Lettockar, tome 2 : La Cour des Mirages

Chapitre 23 : Les aventurières du temple maudit

5526 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 22/06/2023 23:08

23. Les aventurières du temple maudit

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Suivant les ordres de Pavel, Kelly, Naomi et John répandirent la nouvelle aussi vite et efficacement qu’ils le purent. La réunion aurait pu se tenir dans l’heure qui avait suivi, s’il n’y avait pas eu un problème avec Mercedes. Elle arriva trois quarts d’heure après tout le monde, essoufflée et toute en sueur.


- J’suis désolée ! s’exclama-t-elle d’une voix hachée. Il y a eu un… un accident au deuxième étage… un nouveau feu de brousse, comme dirait Fistwick… et il se pourrait que j’y sois mêlée…


- « Il se pourrait »… répéta Peter avec une ironie amère.


- Nous sommes au courant, figure-toi, dit Astrid d’un ton glacial. Les directeurs de maison ont dépêché des préfets pour patrouiller à la recherche du coupable. J’ai vraiment eu de la chance que Fistwick confie ce travail à mon collègue masculin, sinon je serai en train de tourner en rond dans les couloirs en faisant semblant de te chercher.


- Mercedes, qu’est-ce qui t’a pris ? gémit John. J’sais bien que t’es barjo, mais quand même...


- C’est à cause de ce matin, je me suis pris le chou avec un mec de Becdeperroquet, je sais même pas son nom… c’était à l’entrée de la salle commune, il a voulu passer devant moi en me bousculant, alors que j’étais en train de franchir le portrait. Il était pressé, soi-disant. Comme je l’ai pas laissé faire, on a commencé à s’insulter, et là, il m’a dit « eh, c’est pas parce que tu arrives plus à passer les portes que tu dois bloquer tout le monde ! ».


- Oh, le connard ! s’exclamèrent plusieurs personnes, dont une Kelly scandalisée.


- Il m’avait vraiment gonflé… alors tout à l’heure, quand je l’ai vu se promener tout seul au deuxième étage… j’ai voulu mettre le feu à sa robe. J’ai lancé discrètement un sortilège, mais… mais j’ai raté mon coup et j’ai touché une tapisserie. Les personnages qui y étaient tissés se sont mis à crier au secours, et après y’a eu une réaction en chaîne parce que des boiseries ont pris feu, aussi. Personne n’a vu que c’était moi, mais… tout de suite après, Viagrid a rappliqué en gueulant. Il a rameuté tout le monde, ce con.


- Aïe aïe aïe aïe aïe… marmonna Vladimir en plaquant sa main devant ses yeux.


- J’ai été obligée de me cacher dans la pièce secrète derrière les haches d’Harald au Gland Bleu. J’ai attendu là-dedans que tout le monde s’en aille et que le calme revienne… c’est pour ça que je n’arrive que maintenant.


Kelly se souvint que Peter lui avait raconté qu’un jour, Astrid et lui s’étaient réfugiés dans ce passage secret lors d’une ballade nocturne pour échapper à Viagrid. C’était Madame Freyjard qui, dans un élan de mansuétude, les avait conduits dans cette cachette. Mercedes connaissait aussi l’histoire, apparemment.


- Heureusement que Madame Freyjard n’était pas là, elle connaît cette cachette et elle t’aurait tout de suite débusquée ! rappela Peter. Mercedes, enfin, qu’est-ce qui t’es passé par la tête ? Tu pouvais pas attendre un autre moment pour te venger ? Tu le savais, pourtant, qu’on se réunissait !


Mercedes voulut répondre, mais elle s’interrompit lorsqu’elle entendit, comme tout le monde, l’inspiration sonore et fébrile d’Astrid. Des lueurs rougeoyantes traversaient les yeux marrons de la supérieure de l’OASIS. Alors, elle explosa :


- Y’en a marre de tes conneries, Mercedes ! J’essaie… on essaie d’instaurer une bonne discipline dans ce groupe, et toi, tu arrives non seulement avec un retard inacceptable, mais en plus en ayant manqué de te faire gauler ! Et tout ça pourquoi ? Parce que tu fais mumuse avec le feu, comme une gamine qui a trouvé des allumettes !


- Mais… Astrid, tu as entendu ce qu’il m’a dit ? protesta Meche. J’allais quand même pas me laisser faire !


- Je n’ai pas dit ça, mais tu pouvais pas utiliser un autre sortilège ? Un sortilège d’Aveuglement, un maléfice Gratte-bonbons, c’était pas possible ? Non, il fallait absolument que tu essaies de lui cramer la tronche ! En risquant de foutre le feu à tout un étage par-dessus le marché !


- Ben, euh… j’étais vraiment énervée...


- Eh bien puisque c’est comme ça, tu es d’ores et déjà exclue du groupe qui se rendra dans le temple de Lalaoud ! s’écria Astrid. Il est hors de question que tu nous mettes en danger en pleine mission. Un point c’est tout !


Peter, fixant Mercedes avec sévérité, approuva sa copine sans réserves. Il n’était d’ailleurs pas le seul : la plupart des membres de l’OASIS semblaient considérer qu’emmener Mercedes dans un temple souterrain était bien trop dangereux . Seul Pavel tenta d’intercéder en sa faveur…


- Astrid…


- Non ! tonna-t-elle. C’est pas la peine d’en discuter, je serai intraitable là-dessus ! Je ne veux rien entendre. On passe à la suite.


Pavel adressa un regard d’excuse à Mercedes. Elle ne rencontra aucun autre soutien, les camarades étant bien trop intimidés par Astrid. Elle se retira au fond de la salle, la queue entre les jambes, ses yeux devenant humides. Kelly, compatissante, fit un pas en arrière vers elle et lui dit à mi-voix :


- Courage, Meche. Moi, je suis soulagée que tu te sois pas faite choper, parce que pour rien au monde je voudrais te voir croupir dans un cachot pendant une semaine, comme moi…


- Merci Kelly, répondit Mercedes avec une grimace.


L’OASIS put enfin en venir au sujet de la réunion : la préparation de l’opération « Curette ». Après avoir fait part de leurs découvertes et des informations apportée par la Tablette de l’Oujia, Pavel déclara avec gravité :


- Les amis, la situation est plus difficile que tout ce qu’on a connu jusque-là. Contrairement à l’opération « Lagon » où on savait globalement ce qu’on allait trouver, là on va y aller à l’aveuglette, ne l’oubliez pas. Et il faut s’attendre à du sport. En dehors de Scravoiseux quand il portait sa Perruque, Imane Lalaoud était la plus puissante des quatre Fondateurs…


- Imane ? coupa Tarung, perplexe. C’est pas Imène, plutôt ?


- Imane, c’est son vrai nom, « Imène » est une déformation contemporaine, combien de fois on l’a répété, Tarung ? répliqua Astrid, les dents serrées.


- Ah oui, c’est vrai.


- Si je me rappelle bien, intervint Naomi en contenant son rire face à la réplique de Tarung, vous aviez parlé de sortilèges de l’esprit qui protégeraient le sanctuaire de Lalaoud. D’enchantements liés à l’intellect. Quand elle dit « c’est bien plus qu’une cuillère que tu laisserais derrière », vous croyez qu’elle parle du cerveau, ou de la conscience ? Il faudrait peut-être faire d’autres recherches, avant de s’y précipiter à l’aveuglette, non ?


- On pourrait, oui… reconnut Peter. Je voudrais vraiment qu’on en sache davantage… mais les vacances approchent, le temps joue contre nous : il faut y aller au plus vite. Il nous faut les quatre Reliques, et le plus tôt sera le mieux. Je sais que c’est pas les meilleures conditions, Naomi, admit-il en voyant le désarroi de cette dernière, mais c’est ainsi. On a jamais dit que la Quête des Reliques se ferait sans risque.


- Et la Cuillère, alors ? demanda Vladimir. Qu’est-ce qu’il faudra faire pour la choper, cette fois ?


- Aucune idée, répondit Astrid. Ce que j’espère vraiment, c’est qu’il n’y aura pas quelqu’un, ou quelque chose là-bas, qui pourra l’utiliser contre nous…


Cette supposition causa un lourd silence. Alors, John en profita pour poser une question inattendue :


- Dites, ça fait plusieurs fois que j’y pense… le pouvoir de la Cuillère de Lalaoud, c’est un peu… flippant comme pouvoir, vous trouvez pas ? Influer comme ça sur l’esprit des gens… c’est pas un peu de la magie noire ?


Après réflexion, Kelly partageait un peu ce sentiment, mais elle se disait que l’OASIS allait habilement leur prouver le contraire. Par conséquent, elle fut très surprise de la réponse de Pavel :


- Eh bien, pour ma part je suis assez d’accord avec toi, John. Parmi les Reliques, la Cuillère est la seule qui ne me met pas à l’aise. Ses pouvoirs ne me plaisent pas du tout. Si elle ne permettait pas de compléter les quatre Reliques, je ne la chercherais même pas.


- Et c’est reparti… maugréa soudainement Astrid.


- Astrid, je n’aime pas l’idée d’un objet qui permette d’entrer dans la tête des gens, et encore moins d’agir sur leur esprit ! J’estime que c’est dangereux, tu peux bien comprendre ça, quand même ?


Les cheveux d’Astrid devinrent soudainement rouges. Kelly eut le sentiment que ce phénomène traduisait un sentiment de colère en elle. Un malaise naquit dans la Cour des mirages : plusieurs personnes se tortillaient les mains, Peter grognait dans son coin et John faisait mine d’être fasciné par les graffs inachevés de Deborah qui traînaient dans un coin de la pièce.


- C’est incroyable, ça ! tonna Astrid. On a créé ce groupe pour s’emparer de tous ces objets, Pavel. C’est même TOI qui nous a lancé dans la Quête des Reliques, Peter et moi. Alors j’ai pas l’intention de me tuer à la tâche pour trouver la Cuillère de Lalaoud juste pour l’entreposer dans la Cour des mirages. D’ailleurs, si tu te sers pas de ses pouvoirs, comment tu comptes mettre au pas les vieux cons qui nous servent de prof ?


- Je… euh… hésita Pavel, pâlissant.


- Et bah ouais ! le coupa Astrid, la voix de plus en plus forte. On sert une cause, alors il faut se donner les moyens d’y parvenir. Mais c’est sûr qu’utiliser un si grand pouvoir, ça réclame un peu plus de cran que de copiner avec son directeur de maison…


Cette fois, ce fut au tour de Pavel de prendre la mouche.


- Mais n’importe quoi, toi ! Oser dénigrer comme ça ce que je fais pour l’OASIS ! Tu te rends compte de tout ce qu’on aurait pas pu faire si j’étais pas ami avec Grog ? Et puis, j’ai peut-être pas de cran, mais moi j’ai une morale !


- Tu me fais chier avec tes sermons ! s’écria Astrid d’une voix qui partait dans les aigus. Moi au moins, mon engagement est total ! On peut pas en dire autant de tout le monde, grand chef !


- Qu’est-ce que tu viens de me dire ? Qu’est-ce que tu viens de me dire ? s’offusqua Pavel.


Les deux amis avaient totalement perdu leurs nerfs. Noyés dans leur dispute, ils ne faisaient même plus attention aux autres, qui ne savaient plus où se mettre. Naomi semblait même à deux doigts de verser des larmes, mortifiée. Enfin, Peter intervint d’une voix sonore :


- Non mais oh ! Vous allez vous calmer, vous deux ? A chaque fois c’est la même chose. Vous pouvez pas vous empêcher de vous donner en spectacle devant les camarades ! C’est un exemple à donner, ça ?


Un nouveau silence tomba sur la Cour des mirages, mais un silence cette fois gêné. Pavel et Astrid parurent honteux de s’être à ce point emportés et se mirent à regarder leurs mains. Kelly ne savait pas de quel côté se placer. Elle comprenait bien chaque point de vue… mais tout de même, Astrid n’aurait pas dû crier comme ça… et Pavel, était-il bien sûr de savoir ce qu’il voulait ? Peter posa alors une question saugrenue :


- Dis-moi, John, tu aimes les X-Men ?


- Hein ? Oh euh… ouais, enfin, j’ai quelques albums, quoi…


- Bon, alors tu dois te souvenir des pouvoirs du professeur Xavier, et de ceux de Magnéto ? Oui ? Donc dis-moi : selon toi, lequel des deux a un pouvoir maléfique ?


- Bah, Magnéto, bien sûr ! répondit hâtivement John. C’est le méchant ! Il peut tout détruire en manipulant le métal et tout…


- Vraiment ? Inverse les rôles : donne à Xavier le pouvoir de commander au métal, et à Magnéto le pouvoir de lire les pensées des gens, de contrôler leur esprit et leur faire faire ce qu’il veut. Alors, c’est lequel le pouvoir le plus flippant ?


Kelly frotta ses lèvres du bout de ses doigts. Instinctivement, elle aurait fourni la même réponse que John, mais force était de constater que le raisonnement de Peter n’était pas dénué de sens. De son côté, John arborait une expression ahurie digne du professeur Pourrave.


- Ben… euh… bafouilla-t-il.


- Tu vois ? Ce n’est pas le pouvoir qui est bon ou mauvais. Tout dépend de la façon dont tu l’utilises, de la cause que tu sers avec lui. C’est pareil pour les Reliques de Lettockar : oui, la Cuillère a un pouvoir, disons… tendancieux, mais ceux des autres aussi, quand on y réfléchit. Mais si on en use avec intelligence et modération, alors on en fera quelque chose de bien. C’est la raison d’être de l’OASIS.


Il se tut et joignit les mains. John hocha la tête à droite et à gauche, songeur. En revanche, Naomi regardait ailleurs, l’air tendue. Kelly se retint de rire : elle comprit que son amie, guère portée sur la pop-culture, n’avait absolument rien compris à la démonstration de Peter. Astrid, toute sourire, envoya un regard affectueux à son amoureux. Elle retrouvait son calme : ses cheveux reprenaient leur blondeur, avant qu’elle les teigne à nouveau en bleu. Pavel ne semblait qu’à moitié convaincu, mais il ne relança pas le débat.


- Je propose de parler d’autre chose, dit Peter d’un ton ferme. Il faut qu’on choisisse qui va se rendre dans le sanctuaire de la Cuillère.


Il attrapa la copie du poème de la Tablette de l’Oujia de Naomi.


- La Tablette de l’Oujia dit ceci : « Par quatre enchanteurs l’école secrète fut fondée / Alors seulement par quatre les sorciers peuvent entrer ». Donc, seuls quatre des nôtres iront au temple de Lalaoud. Il va falloir choisir intelligemment les membres de cette équipe…


- Moi, c’est non, dit précipitamment Pavel. Je laisse ça à Astrid.


Son ton abrupt et catégorique, lourd de sous-entendus, fit se tendre l’atmosphère une nouvelle fois. Astrid lui coula un regard guère flatteur de côté, que Pavel ne vit pas… ou bien ignora. Il ne dit rien de plus. Peter les observa tous les deux un bref instant, puis poursuivit :


- Avant toute chose : trois d’entre nous ont déjà été confronté à un labyrinthe truffé d’enchantements. Or il y a de très fortes chances que ce temple soit une sorte de labyrinthe. Donc, dit-il en se tournant vers Kelly, John et Naomi, je pense qu’il faudrait que l’un d’entre vous fasse partie de l’équipe.


Tout le reste de l’OASIS acquiesça. Les trois amis se consultèrent du regard. Il était un peu exagéré de voir en eux des experts en labyrinthes magiques, mais l’idée n’était pas absurde. Kelly s’apprêtait à faire un pas en avant, lorsque Astrid s’adressa à Naomi d’un ton solennel :


- Naomi, j’aimerais vraiment que ça soit toi. Comme dit précédemment, on va se trouver dans un endroit mystérieux, bâti par une sorcière qui ne jurait que par la vivacité d’esprit. Il nous faudra de la cervelle, c’est couru d’avance… il faudra sans doute résoudre des énigmes, trouver notre chemin dans des salles ensorcelées, etc. Tu es donc toute indiquée, car tu es quelqu’un d’intelligent, de rusé et de réfléchi.


Elle avait appuyé ce dernier mot, et chacun put voir que ses yeux s’étaient posés un instant sur Mercedes, toujours recluse dans son coin. Kelly éprouva de l’agacement à l’égard d’Astrid et ses manières. Néanmoins, Astrid avait raison : rien que dans le passage secret qui avait mené à la Tablette de l’Oujia, Naomi avait été celle qui avait résolu l’énigme. Mais cette dernière n’avait absolument pas l’air enthousiaste ; au contraire, elle était tassée sur elle-même, les mains dans les poches, gênée d’être au centre de l’attention et fixée ainsi par Astrid.


- Je… j’en ai pas très envie, répondit-elle avec réticence.


- Ah bon ? s’étonna Astrid, les yeux ronds. Mais… mais pourquoi ?


- Tu sais, Astrid, je suis pas un soldat de première ligne, demande à John et Kelly…


Kelly comprit qu’elle pensait au labyrinthe de Poudlard, où elle avait été incapable de faire quoi que ce soit contre l’Acromentule tant elle était tétanisée de peur. Compulsivement, elle effleura sa cicatrice à la hanche. Elle voulut répliquer à Naomi que ça n’avait aucune importance et qu’il ne fallait pas qu’elle fasse une fixation là-dessus, mais l’expression déprimée de son amie l’en dissuada. Une parole simillaire semblait brûler les lèvres de John, mais lui aussi resta silencieux.


- Je crois que… mes talents se situent ailleurs, dans les livres et les plumes, poursuivit Naomi. En plus, il y aura de la haute magie, là-bas… je ne suis qu’en deuxième année, mes pouvoirs ne sont pas si développés...


- Niveau puissance, il y aura moi, contra Astrid. Et il y a d’autres personnes plus âgées et expérimentées que toi ici, qui pourront venir avec nous, ça suffira ! C’est de ta perspicacité dont j’ai besoin…


- Oui mais… je ne suis pas la seule personne « perspicace », ici ! se défendit Naomi. Je… n’ai pas la prétention d’être la plus intelligente, tout de même…


- Allez, quoi, Naomi ! s’impatienta Astrid. Tu ne te rends donc pas compte de ce que je te propose ? Mettre la main sur la Relique d’un fondateur de Lettockar, combien de personnes en ont eu l’occasion, en 700 ans ? Pourquoi tu veux pas, à la fin ?


Elle avait nettement haussé le ton, au point de heurter certaines personnes, dont John et Kelly. Naomi avait les lèvres tremblotantes. Elle paraissait hésiter, mue par la crainte de froisser Astrid, ou peut-être de passer pour une lâche. Avant que sa meilleure amie ne prenne une décision stupide sous la pression, Kelly s’avança.


- Laisse-la, Astrid. C’est moi qui irai.


Elle avait parlé avec une voix décidée, et même autoritaire, intransigeante. Tout l’OASIS afficha une grande stupéfaction devant son aplomb. Astrid plissa ses yeux ; son expression de surprise glacée traduisait sans équivoque qu’elle était courroucée que Kelly s’oppose aussi fermement à son souhait. Kelly savait qu’elle jouait avec le feu ; mais elle resta impavide, droite, sans détourner son regard d’un centimètre, pas même pour Naomi qui la regardait avec une profonde gratitude.


- Kelly, s’immisça Oszike, tu as déjà fait partie du groupe qui est allé chercher la Boule de Curcumo. Tu devrais peut-être laisser la place à quelqu’un d’autre, non ?


Les regards se tournèrent alors vers John. Kelly tiqua. C’était logique, John méritait autant qu’elle de faire partie de l’équipe restreinte… et en même temps, elle était maintenant déterminée à s’y rendre, à aller chercher une Relique encore une fois. Et elle redoutait de perdre la face devant Astrid…


- John… commença-t-elle.


- Non mais pas de souci Kelly, je te laisse la place, l’interrompit-il prestement.


- Ah… euh… ah bon ? balbutia Kelly. Et bah… c’est nickel John, merci.


- Je sens que ça te fait plaisir, dit-il d’une voix chaleureuse, limite obséquieuse.


Sans argumenter davantage, il lui adressa un grand sourire. Quoique surprise, Kelly le lui rendit.


- Qu’il en soit ainsi… concéda Astrid un bref instant plus tard. Donc, Kelly vient. Qui d’autre ?


- Attendez, intervint Peter alors que des bras commençaient à se lever, il faut que vous ayez bien quelque chose à l’esprit. Vu qu’on ne sait pas ce qui nous attend dans ce temple, on n’a aucun début d’idée de comment va se dérouler l’opération. Par conséquent, n’importe lequel des quatre peut devenir maître de la Cuillère de Lalaoud, au gré des circonstances. Est-ce que vous êtes tous prêts à endosser cette responsabilité ?


Les membres de l’OASIS furent aussitôt moins va-t-en guerre. Maintenant que Peter le soulignait, la perspective d’avoir cette responsabilité sur les épaules n’était pas au goût de tous, surtout après l’échange houleux concernant les pouvoirs discutables de la Cuillère de Lalaoud. Seule Deborah garda toute son assurance et se proposa sans broncher ; les autres prirent le temps de réfléchir et d’en parler entre eux.


Kwaï déclara ne pas particulièrement tenir à devenir maître de la Cuillère et préférer laisser cela à d’autres – il se murmurait qu’il convoitait la Perruque de Scravoiseux, bien plus alléchante à ses yeux. Tarung tenait peu ou prou le même discours, n’étant pas très attiré par les pouvoirs de la Relique de Lalaoud. Et de toute manière, Pavel, Peter et Astrid avaient trop peur qu’il se perde dans le temple. Bien qu’ils n’aient pas rechigné à affronter le Mégamorphe du Jura, Vladimir et Oszike étaient du genre à préférer le calme (relatif) de la bibliothèque, un peu comme Naomi. Ainsi, au bout d’une heure de palabres, l’équipe fut constituée : Astrid Lisberg, Deborah Jones, Dominique Sautet et Kelly Powder.


- Équipe de filles ! clama Kelly avec enthousiasme.


- Ouais, et c’est tant mieux, dit Deborah en faisant craquer ses jointures. Lalaoud, c’était la seule femme des Fondateurs, alors sa Cuillère doit revenir à une femme. Voilà, je l’ai dit.


- Du calme mesdemoiselles, tempéra Astrid, on est pas encore entrées dans le temple de Lalaoud ; et surtout, on en est pas encore sorties. L’opération aura lieu dans deux semaines : d’ici-là, préparez-vous bien. La séance est levée.


Et deux semaines s’écoulèrent, durant lesquelles les quatre sorcières marquèrent d’une croix, dans leur tête, chaque jour qui les séparait du départ pour le sanctuaire d’Imène Lalaoud. Astrid leur avait suggéré de bien se préparer, aussi Kelly apprit quelques sortilèges auprès de Pavel : Flambios, qui serait utile pour tracer des repères en forme de croix dans le temple, le sortilège Gèle-flammes, et l’enchantement des Quatre-points, qui permettait de repérer les points cardinaux grâce à sa baguette. Et pour lui passer du baume au cœur après sa disgrâce, Pavel les enseigna également à Mercedes. Libérée des entraînements de Crève-Ball, Kelly tâcha de se ménager, en dépit des cours devenus plus intenses du fait de l’approche des examens.


La veille de l’aventure, Deborah, John, Kelly et Naomi se posèrent ensemble dans la salle commune de Dragondebronze. Ils s’étaient procurés une montagne de sucreries et plusieurs bouteilles de Bièraubeurre. Peter n’était pas là : complètement épuisé, il était parti se coucher à l’heure des poules. Deborah forçait l’admiration par sa décontraction. Elle arrivait à déteindre sur Kelly, qui se sentait bien, alors même qu’elle avait dans son champ de vision Giovanna-Paola Martoni en train de brosser les poils de son singe apprivoisé. A plusieurs reprises, elle croisa le regard de cette peste, qui semblait étonnée de les voir copiner avec Deborah Jones, qui n’était pas du tout de leur âge.


- Si jamais je reviens pas du temple de Lalaoud, ne laissez surtout pas Vladimir reprendre mes graffs, décréta soudainement cette dernière. Il est adorable, mais… qu’est-ce qu’il est mauvais !


- Oh Deborah, ne dis pas ça ! s’exclama Naomi, choquée.


- Quoi ? On voit que tu l’as jamais vu dessiner…


- Je parle pas de ça ! C’est quand tu dis que tu ne reviendras peut-être pas…


- Roh, c’est bon, c’était pour la blague… non, en vrai t’as raison, Naomi, faut pas que je dise ce genre de conneries la veille de l’opération Curette. Désolée si je t’ai fait peur.


- Si tu commences à t’excuser pour tout ce qui fait peur à Naomi, t’es pas sortie de l’auberge, Deborah, railla Kelly. Elle a même peur des punaises !


- C’est même pas vrai ! protesta-t-elle. L’autre fois, c’est parce qu’elle m’est tombée dessus par surprise, c’est tout !


- John, tu veux bien imiter son cri, encore une fois ? Je m’en lasse jamais.


- « HiiiiIIIIIIIIIH ! Enlevez-moi çaaaaaaaa ! », piailla John en agitant les bras comme un détraqué.


Déborah éclata de rire avec eux, et Naomi leur tira la langue. Tout à coup, Huffö Gray vint voir John. Il faisait partie d’un groupe hétéroclite, allant d’enfants de première à des septième année, installés à l’autre bout de la salle commune autour d’une table où étaient disposées des cartes.


- Hé, John, tu viens ? Tu voulais apprendre à jouer à la Bataille Explosive, c’est le moment !


- Ah oui, c’est vrai ! s’exclama John en se levant. Ah, euh… les filles, ça vous dérange pas si je vous abandonne un moment ?


- Mais non, va, on commence à avoir l’habitude, Mimi et moi, soupira Kelly en souriant toutefois.


- Rassurez-vous, dit John avec chaleur, vous êtes toujours les numéros 1 et 2 dans mon cœur.


- Les numéros 1 et 2 ? répéta Naomi, offusquée. Mais… qui est la 1 et qui est la 2, au juste ?


- Je vous laisse en débattre entre vous ! répliqua malicieusement John en leur ébouriffant les cheveux. A plus tard !


- C’est cela, va rejoindre les tiens, mâle, on va rester entre filles et c’est très bien ainsi ! dit Deborah d’un ton théâtral.


- Tant mieux, j’ai pas l’habitude de causer chiffons et soutifs, répliqua-t-il avec une imitation acceptable de la voix de Grog.


Kelly fit semblant de lui jeter un sort en baragouinant une fausse incantation, et John feignit de s’enfuir en étant transformé en crapaud. Les filles se retrouvèrent à bavarder toutes les trois en vidant leurs paquets de bonbons. L’absence de John leur donnait une certaine liberté de parole, et très vite, elles se mirent à causer garçons. Notamment ce qu’elles avaient sous la main, à l’OASIS.


- Vladimir est pas dégueu… mais il manque d’achuranche, dit Deborah, la bouche pleine de Patacitrouilles. Il est adorable, che le répète, mais des fois il est un peu mou…


- Une vraie guimauve, renchérit Kelly en souriant. Mais il est vraiment plus sympa que Kwaï, c’est sûr. De vous à moi, je l’aime pas trop, lui.


- Tarung, il a un truc, non ? dit Naomi avec timidité. Avec son air rêveur, toujours dans la lune… John trouve que ça lui donne l’air neuneu, moi je trouve que ça le rend attendrissant.


- Tarung ? fit Kelly, dubitative. Oh non, moi c’est Pavel que je trouve craquant. Il est grand, il est beau, il est intelligent… et il est tellement généreux…


Naomi hésita, et hocha la tête en signe d’admission. Tassée sur son fauteuil, Deborah arborait un sourire narquois. Kelly posa sa joue contre sa main, baissa le regard et laissa soudainement échapper :


- Franchement, je le baiserais bien.


Naomi se redressa, les yeux ronds, et le teint de Kelly devint brusquement livide. Deborah, elle, éclata de rire.


- Bah, Kelly, enfin ? éructa Naomi.


- Désolée, je sais pas ce qui m’a pris, gargouilla-t-elle. Enfin, si je sais mais… euh… vous lui répétez pas, hein ?


- Et le petit John alors ? chuchota Deborah d’une voix sucrée.


- John ? Tu veux rire ? gloussa Kelly.


- Bah quoi ? Il est pas moche, franchement. En plus il est très cool, on rigole bien avec lui. Dommage qu’il soit un poil jeune pour moi. Vraiment, vous vous êtes jamais demandées si… ?


- Ah non, pas du tout ! assura Kelly. C’est un ami, point barre.


Deborah acquiesça, et Naomi n’ajouta rien. Ensuite, Kelly et Deborah s’amusèrent à évaluer un à un leurs coéquipiers de Crève-Ball, celui qui s’en sortait le mieux étant Jörg. Rick était « beau mais un peu bébête », Akira trop gros, Bender quelconque et Iossif franchement moche. Plus tard, John revint vers elles : ayant appris entre deux à jouer à la Bataille Explosive, il l’enseigna à Kelly et Naomi. Les quatre jeunes magiciens jouèrent à d’innombrables parties de cartes qui s’enflammaient de manière inopinée, sans voir le temps passer. Naomi finit dernière à pratiquement toutes les manches : contrariée, elle partit se coucher avant tout le monde, prétextant être fatiguée. Il était près d’une heure du matin lorsque John, Deborah et Kelly se rendirent dans leurs dortoirs respectifs.


- Oh là là, on a pas été raisonnables, Kelly… chuchota Deborah, demain on se lève super tôt, le désert du Nord c’est pas à côté !


- Faudra vraiment que personne ne nous voie. On ne réveille même pas Naomi, d’accord ? Il vaut mieux la laisser à la quiétude de son sommeil, parce que, la connaissant, elle va se mettre à stresser comme une dingue pour nous… déjà que moi-même...


Elle se tut. Maintenant que leur soirée détente avait pris fin, l’appréhension la regagnait. Ces derniers jours, elle n’avait pas pu s’empêcher de repenser à l’opération Lagon, où elle avait bien failli être emportée par les Strangulots, puis dévorée par le Balladur Géant… l’opération Curette serait au moins tout aussi périlleuse. Certes, il y avait peu de chances qu’elle meure noyée cette fois-ci, mais il y avait bien d’autres façons de mourir, toutes aussi atroces… le poème de la Tablette de l’Oujia était sans détour à ce sujet… Alors, Deborah lui serra l’épaule.


- T’inquiètes pas, je serai avec toi.

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