Harry Potter (II) : La Prophétie et les Ombres du Passé
Chapitre 83 : L’instant où tout bascule
1263 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 17/02/2026 11:22
Sophia Dalrymple avait accepté le défi de potion presque malgré elle. Lavinia Malefoy l’avait demandé avec une assurance déroutante, une détermination calme qui avait surpris la directrice autant qu’elle l’avait intriguée. Normalement, un tel duel nécessitait un délai, une préparation, une réflexion. Mais Lavinia avait insisté avec une politesse ferme, trop maîtrisée pour être anodine, et Sophia, prise dans le tourbillon de ses responsabilités, avait cédé. Elle s’était dit que cela clarifierait la situation entre les deux candidates, et qu’elle pourrait observer les progrès de Lavinia, dont la motivation soudaine éveillait en elle une curiosité sincère, presque maternelle.
Elle avait fixé l’épreuve en début d’après‑midi, ce qui lui laissait quelques heures pour régler ses affaires. Elle envoya un hibou à Lily pour l’informer, puis retourna dans son bureau, ce refuge qu’elle avait façonné au fil des années : lumière douce, murs tapissés de livres, odeur de parchemin et de thé. Un cocon où elle pouvait respirer. Pourtant, ce matin‑là, quelque chose était différent. Une vibration ténue flottait dans l’air, une tension presque électrique qui semblait s’insinuer entre les meubles, glisser dans les ombres, se tapir dans les interstices du parquet. L’air paraissait plus lourd, comme si la pièce retenait son souffle.
Elle tenta de chasser cette impression en se plongeant dans ses parchemins, mais son esprit revenait sans cesse à ce frisson léger qui lui parcourait la nuque. Fatigue, appréhension, surcharge de travail… aucune explication rationnelle ne parvenait à dissiper cette sensation animale qu’elle n’était pas seule. Une présence silencieuse, patiente, observatrice, semblait se tenir quelque part dans la pièce, invisible mais réelle.
Elle ne vit pas la poignée tourner. Le mouvement était trop lent, trop calculé, comme si la main qui la manipulait imitait un geste humain sans en maîtriser la fluidité. La porte s’ouvrit dans un silence anormal — un silence trop parfait, trop lisse — puis se referma aussitôt, avec la même douceur artificielle. Un souffle froid glissa contre sa nuque. Elle leva les yeux, mais ne vit rien. Elle se força à sourire, se disant que c’était un courant d’air. Mais au fond d’elle, une intuition murmurait que ce n’était pas un courant d’air. Que quelque chose venait d’entrer.
La présence se déplaçait. Pas un bruit, pas une ombre, mais une déformation subtile de l’air, comme si un regard lourd se posait sur elle. Ses doigts tremblèrent légèrement. Elle les posa sur le bureau pour les calmer. Elle inspira profondément, ferma les yeux une seconde, puis reprit sa plume. Mais son cœur battait trop vite, trop fort. Son corps savait quelque chose que son esprit refusait encore d’admettre.
La présence glissa derrière elle, si proche que l’air sembla se contracter autour de son corps. Un froid métallique s’insinua dans sa nuque, un frisson qui n’avait rien d’humain. Son instinct hurla. Son cœur bondit. Ses doigts se crispèrent sur la plume. Elle voulut se retourner. Impossible. Ses muscles refusèrent d’obéir, comme si quelqu’un avait tiré brutalement sur les fils invisibles qui la maintenaient debout. Elle tenta d’appeler. Sa gorge se serra. Aucun son ne franchit ses lèvres.
Le murmure arriva, glissant contre son oreille comme une caresse empoisonnée.
— Impero.
Le mot explosa en elle. Une onde glacée se répandit dans son crâne, s’enfonçant dans chaque recoin de son esprit. Elle sentit sa volonté se cabrer, se dresser, lutter. Une résistance instinctive, brutale, presque animale. Elle tenta de repousser la vague, de s’accrocher à quelque chose — un souvenir, une pensée, un nom — mais tout glissait entre ses doigts mentaux comme de l’eau glacée. La vague revint, plus forte. Elle écrasa sa conscience, la plia, la tordit. Sophia sentit son esprit hurler sans bruit. Elle essaya de bouger un doigt. Rien. Elle essaya de respirer plus vite. Impossible. Son corps n’était plus qu’une coquille, un espace vide où une force étrangère s’installait.
Elle tenta encore. Une dernière fois. Un sursaut désespéré, minuscule, mais réel.
Un « non » silencieux, fragile, presque enfantin. La magie l’écrasa. Sa volonté se fissura, se déchira, puis se dissout comme une feuille plongée dans l’acide. La vague glacée s’installa en elle, lourde, totale, implacable. Son esprit recula dans un coin étroit, réduit à une étincelle tremblante, incapable de reprendre le contrôle.
La silhouette se matérialisa lentement, comme si elle sortait de l’air lui‑même. Sophia voulut reculer. Son corps resta immobile. Elle voulut pleurer. Ses yeux restèrent secs. Elle voulut hurler. Son esprit n’avait plus de voix.
La voix de l’intrus s’imposa, lisse, parfaite, sans émotion.
— Vous allez choisir Lavinia Malefoy.
— Je vais choisir Lavinia Malefoy.
Sa propre voix lui parut étrangère, creuse, comme si elle sortait d’un autre corps. La silhouette s’approcha encore, son ombre vibrante se projetant sur le bureau comme une tache vivante.
— Ensuite, vous parlerez à Lily d’un ton glacial. Vous ne lui laisserez aucune possibilité de se justifier. Vous lui attribuerez le poste d’assistante en soins aux créatures magiques. Elle ne doit recevoir le soutien de personne.
— Je ferai cela.
Un frisson parcourut son corps, mais ce n’était pas le sien. C’était celui que l’intrus lui imposait.
Puis vint le geste. Infime. Chirurgical. Une petite forme sombre, fine comme une épingle, translucide comme du verre, glissa entre des doigts invisibles. L’objet semblait absorber la lumière, avaler l’air, déformer la réalité autour de lui. L’intrus le glissa sous le bureau, dans un interstice minuscule. L’objet se fixa aussitôt, se fondant dans la matière, disparaissant presque entièrement. Invisible. Indétectable. Vivant.
Sophia ne vit rien. Ne sentit rien. Ne pouvait rien.
L’intrus la regarda encore un instant. Ou plutôt, elle sentit ce regard — froid, méthodique, presque curieux. Puis la présence se retira, un souffle glacé quittant sa peau, une pression se relâchant sans disparaître. La silhouette devint floue, puis translucide, puis rien.
Sophia resta immobile, figée dans une posture presque naturelle, mais son regard avait perdu sa vivacité, sa chaleur, sa conscience. Elle respira, cligna des yeux, bougea légèrement la main, mais rien de tout cela ne venait d’elle ; ce n’étaient que des gestes mécaniques, des réflexes préservés pour maintenir l’illusion de normalité. Au fond d’elle, quelque chose avait été éteint, et même si personne ne pourrait le voir immédiatement, même si elle-même n’en avait pas conscience, cette absence allait bientôt se manifester : dans ses paroles, dans ses décisions, dans la froideur soudaine de son regard lorsqu’elle croiserait Lily, dans la dureté inhabituelle de son ton lorsqu’elle annoncerait les résultats du défi. Et pendant un instant, un très bref instant, une larme invisible, imperceptible, tenta de remonter en elle, comme un dernier sursaut de sa volonté, mais elle s’éteignit avant même d’atteindre la surface, étouffée par l’emprise glacée qui avait pris possession de son esprit.