Lettockar, tome 2 : La Cour des Mirages

Chapitre 7 : La cour des mirages

6154 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 03/03/2023 16:53

7. La Cour des mirages


Une semaine s’était écoulée depuis le premier match de Crève-Ball. La tension à l’école était retombée. Le quotidien avait repris à Lettockar dans sa – toute relative – sérénité habituelle. Les élèves avaient recommencé à égrainer leurs jours semblables… à l’exception de quelques-uns.


- Peter, pourquoi on doit marcher comme des voleurs ? demanda Naomi.


Ce jour-là, Kelly, Naomi et John suivaient Peter dans le château, après qu’il leur eut demandé de le suivre quelque part, prétextant avoir « quelque chose de très important » à leur montrer. Et à pratiquement chaque pas qu’ils faisaient, Peter regardait tout autour de lui d’un air méfiant, observant chaque pan de mur ou détour de couloir qu’ils croisaient ; de surcroît, il les faisait régulièrement s’arrêter, pour laisser passer certaines personnes, notamment des professeurs, ou bien Madame Freyjard, comme s’il tenait absolument à ne pas être vu. Kelly avait l’impression d’être revenue à l’époque où Naomi, John et elle faisaient des incursions dans les catacombes de Lettockar.


- Il faut vraiment qu’on ne se fasse pas remarquer, répondit Peter à mi-voix. Croyez-moi, ça en vaut le coup. J’ai des personnes à vous présenter. Des gens comme vous.


- Des gens comme nous ? répéta John, interloqué.


- Des filles aussi belles que moi ? Ça existe ? plaisanta Kelly.


- Hum… comment lui dire ça sans la vexer ? songea Peter à haute voix avec ironie.


En revanche, Naomi ne prenait pas du tout cela à la rigolade.


- Peter, je… je suis pas rassurée, là…


- T’en fais pas Naomi, y’a rien à craindre. Et si tu le sens pas, tu pourras t’en aller, pas de soucis.


« Mais s’en aller d’où ? » ne cessait de se demander Kelly.


Il grimpèrent jusqu’au troisième étage. Ils passèrent devant les bureaux des professeurs : Peter regardait toujours frénétiquement tout autour de lui. Lorsqu’il les eut emmené dans un couloir isolé apparemment sans intérêt, il souleva une épaisse tapisserie, révélant une étroite alcôve. A l’intérieur de cette alcôve, il y avait une artère encore plus fine, dans laquelle Peter se faufila. Kelly, John et Naomi hésitèrent à le suivre, se demandant s’ils n’allaient pas se coincer dans un obscur recoin du château. Mais à leur grande surprise, l’artère débouchait sur une large pièce, dans laquelle se trouvait un grand tableau rectangulaire, d’une taille à peu près humaine. Il représentait un oasis dans le désert, où des bédouins et leurs chameaux bivouaquaient à l’ombre des palmiers, tout près d’une source d’eau. Kelly ne remarqua rien de spécial dans cette scène, si ce n’est qu’un des chameaux paraissait particulièrement assoiffé, puisqu’il haletait ostensiblement, la langue pendante. Peter sortit sa baguette magique et l’appliqua sur le tableau.


- Regardez bien comment je fais, murmura-t-il.


Il toucha un endroit précis de la peinture : là où se trouvait un seau vide. Il déplaça ensuite sa baguette le long du tableau… et à la grande surprise des trois deuxième année, l’objet se déplaça lui aussi, au même rythme. Peter le guida jusqu’au point d’eau et alors le seau se remplit tout seul. Kelly, John et Naomi observaient le petit manège avec étonnement. Peter bougea à nouveau le seau avec sa baguette, et l’amena jusqu’au chameau qui tirait la langue. L’animal se baissa vers le récipient et but tout son saoul. Puis il lâcha un blatèrement heureux, et alors, toute l’oasis, les bédouins et leurs montures disparurent de la toile, pour ne laisser place qu’à une étendue de sable. Et sous les yeux stupéfaits de John, Naomi et Kelly, le tableau s’enfonça dans le mur, et s’écarta comme une porte coulissante. Derrière l’œuvre d’art se trouvait une ouverture secrète ; les trois amis entendirent des bruits de conversation retentir au loin. Peter sourit, et fit entrer ses chers cadets.


- Bienvenue, Kelly, Naomi, John, à la Cour des mirages !


Ils se retrouvèrent dans une grande pièce, aussi vaste qu’une des salles de cours du château. Mais au lieu de trouver des pupitres et un tableau, il s’y trouvait des canapés, des fauteuils et tables, hautes et basses. Mais aussi des étagères remplies de livres, autrement mieux rangés et classés que dans la bibliothèque de l’école. Les murs étaient tapissés d’affiches et des banderoles aux couleurs chaudes et vives. Dans un coin étaient entassés des mannequins, que Kelly devina être destinés à l’entraînement à la magie. Elle ne se doutait pas que les passages secrets de Lettockar pouvaient abriter des salles aussi spacieuses, et cet endroit-ci était le dernier qu’elle s’était attendue à trouver dans le château.


Sept personnes s’y trouvaient, tous des élèves, d’âge divers. Trois d’entre eux étaient affairés autour d’un poste de radio grésillant, qu’ils essayaient de faire fonctionner à coups de sortilèges. Péniblement, à en juger par les jurons qu’ils proféraient. Dans un autre coin, de grandes feuilles blanches étaient accrochées au mur : une fille était occupée à les décorer avec des bombes de peinture qu’elle avait ensorcelées et qui vaporisaient leur produit une à une, dans un savant ballet. Tout ce petit monde bavardait avec animation, tellement occupés qu’ils n’avaient pas encore remarqué l’arrivée de quatre autres élèves. Naomi fut la première à retrouver l’usage de la parole pour poser d’une voix rauque la fameuse question :


- Peter, c’est quoi cet endroit ?


- Vous vous trouvez dans le quartier général de l’OASIS, la résistance des élèves de Lettockar !


- La résist… ?


- Vous n’imaginiez sérieusement pas que vous étiez les seuls à détester cette foutue école ? s’amusa Peter. Et oui mes cocos, il existe tout un groupe d’élèves qui veut la changer de fond en comble. Et ce groupe, c’est nous !


Naomi, Kelly et John étaient abasourdis. Ils balayèrent encore une fois du regard la salle, qui se nommait donc Cour des mirages. Les affiches étaient toutes porteuses de messages tels que « Soyez magiques, demandez l’impossible ! », « Debout, les damnés de l’éducation » ou « Qui sème la barbarie récolte la magie ! ». Et toutes personnes, ici, ces gens de « l’OASIS », qui œuvraient à la révolte… soudain, Kelly reconnut la graphiste avec stupéfaction.


- Deborah !! s’exclama-t-elle en se précipitant vers elle.


- Hey, salut Kelly ! lança joyeusement sa coéquipière de Crève-Ball en la serrant dans ses bras. Alors ça y est, Peter t’a fait rejoindre notre secte ?


- Dis pas qu’on est une secte, Deborah, ils vont flipper ! On est un groupe d’activistes, c’est pas la même chose.


Celui qui venait de parler était un garçon de petite taille, avec des yeux étroits derrière des lunettes et de courts cheveux bruns sur un crâne qui commençait déjà à se dégarnir. Il s’adressa à John, Kelly et Naomi avec une voix timide mais enthousiaste :


- Je m’appelle Vladimir, Vladimir Voulanoï ! Quatrième année à Ornithoryx.


Peter revint vers eux et désigna du doigt les trois adolescents qui manipulaient la radio : une fille toute petite aux cheveux noirs frisés et à l’air placide, un garçon grand et musclé avec de très longs cheveux bruns et de petits yeux en amande, et une fille avec des cheveux couleur paille coiffés à la garçonne et un petit nez pointu.


- Voici les estimés représentants de PatrickSébastos : Dominique Sautet, Kwaï Gun-Djinn et Oszike Flordmaiis !


- Salut, leur dit sobrement Dominique – qui semblait faire partie des plus âgés, ici.


- Enchantée ! dit Oszike avec tonus.


- ‘chanté, marmonna Kwaï.


- ‘té, lui répliqua John, mâchant encore plus son mot.


Kelly réalisa que Kwaï était l’Épuisatier de l’équipe de Crève-Ball de PatrickSébastos. Elle l’avait affronté au match. Il avait fait partie des adversaires les plus agressifs : Kelly et lui s’étaient disputées des balles à plusieurs reprises, et Kwaï n’avait pas hésité à tenter de la faire tomber de son balai. Et même aujourd’hui, il n’avait pas l’air de songer à être plus affable envers Kelly, même si elle lui était présentée par Peter, un de ses amis. Quant aux deux autres, elle ne les connaissait pas, mais elles semblaient d’une bonne nature. Tout à coup, une voix énergique retentit depuis l’entrée de la Cour des mirages :


- Vous trouvez pas qu’il fait sombre, ici ?


Il y avait une nouvelle venue. Kelly, John et Naomi sursautèrent presque en s’apercevant de qui il s’agissait : Mercedes Calamar, une de leurs camarades de deuxième année. Une Becdeperroquet mexicaine, assez replète, à qui ils n’avaient jamais parlé. Elle regardait toute l’OASIS avec un regard vif et un sourire enthousiaste. Tout à coup, sans crier gare, elle sortit sa baguette magique, et lança avec fulgurance trois Incendio en direction d’un chandelier posé sur une table. Malheureusement, ses sorts de flammes furent un peu trop puissants : ils carbonisèrent les bougies toutes entières au lieu de les allumer, et l’un d’eux dévia de sa trajectoire et manqua de peu de mettre le feu à des livres.


- Mercedes, espèce de pyromane, on t’a déjà dit de faire gaffe ! tonna une voix féminine sévère.


John, Naomi et Kelly vacillèrent sur place encore une fois. C’était Astrid Lisberg, préfète d’Ornithoryx et petite amie de Peter. Ils ne l’avaient pas reconnue au début, car cette maniaque de la teinture elle avait encore changé de couleur de cheveux, qui étaient à présent blonds.


- Désolée ! glapit Mercedes. Vraiment désolée Astrid. Je voulais juste nous éclairer, ça me paraissait appropri…


Ses mots s’éteignirent dans sa gorge face au regard glacial d’Astrid. Naomi fronça alors les sourcils en regardant les traces de brûlure sur le mur de la salle.


- Je… dis donc Mercedes, tu n’aurais pas un rapport avec les incendies qui ont eu lieu en début d’année ? demanda-t-elle.


Mercedes retrouva aussitôt un sourire jovial, et même empreint d’un certain orgueil.


- Oui, je l’avoue c’est bien moi. Astrid exagère, je suis pas une pyromane ; mais c’est vrai que j’aime bien tout ce qui brûle… alors je me suis mise en tête de foutre un peu de bordel. C’est jamais que des poubelles et des chiottes. Je suis très fière, les profs ne m’ont toujours pas calculée.


- Ah bon ! s’exclama Kelly en croisant les bras. Hé, tu sais que tu nous attires des emmerdes, à nous trois, Mercedes ? Les profs sont persuadés que c’est nous qui avons déclenché ces incendies.


- Non non, Kelly, ils sont persuadés que c’est toi, rectifia John d’un ton acerbe. Nous embarque pas dans ta galère, s’il te plaît !


- C’est vrai, déjà que tu nuis à notre réputation ! renchérit ironiquement Naomi.


- Pffff, quels lâches vous faites, tous les deux ! leur répliqua Mercedes. Vous avez pas honte de dénigrer votre pote comme ça ?


- Merci Mercedes, y’a au moins quelqu’un qui me soutient ici ! s’exclama Kelly.


- Les écoute pas Kelly, pour moi t’es un modèle, une déesse ! tonitrua-t-elle. Même si j’ai jamais eu l’occasion de te le dire.


- Parce que j’ai cramé toute une serre par accident ? dit Kelly, effarée. Merde, j’aimerais bien que ça soit pour autre chose, quand même…


Mercedes rit et lui donna une claque amicale dans le dos. Kelly la trouvait sympathique mais quand même un peu dérangée. Cependant, elle éprouva beaucoup de satisfaction à savoir qu’une élève faisait s’étrangler de rage les professeurs en commettant des actes de vandalisme dont ils étaient incapables de découvrir l’origine. Peter se rapprocha d’eux, et posa une main sur l’épaule de Mercedes.


- Notre Mercedes est un peu excessive, certes, mais elle a beaucoup de talent, si vous saviez ce qu’elle a dans le pantalon ! dit-il avec entrain. Dès qu’on a eu vent de ses « exploits », on a voulu avoir une fille aussi audacieuse et téméraire avec nous. Exactement comme vous !


- Comme nous ?


- Ça fait depuis la fin d’année dernière qu’on songe à vous recruter dans nos rangs, ajouta Astrid avec un petit sourire. Ce que vous avez fait… vous échapper de Lettockar au nez et à la barbe de Doubledose, aller jusqu’à Poudlard et en revenir comme des fleurs… c’était extraordinaire ! Vous nous avez tous impressionnés. On s’est tout de suite dit que vous feriez des recrues de choix pour l’OASIS.


- « On » s’est dit ? répéta Peter, les sourcils levés. Pardon chérie, JE me suis dit qu’ils feraient des recrues de choix. Tu chercherais pas t’attribuer mes idées de génie, quand même ?


Peter avait dit cela avec le sourire, mais Astrid le prit avec un léger agacement. Et lorsqu’elle laissa échapper un petit « tssss ! », il se produisit un phénomène surprenant : ses cheveux changèrent tout seuls de couleur et prirent une teinte ocre.


- Eh ! Mais qu’est-ce qui se passe ? dit John en montrant du doigt la chevelure d’Astrid.


- Oh, pardon, j’ai oublié de prévenir ! Je suis une Métamorphomage, expliqua-t-elle avec fierté. J’ai la capacité de changer à volonté les parties de mon visage, mon nez, ma bouche, mes oreilles...


Sous le regard impressionné des jeunes sorciers, elle changea chaque parcelle de son visage qu’elle évoquait. Elle s’affubla tour à tour d’un nez en crayon puis en forme de truffe, d’une grosse bouche lippue, d’oreilles pointues comme les elfes, puis rondes comme celles de Giovanna-Paola Martoni.


- Ou la couleur de mes cheveux et de mes yeux, acheva-t-elle.


Ses cheveux redevinrent blonds – Kelly devina que c’était sa couleur naturelle - et son œil gauche changea pour devenir bleu. Maintenant hétérochromique, elle adressa un sourire joueur à Kelly, qui le lui rendit. Puis Astrid posa les yeux vers une personne assise dans un fauteuil, qui leur tournait le dos depuis le début et qui ne s’était pas retournée.


- Tarung ! Hé, Tarung ! Non mais, tu t’es même pas aperçu qu’on avait des invités ? s’indigna-t-elle.


Le dénommé Tarung pivota enfin sur lui-même. C’était un garçon indien efflanqué, qui manipulait un jeu de cartes sur la table devant lui. Les yeux constamment à demi-clos, il paraissait être dans son monde et totalement détaché de ce qui se passait autour de lui.


- Hmmm ? fit-il. Oh pardon. Enchanté, moi c’est Tarung.


Il adressa à Kelly, Naomi et John un sourire débonnaire puis retourna aussitôt à ses cartes. Astrid secoua la tête en grommelant des jurons entre ses dents. Tout à coup, Vladimir Voulanoï amena une grande glacière bleue, qui émettait des bruits sourds de l’intérieur, comme si ce qu’elle contenait cherchait à sortir.


- Vu qu’on a des invités aujourd’hui, on peut bien faire péter la Bièraubeurre ? proposa-t-il joyeusement.


- Juste une seule, hein, déclara Astrid d’une voix ferme. Je n’ai pas envie que ça finisse comme l’autre jour, n’est-ce pas ?


- Vlad, le seul homme sur terre qui arrive à gerber avec de la Bièraubeurre… marmonna Deborah d’un ton railleur.


Vladimir feignit de ne pas avoir entendu et ouvrit la glacière. Alors, une douzaine de petites bouteilles en jaillirent et volèrent dans tous les coins de la pièce pour atterrir dans les mains des adolescents. Kelly, John et Naomi avaient déjà entendu parler de cette boisson de sorciers, mais ils n’en avait encore jamais bu. Une fois qu’ils en eurent pris une gorgée, ils s’aperçurent n’avait jamais rien goûté d’aussi bon. Kelly se sentait de mieux en mieux, dans cette Cour des mirages. Elle ressentait petit à petit ce qui se dégageait dans cette pièce… rien que le titre que se donnait se groupe, la résistance de Lettockar, conférait à ces gens qui discutaient autour d’elle une énergie incroyable, une impression de détermination et de bravoure. En promenant son regard tout autour d’elle, Kelly remarqua que sur le mur de droite, quatre papyrus vierges étaient accrochés. Étaient-ce des supports en devenir pour les graffs de Deborah ? Non, ça n’en avait pas l’air… ou bien peut-être servaient-il d’écriteaux à informations, comme le panneau du premier étage ?


Soudain, Kelly fut tirée de ses songes par une réflexion de John :


- Alors, c’est là toute la résistance de Lettockar ? Joli cocktail.


- Pas exactement, répondit Peter. On attend encore le patron, le fondateur de l’OASIS, le chef de la résistance…


Kelly, John et Naomi furent unanimement étonnés. Vu la façon dont Peter leur avait présenté l’OASIS, ils s’étaient figurés que c’était lui, le chef. Et malgré leur regard interrogateur au point d’en être suppliant, il ne révéla pas l’identité du mystérieux individu. Deux minutes plus tard, le tableau de la Cour des mirages coulissa encore. Quelqu’un entra. Un grand garçon aux cheveux noirs bouclés, avec des yeux marrons et un air doux et paisible. Sur son uniforme d’écolier au liseré rouge était épinglé un insigne en forme de P. Alors, Kelly ne put s’empêcher de glapir :


- Toi ?!


Pavel Ossatrüvay sourit. Il s’avança d’un pas nonchalant, sans dire mot, à travers la salle. Kelly crut pendant quelques secondes que Suppurus Grog allait apparaître dans son sillage, mais il n’en fut rien. Les membres de l’OASIS le regardaient presque avec déférence ; c’était bien lui qu’ils avaient attendu. A côté d’elle, John marmonnait « madre de dios... » et Naomi serrait sa bouteille de Bièraubeurre si fort qu’elle menaçait de voler en éclats.


- J’y crois pas, lâcha Kelly en se passant la main dans sa queue de cheval.


- C’est ce qu’ils disent tous, répondit Pavel, le regard pétillant.


- Tu es en retard, Pavel Ossatrüvay, envoya Astrid d’un ton faussement réprobateur. Pour quelqu’un qui doit montrer l’exemple, tu prends des libertés…


- Tu m’as toujours pas pardonné ma réflexion sur l’exemplarité, hein ma vieille ? lui répondit Pavel au milieu d’un rire.


Il s’assit sur un fauteuil au centre de la pièce comme si c’était un trône. D’un geste nonchalant de baguette magique, il fit venir à lui une bouteille de Bièraubeurre. Tous les adolescents dans la pièce avaient cessé leurs conversations, et se rassemblèrent autour de lui - John, Naomi et Kelly juste en face. Tarung avait sorti un petit carnet noir, et tenait une plume dans sa main, prêt à écrire. Pavel adressa un sourire éclatant à la petite assemblée, et déclara d’une voix chaleureuse :


- D’abord, merci à toutes et à tous d’être venus. Surtout à vous… John, Kelly, Naomi, c’est un honneur, vraiment. Alors, les potos vous ont briefé ? Pas sur tout ? D’accord. Donc, vous trouvez dans la Cour des mirages, le quartier général de l’OASIS, ça vous le savez. C’est moi qui ait créé ce groupe il y a des années avec Peter et Astrid.


- A l’époque où j’avais les cheveux courts… marmonna Peter avec un sourire en coin.


- C’est à dire quand on était en deuxième année, dit Pavel. A force d’avoir cours ensemble, on s’est découvert des… envies communes. Et des indignations aussi, ai-je vraiment besoin de préciser lesquelles ?


- Ça ne peut pas concerner l’éducation, quand même ? ironisa John d’un ton faussement abasourdi.


- Dès notre première année, on était révoltés par la médiocrité de l’école secrète des Nés-Moldus. Invivable, dangereuse, tenue par des connards ou des incompétents, quand c’est pas les deux à la fois. Sans avenir, reléguée au ban de la société, la honte des écoles, ni plus ni moins. Et tout ça pourquoi ? Parce que personne ne pense à nous dans le monde, et que nos professeurs sont trop fainéants et cyniques pour y changer quelque chose. On a alors compris que puisque personne ne faisait rien pour nous, c’était à nous-même d’agir. Et on a prêté serment de combattre jusqu’au bout pour cela, ensemble, tous les trois. Pour notre bien et pour le bien de ceux qui viendront après nous.


Il fit une pause, durant laquelle on n’entendit que le grattement de la plume de Tarung. Kelly essayait de mettre de l’ordre dans ses pensées. Pavel Ossatrüvay, le garçon qu’elle avait toujours pris pour le préfet zélé de Suppurus Grog, un véritable laquais… chef d’un groupe d’anti-profs. C’était surréaliste. A côté, découvrir que les préfets qu’étaient Peter et Astrid faisaient partie de ce réseau de rebelles était d’une complète banalité. Kelly se sentait à la fois un peu honteuse, et à la fois si heureuse de s’être trompée. En quelques secondes, Pavel parut devenir mille fois plus beau garçon à ses yeux… et elle n’avait pas non plus réalisé qu’il avait une si belle voix…


- Il y a trois ans, Astrid a découvert cette salle secrète. Aucun professeur ne la connaissait, pas plus que Viagrid ou Madame Freyjard. C’était l’endroit idéal pour notre organisation. Donc, on en a fait notre QG, et on l’a baptisée la Cour des mirages, en référence au tableau et à Notre-Dame de Paris, de Victor Hugo.


Kelly – qui n’avait pas lu cet ouvrage – jeta un discret regard à Naomi. Bien évidemment, elle se mit à rayonner en entendant cette référence.


- Et voilà comment est né l’OASIS, reprit Pavel. Ceci dit, on s’est vite rendus compte qu’on y arriverait jamais à trois ; alors, on a entrepris d’élargir notre groupe. On est partis à la recherche de personnes qui seraient aussi motivées que nous, prêtes à s’investir dans la lutte, et pas seulement à grogner entre ses dents quand McGonnadie fait une blague raciste. Dominique est la première personne que j’ai recrutée… ensuite sont venus Tarung et Vladimir… puis Kwaï et Oszike… puis Deborah... et tout récemment, Mercedes !


Les membres subalternes de l’OASIS sourirent tour à tour à l’évocation de leur nom, certains bombant le torse. Kwaï, notamment, s’était redressé de toute sa hauteur, et regardait les trois deuxième année comme de la bleusaille. Kelly ne se laissa guère impressionner, et se fendit même d’une question à l’encontre des chefs de l’OASIS :


- Et pourquoi vous vous appelez « l’OASIS » ? Vous ne nous avez pas expliqué.


- C’est vrai, admit Peter en souriant. L’OASIS : L’Ordre des Archéo-Sorciers InsomniaqueS.


John, Naomi et Kelly dirent en même temps :


- L’Ordre des quoi ?


- Les Archéo-quoi ?


- Les quoi des Insomniaques ?


- L’Ordre des Archéo-Sorciers InsomniaqueS, rectifia Pavel alors que ses compagnons éclataient de rire. Et oui, nous, la résistance de Lettockar, nous faisons principalement de l’archéologie ! Enfin, de l’archéologie à la Indiana Jones, je l’avoue… on cherche des trésors !


- Des trésors ?


- Oui. Plus précisément, des objets magiques ayant appartenu aux fondateurs de Lettockar eux-mêmes.


Il se leva de son siège, sortit sa baguette magique de sa poche, et se dirigea vers les quatre papyrus vides accrochés au mur derrière lui.


- La Boule de Bernardo Curcumo, dit-il.


Il donna un coup de baguette magique, et sur le premier papyrus se dessina à l’encre une sphère noire...


- Le Bonnet de Philippe Gilluc.


Sur le deuxième papyrus apparut un bonnet moyenâgeux…


- La Perruque d’Augousto Scravoiseux.


Des fils noirs se dessinèrent un à un sur le troisième papyrus et s’assemblèrent pour former une crinière de longs cheveux…


- Et la Cuillère d’Imène Lalaoud.


Et Pavel fit apparaître une longue spatule sur le dernier papyrus. Instinctivement, Kelly, John et Naomi s’approchèrent des quatre dessins pour les observer. Ils ne comprenaient pas. Les fondateurs de Lettockar, morts il y a des siècles, n’étaient pour eux que des légendes… qu’est-ce que la résistance des élèves pouvait bien avoir à faire de leurs objets, qui paraissaient de plus assez stupides? Alors Pavel poursuivit son exposé :


- Ces objets, qu’on nomme communément les Reliques des Fondateurs, sont tous détenteurs d’un immense pouvoir. Ils ont chacun leur histoire, leurs propriétés. Les quatre créateurs de l’école secrète les ont cachés avant de mourir. Il s’agissait en effet d’empêcher n’importe qui de s’en emparer. Car la légende dit que celui, celle ou ceux qui rassemblent ces quatre objets deviendront les maîtres de Lettockar !


Pavel se rassit sur son fauteuil. Un silence ébaubi était tombé sur la Cour des mirages, et Kelly, John et Naomi avaient arrondi les yeux au même moment. Astrid s’avança derrière eux, et se courba pour leur chuchoter d’une voix teinte de gourmandise :


- Vous comprenez ce que ça signifie ? Les maîtres de Lettockar, les seuls maîtres à bord, au-dessus des profs et même du directeur ! Si nous parvenions à rassembler les quatre Reliques, toute l’école nous obéira, des catacombes à la statue de dragon sur le donjon.


- Les catacombes, perso, je déconseille, glissa John.


- Nous pourrions TOUT changer, continua Peter. Façonner Lettockar tel que nous la voulons. En faire une école de magie digne de ce nom, avoir ce que tous les autres élèves de sorcellerie au monde ont et pas nous !


- Oui, je comprends… je comprends très bien ce que ça signifie… murmura Kelly, le regard perdu sur les papyrus.


Elle n’avait d’yeux que pour les dessins de ces reliques des Fondateurs, si fascinantes, empreintes de magie et de mystère. Elle s’efforçait de les mémoriser dès maintenant… la Boule de Curcumo, la Perruque de Lalaoud… non, la Relique de Lalaoud, c’était la Cuillère. La Perruque était celle de Gilluc ? Mais non, de Scravoiseux ; et c’était le Bonnet de Gilluc qui bouclait la boucle. Et leurs pouvoirs, qu’étaient-ils ?


- Et du coup, comment ça se passe ? J’veux dire, ça ressemble à quoi, le train-train d’un membre de l’OASIS ? interrogea John.


- Moi, je dirige la recherche documentaire, expliqua Astrid en faisant un pas en avant. Pavel avait découvert l’histoire des Reliques des Fondateurs en première année, en lisant un livre écrit par un des premiers professeurs de Lettockar ; juste après la naissance de l’OASIS, je suis allée fouiller les plus anciennes archives de l’école, et elles ont confirmé leur existence à mi-mot. Maintenant, il s’agit de savoir où elles se trouvent. C’est extrêmement difficile, les Fondateurs ont très bien brouillé les pistes. Néanmoins, dans les recoins de la bibliothèque, nous avons réussi à trouver quelques traces écrites qui nous ont été utiles…


- Alors toutes les fois où je t’ai vue lire des parchemins d’un autre âge à la bibliothèque, c’était pour ça ? demanda Naomi.


- Tout juste. Et tu ne l’as sans doute pas remarquée, mais Oszike mène pas mal de recherches de son côté ; elle aime beaucoup lire, comme toi, Naomi.


Oszike s’inclina légèrement.


- Et Tarung aussi, quand il est réveillé, ajouta Astrid avec désinvolture.


- Et puis on a quelques autres activités en dehors de la Quête des Reliques, il faut le signaler, dit Pavel. On essaie également de pénétrer les secrets de l’école, et de savoir ce qui se passe en haut lieu à Lettockar ; c’est même pour ça qu’on a fait en sorte de devenir tous des préfets. Être adoré par Suppurus Grog a bien des avantages…


- On essaie aussi de capter la radio… dit amèrement Kwaï Gun-Djinn en désignant du pouce le poste derrière lui.


- Et parfois de faire des blagues à nos chers profs… ajouta Deborah en secouant distraitement une de ses bombes de peinture.


- Voire des petits attentats ! renchérit Vladimir Voulanoï.


- Ça c’est moi ! s’exclama Mercedes en ressortant sa baguette magique.


- Oui Mercedes, très bien, intervint Peter d’une voix légèrement inquiète. T’en fais pas, tu vas pouvoir t’amuser bientôt, on te le promet ; mais si tu pouvais au moins attendre d’être dehors…


- Bref, on a un petit palmarès à notre actif, reprit Pavel. Mais je vous propose d’en parler une autre fois ; ça fait beaucoup d’informations à digérer, pas vrai ?


- Et encore, vous êtes pas au bout de vos peines, dit Astrid d’un ton autoritaire. Mais la question, c’est : est-ce que vous êtes partants ?


- Et comment qu’on est partants ! s’écria Kelly.


- Cette question, on est partants à 100 % de A à Z sur toute la ligne ! ajouta John.


- Euh… pareil ! acheva Naomi.


Aussitôt, tous les membres de l’OASIS applaudirent à tout rompre. Les visages de Pavel et Astrid se figèrent légèrement, agréablement surpris de la spontanéité de leur réponse. Le bruit des acclamations causait quelques vagues de frissons à Kelly. Elle chercha le regard de Peter, qui, bien sûr, était absolument radieux, et agitait vers eux ses mains jointes en signe de gratitude. Entre deux claquements de mains, Tarung inscrivit à la hâte quelque chose dans son carnet et le referma d’un coup sec. Puis, Vladimir Voulanoï jeta un sort à la glacière qui se rouvrit d’un coup.


- Allez, on se reprend une Bièraubeurre pour fêter ça ! déclara-t-il d’une voix forte.


- Ah non ! protesta Astrid au milieu des acclamations de leurs compagnons. J’ai dit une seule…


- C’est bon Astrid, décoince-toi un peu, intervint Pavel. C’est pas tous les jours qu’on a trois nouveaux membres d’un coup !


Pour toute réponse, Astrid changea son nez pour lui donner la forme d’un groin, et lui tira une langue à présent fourchue. Une deuxième tournée de Bièraubeurre fut servie : Peter leva bien haut sa bouteille, adressant à ses cadets de Dragondebronze un regard plein d’affection.


- Un toast à Naomi Jane, Kelly Powder et John Ebay ! annonça-t-il.


- A vous ! s’exclamèrent les membres de l’OASIS.


- A nous ! répondirent Naomi, John et Kelly d’une même voix.


- Les Dragondebronze vont être sur-représentés, commenta Tarung, qui ne s’était toujours pas levé de son fauteuil.


- Si tu te bougeais un peu plus, tu aurais peut-être pu recruter des élèves d’autres maisons, monsieur Malhotra, répliqua sèchement Astrid.


- Ah, certes, dit-il sans plus de gêne.


- Alors, vous voilà membres de l’Ordre des Archéo-Sorciers InsomniaqueS, dit Pavel à John, Kelly et Naomi. Cela va demander du travail, de la volonté, et une sacrée bonne dose de courage. Il y a un an, vous avez voulu partir pour un endroit meilleur, et dieu sait qu’on vous comprend. On l’a tous voulu. Mais ce qu’on vous propose, nous, c’est de rendre cet endroit meilleur.


- Mais du coup, où vous en êtes, actuellement ? demanda Naomi.


Sur le visage de Pavel se dessina une discrète expression de lassitude. Kelly devina que chaque nouveau membre de l’OASIS lui avait posé cette même question au moment où il avait rejoint le groupe. Peter prit alors sa relève :


- Nous sommes tout près de mettre la main sur l’une des Reliques, révéla-t-il.


- Oh ? Laquelle, laquelle ? dit Kelly avec empressement. Et elle est où ?


- Doucement, Kelly Powder, dit Astrid d’une voix ferme. On n’accède pas aux secrets de l’OASIS comme cela. Même si vous êtes on ne peut plus prometteurs, il faut que vous fassiez un peu vos preuves à nos yeux, avant cela. On ne sait pas encore précisément quoi, mais on va sans doute vous confier une tâche à accomplir pour l’OASIS...


- Ooooh, mais non, vous pouvez pas nous faire ce coup-là ! protesta John. C’est mesquin et en plus, c’est ringard.


- Si si, intervint Kwaï Gun-Djinn. On est tous passés par cette phase de test, alors vous allez vous y coller aussi !


- Ah, mais on t’a pas dit, Kwaï ? lança Peter d’un ton narquois. Vous trois, si on vous a fait lanterner, c’est uniquement parce que vous êtes des PatrickSébastos, ajouta-t-il en désignant également Oszike et Dominique.


L’OASIS éclata de rire, y compris les PatrickSébastos. Kelly était un peu frustrée, elle aurait bien aimé qu’on leur dise au moins quels étaient les pouvoirs des Reliques des Fondateurs. Mais cela n’atténuait en rien la flamme qui venait de naître au fond d’elle. Elle regarda John et Naomi avec une expression proche de l’amour. Ils n’étaient pas seuls. Ici, à Lettockar, d’autres jeunes gens menaient le même combat qu’eux. Et ensemble, elle en était sûre, ils réussiraient. Tout cela ne tenait qu’à quatre objets légendaires. Elle vida sa Bièraubeurre en quelques minutes : c’était officiel, elle adorait cette boisson. Tout à coup, John posa une judicieuse question :


- Dites, y’a quelque chose qui m’échappe, concernant notre nom… OASIS, O-A-S-I-S... « Ordre », ok, je situe. « Archéo-Sorciers », parce qu’on est des sorciers qui font de l’archéologie, c’est bon, j’ai capté. Mais « InsomniaqueS » ? Pourquoi ce mot-là ? Vous l’avez pas dit, il me semble.


Pavel eut un grand sourire, visiblement ravi que John ait posé la question. Alors, il se leva d’un bond de son siège, et proclama d’un ton triomphal :


- Nous sommes des archéo-sorciers InsomniaqueS, car nous n’aurons pas de repos tant que notre but ne sera pas atteint !


Laisser un commentaire ?