Liaisons chez les Gryffondors
Depuis notre sortie à Pré-au-Lard, j’avais mis en place une stratégie d’évitement aussi discrète qu' efficace. Sans m’en rendre compte, j’avais mémorisé les grandes lignes de l’emploi du temps de Nicolas Blackwood. Pas volontairement — du moins, c’est ce que je me répétais. Mais je savais à peu près à quelle heure il avait Métamorphose avec les Serpentard, quand il passait par la volière après le déjeuner, ou encore à quel moment il quittait l’entraînement de Quidditch. Et je m’arrangeais, comme par magie, pour être ailleurs à ces moments-là.
Ce n’était pas de la peur. Non. C’était de la… prudence. De l’instinct de survie émotionnelle.
Depuis qu’il avait prononcé mon prénom ce jour-là, je n’avais plus confiance en mes propres réactions. Je ne voulais pas revivre cette sensation absurde d’être paralysée par un simple sourire. Et je refusais d’imaginer ce qu’il pourrait penser s’il me voyait encore rougir comme une idiote.
Alors j’évitais.
Je devenais douée pour ça.
Une pause prolongée à la bibliothèque, un détour inutile pour rejoindre la salle commune… j’étais devenue une spécialiste de la fuite silencieuse.
Et Mathilde, évidemment, avait noté ces changements.
— Tu t’es transformée en fantôme, me lança Mathilde un matin, alors qu’on descendait vers les serres pour le cours de botanique.
Je haussai les épaules, évitant soigneusement son regard. Mauvais réflexe. Elle ralentit l’allure et me coupa presque le passage.
— Tu veux qu’on parle du fait que tu te volatilises dès que Nicolas est dans un rayon de vingt mètres ? Ou on fait semblant que c’est une coïncidence divine ?
— C’est pas ce que tu crois, soufflai-je, le nez dans mon écharpe.
— Oh non, Élina. T’as pas le droit de me sortir la carte du ce n'est rien, il se passe quelque chose je le vois bien.
Elle me fixa intensément, un sourire malicieux aux lèvres.
— Tu peux tout me dire. Promis, aucun mot ne franchira mes lèvres. Tu peux me faire confiance.
Elle s’approcha un peu, le regard sincère.
— Alors, qu’est-ce que tu caches, Élina ?
Je roulai des yeux, mais elle avait gagné. C’était sa spécialité, au fond : elle grattait, insistait, plaisantait, jusqu’à ce que je cède. Et comme toujours, je cédai.
— À Pré-au-Lard… il m’a bousculée, murmurai-je, la voix à peine audible.
— Et ? s’enflamma-t-elle aussitôt.
— Et… il a dit mon prénom.
Elle me fixa, les sourcils froncés.
— Ton prénom ?
J’acquiesçai.
— Juste ça. Mais il s’en souvenait. Et moi… j’ai pas su quoi dire. J’ai juste… rougi. Comme une idiote. Je suis restée là, figée.
Mathilde éclata de rire, ses yeux pétillant d’excitation.
— Sérieusement ?! Toi, Élina, qui fais toujours la dure à cuire avec les garçons, tu rougis pour lui ? C’est trop mignon !
Elle me secoua un peu, comme si elle voulait réveiller la vérité cachée.
— Ça y est, tu es en train de craquer, hein ? Je ne l’aurais jamais cru ! Tu caches bien ton jeu.
Je tentai de nier, mais au fond, un petit sourire s’échappa malgré moi.
Elle avait raison, je ressentais quelque chose, même si jusque là je refusais de l’admettre.
— Ne t’emballe pas, dis-je. Il a deux ans de plus et bien assez de filles plus attirantes pour ne pas s’intéresser à moi.
Elle me donna un petit coup d’épaule complice.
— Tu sais, Élina, tu es une fille incroyable. Tu as ce truc unique que beaucoup aimeraient avoir. Ce n’est pas étonnant qu’il ait remarqué ça.
Je souris timidement, sentant un poids se lever un peu de mes épaules. Maintenant que Mathilde était au courant, peut-être que ça serait plus facile à gérer. Après tout, partager un secret, ça rend toujours les choses un peu moins lourdes.
— Merci, Mathilde. Heureusement que tu es là, dis-je avant de rentrer dans la serre.
Quelques jours plus tard, toujours bien décidée à éviter Nicolas, je descendais un escalier étroit entre deux cours, les bras encombrés de grimoires. Mon esprit était ailleurs, focalisé sur un sortilège que je peinais à retenir, et je ne vis pas la silhouette arriver en sens inverse.
Le choc fut brutal.
Je perdis l’équilibre, mes livres glissèrent de mes bras et s’éparpillèrent sur les marches. Dans un réflexe rapide, une main m’attrapa par le poignet, l’autre se glissa dans mon dos pour me retenir avant que je ne bascule complètement.
— Tu comptes me rentrer dedans à chaque fois qu’on se croise ? lança Nicolas, un sourire moqueur au coin des lèvres.
Sa main était toujours posée dans mon dos, chaude, rassurante, bien trop présente. Et sa proximité… Il était tout près, bien trop près. Mon cœur s’emballa et mes pensées, elles, se dispersèrent comme mes livres quelques instants plus tôt. L’odeur de son pull — un mélange de menthe poivrée et de bois chaud — me donna envie de me rapprocher de lui.
Mais non. Je reculai brusquement, rompant le contact, comme si ma lucidité dépendait de la distance entre nous. Il fallait que je m'éloigne si je voulais être capable de lui répondre.
— Tu surgis de nulle part, aussi, répliquai-je enfin, le ton plus sec que je ne l’aurais voulu, tout en me baissant pour rassembler mes grimoires.
– Comme si tu pouvais voir quelque chose avec tous ces livres. Tu comptes vraiment vider toute la bibliothèque ? lança Nicolas avec un sourire amusé.
– Peut être que certaines personnes prennent trop de place. Et non, je prends juste ce dont j’ai besoin, répondis-je en redressant la tête. Certaines personnes doivent travailler dur pour obtenir ce qu’elles veulent.
Nicolas ramassa un vieux volume sur les sorcières du Moyen Âge.
— Alors, c’est ça ta méthode ? T’entourer de vieux bouquins poussiéreux comme bouclier ?
— Au moins, moi, je ne compte pas sur mon charme pour réussir, lançai-je sans lâcher son regard.
Il rit, amusé, et haussa les épaules.
— T’as de la répartie, c’est sûr. Je vais devoir faire attention avec toi.
Je souris, surprise de la tournure que prenait la conversation.
— Tu sais, Élina, ce n’est pas souvent qu’on rencontre quelqu’un qui ne se laisse pas intimider ou séduire aussi facilement.
Je plissai les yeux, méfiante.
— Ne te fais pas trop d’idées, dis-je froidement.
Nicolas haussa un sourcil, amusé par ma réaction.
Je ramassai le dernier grimoire d’un geste rapide, puis tournai les talons pour descendre les escaliers, le cœur battant plus vite que je ne l’aurais voulu. Je ne savais pas trop ce qui venait de se passer. Venait-il vraiment de flirter avec moi ?
Quelques jours plus tard, la rumeur courait déjà dans les couloirs de Poudlard : Nicolas sortait avec Lysandra Flint.
J’avais entendu parler d’elle plus d’une fois, son nom revenait souvent dans les conversations, associé à des récits où elle humiliait ses camarades sans la moindre pitié. On racontait qu’elle ne laissait jamais passer une occasion de rabaisser ceux qu’elle jugeait inférieurs, n'hésitant pas à lancer des mauvais sorts. Elle était assez rusée pour ne jamais se faire prendre. Son style collait plus à Serpentard qu’à Gryffondor. À croire que le Choixpeau était en grève ce jour-là.
Ce soir-là, alors que nous rentrions, Mathilde, Aaron et moi dans la salle commune après le dîner, je les vis ensemble pour la première fois. Nicolas était assis dans un fauteuil, l’air détendu, tandis que Lysandra s’était installée sur lui, visiblement fière de l’attention qu’elle attirait. Tous les regards semblaient rivés sur eux, admiratifs ou envieux.
Je sentis un mélange de sentiments contradictoires m’envahir. La jalousie, d’abord, sourde et cuisante. Puis la déception, plus sourde encore, qui venait de ce que j’avais naïvement espéré, ce petit quelque chose qui aurait pu exister entre Nicolas et moi, mais qui s’évanouissait soudainement devant cette scène presque théâtrale.
Peut-être que je m’étais fait des illusions, que je projetais sur Nicolas des envies qu’il n’avait jamais eues. Peut-être que ce n'était pas du flirt mais un jeu auquel je ne comprenais pas encore les règles.
— Viens, on va au dortoir, souffla Mathilde en posant une main légère sur mon bras, brisant mes pensées.
Je la suivis sans un mot, encore figée par ce que je venais de voir.
— Bonne nuit, murmura-t-elle à Aaron. Ce dernier resta seul dans la salle commune, nous regardant nous éloigner, visiblement perdu.
Une fois dans le dortoir, je m’allongeai dans mon lit, mais le confort ne me procura aucun répit. Mon esprit tournait en boucle, repassant chaque échange, chaque regard, chaque sourire. Je me retournais sans cesse, incapable de trouver le moindre sommeil.
Le jour du match était enfin arrivé, et l’excitation flottait dans l’air, envahissant chaque recoin du château. Moi, je m’étais persuadée que j’étais là uniquement pour soutenir mon équipe, pas lui — tentai-je de me convaincre.
Le match fut intense dès le coup d’envoi. Les joueurs s’élançaient avec une rapidité et une agilité impressionnantes, les cognards fusaient dans tous les sens, obligeant les poursuiveurs à des esquives habiles. Nicolas, en tant que capitaine, dirigeait son équipe avec une détermination féroce, tentant plusieurs passes risquées.
Pourtant, malgré ses efforts et ses nombreux buts inscrits, c’est l’adversaire qui, en attrapant le vif d’or, scella leur défaite.
Quand le match prit fin, la foule en rouge et or affichait une déception palpable, tandis que les supporters en vert et argent éclataient de joie.
Je les regardai s’éloigner, les joueurs se dispersant rapidement. Les Serpentard allaient sûrement fêter ça bruyamment, tandis que les Gryffondor discutaient déjà du prochain match, déterminés à tout donner pour remporter la coupe.
Mais Nicolas… lui, n’avait pas suivi la foule. Il restait là, seul, assis sous les gradins, la tête baissée, l’air complètement abattu. Ce n’était pas qu’une simple défaite sportive — je pouvais lire dans son regard une douleur bien plus profonde.
Sans vraiment réfléchir, quelque chose m’a poussée à m’approcher. Mon cœur battait à tout rompre, mais j’avais besoin de savoir, de lui parler, même si ça me mettait mal à l’aise.
— Nicolas ? murmurai-je en m’avançant vers lui.
Il leva la tête, surpris de me voir, et m’offrit un faible sourire.
– Tu as assisté à ce désastre... Je n'arrive pas à croire qu'on ait pu perdre de 50 points, murmura-t-il, la voix brisée.
Je m’assis près de lui, cherchant mes mots.
— Ce n’est pas facile, souffla-t-il, la voix basse. Toute cette pression… devoir toujours être fort devant les autres.
Je fis un pas de plus, m’assis à ses côtés, cherchant à combler le silence.
— Je… je me demandais comment tu fais, toi. Comment tu supportes toute cette pression sur le terrain.
Il passa une main dans ses cheveux, l’air un peu las.
— C’est pas facile, avoua-t-il doucement. Faut toujours être fort, devant les autres, ne jamais montrer que ça pèse. C'est ça le rôle d'un capitaine.
— Moi aussi, j’ai peur. Peur de décevoir mes parents, de ne pas être à la hauteur. Si mes résultats ne sont pas à la hauteur, mes parents voudront que je quitte Poudlard et que je prenne une voie plus ordinaire, chez les Moldus. Je n’ai pas envie de quitter le monde de la magie...
Je ne sais pas pourquoi je lui confiais ça, mais à cet instant, il semblait si... différent, si accessible.
Nicolas inspira profondément, ses yeux s’adoucissant. Il se pencha légèrement vers moi, comme pour partager un secret.
— C’est pareil pour moi. Toute ma famille compte sur moi pour intégrer une grande équipe de Quidditch après les ASPIC. C'est devenu plus une obligation qu'un rêve...
Je posai une main légère sur son bras, cherchant à lui transmettre un peu de réconfort.
— Tu n’es pas seul, dis-je doucement.
Il me regarda, un éclat de sincérité traversant ses yeux.
— Toi non plus, répondit-il, un sourire vrai et un peu vulnérable.
Je réalisai que, malgré tout, la distance entre nous s’était un peu effacée, qu'ne étrange complicité venait de naître, fragile, mais réelle.
Sans insister davantage, je me levai. Il avait besoin d’être seul, c’était évident. Je tournai les talons et pris le chemin du château, laissant derrière moi ce moment suspendu.
Lundi, entre mon cours de sortilèges et celui de potions, je me précipitai aux toilettes.
Celles du deuxième étage étaient toujours désertes, et je n’avais aucune envie d’être en retard pour le cours de Rogue. Tandis que je m’apprêtais à sortir, une silhouette surgit de nulle part et me heurta violemment. Je reculais d’un pas, surprise. C’était Lysandra.
— Ah, te voilà enfin, la sangsue, siffla-t-elle d’un ton venimeux.
Elle se tenait juste devant moi, si proche que je pouvais sentir son parfum florale. Son regard était dur, perçant, et je devinai aussitôt qu’elle n’était pas venue pour une simple conversation.
Je ne répondis rien. J’avais appris que le silence valait parfois mieux que mille mots. Et surtout, je n’avais aucune intention de me laisser intimider.
— Tu ferais bien de rester loin de mon copain, ajouta-t-elle, la voix plus basse, presque un grondement.
Je croisai les bras, tentant de masquer le frisson qui venait de me parcourir l’échine.
— De qui tu parles ? demandai-je d’un ton neutre, bien que je connaissais déjà la réponse.
Lysandra s’approcha davantage, ses yeux cloués aux miens comme si elle cherchait à y lire mes pensées.
— Tu sais très bien de qui je parle. Le capitaine de l’équipe de Quidditch. Le garçon le plus admiré de tout Poudlard, lança-t-elle avec un sourire hautain. Tu crois vraiment qu’il s’abaisserait à regarder une gargouille insignifiante comme toi ?
Je haussai les sourcils, refusant de lui donner la moindre satisfaction. Elle attendait une réaction — une colère, une larme. Elle n’aurait rien de tout ça.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, répondis-je simplement.
Son sourire s’effaça. D’un geste vif, elle leva sa baguette, et un éclat froid passa dans son regard.
— Un seul faux pas, et je te promets que tu regretteras amèrement d’avoir croisé ma route.
Je ne bougea pas, défiant son regard,
— Diffindo ! lança-t-elle
Une fine entaille magique zébra ma joue, brûlante. Je portai la main à mon visage, sentant déjà le sang perler sous mes doigts. Je la fixai, abasourdie. Jamais je n’aurais cru qu’elle irait jusqu’à m’attaquer physiquement. Et pourtant…
Je ne dis rien. La colère brûlait sous ma peau, mais je refusais de répondre par la violence. Ce n’était pas moi. Je ne voulais pas devenir comme elle.
— Tu as été prévenue, lança-t-elle, glaciale, avant de tourner les talons et disparaître comme une ombre dans le couloir.
Je restai là, quelques instants encore. Le silence des toilettes résonnait étrangement, accentuant le battement précipité de mon cœur. Je me penchai au-dessus du lavabo, tentant de nettoyer la coupure et le sang qui s’en écoulait lentement.
Évidemment… Il avait fallu qu’il choisisse une fille comme elle. Arrogante, cruelle. Prête à tout pour garder ce qu’elle croit lui appartenir.
Je ne comprenais pas. Qu’est-ce qu’il pouvait bien lui trouver ? La beauté ne suffit pas, si ? Il m’avait semblé plus profond que ça, plus humain la dernière fois…
Je serrai les dents. Peut-être que je m’étais trompée.
Je me dépêchai de rejoindre le cours de potions. Mon cœur battait encore fort après l’échange brutal avec Lysandra, et ma joue me lançait à chaque pas. J’arrivai devant la porte du cachot avec cinq bonnes minutes de retard.
— Cinq points en moins pour Gryffondor, grogna Rogue dès que j'entrai.
Son ton était aussi tranchant qu'une lame de rasoir, et quelques Serpentard gloussèrent discrètement au fond de la salle. Je baissai les yeux et allai m’asseoir près de Mathilde, qui m’observa aussitôt avec inquiétude.
— Oh non, mais qu’est-ce qui est arrivé à ta joue ? murmura-t-elle en se penchant vers moi.
— Nicolas, évidemment, soufflai-je en sortant mes ingrédients.
— C’est lui qui t’a fait ça ?
— Non. Sa peste de copine. Elle a du me voir discuter avec lui après le match et a eu envie de marquer son territoire.
Mathilde ouvrit grand les yeux, outrée.
— Attends... Tu as discuté avec lui et tu ne m’en as même pas parlé ?
— Ce n’était rien. J’ai cru, pendant un instant, qu’il y avait quelque chose derrière ce masque. Une étincelle... Je ne sais pas. Mais je me suis trompée. Il est aussi vide que Lysandra.
Mathilde me lança un regard compatissant.
— Ne t’inquiète pas, je resterai près de toi. Tu n’as plus rien à craindre, souffla Mathilde.
Je hochai la tête, les yeux rivés sur le chaudron.
— De toute façon, je n’ai plus l'intention de m’approcher de lui, murmurai-je en versant la poudre de corne de bicorne.
Sans vraiment y prêter attention, je laissai tomber un peu trop de poudre jaune.
Le liquide se mit à bouillonner, libérant des bulles roses qui éclataient en une vapeur au parfum sucré.
— Et bien, et bien, qu’avons-nous là ? dit Rogue en s’approchant lentement de ma paillasse. Un bain moussant ou une potion de ratatinage ? Dix points de moins pour Gryffondor.
Un silence gêné tomba sur la classe. Je me mordis la lèvre pour ne pas répondre. Avec Mathilde, nous échangeâmes un regard et cessâmes immédiatement de parler. J’avais déjà fait perdre assez de points à ma maison. C’était presque devenu une habitude : Rogue semblait prendre un malin plaisir à nous punir. Mais ce n’était pas une raison pour lui offrir plus d’occasions.
Décidément Nicolas ne m'apportait rien de bon.