À l'aveuglette

Chapitre 3 : Repair Café

1959 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 14/11/2025 08:38


Choix pour ce chapitre :


1) une arme improbable

2) un animal


J'ai opté pour l'animal.





Le barman se trouvait à court de vodka. C'était assez difficile de maintenir un approvisionnement correct en ces temps troublés. Il eut une pensée fugace pour son aïeule qui, à quatre-vingt six ans, tenait encore un cabaret dans le West End londonien en 1941, sous les bombes de la 2ème guerre mondiale. Il se souvenait de quelques anecdotes qui transmises de génération en génération, et se fournir en whisky représentait tout un sport, déjà, à l'époque.

Il n'avait plus sous la main que du Jägermeister et diverses autres liqueurs de plantes et de fruits pour réaliser des cocktails potables.

Carmine commanda un “Flying Hirsch” pour Lesley et un “Red-Headed Slut” pour elle.


Tout en sirotant leur verre, ils papotaient gentiment autour de la petite table ronde, tels deux vieux amis qu'ils n'étaient pas.

– Bon alors, Mademoiselle, qu'est-ce qu'on fait à propos de ce colis hum... défectueux ?

L'aimable livreur s'était pris au jeu, et se sentait presqu'aussi concerné que la destinataire par l'erreur de colis. D'une part parce que son job consistait à livrer le bon article à la bonne personne, et ça chiffonnait sa conscience professionnelle d'avoir été la cause – involontaire – d'un cafouillage. D'autre part parce que la déception de la jeune femme était palpable, et que son empathie naturelle le poussait à compatir.

– Y'a trois solutions, avança Lesley, pragmatique. Soit on dit que le colis n'est jamais arrivé, soit on dit que c'est pas l'article commandé qui a été reçu, soit on dit que l'objet est arrivé cassé. La première, je suis pas chaud, parce que ça voudrait dire que j'ai mal fait mon boulot. Ce qui n'est pas le cas, vous en conviendrez. La troisième, ce serait mentir, parce que c'est vous qui l'avez cassé, si je ne m'abuse. Reste la deuxième, qui est vraie. Ou bien...

Le livreur semblait en proie à une intense réflexion. Il avala une gorgée de son cocktail, comme si ça allait lui éclaircir les idées.

– Poursuivez, l'encouragea Carmine.

– Ou alors on pourrait combiner la deux et la trois, poursuivit-il, pensif. Vous en voulez pas de ce calum... de cette pipe, hein ? M'est avis que la paix, c'est pas votre truc...

Il jeta un regard appuyé à sa combinaison de cuir rouge sang, à ses cheveux d'un roux flamboyant, à ses yeux semblables à un brasier incandescant qui serait né à l'aube des temps, et destiné à durer pour l'éternité.

– Vous avez raison, admit-elle.

– Alors je me disais qu'on pourrait déclarer l'objet comme pas le bon. Et qu'en plus, il est arrivé cassé. De toute façon ils demandent jamais de renvoyer le truc, chez Nozoma. Pensez, une bricole comme ça, ça leur reviendrait plus cher en frais de port que la valeur du bidule. En plus il vaut plus rien. Mais moi, je le garderais bien ! C'est joli !

– Et, ce ne serait pas un peu de l'escroquerie ? l'interrogea-t-elle avec un clin d'œil complice.

– Rhô non, juste du recyclage ! C'est bon pour la planète !

– Et vous en feriez quoi, de ce truc ?

– C'est pour mes gosses ! Ils seraient ravis. Suffirait de le réparer.

– Oh ! Vous avez des enfants ?

– Deux, se rengorgea-t-il. Un garçon de sept ans, Christopher, et notre petite Angela, qui vient d'avoir trois ans. Ce sont des amours, comme leur mère.

Alors qu'il souriait béatement à l'évocation de sa progéniture, Carmine se surprit à penser, attendrie, qu'ils formaient décidément une bien gentille famille, lui, Maud et leurs deux rejetons.

« Halte là ! » se dit-elle aussitôt. Fi des sensibleries ! Elle était Guerre, et sur un claquement de doigts elle pourrait anéantir ces quatre-là, leur famille au grand complet, la ville entière. Le pays. Ce n'était pas le moment de sombrer dans un accès d'émotion et de sensiblerie. Un glorieux destin l'attendait.

Toutefois, elle ne voyait aucun inconvénient à se débarasser de ce stupide cylindre de bois au profit de deux gamins qui voulaient juste jouer aux indiens.

– Si vous le dites. Vous pensez pouvoir réparer ça ? demanda-t-elle.

Il jeta un coup d'œil à sa montre et répondit :

– Il est dix-sept heures trente, je peux faire un saut chez “Galaxy-Brico”, c'est à deux pas. Pour acheter de la colle à bois prise rapide et du chatterton de couleur. Ça devrait faire l'affaire.

– OK, essayons ça.

Carmine se demanda brièvement à quel moment elle avait commencé à se prendre au jeu. Et pour quelle raison elle avait subitement envie de faire plaisir aux gamins du livreur. Elle chassa cette pensée d'une poigne de fer.


Il revint dix minutes plus tard en lâchant un « C'était fermé » ou pointait une amère déception.

– Pas de chance, fit-elle en sortant son téléphone pour chercher un autre magasin. Mais bon c'est la guerre, aussi. Ça se comprend. Alors vous avez la quincaillerie/bricolage DIY Bazaar, à deux pas. Celui-ci est noté ouvert jusqu'à dix-neuf heures trente.

Lesley se tortillait devant elle, dansant d'un pied sur l'autre, tripotant nerveusement son badge.

– Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? s'enquit-elle, inquiète.

– Ben c'est pas que je suis un trouillard, mais...

Il haussa un sourcil en montrant la porte d'un signe nerveux de la tête

– Dehors, là...

– Oui, eh bien ? Y'a quoi dehors ?

– Un gros chien, qui tournait autour de mon fourgon. Je me suis précipité à l'intérieur mais il m'a collé une peur bleue !

– Vous avez eu peur d'un chien ? répéta-t-elle, incrédule.

– Oh ! Pas n'importe quel chien Mademoiselle ! Il était grand comme un veau, un tas de muscles, les oreilles dressées, il m'a grogné dessus en retroussant les babines, je vous dis pas les dents...

– Vraiment ? Mais encore ?

L'intérêt de la demoiselle semblait s'être brusquement éveillé...

– Il grognait, on aurait dit le grondement du tonnerre à seulement quelques pas de moi. Et ses dents, on aurait dit une scie monstrueuse. Franchement, y'avait de quoi être terrorisé, je vous assure ! C'est pas drôle !


Carmine avait souri, pourtant. Aucun doute : Lesley avait croisé le Molosse Infernal. C'était plutôt bon signe, que le chien de l'Enfer se retrouve dans les parages. C'était le présage que l'Apocalypse était sur les rails, épée de feu ou pas épée de feu. La rencontre allait avoir lieu, quoiqu'il arrive. Les rencontres, pour être exact. Celle entre le Molosse et l'Antéchrist et, en parallèle, la sienne avec Pollution, Famine et Mort. Alors les quatre cavaliers pourraient enfourcher leur monture de métal pour débuter LA chevauchée. Et l'Antéchrist recevrait ses pleins pouvoirs de Satan, son père, après avoir nommé le Chien. Le Plan allait se dérouler sans anicroche, et bientôt cette histoire de calumet de la paix reçu par erreur ne serait plus qu'un souvenir, dont ils riraient tous les quatre, plus tard. Satisfaite, elle se frotta les mains en rassurant le livreur :

– Ça se rapproche, murmura-t-elle. Excellent.

– De quoi, qu'est-ce qui se rapproche ?

– Rien qui vous concerne. Mais vous n'avez rien à craindre. Ce chien n'est pas là pour vous. Il ne vous fera aucun mal.

– Vous êtes sûre ?

– Vous pouvez me croire sur parole.

– Bon... J'y retourne alors ? J'essaie DIY Bazaar ? Ce... molosse, là, il me touchera pas ?

– Faites-moi confiance. Je sais ce que je dis.

– D'accord, alors...

Et il s'en fut, à moitié rassuré seulement.


Carmine ne lui avait pas menti. Le chien était toujours là, montrant les crocs et grognant sans discontinuer, mais il ne l'approcha pas.

Ce qu'il ne ferait pas pour ses gosses, quand même !

Elle profita de cette pause pour réfléchir intensément. Certes, c'était distrayant d'essayer de réparer cette fichue pipe pour faire plaisir aux gosses de Lesley. Mais ça ne résolvait pas son problème pour autant. Forêt ou prairie ? Montagne ou plaine ? Hémisphère nord ou sud ? Sous le soleil ou dans la neige ? Par les petits cailloux de Satan, elle aurait donné cher pour connaître le chemin à suivre jusqu'à l'épée. Était-elle sur la Terre, au moins ?...


*******


Nous sommes en 1820, à Los Angeles, petit bourg relativement tranquille administré par les Espagnols. Bien sûr, comme partout, planent quelques tensions. Notamment à cause du capitaine Enrique Sanchez Monastorio, qui occupe en réalité la fonction de commandant de la garnison espagnole. Jeune officier ambitieux, rusé, mais aussi brutal et cupide, il use et abuse de son pouvoir. Les habitants le craignent. Une seule personne ose se dresser contre sa tyrannie et le défier, aidé dans cette mission de justicier qu'il s'est donnée par un serviteur silencieux, un cheval aussi rapide et puissant qu'intelligent, et un camouflage à même de le rendre indiscernable dans l'obscurité. Ce qui fait de lui un ennemi activement traqué par toute la garnison, du commandant au plus subalterne des soldats.

Ce soir-là, il est aux prises avec ce brave Demetrio, engoncé dans son uniforme, dont la bedaine menace d'en craquer les coutures à tout moment. Le sergent transpire sous son chapeau de feutre à large bord, s'agite en effectuant de grands moulinets maladroits avec son épée. Le mystérieux justicier, svelte, souple, aux gestes vifs et sûrs, sourit malgré lui. Ses yeux se plissent derrière son masque. Non, il ne lui fera pas de mal. Il veut juste l'impressionner.

Sa lame fend l'air et lance dans la nuit des éclairs métalliques et flamboyants, tandis que le fracas du métal déchire le silence nocturne. Bientôt, un coup d'épée lui suffit pour faire voler dans les airs l'arme de l'ennemi.


Alors, du bout de sa lame, il taillade de trois fines entailles la large ceinture de tissu rouge de son adversaire. Hébété, le sergent contemple son ventre, où se dessine nettement un Z dans le tissu lacéré.

Puis Zorro, d'un bon souple de félin, saute sur son cheval noir, qu'il fait se cabrer tandis qu'il laisse échapper un grand éclat de rire, en brandissant son épée vers le ciel.

Et Tornado s'élance dans la nuit.


*******


Lesley revint bientôt : il avait trouvé la boutique et les produits qu'il cherchait. Et tous deux, penchés sur la petite table ronde, entrepirent de recoller le calumet de la paix, dont il entoura la “plaie” de deux tours de chatterton vert. Puis ils terminèrent tranquillement leur verre en attendant que ça sèche.


Malheureusement, ça n'avait pas fonctionné. La colle était insuffisante pour que les deux morceaux adhèrent, et le chatterton ne servait à vrai dire qu'à faire joli.

– Je suggère de la colle cyanoacrylate et une bague en téflon, déclara-t-elle. Avec ça on serait tranquille.

– C'est quoi la colle cyano-machin ?

– De la super glue. Prise rapide sur tous matériaux. Transparente au séchage, résistance instantanée. Quelques gouttes suffisent. C'est imparable.

– Va pour ça, alors. On a encore le temps. J'y retourne.

Avec un peu plus d'assurance, il quitta une nouvelle fois le bar pour acheter ce qu'il fallait.


Carmine, elle aussi un peu rassurée pour l'avenir grâce à la présence du chien non loin d'elle, réfléchissait. Sûrement le service Invocation allait se rendre compte de l'erreur et corriger le tir. À condition, bien entendu, de remettre la main sur l'épée de feu. Mais quand bien même elle resterait introuvable, était-elle vraiment nécessaire ?





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