Harry Potter (II) : La Prophétie et les Ombres du Passé
Lily avait tenté de s’habituer à sa nouvelle place, mais il fallait se rendre à l’évidence : elle n’était pas faite pour ce poste. On lui avait clairement fait comprendre qu’elle n’avait rien à dire. Le professeur de soins aux créatures magiques l’avait accueillie avec une froideur polie, presque mécanique, comme si sa présence n’était qu’une gêne temporaire, un contretemps administratif qu’il fallait supporter jusqu’à ce qu’il disparaisse de lui‑même. Alors elle observait. Elle se taisait. Elle apprenait — ou du moins, elle essayait. Mais le malaise était là, tenace, poisseux, collé à sa peau comme une seconde couche qu’elle n’arrivait pas à retirer. Elle avait encore été leur professeur quelques jours plus tôt ; maintenant, elle n’était plus qu’une assistante silencieuse. Même les élèves semblaient hésiter entre respect et gêne, comme s’ils ne savaient plus comment la regarder. La transition était brutale, et personne n’avait pris la peine de l’aider à trouver sa place.
Le pire restait Lavinia. Chaque fois qu’elle la croisait dans les couloirs, son sourire malicieux lui lacérait les nerfs. Elle ne disait rien, mais tout dans son regard murmurait : Je t’ai eue. Aux repas, elle la fixait longuement, avec cette satisfaction tranquille de quelqu’un qui savourait une vengeance longtemps attendue. Lily sentait son cœur battre trop vite, trop fort, chaque fois que leurs regards se croisaient, comme si quelque chose en elle se fissurait un peu plus.
Après une dernière humiliation — une remarque à peine voilée, un sourire trop appuyé — Lily comprit qu’elle devait partir. Si elle restait, elle risquait de déraper. Et elle savait qu’elle ferait quelque chose qu’elle regretterait.
Elle choisit son moment. Une fois les premiers tours de garde des préfets effectués, elle enfila sa cape noire et traversa les couloirs à vive allure. Elle ne voulait croiser personne. Le château serait le seul témoin de sa fuite. En marchant, elle repensa au défi de potion. Elle avait cru gagner. Elle avait senti qu’elle gagnait. Mais la directrice avait choisi l’autre potion — pour un détail esthétique, une luminosité plus vive. Une variation insignifiante. Ou alors… non. Elle avait été remplacée avant même que le défi ne commence. Pourquoi la féliciter d’abord, puis déclarer que la potion de Lavinia était meilleure ? Pourquoi ce ton glacial, ces phrases coupées net, sans possibilité de répondre ? Vingt ans de carrière balayés d’un revers de main.
Elle avait appris à ne pas se laisser marcher dessus. Ses frères le lui avaient enseigné : on se défend quand l’injustice pointe le bout de son nez. Mais là… elle n’avait même pas eu l’occasion de se battre.
Elle arriva devant un passage secret qu’elle connaissait depuis l’enfance. Son père le lui avait montré un soir où elle avait pleuré pour une raison qu’elle avait oubliée depuis longtemps. Seulement si c’est important, Lily. Ce soir, c’était important.
Le passage déboucha sur Pré‑au‑Lard. L’air nocturne la gifla, brutal, presque purificateur. Elle inspira profondément. Elle ne pouvait pas aller chez son mari dans cet état. Elle ne voulait pas qu’il la voie ainsi. Alors elle transplana devant la maison de son frère.
La rue était silencieuse, noyée dans une obscurité douce. Une lumière filtrait encore par la fenêtre du salon. Il était presque vingt‑trois heures. Elle frappa. La porte s’ouvrit presque aussitôt. Albus apparut, les cheveux en bataille, une tasse de thé à la main. Son regard se figea. Ses yeux glissèrent sur le visage de Lily — ses joues rougies, ses paupières gonflées. Elle avait pleuré. Beaucoup.
— Lily… qu’est‑ce que…
Il la fit entrer sans attendre. Le froid mordait trop fort. Il l’aida à retirer sa cape et l’emmena dans le grand salon. Il ne l’avait jamais vue ainsi.
— Qu’est‑ce qui s’est passé ?
Elle ne répondit pas. Pas tout de suite. Elle s’assit lourdement sur le canapé, comme si ses jambes ne la portaient plus. Elle avait besoin de reprendre son souffle, de remettre de l’ordre dans ses pensées.
— Lily… parle‑moi.
Elle inspira plusieurs fois, cherchant à calmer le tremblement dans sa voix.
— J’ai reçu un hibou de Sophia. Il y a deux jours. À huit heures du matin.
Elle sortit la lettre de sa poche. Elle ne voulait plus la lire, mais Albus devait savoir.
— Voilà ce qu’elle dit.
Elle lut, la voix brisée par l’amertume :
« Professeur Potter, une candidate externe souhaite postuler à votre poste. Conformément au règlement interne, un défi de potion aura lieu aujourd’hui à quinze heures. Vos cours de l’après‑midi sont annulés. Présence obligatoire.
PS : La candidate s’appelle Lavinia Malefoy. »
Elle serra les poings.
— Quand j’ai su que c’était contre Lavinia… j’ai cru que j’allais défaillir. Après tout ce qu’elle m’a fait à l’école… Je n’ai rien pu dire. Je n’avais pas le choix.
Albus ne bougea pas, mais son regard s’assombrit.
— Quand je suis arrivée dans la salle… Lavinia était déjà là. Elle m’attendait. Elle était installée, calme, comme si tout était déjà joué. Et Sophia est arrivée en dernier, avec ce ton… ce ton glacial qui n’était pas le sien. Elle nous a rappelé qu’on n’avait pas le droit à la triche… qu’elle rendrait son verdict quand on aurait fini.
Elle déglutit.
— Nous avons préparé la même potion. La mienne était parfaite. La sienne aussi. La seule différence, c’est que la sienne brillait un peu plus. Une variation esthétique. Rien de plus. Et pourtant… je suis certaine qu’on a ajouté quelque chose dans la mienne. Je n’ai jamais raté une potion. Jamais.
Sa voix se brisa.
— Quand elle a annoncé la gagnante, j’ai essayé de demander pourquoi. Elle m’a répondu d’une voix glaciale que je devais accepter le poste d’assistante jusqu’à la retraite de l’actuel professeur. Sans discussion.
Un silence lourd tomba.
— Alors je suis partie. Avant qu’elles ne me voient pleurer.
Albus serra les mâchoires. Il aimait sa petite sœur. Il l’avait toujours protégée. Et là… c’était au‑delà de l’acceptable.
— J’ai essayé de m’adapter, mais…
Elle inspira profondément.
— Le professeur ne me laissait rien faire. Je devais regarder. Me taire. Ni Sophia ni elle ne m’ont aidée. J’étais… mal. Très mal.
Albus ferma les yeux un instant, retenant une colère qui menaçait d’exploser. Ses enfants dormaient à l’étage. Il posa une main ferme sur le bras de Lily.
— Lily… je suis sincèrement désolé que tu aies dû vivre ça. Ils ne te méritent pas. Pas pour un poste. Pas pour une école.
Il se leva, alla chercher une couverture, et la posa sur ses épaules.
— Tu restes ici cette nuit. Et autant de nuits qu’il faudra. Tu dois penser à toi. Pas à eux. Pas maintenant.
Ce n’était pas une question. Elle acquiesça, épuisée.
Ils montèrent l’escalier ensemble. La maison baignait dans une obscurité douce, éclairée par quelques bougies. Lily entra dans la petite chambre d’amis, simple mais chaleureuse. Elle se tourna vers Albus.
— Merci. Pour tout.
— Je suis ton frère, Lily.
Il posa une main sur son épaule.
— Et je serai toujours là.
Il referma la porte.
Lily resta immobile un moment. Puis elle s’assit sur le lit, retira ses chaussures, et se laissa tomber en arrière. La fatigue la submergea d’un coup. Elle s’endormit presque aussitôt, dans un sommeil lourd, sans rêves.
Mais au fond d’elle, quelque chose continuait de brûler, une braise qui n’attendait qu’un souffle pour devenir flamme.