Le Prince du petit peuple
Comme Draco le lui avait dit, des sombrals étaient présents en train de brouter sur une colline à moins de vingt minutes de marches de la prairie dans laquelle ils s’étaient arrêtés. Le brun avait été soulagé d’apprendre qu’ils pourraient regagner la ville à cheval. Mais comme à son habitude il n’avait entendu que ce qu’il voulait entendre. Même à distance, il vit que ce n’était pas tout à fait les équidés qu’il avait l’habitude de monter.
- C’est quoi ces trucs ? Demanda-t-il en se retournant.
Le blond avait un sourire énigmatique sur le visage. Il haussa un sourcil, ce qui rendit son visage encore plus agaçant.
- Oh je te parle. Tu m’as dit qu’il y aurait des chevaux, ça c’est pas des chevaux !
- Je t’ai dit qu’il y avait des sombrals, qui sont des sortes de chevaux. C’est de la même famille. Je n’étais même pas sûre que tu puisses les voir.
La voix éternellement calme du blond mettait les nerfs de Harry à rude épreuve, est-ce que ce mec… non, cet elfe ne s’énervait jamais ? Comment il pourrait ne pas les voir, c’était des putains de chevaux zombie pas des fantômes !
- Les sombrals ne sont visibles que par ceux qui ont déjà vus la mort. Les elfes comme moi les voyons par nature, chez les autres peuples seuls les chasseurs peuvent les voir. Je ne savais pas si tu chassais, tu fais trop de bruit en marchant mais peut-être que vos animaux sont différents des nôtres.
- Je ne chasse pas non, on achète notre nourriture au supermarché. Mais l’année dernière je trainais avec des gens peu recommandables, commença le brun. Ils dealaient de l’héro, du PTC, du Buddha Blue dans mon bahut…
En voyant que l’autre garçon ne comprenait pas un mot de ce qu’il racontait, le brun conclut rapidement.
- Bref, dans une soirée yen a un qui en a planté un autre, le samu est arrivé trop tard.
- Tu as vu mourir un de tes amis, c’est ça ?
- Non, pas un ami. C’était pas un mec bien, mauvais endroit, mauvais moment. Laisse tomber ! C’est quoi ces sandales ?
- Sombrals. Ce sont des chevaux sauvages, ils ne sont pas agressifs.
- C’est normal qu’ils soient aussi maigres ?
- Oui leur corps est fait comme ça, ils sont en parfaite santé.
- Ok, et comment on fait pour monter, des chevaux sauvages, sans matériel ?
- On leur demande.
« On leur demande » marmonna Harry en levant les yeux au ciel, « Mais bien sûr, on va demander aux gentils chevaux-zombies si on peut monter sur leur dos ».
Mais déjà le blond le devançait de 15 mètres, s’avançant tranquillement vers les sombrals. Son dos pale contrastant avec la noirceur de la robe des animaux. Le prince humain n’était pas rassuré, il imaginait sans peine les chevaux galoper sur Draco pour le piétiner, une tache rouge s’étaler autour du corps du jeune homme et lui, rester seul dans ce monde inconnu.
Cette vision le terrifia.
Pour la première fois il avait envie de protéger quelqu’un.
Non, c’était encore plus fort que l’envie, il ressentait le besoin de le protéger.
Alors il se mit à courir :
- Hey attend, stop stop !
Harry rattrapa le jeune elfe, le retourna face à lui et lui attrapa les deux bras. D’un coup d’œil il vérifia que celui-ci allait bien.
- Tu sais ce qu’on va faire ? Moi j’y vais, et toi tu restes ici et tu me dis quoi faire.
- Je reste ici ? Mais c’est moi qui connais les sombrals, tu n’y connais rien.
- Oui, c’est ça, Exactement ! Je n’y connais rien, c’est pour ça qu’il faut que tu me dises ce que je dois faire !
Draco ne comprenait pas ce qu’il se passait, le brun face à lui avait les yeux remplis de terreur et lui serrait les avant-bras pour le maintenir et lui faire accepter cette proposition.
Il essaya une fois de plus de capter le moindre signe venant de son vis-à-vis. C’était son don. Il était empathe, ce qui lui permettait de lire dans l’esprit de n’importe quel être vivant ses besoins et ses envies. Mais alors qu’il ressentait parfaitement chaque être vivant à plus de trente mètres… ni pensée ni sensation ne lui parvint de la part du garçon.
Par contre tout son visage le suppliait d’accepter, ses traits figés, son teint bronzé qui venait de perdre quelques tons, et ses grands yeux verts qui le fixaient.
Alors il acquiesça.
Et le visage de l’humain se détendit dans un soupir. Harry relâcha la pression qu’il exerçait sur ses avant-bras et passa ses mains de ses épaules aux bouts de ses doigts. Les elfes étant peu tactiles Draco n’avait pas l’habitude d’être touché ainsi. Entre amis ils se saluaient d’un signe de tête et seuls ses parents posaient parfois leurs mains sur ses cheveux en signe d’affection.
Sentir la peau d’une personne sur la sienne, d’un étranger, était troublant. La chaleur et la douceur d’une main ne lui était jamais venu à l’esprit. La chaleur venait du soleil ou d’un feu autour duquel le clan se rassemblait, quant à la douceur c’était celle d’un vêtement. D’ailleurs les mains de Harry n’était pas vraiment douce, il avait vu que le dessus de ses phalanges était abîmé et sec.
- Merci, soupira encore le brun. Merci Draco. Alors je dois faire quoi ?
- Approche-toi d’un adulte, doucement, si tu vois qu’il a peur arrête-toi tout de suite et laisse-le s’habituer à toi.
- Ok, de toute façon tu as dit qu’ils n’étaient pas agressifs.
Harry s’avançait comme demandé par l’elfe vers les créatures mi-chevaux, mi-chauve-souris face à lui. Il avait ciblé un animal de grande taille qui se trouvait un peu à l’écart du groupe dans la prairie.
Draco lui parlait de sa voix douce, quinze bons mètres derrière lui.
- C’est vrai, les sombrals sont pacifistes. Mais s’ils se sentent menacés ils peuvent piétiner leurs adversaires à mort.
- Ils QUOI ? s’écria le brun.
Le sombral devant lui releva la tête brusquement, fixant le jeune humain de son regard vide. Ses sabots martelaient le sol, montrant son anxiété.
- Doucement, reste calme, encouragea le jeune blond. Baisse-toi et ne le fixe pas.
- Mais il va me piétiner ! J’ai pas envie de me faire piétiner !
- D’accord, ne bouge pas je viens.
- NON ! C’est bon je vais faire une putain de révérence à un cheval. Reste où tu es.
Sans vraiment savoir pourquoi ils agissaient de cette façon, Draco ne bougea pas. Et Harry se baissa dans les herbes, visage vers le sol face au grand sombral.
Le sombral se calma.
Et doucement il s’approcha du brun pour le sentir et finalement frotter sa tête contre la sienne.
C’est gagné, pensa Harry.
- Tu peux te relever, il ne te considère pas comme une menace.
Harry leva la tête et fit face à l’énorme tête de l’animal. Même si ses yeux étaient entièrement noirs, ils semblaient doux et calmes. Ses flancs étaient maigres Où qu’il regarde sa peau était collée directement sur les os qui pointaient dessous. Et de chaque côté, des ailes fines légèrement rosées étaient rattachées à la colonne vertébrale du sombral.
Cet animal était à la fois fort et fragile, totalement effrayant de premier abord et étrangement doux à présent. C’était une expérience absolument fascinante.
Draco s’était approché à son tour. Il caressait délicatement l’animal entre les yeux en souriant. C’était une image magnifique de voir le jeune elfe pâle aux cheveux platine sourire à un énorme animal noir.
- Allons-y ! Attrape sa crinière et pousse sur tes jambes.
- Je ne suis pas certain d’avoir envie de monter sur son dos, j’ai pas envie de lui faire mal.
- Ils sont loin d’être fragiles, et celui-là est l’un des plus gros du troupeau.
Le sombral les écoutait, profitant des caresses de Draco sur son imposante tête. Quand soudain il releva le museau pour humer l’air. Il commença à piétiner, obligeant les deux garçons à reculer précipitamment et poussa un hurlement strident. La quinzaine de sombrals s’envola aussitôt, les laissant seuls.
- Il s’est passé quoi ? demanda Harry.
- Je l’ignore, il a dû sentir quelque chose, répondit l’elfe.
Draco déploya son don d’empathie au-delà de la prairie, il senti la peur des animaux qui l’entouraient. Tout le monde était au aguets, cachés ou retranchés en hauteur dans les arbres. Le danger se rapprochait à grande vitesse
- Court ! Cria Draco, attrapant le bras de Harry pour le faire avancer.
- Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
- J’espère que tu sais grimper !
Il n’y avait pas beaucoup d’arbres autour d’eux mais Draco les dirigea vers le plus haut d’entre eux. Il arriva le premier et aida le jeune humain à attraper les premières branches. Harry n’eut pas de mal à se hisser ensuite à l’aide de ses bras pour finir assis sur une branche épaisse à plus de 4 mètres du sol.
De son côté l’elfe n’eut besoin de personne pour monter. Les arbres étaient depuis toujours considérés comme des abris sûrs au sein du peuple, les enfants y naissaient souvent, apprenaient tôt à y grimper, à y construire des cabanes et, plus tard, leurs propres maisons. Bien sûr les griffes rétractibles qu’ils avaient au bout des doigts les aidaient à s’accrocher à l’écorce.
A peine furent-ils installés qu’un énorme loup gris apparu où ils se trouvaient moins de 5 secondes auparavant. Il aboyait, grognait et essayait de sauter le long du tronc pour les mordre.
- Draco, ton petit monde paisible vient de devenir beaucoup moins paisible.
- C’est un loup solitaire.
- Oui je le vois, et franchement je suis content qu’il soit solitaire parce qu’il fait déjà bien flipper en sans ses copains.
Le jeune elfe semblait abattu de voir le loup s’agiter en bas de leur abri. Son visage reflétait toute la misère du monde.
- Non, il est comme ça parce qu’il est solitaire. En meute les loups se soutiennent, s’organisent et se gèrent entre-eux. Celui-ci s’est retrouvé seul et ça le rend fou.
- Oh… D’accord. Et donc on fait quoi ? Il va partir tout seul ?
- Parfois ils le font, parfois non. On va rester là et on verra bien.
- Et s’il ne part pas ?
- Si la folie l’a déjà atteint il ne pourra pas se calmer seul. Alors il faudra attendre qu’il tombe d’épuisement pour fuir. Certains chasseurs de notre clan ont déjà dû mettre fin à la vie de loups pour les libérer de la folie.
- Tu penses que celui-ci est fou ? Demanda Harry de sa voix la plus douce.
- C’est fort possible, je n’arrive pas à lire ne lui.
Draco parlait à voix basse, plus pour lui-même que pour son compagnon de route. Il ajouta :
- Il est émacié, il lui manque une oreille et son arrière train parait infecté.
Puis le silence se fit entre eux alors que le pauvre loup continuait ses vaines tentatives, les aboiements brisant le silence. Régulièrement, l’animal s’arrêtait pour reprendre son souffle quelques secondes, faisant reprendre espoir au jeune elfe. Puis il reprenait de plus belle, sautant et grognant.
Harry voyait le regard de Draco se voiler à chaque reprise de l’animal. Au bout de plusieurs dizaines de minutes il devint évident que le loup ne s’arrêterait que lorsque son corps le lâcherait. Le brun ne voulait plus attendre, il ne supportait plus de voir l’autre garçon sur le point de défaillir.
- Est-ce que tu as quelque chose pour te défendre ? Une dague, un lance-pierre, un couteau à champignon ?
- J’ai une dague pourquoi ?
- Tu me la prêterais un moment ?
Draco sorti de sa ceinture une courte dague pourvue d’un manche en T doré joliment décoré, et la lui tendit. Le brun haussa un sourcil en la voyant, cette dague avait l’air faite pour parader plutôt que pour livrer un combat, son plan allait être plus risqué que prévu. Mais Harry n’avait plus le temps de réfléchir, il passa la jambe par-dessus la branche et se laissa tomber dans le vide.