Hermione Papadakis
Le voyage sur le voilier fut ponctué de rires et de souvenirs partagés.
Harry, Ron et Viktor étaient installés à l’arrière du bateau, assis autour d’un petit espace ombragé, chacun une bouteille de bière fraîche à la main. Les premières minutes du trajet avaient été silencieuses, presque solennelles, le temps pour eux de réaliser qu’ils étaient à nouveau réunis après tant d’années.
Puis, peu à peu, les mots étaient revenus. Les souvenirs aussi.
— Tu te souviens de la Coupe du Monde ? lança Ron en riant, une main derrière la tête. Quand mon père s’est battu avec le portier parce qu’il voulait entrer avec la tente grandeur nature…
— Et toi qui avais failli vomir à cause du chili trop épicé de Fred, répliqua Harry avec un sourire.
Viktor, assis en tailleur, écoutait avec amusement, avant de glisser :
— Et vous deux qui m’avez soupçonné d’être un mangemort pendant tout le Tournoi des Trois Sorciers… alors que j’étais juste amoureux et mal coiffé.
Les trois hommes éclatèrent de rire.
Le vent leur ramenait des fragments d’odeurs iodées, des cris de mouettes au loin, et le clapotis régulier de l’eau contre la coque rythmait leurs échanges.
— Alors, Viktor ? demanda Harry, curieux. Toujours sur les terrains ?
— Je joue juste pour le plaisir. Je forme la relève maintenant. Beaucoup de jeunes talents en Bulgarie… mais ils manquent de discipline, répondit-il en haussant les épaules. Et toi, toujours Auror ?
Harry hocha la tête.
— Oui, mais plus sur le terrain. Je passe plus de temps avec mes enfants. James a commencé à voler. Il est déjà plus rapide que moi à son âge, le petit monstre.
Ron leva sa bouteille.
— À la prochaine génération de Weasley et Potter casse-cou !
— Santé, répondit Viktor.
Ils trinquèrent en riant, comme au bon vieux temps.
Mais peu à peu, l’ambiance légère se fit plus silencieuse.
La mer restait calme, mais une tension flottait dans l’air, quelque chose de plus profond que les vagues.
Viktor finit par briser le silence :
— Mais sérieusement… aucun de nous ne sait pourquoi on est là ?
Harry échangea un regard avec Ron.
— C’est bien ça le problème…
Plusieurs heures plus tard, Viktor manœuvra le voilier avec une aisance tranquille, comme s’il avait navigué dans ces eaux toute sa vie. Le bateau glissa doucement jusqu’au quai de pierre, ses cordages grinçant légèrement dans le vent. Il amarra la coque avec une rapidité experte, lançant un dernier regard à l’horizon avant de poser le pied à terre.
Dès que leurs pieds touchèrent la terre ferme, Harry se mit en quête d’informations. Une agitation sourde dans sa poitrine le poussait à comprendre. Il ne savait pas pourquoi, mais quelque chose dans l’air l’incitait à chercher, à questionner.
Sur une petite place bordée de platanes noueux, il aperçut une vieille femme assise sur un muret de pierre, enveloppée dans un châle aux couleurs passées. Ses yeux plissés le fixaient sans ciller, comme si elle l’observait depuis longtemps, comme si elle attendait ce moment.
Il sentit son cœur accélérer. Il tenta sa chance.
— Excusez-moi, madame… Nous cherchons un endroit appelé “Chez Sophie”.
La femme ne répondit pas tout de suite. Elle pencha légèrement la tête, et ses yeux se firent plus vifs, plus perçants. Puis, d’une voix grave, chargée d’un accent grec profond, elle répondit :
— Vous êtes des invités du mariage ?
— Heu… oui, oui… bredouilla Harry, mal à l’aise sous ce regard scrutateur.
— Vous êtes du côté du marié ? demanda-t-elle en plissant encore davantage les yeux. Je connais tous ceux de la mariée. Et je ne vous ai jamais vus ici.
— Oui, le marié… voilà… répondit Harry, la voix hésitante.
La vieille dame se redressa lentement, ses gestes mesurés mais sûrs. Elle s’approcha d’un pas, ses yeux plantés dans les siens comme des aiguilles de vérité.
— Vous savez, monsieur Potter… vous mentez très mal.
Harry se figea.
Le nom. Elle avait prononcé son nom. Sans hésiter.
— J’ignore comment vous avez reçu cette invitation, poursuivit-elle calmement, mais je suis contente de vous voir. Même si… j’aurais espéré vous rencontrer bien avant.
Harry sentit sa gorge se serrer.
— Vous… savez qui je suis ?
Elle hocha la tête, un sourire à peine esquissé sur les lèvres.
— Malgré les années, vos exploits sont restés légendaires. Tout comme ceux… de la personne que vous retrouverez là-haut.
Elle leva le bras et pointa une grande bâtisse aux volets bleus, nichée tout en haut d’une colline, surplombant le village comme un phare oublié. Elle semblait ancienne mais solide, empreinte d’une aura paisible.
— Je vous accompagnerais bien, dit-elle d’un ton doux, mais mes vieilles jambes ne me le permettraient pas.
— Merci, madame…
— Sofia, dit-elle avec dignité. Et ne vous inquiétez pas. Vous avez encore beaucoup de questions… mais profitez d’abord de votre séjour. Les réponses viendront à vous bien plus vite que vous ne le pensez.
Elle le gratifia d’un dernier regard, un mélange de tendresse et de gravité, puis tourna les talons et disparut lentement dans une ruelle, son châle flottant derrière elle comme une traînée de secrets.
À ce moment-là, Ron et Viktor apparurent derrière Harry, les mains dans les poches, l’air curieux.
— Alors ? Tu sais où a lieu la fête ? demanda Ron.
— Oui, là-haut, dans une ferme sur la colline. Mais… je crois qu’on va devoir y aller à pied. Je n’ai vu aucune voiture.
Ron grogna doucement.
— Évidemment. Pourquoi faire simple ?
— Rien ne vaut une bonne marche pour garder la forme, plaisanta Viktor, déjà en train de s’étirer.
Le trio se mit en marche, leurs pas résonnant sur les pierres chauffées par le soleil.
Ils gravirent lentement les premières pentes, laissant derrière eux le calme du port et s’approchant, sans le savoir encore, d’un lieu où les souvenirs les attendaient, prêts à s’éveiller.
À l’auberge, le soleil commençait à décliner, étirant ses derniers rayons dorés sur la mer Égée paisible.
Sophie, installée sur le balcon de sa chambre, observait l’horizon avec une pointe d’inquiétude.
Les trois hommes qu’elle avait invités n’étaient pas montés sur la navette. Avait-elle espéré pour rien ?
En y réfléchissant, elle se sentait presque coupable.
Qui accepterait d’assister à un mariage d’une inconnue, sur une île perdue, sans même savoir pourquoi ?
Elle poussa un léger soupir et s’apprêtait à rentrer, lorsqu’un brouhaha lointain attira son attention.
Elle se pencha et aperçut, sur le sentier menant à l’auberge, trois silhouettes en pleine discussion animée. Leur gestuelle, leurs voix… il n’y avait aucun doute. C’étaient eux.
Son cœur rata un battement.
Hermione ne devait en aucun cas les voir. Elle n’était toujours pas au courant de leur présence sur l’île, et Sophie comptait bien garder ce secret encore un moment.
Sans réfléchir, elle descendit précipitamment les escaliers, manquant de trébucher, et fila droit vers la cuisine.
Elle y trouva Hermione, en tablier, occupée à préparer le dîner avec concentration.
— Sophie ? dit Hermione en haussant un sourcil. Du calme, où est l’incendie ?
— Rien, maman, je… j’ai juste besoin d’aller voir grand-mère Sofia. Elle voulait me donner un dernier conseil avant le grand jour.
Hermione s’arrêta, sceptique.
— Ne tarde pas. Et ne laisse pas tes amies trop longtemps seules. Prends la jeep, tu iras plus vite.
— Non, c’est bon. Marcher me fera du bien. J’ai besoin de m’aérer un peu l’esprit.
Hermione s’approcha et posa doucement une main sur l’épaule de sa fille.
— Tu stresses ? Tu veux annuler le mariage ?
— Non, non ! s’empressa-t-elle de répondre. J’ai juste besoin de souffler un peu. Et j’ai hâte que Nikola arrive.
Hermione sourit.
— Il viendra, tu le sais. Ce garçon t’aime sincèrement, bien plus que tu ne le crois. Et il ne te laisserait jamais seule devant l’autel.
— Je t’aime, maman. À tout à l’heure. Et promets-moi de prendre soin des demoiselles d’honneur en mon absence !
— Va, va… et reviens entière, répondit Hermione, amusée.
Sophie quitta l’auberge au pas de course, remontant le sentier escarpé qui menait à l’entrée du domaine. Elle apercevait déjà les trois hommes s’approcher de la cour. Il ne fallait surtout pas qu’ils tombent nez à nez avec sa mère.
— Bonjour ! cria-t-elle à travers les cyprès.
Les trois hommes se retournèrent, surpris.
— Hé, salut ! lança Ron. C’est bien le chemin pour "Chez Sophie" ?
— Oui… et vous avez de la chance, répondit-elle, le souffle court. Je suis Sophie.
Elle ralentit l’allure à mesure qu’elle s’approchait. Un étrange mélange d’excitation et d’angoisse montait en elle.
Et lorsqu’elle fut à quelques pas d’eux… un silence s’abattit.
Les trois hommes la dévisageaient avec stupeur.
— Harry, t’as vu… on dirait…
— Oui, Ron. Je sais, murmura Harry, sans détourner les yeux.
Viktor fronça les sourcils, visiblement troublé.
— Vous voyez la même chose que moi ?
Les deux Aurors hochèrent lentement la tête, sidérés.
— Comment c’est possible ?
— Je ne sais pas, répondit Harry. Mais je pense qu’on va bientôt le découvrir.
Sophie, de son côté, les observait elle aussi en silence.
Elle scrutait leurs visages, leurs postures, leur regard… cherchant désespérément un indice.
Un détail. Une ressemblance. Un trait qu’elle pourrait reconnaître.
Mais plus elle s’approchait, plus la déception l’envahissait. Aucun d’eux ne lui ressemblait.
Elle était de retour au point de départ.
Sophie reprit vite ses esprits. Elle devait absolument rester dans son rôle.
Sa voix se fit posée, presque trop formelle pour être honnête :
— Bienvenue, messieurs. Je suis ravie de voir que vous avez répondu à l’invitation. Le voyage s’est bien passé ?
Harry, légèrement méfiant, répondit à demi-mot :
— Bonjour… c’est vous qui nous avez invités ?
— Oui, confirma Sophie en tendant la main à chacun d’eux. Je suis Sophie Papadakis. La future mariée.
Les trois hommes se présentèrent brièvement, toujours sur la réserve.
Puis Ron, les bras croisés, coupa court à la politesse :
— Désolé de casser l’ambiance, mais… pourquoi ?
Sophie afficha un sourire nerveux.
— Laissez-moi vous montrer votre chambre, et je vous expliquerai tout. Une fois au calme.
Harry échangea un regard avec Ron et Viktor, puis hocha la tête.
— Oui, faisons ça. Le voyage a été… mouvementé. J’aimerais pouvoir me poser un peu et envoyer un message à ma femme. Le réseau fonctionne ici ?
— Oui, bien sûr, répondit Sophie. On a même Internet. Ce n’est peut-être qu’une île isolée, mais on reste connectés au reste du monde. Allez, suivez-moi. Le chemin n’est plus très long.
Pour éviter qu’ils ne croisent Hermione, Sophie les conduisit à l’ancien moulin à huile, une bâtisse en rénovation située à l’écart de la ferme. L’endroit avait été sommairement aménagé, et ne payait pas de mine.
Ron, en découvrant la façade encore partiellement en travaux, grimaça.
— On va dormir là ?
— Oui… désolée, répondit Sophie, gênée. On a plus de monde que prévu, alors vous serez logés dans le grenier du moulin. Ce n’est pas très luxueux, mais il y a des lits et une salle de bain fonctionnelle.
Ils montèrent en silence à l’étage. Le grenier sentait la poussière et le bois ancien, mais il avait un certain charme rustique. Les valises furent posées sans un mot, chacun inspectant rapidement son coin.
Puis, fidèle à son esprit d’enquêteur, Harry rompit le silence.
— Merci, Sophie. On s’en contentera. On a vécu dans des endroits bien plus spartiates, ajouta-t-il avec un regard amusé vers Ron, qui leva les yeux au ciel.
Il se tourna vers elle, plus sérieux.
— Maintenant… pourquoi nous avoir invités ?
Sophie se racla la gorge, le cœur battant. Il était temps.
— Vous ne me connaissez pas, c’est vrai. Mais… vous connaissiez ma mère. J’ai trouvé vos noms dans l’un de ses anciens journaux.
— Donc nouvelle question, intervint Ron, fidèle à lui-même. Qui est ta mère ?
— Je vous le dirai… mais laissez-moi finir, souffla-t-elle. Elle ne sait pas que vous êtes ici, et je ne sais pas encore comment lui en parler. Mais j’avais besoin de vous voir. Parce que… pendant toute ma vie, ma mère a refusé de me dire qui était mon père.
Un silence tendu suivit ses mots.
Viktor haussa un sourcil, un demi-sourire au coin des lèvres.
— Donc tu penses que c’est l’un de nous ?
Il laissa échapper un petit rire.
— Sophie, désolé de te briser ton rêve… mais je pense, sans me tromper, qu’aucun de nous n’est ton père.
Sophie blêmit.
— Mais… je l’ai lu. Dans son journal. Elle a passé une nuit seule avec chacun de vous. C’est écrit, noir sur blanc. Je…
Elle allait poursuivre quand un bruit sourd retentit au rez-de-chaussée, suivi de pas rapides dans l’escalier.
La porte du grenier s’ouvrit violemment.
Hermione apparut, le regard noir, le souffle court, furieuse.
— Que se passe-t-il ici ?
Un silence de plomb s’abattit sur la pièce.
Personne n’osait bouger.
Hermione fixait tour à tour Harry, Ron, Viktor… et enfin, sa fille.