.
« Il vaut mieux être un homme honnête qui a peur, » répondit-il tranquillement, « qu’un lâche qui cache sa peur derrière la cruauté. »
La phrase tomba au milieu de la table comme un morceau de fer brûlant. Les garçons échangèrent des regards. Cette fois, aucun ne rit. Certains détournèrent les yeux. D’autres, Grenn le premier, semblèrent comprendre quelque chose. Il soupira, puis hocha la tête vivement.
« Ben… sers-toi, Sam », dit-il en lui poussant un bol de ragoût. « Avant que Pyp ne mange tout. »
« Hé ! » protesta Pyp, déjà la bouche pleine.
Sam releva timidement la tête. Ses joues étaient encore humides. Mais dans ses yeux, une étincelle apparut. Minuscule, fragile, sincère. Le premier sourire qu’il offrait depuis son arrivée.
« Merci », murmura-t-il. « Merci… à tous. »
Et pour la première fois, malgré le froid, malgré la peur, malgré Thorne… Samwell Tarly ne mangea pas seul.
Les ombres de Vaes Dothrak s’étiraient comme des serpents noirs entre les tentes immenses. Les feux du khalasar crépitaient tout autour, vivants, presque conscients, projetant des lueurs orangées sur les visages des dothrakis qui festoyaient, chantaient, buvaient. L’air sentait la sueur, le cheval, le sang séché… et la liberté. Daenerys avançait parmi les campements avec une assurance qu’elle ne se connaissait pas deux lunes plus tôt. Son pas était léger, mais son dos droit, fier, digne. Les femmes du peuple dothraki la remarquèrent immédiatement. Certaines applaudirent son passage, la paume contre le cœur en signe de respect. D’autres posèrent simplement une main sur son bras, comme pour absorber un peu de la force qu’elles sentaient désormais en elle. Une vieille femme au visage parcheminé lui murmura même :
« Khaleesi jin arakh... Vous êtes née pour marcher sous les étoiles. »
Daenerys baissa la tête en signe de gratitude. Un sourire, doux, presque timide, mais réel, illumina son visage. Viserys, à plusieurs pas en retrait, observait la scène. Ses doigts se crispèrent autour de la poignée de sa ceinture. Sa mâchoire trembla d’une rage qu’il tenta de dissimuler. Sans y parvenir. Il voyait sa sœur resplendir. Et il voyait, surtout, le moment où elle n’aurait plus besoin de lui. Ce fut plus tard, dans la tente qu’on avait préparée pour Daenerys, que la tempête éclata. Le vent siffla à travers les pans de tissu lorsque Viserys entra sans être invité. Son visage était rouge, ses yeux fous.
« Alors ça y est ? » cracha-t-il. « Tu te prends pour leur reine maintenant ? Tu marches comme une khaleesi, tu les regardes comme s’ils étaient tes gens ? »
Dany inspira sans bouger. Elle posa calmement une coupe sur la table avant de se tourner vers lui.
« Arrête de me menacer, Viserys. »
Il éclata de rire. Un rire sec, nerveux, instable.
« Me menacer ? C’est toi qui me menaces, Dany ! »
Il fit un pas vers elle, les doigts tremblants.
« Tu oublies qui tu es ! Tu oublies que je suis ton roi. Le roi légitime des Sept Couronnes ! Celui qui doit monter sur le Trône de Fer ! »
Il prononça les mots comme une prière brisée. Comme s’il essayait de s’en convaincre lui-même. Daenerys ne recula pas. Ses yeux violets, autrefois fuyants, brillaient maintenant d’un éclat profond, dangereux, magnifique.
« Tu n’es le roi de rien », dit-elle lentement, chaque mot posé comme une lame sur la table. « Rien, Viserys. »
Il ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son ne sortit.
« Et si tu continues à agir comme un enfant capricieux… » Elle s’avança, si près qu’il sentit son souffle. « … tu n’auras même plus de sœur. »
Les mots le frappèrent plus violemment qu’une gifle. Viserys recula, choqué. Pas tant par la menace que par l’évidence : Daenerys n’était plus la petite sœur tremblante qu’il commandait depuis toujours. Elle s’était levée. Elle brûlait. Daenerys se détourna de lui, écartant le pan de la tente pour laisser entrer un souffle d’air chaud. Dehors, les feux du khalasar continuaient de danser dans la nuit. Les flammes semblaient l’appeler, la reconnaître, la saluer. Une chaleur nouvelle pulsa dans sa poitrine. Non pas de la peur. Pas même de la colère. Mais du feu. Un feu tranquille. Ancien. Royal. Dans cette tente, à Vaes Dothrak, parmi mille étrangers, Daenerys Targaryen naquit enfin. Et ni son frère, ni les Dothrakis, ni Westeros tout entier… ne pourraient jamais éteindre ce feu.
À Port-Réal, l’odeur âcre du sang, de la sueur et de l’acier planait encore, collée aux pierres brûlantes comme une seconde peau. La foule qui remplissait quelques instants plus tôt les gradins de la joute s’était peu à peu dispersée, laissant derrière elle des échos de rire, des chuchotements nerveux et les traces sombres du choc des lances. La poussière retombait lentement, comme si la ville retenait son souffle après avoir assisté à un meurtre sous couvert de spectacle. Dans un couloir du Donjon Rouge, humide et vaguement éclairé par des torches vacillantes, Ned Stark avançait aux côtés de Jory Cassel. Le bruit de leurs pas résonnait sur la pierre, ponctuel, pesant, comme un battement de cœur inquiet.
« Hugh du Val avait peur », murmura Jory, le regard sombre. « Il nous a évités comme la peste après votre arrivée. »
Ned serra la mâchoire.
« Et il avait de bonnes raisons. »
Ils s’arrêtèrent en haut d’un escalier qui plongeait vers la forge. On entendait déjà, en contrebas, le martèlement régulier du métal : tchak… tchak… tchak… Un rythme presque apaisant, presque vivant.
« Quelqu’un l’a fait chevalier juste après la mort de Jon Arryn. »
La voix de Ned était calme, trop calme.
« Quelqu’un qui voulait s’assurer de son silence. »
Jory hocha la tête, ses doigts se crispant sur le pommeau de son épée. Ils descendirent. Dans la forge de Mestre Tobho Mott, la chaleur les enveloppa d’un coup, contrastant brutalement avec l’air frais du couloir. Le brasier rougeoyait, et au centre, un garçon frappait une pièce d’acier, concentré comme un homme deux fois plus âgé. Gendry. Il ne leva même pas la tête quand ils entrèrent. Ned s’approcha lentement, observant la posture du jeune apprenti, la force dans ses bras, la précision de ses gestes. Quand Gendry se tourna enfin, son visage apparut à la lumière du feu. Mâchoire carrée, regard sombre, des traits durs déjà, mais indéniablement… familiers. Trop familiers.
« Tu es l’apprenti de Mestre Mott ? » demanda Ned.
« Oui, messire. »
La voix de Gendry était franche, sans crainte. Ned sentit sa gorge se serrer. Les yeux. Le front. La carrure. Robert. C’était comme revoir son ami vingt-cinq ans plus tôt, marteau à la main, prêt à renverser un royaume.
« Et ta mère ? » demanda-t-il, presque doucement.
Le garçon se figea un instant, comme surpris par la question. Puis il baissa les yeux.
« Elle avait de beaux cheveux. »
Il marqua une pause, comme cherchant dans sa mémoire une image déjà floue.
« Jaunes… comme de l’or fondu. Elle est morte quand j’étais petit. »
La torche derrière Ned crépita, projetant une ombre tremblante sur le visage du jeune garçon. Ned ne répondit pas tout de suite. Dans son esprit, des fragments se rassemblaient. Les paroles de Jon Arryn, son obstination, les pages griffonnées sur les arbres généalogiques, l’urgence qui avait précédé sa mort. La vérité s’élevait, implacable, comme un loup sortant des ombres. Jon Arryn avait découvert quelque chose. Quelque chose de trop dangereux pour être dit. Quelqu’un l’avait fait taire. Et maintenant, Ned se tenait exactement sur les mêmes traces. Il inspira lentement.
« Merci, Gendry », dit-il enfin.
Puis il tourna les talons, son cœur frappant sa poitrine d’une manière nouvelle. Non pas de peur, mais de certitude. La vérité était là, à portée de main. Et elle sentait déjà le sang.
Dans les appartements silencieux, Sansa tournait encore en rond, les doigts crispés devant elle, incapable de calmer son cœur affolé. Tout le monde parlait de la joute. Elle, elle en portait encore les éclats sous la peau. Le fracas des lances. Le sang de Hugh du Val. La Montagne, implacable. Le Limier, brûlé, ravagé. Et puis… ce visage-là. Jaime Lannister. Elle n’aurait jamais imaginé que quelqu’un puisse ressembler si parfaitement à un chevalier des récits qu’elle avait lus. Pas même dans ses rêves les plus naïfs. Quand il avait fait tournoyer son destrier, l’or de son armure avait renvoyé la lumière comme mille étoiles. Il semblait intouchable. Indomptable. Magnifique. Et ce sourire… Ce sourire qui n’appartenait à personne d’autre. Sansa sentit ses joues chauffer rien qu’en s’en souvenant. Il l’avait regardée. Juste un instant. Un seul. Un regard qui n’avait probablement rien signifié pour lui. Mais ce regard avait tout bouleversé en elle. Il n’était pas Joffrey, avec ses politesses apprises et ses promesses sucrées. Il n’était pas un prince. Il était… autre chose. Quelque chose qu’elle n’arrivait pas à nommer. Elle tira un coussin contre elle, le cœur battant trop vite. Littlefinger l’avait troublée. Mais d’une manière malsaine, comme une ombre qui se glisse trop près. Pas Jaime. Son trouble n’avait rien d’effrayant. Il avait quelque chose de… lumineux. De brûlant. Elle ne comprenait pas. Elle n’avait jamais ressenti cela. Ce pincement dans la poitrine. Ce frisson le long de la nuque. Cette sensation étrange qu’un fil invisible la reliait à un homme qui ne lui avait adressé qu’un seul regard.
« Si Joffrey me trouvait faible… s’il ne voulait plus de moi… »
La pensée lui fit peur, mais une autre se glissa derrière elle. Et si… quelqu’un d’autre la regardait un jour autrement ? Quelqu’un qui n’était pas un prince… mais qui brillait plus fort qu’eux tous ? Elle sursauta presque, honteuse de l’idée. Non. C’était ridicule. Insensé. Et pourtant… L’image du Régicide s’imposa de nouveau dans son esprit. Pas le monstre dont on parlait. Pas l’assassin du roi fou. Mais l’homme qu’elle avait vu aujourd’hui : résolu, magnifique, presque irréel dans sa perfection dangereuse. Elle eut un frisson. Un étrange frisson qui n’avait rien à voir avec la peur. Elle reposa le coussin, essuya ses larmes, mais son regard restait perdu, flottant dans un rêve qu’elle n’avait jamais osé rêver. Elle n’était encore qu’une jeune fille qui rêvait d’amour, qui tremblait devant un monde trop vaste et devant des sentiments qu’elle ne comprenait pas encore. Et quelque part, au creux de son cœur naïf, une étincelle venait de naître. Infime. Fragile. Presque imperceptible. Une étincelle qu’elle ne savait pas nommer, et qu’elle ne savait pas encore où elle la mènerait. Mais qui, déjà, refusait de s’éteindre.
Au Conflans, l’auberge de la Route était en effervescence. Des chopes avaient été renversées, les hommes s’étaient levés d’un seul bloc, tirant leurs épées au premier mot de Catelyn Stark. L’honneur des Tully, la loyauté à Vivesaigues, l’appel d’une mère prête à tout pour protéger les siens. Tout cela brûlait encore dans l’air comme une torche levée trop haut. Tyrion Lannister, figé au milieu du cercle d’acier, leva lentement les mains. Un rictus incrédule, presque amusé, déformait sa bouche.
« Lady Stark… vraiment ? Je vous en prie. Vous faites une terrible erreur. »
Catelyn, les yeux rougis par des jours sans sommeil, ne vacilla pas. Sa voix claqua, froide comme la rivière Gelée.
« Mon fils a failli mourir. Et le poignard qui a visé son cœur vous appartient. »
Un murmure parcourut la salle. Tyrion écarquilla légèrement les yeux.
« Je vous ai dit que on me l’a volé. Demandez à Littlefinger, il vous le confirmera ! »
« Je ne crois pas un mot d’un Lannister. »
Sa main tremblait, mais de rage. Pas d’hésitation. Tyrion, exaspéré, reprit, plus fort :
« Je venais de Winterfell ! Votre fils m’a vu ! Bran. Je lui ai parlé ! Je lui ai même donné un parchemin pour une selle spéciale. Pour l’aider à remonter à cheval malgré ses jambes ! »
Il chercha son regard. Il voulait qu’elle écoute. Qu’elle comprenne. Mais Catelyn… ne vit rien. Rien d’autre que le visage de son fils tombant de la tour. Rien d’autre que les doigts d’un assassin sur un couteau.
« Mensonge. » souffla-t-elle.
Deux syllabes. Deux pierres tombales.
« Pourquoi irais-je mentir sur ça ? » se défendit Tyrion, presque outré. « J’ai même passé la nuit au château ! Demandez à votre mestre ! À Robb ! À Elya ! »
Mais Catelyn hocha la tête, lentement. Ses yeux bleus n’étaient plus que glace, meurtrie et implacable.
« Je n’écouterai plus vos histoires. Bran porte encore les marques de votre crime. Et si vous êtes innocent… mon père le découvrira. »
« Innocent ? Vous entendez ce que vous dites ? C’est un enlèvement ! Une folie ! »
« Emmenez-le. » ordonna-t-elle.
Les épées se resserrèrent. Deux hommes agrippèrent Tyrion par les bras, malgré ses protestations furieuses.
« Lady Stark ! Vous faites une erreur qui pourrait provoquer une guerre ! » s’écria-t-il, la voix montant malgré lui.
« Alors que la vérité éclate au grand jour, » répondit-elle d’un ton tranchant, « et les Sept Juges décideront qui doit trembler. »
Elle tourna les talons, le manteau frappant l’air derrière elle. La compagnie s’ébranla dans la nuit, torches levées, emportant avec elle le prisonnier le plus explosif des Sept Couronnes. Et dans l’ombre, Tyrion murmura pour lui-même :
« Par tous les dieux… que les Starks sont entêtés. »
La nuit s’était posée sur Winterfell comme un manteau noir. Une nuit calme, silencieuse, où chaque souffle semblait suspendu, absorbé par la neige fraîche qui étouffait les bruits du monde. Elya descendit discrètement les marches de la cour intérieure. Sa cape sombre flottait derrière elle comme une ombre, effaçant sa silhouette dans le clair-obscur des torches. Elle ne voulait croiser personne. Son cœur était trop lourd, trop plein, et chaque pas semblait le faire battre un peu plus fort, un peu plus douloureusement. Elle franchit la poterne nord. Le froid la saisit aussitôt. Pas une morsure, non, quelque chose de plus ancien. Un vent léger, presque tendre, glissa sur sa peau comme la caresse d’une main disparue depuis longtemps. Devant elle, les bois sacrés s’étendaient en un enchevêtrement de branches givrées, de racines tordues et de silence blanc. Personne ne venait ici la nuit. Les loups du Nord, peut-être. Les anciens dieux, sûrement. Elya inspira profondément, laissant la neige craquer sous ses bottes. Puis elle s’y enfonça, seule, minuscule au milieu de l’immensité. Le barral trônait au centre du bois, majestueux et immobile, ses branches alourdies par la neige, figées dans une éternité silencieuse. Son visage sculpté, ses yeux de sève rouge sang, semblaient pleurer encore et encore sur un monde qui oubliait ses dieux. Elya s’avança, chaque pas plus lent que le précédent. Elle défit sa capuche, laissant le vent du Nord glisser dans ses cheveux noirs. Puis elle s’agenouilla devant l’arbre, posant ses deux mains nues sur la neige froide. Elle ferma les yeux.
« Père… » murmura-t-elle.
Aussitôt, sa voix trembla. Les mots sortirent d’elle légers comme des cendres, fragiles comme un souffle qui vacille.
« Je ne sais pas si tu peux m’entendre d’ici… Je ne sais même pas si les dieux du Nord écoutent les filles venues d’ailleurs. Mais je n’ai plus que ça. Que cet instant. »
Ses doigts s’enfoncèrent dans la neige, y cherchant un ancrage, une chaleur impossible.
« Je n’ai pas su vous sauver… toi, mère, mon clan tout entier. Je suis partie. Je vous ai laissés. Et chaque jour, je porte ce poids. Chaque nuit, je revois les flammes. Chaque souffle… je sens encore la fumée. »
Le vent s’arrêta, comme pour écouter. Un long silence tomba, presque sacré. Puis une larme unique glissa sur sa joue, froide comme la neige tombée trop tôt.
« Si tu peux… guide-moi encore un peu. Je suis seule. Mais j’essaie d’être digne de vous. »
Sa voix devint un souffle brisé.
« Je vous porte en moi. Toujours. »
Elle baissa la tête… sans savoir qu’elle n’était plus seule.
Robb Stark, figé derrière un tronc noueux, retenait sa respiration. Il n’avait pas voulu la suivre. Juste une inquiétude. Une intuition. Il l’avait vue traverser la cour sans manteau épais, sans garde, sans même un mot. Alors il avait emboîté le pas, silencieux, ses bottes avalées par la neige. Il pensait la rejoindre. Mais il n’était pas préparé à ça. À cette prière. À ces mots lourds de cendre et de douleur. À cette vérité nue, offerte au vent nocturne. Il n’avait jamais entendu quelqu’un parler avec autant de sincérité. Ni avec autant de solitude. Sans s’en rendre compte, il fit un pas. Une branche craqua. Elya se retourna, brusquement. Leurs regards se percutèrent. Elle sursauta. Puis se redressa d’un geste vif, essuyant sa joue d’un revers de main, comme si elle voulait effacer toute faiblesse.
« Robb ? »
Il déglutit.
« Elya… je… »
Il ne sut pas quoi dire. Il trouva trop de mots, puis aucun ne parut convenir.
« Je ne voulais pas t’espionner. Je me suis juste… inquiété. »
Elle resta immobile, tendue, comme une biche prête à fuir, le souffle court. Puis ses traits se détendirent, très légèrement.
« Je ne pensais pas que quelqu’un… m’entendrait. »
Robb s’approcha. Lentement. Comme s’il avançait vers quelque chose de fragile et de précieux à la fois.
« Qui es-tu vraiment ? » demanda-t-il d’une voix basse.
« Je veux dire… avant tout ça. Avant Winterfell. »
Elya inspira profondément. Le froid entra dans ses poumons comme une lame.
« Je m’appelle Elyana Mor'Shar. »
Robb répéta le nom, presque en chuchotant, comme s’il essayait d’en saisir toutes les nuances.
« Elyana Mor'Shar… »
Elle ferma les yeux, une seconde. Puis un sourire fin glissa sur ses lèvres. Un sourire rare, tremblant, fragile… un sourire qui semblait tenir à peine, mais qu’elle offrait vraiment.
« Mais… je préfère que tu m’appelles Elya. »
Quelque chose changea dans le regard de Robb. Une étincelle. Un battement. Une douceur qu’il ne réservait qu’à ceux dont il voulait prendre soin. Il ne répondit pas. Il n’en eut pas besoin. Sous les branches du barral, avec la neige tombant en silence et la sève rouge des anciens dieux comme témoin, un lien invisible, mais indestructible, venait de se tisser entre eux. Un lien que ni l’hiver. Ni la guerre. Ni même le destin. Ne pourrait défaire.
La porte se referma derrière lui dans un léger grincement, étouffé par la pierre froide. Robb Stark resta un moment immobile sur le seuil, comme si son esprit avait mis quelques secondes à rejoindre son corps. La chambre, baignée d’une lueur dorée par les braises mourantes dans l’âtre, semblait trop grande, trop silencieuse. Le vent du Nord s’engouffrait par les interstices des volets, sifflait comme un esprit ancien venu vérifier que tout était à sa place. Robb ôta lentement ses gants, puis son manteau alourdi de neige. Il posa ses épaulettes sur le coffre à l’entrée, le cuir froid sous ses doigts. Et puis… il s’arrêta. Là, au centre de la pièce, immobile, le regard perdu. Parce que tout en lui était encore resté dans le bois sacré. Dans cette nuit blanche où la neige éclairait le monde mieux que la lune. Dans ce silence où le barral semblait respirer. Dans cette prière qu’il n’aurait jamais dû entendre. Elya. Elyana Mor'Shar. À genoux. Les mains enfoncées dans la neige, comme pour y puiser une force ancienne. La voix fragile et brûlante à la fois. Les mots simples, déchirants. Vrais. Incroyablement vrais. Robb se frotta le visage, troublé par le souvenir. Il croyait connaître la douleur. La peur pour Bran. L’inquiétude pour son père. Le poids de responsabilités trop grandes pour ses épaules d’adolescent. Mais ce qu’il avait entendu là… Ce n’était pas seulement une blessure. C’était un gouffre. Et pourtant, elle en sortait debout. Il inspira longuement, comme si l’air lui manquait soudain. Elya n’était pas comme les autres. Elle n’avait jamais été comme les autres. Elle était… Un mélange de force et de fragilité. Une lueur dans les ténèbres. Un secret. Un mystère vivant. Quelque chose en elle sonnait comme un appel auquel il ne savait pas répondre. Ou plutôt... auquel il n’osa pas répondre. Robb s’assit sur le bord du lit. Le matelas s’affaissa sous lui dans un froissement doux de fourrure. Il pencha la tête, perdu dans un entre-deux.
« Elyana… »
Il murmura son nom à voix basse, comme on goûte un mot interdit. Puis il referma les yeux. Mais tout se referma sur lui, d’un coup. Elle ne le verrait jamais comme lui commençait à la voir. Elle lui souriait, oui. Elle lui parlait avec confiance, oui. Mais ce n’était pas ce feu-là. Pas cette chaleur-là. Pas ce frisson qui, lui, le traversait depuis la première fois où il avait croisé son regard bleu lagon dans la cour. Elle ne l’aimait pas. Ou pas comme ça. Pas encore. Peut-être jamais. Un souffle lui échappa, trop long, trop lourd. Un soupir qui ressemblait à une défaite silencieuse. Il appuya ses coudes sur ses genoux, la tête penchée en avant. La neige tamisait la lumière derrière la fenêtre, dessinant des reflets pâles sur ses traits fatigués. Ses pensées glissèrent, inexorablement, vers celui qui manquait. Celui dont l’absence creusait un vide au fond de sa poitrine. Jon. Son frère, sans le sang mais avec tout le reste. Son premier ami. Son rival d’entraînement. Son égal. Son ombre et son miroir. Le seul qui comprenait toujours, même sans parler. Robb passa une main sur son visage. Dans la chambre silencieuse, il sembla soudain jeune. Et seul.
« Reviens vite, mon frère… »
Les mots sortirent à peine, presque avalés par le crépitement du feu. Une prière simple. Pure. Presque enfantine. Robb releva les yeux vers la fenêtre. La neige tombait en silence sur Winterfell, enveloppant la forteresse dans un manteau blanc et protecteur. Jon marchait quelque part sous ce même ciel. Dans la nuit. Dans le froid. Sur le Mur qui volait les garçons et rendait des hommes trop tôt. Robb serra les poings jusqu’à blanchir les jointures.
« Reviens vite. »
Comme une promesse. Comme une demande. Comme une vérité gravée dans la pierre de son cœur. Et dans le silence de la chambre, deux noms restèrent suspendus, lourds de sens : Elya. Jon.
La nuit avançait dans Port-Réal comme une bête silencieuse, glissant entre les tours et les remparts avec la patience d’un prédateur qui attend son heure. Dans la chambre qu’elle partageait avec Sansa, Arya Stark s’était glissée hors de son lit. Pieds nus sur la pierre froide, les orteils engourdis, Aiguille serrée contre elle comme un talisman, elle observait sa sœur dormir. Sansa rêvait encore. Le clair de lune filtrant par la fenêtre glissait sur ses longs cheveux cuivrés, étalés sur l’oreiller comme un halo fragile. Ses paupières frémissaient, ses lèvres remuaient, prononçant des mots doux, des noms de chansons, des promesses imaginées. Des choses qui n’appartenaient qu’à elle. Arya soupira. Un soupir un peu rauque, un peu jaloux.
« Tu rêves de chevaliers, toi… » murmura-t-elle, sa voix minuscule flottant dans la nuit. « Moi, je rêve d’en devenir un. »
Elle effleura la garde d’Aiguille du bout des doigts, comme si l’acier pouvait lui répondre. Un jour, elle serait forte. Un jour, elle protégerait ceux qu’elle aimait. Même Sansa. Même si elles se disputaient sans cesse, même si le monde entier semblait vouloir les opposer. Arya grimpa sur le rebord de la fenêtre et ramena ses genoux contre elle. La neige lui manquait. La vraie neige, celle qui mord la peau, qui chante contre les volets, qui semble veiller sur les Stark. Un frisson la traversa soudain. Elle ne savait pas pourquoi. Elle ne savait pas ce qui approchait. Mais quelque chose venait. Et dans sa petite poitrine, la vieille magie du Nord battait déjà.
À des centaines de lieues de là, dans une tente chaude de Vaes Dothrak, la lumière des braises traçait des arabesques mouvantes sur les parois de toile. L’air sentait la fumée, les herbes brûlées, la sueur des chevaux, la vie de la horde. Daenerys Targaryen se tenait debout, nue, devant un miroir de bronze à demi poli. Sa silhouette argentée se reflétait dans le métal, déformée par les courbes irrégulières mais étrangement majestueuse. Ses cheveux pâles, libres, glissaient le long de son dos comme un fleuve de lumière. Sa peau brillait doucement sous la caresse rougeoyante des braises. Elle posa une main sur son ventre. Un sourire léger, une fleur encore fragile, éclot sur ses lèvres. Un sourire de femme. Un sourire de mère. Un sourire qu’aucun homme ne lui avait jamais connu. Derrière elle, Drogo, allongé nu sur les peaux épaisses, la regardait sans un mot. Ses yeux sombres et farouches brillaient d’une chaleur rare, presque tendre. Il n’y avait dans son regard ni conquête, ni domination, ni impatience. Seulement une fierté profonde. Une admiration silencieuse. Un amour à peine né, farouche et pur comme une braise sous la cendre. Daenerys redressa le menton, se parlant autant à elle-même qu’à l’enfant qu’elle portait.
« Tu seras puissant… et je serai digne de toi. »
Drogo bougea à peine, mais l’air changea. Son attention devint un feu. Un feu qui ne brûlait pas. Un feu qui veillait. Elle se tourna vers lui. Leurs regards se croisèrent et, dans cet échange, quelque chose se scella. Un pacte. Un destin. Une ascension. La Khaleesi n’était plus une enfant offerte aux chevaux et au désert. Elle n’était plus un fardeau, ni une pièce de marché. Elle était en train de devenir une reine. Une reine que même les étoiles semblaient regarder avec un respect nouveau. Au-dehors, la nuit chaude vibrait. Le vent soulevait la poussière comme un voile sacré.