Le Prix à payer - Highlander Fanfiction

Chapitre 23 : Le Fils de la Guerre

8919 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 11/02/2025 16:52

Montagnes de l’Oural, 45 apr. J.-C.


Le vent hurlait entre les crêtes enneigées, soulevant des tourbillons de poudre blanche qui ponçaient la peau comme du sable de roche. Au pied d’une falaise abrupte, un enfant seul luttait contre les rafales, son petit corps tremblant sous des guenilles trop fines. Ses cheveux châtains s’emmêlaient au gré du blizzard, et ses yeux bleus, vifs malgré l’épuisement, scrutaient l’horizon dans une quête désespérée d’abri.

Il comprenait désormais pourquoi sa tribu l’avait abandonné. L'hiver était trop long, les ventres trop creux. Dans la logique implacable de la steppe, une bouche inutile est un poids mort qui condamne le groupe. Il revoyait le regard de son père, non pas haineux, mais éteint, comme si l'enfant était déjà un spectre au moment où on lui avait ordonné de marcher vers l'est, sans se retourner. La famine avait eu raison des liens du sang.

Pendant des jours, il erra, survivant grâce à de rares carcasses gelées disputées aux corbeaux. La nuit, il se glissait au cœur des congères, creusant la neige pour s'y nicher et échapper aux morsures du vent, utilisant le froid lui-même comme un rempart pour protéger le peu de chaleur qui lui restait.

Alors que sa force l’abandonnait, des silhouettes déchirèrent le rideau blanc du blizzard : des cavaliers goths, silhouettes massives vêtues de peaux de loups et de cuir bouilli. L’odeur de la graisse de cheval et de la sueur rance le frappa avant même qu’il ne puisse bouger. L’enfant ne fuit pas. Il s’effondra, les membres lourds comme du plomb, alors que les sabots des montures faisaient vibrer le sol gelé sous sa joue.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, une chaleur douce l’enveloppait. Il distingua plusieurs visages au-dessus de lui, marqués par les cicatrices et le froid. L’un d’eux, un guerrier à la barbe grise tressée de fils d’argent, tendit une main calleuse pour vérifier s’il respirait encore.

Dans un sursaut, porté par l’instinct sauvage d’une bête acculée, l’enfant se redressa brusquement et tenta de mordre les doigts qui s'approchaient, les dents claquant dans le vide.

L’homme retira sa main, non pas par peur, mais avec un rire rauque qui fit vibrer les parois de cuir de la tente. Il échangea un regard approbateur avec les autres.

— Tu n’es pas des nôtres, gronda-t-il dans un dialecte gothique rugueux dont l’enfant ne saisit que la rudesse. Mais tu as le cœur d’un sanglier.

L’enfant ne baissa pas les yeux. Il ignorait la douleur de ses membres pour maintenir ce contact visuel, plantant son regard bleu dans celui du vétéran. Il ne pleurerait pas. Il ne supplierait pas. Il avait été jeté aux loups par les siens et il était encore debout. Les guerriers goths virent en lui ce qu'ils prisaient par-dessus tout : une volonté que même la mort ne semblait pas pouvoir briser. Pour eux, ce n'était plus un enfant sarmate moribond, mais une promesse de force.

Ainsi commença sa seconde naissance.


*


Les premières années parmi les Goths furent un combat de chaque instant. L’enfant, désormais appelé Mryd, devait tout apprendre : la rudesse de leur langue germanique, leurs rites de sang et les codes impitoyables de la steppe. Son premier hiver fut le véritable juge. Pour mériter sa place près du feu, il apprit à lire la neige. Il devint l'ombre des trappeurs, apprenant à étrangler le souffle du petit gibier sans gâcher de flèches. Lorsqu’il revint un soir au campement avec sa première prise , le vieux guerrier à la barbe tressée hocha la tête. Ce n'était pas de l'affection, mais une reconnaissance de survie.

Il apprit aussi à monter. Si les Goths étaient de fiers cavaliers, Mryd semblait retrouver dans les crins une mémoire ancienne, celle de ses ancêtres sarmates. Il chutait, se relevait, refusant de laisser transparaître la moindre douleur. Rapidement, il ne fit plus qu'un avec sa monture, une symbiose qui commençait à agacer les jeunes nés dans le clan.

Il comprit vite que dans cette société, la pitié était une maladie mortelle. Un guerrier qui ne pouvait plus tenir son bouclier n'était qu'une bouche inutile. Pour rester, il devait être indispensable.


Un jour, alors qu’il n'avait pas dix ans, un adolescent du nom de Torsten voulut briser ce "chiot étranger" qui attirait trop les regards. Devant les hommes rassemblés, il lui jeta une lance à la pointe émoussée.

— Montre-nous si tu as du sang dans les veines, Sarmate. Si tu ne sais pas frapper, tu ne sers à rien.

Les guerriers formèrent un cercle, impatients de voir le petit se faire piétiner. Mryd ramassa l'arme. Elle était longue, lourde, mal équilibrée pour ses bras maigres. Il ne tenta pas de l'imiter. Il observa Torsten charger, lourdement, confiant dans sa taille.

Mryd attendit le dernier moment, celui où l'élan ne peut plus être stoppé. Au lieu de frapper, il s'abaissa brusquement et glissa la hampe de sa lance entre les jambes de l'adolescent tout en pivotant. Torsten, emporté par son propre poids, bascula en avant. Dans sa chute, Mryd ne le laissa pas se relever : il lui écrasa le talon de la lance sur les cervicales, le maintenant face contre terre dans la poussière.

Un silence pesant s’installa. Mryd ne lâchait pas sa pression, ses yeux bleus fixés sur le reste du clan, tel un loup protégeant sa prise.

Le vieillard éclata d'un rire qui fit s'envoler les corbeaux aux alentours.

— Il ne combat pas comme un homme, il combat comme un renard. Laisse-le se relever, Mryd. Tu as gagné ton sel.

Ce soir-là, il ne mangea pas avec les enfants. On lui fit signe de s'asseoir près du grand foyer central, et le chef lui lança un morceau de foie grillé, la part réservée à ceux qui savent verser le sang. Il avait gagné sa place. Mais dans son regard, on lisait déjà qu'il ne se contenterait pas de cette place longtemps.


*


Les années avaient passé, effaçant jusqu’au souvenir de l’enfant abandonné. Mryd n’était plus une pièce rapportée : il s’était moulé dans le bronze et le fer du clan. À vingt ans, il possédait la stature des cavaliers de la steppe, le buste large et les jambes arquées par des journées entières en selle. Il n’était pas le plus massif des guerriers, mais il possédait une économie de mouvement qui dérangeait les autres. Là où les Goths cherchaient la fureur, lui cherchait la mécanique du combat.

Le duel contre Hadrek ne portait pas sur une insulte, mais sur une place dans l'avant-garde. Hadrek était un vétéran aux bras couturés de cicatrices, un homme qui croyait que le bouclier servait uniquement à parer.

— Tu as appris à monter comme nous, Sarmate, grogna l’homme en ajustant la poignée de son bouclier. Mais tu n'as pas le poids d'un Goth dans la mêlée.

Mryd ne répondit rien. Il détestait le gaspillage de souffle. Il leva son propre bouclier, le bord supérieur dissimulant son visage jusqu'aux yeux.

Le combat fut bref et brutal. Hadrek chargea avec la force d'un ours, abattant son épée dans un arc de cercle destiné à briser le bois du bouclier de Mryd. Mais au lieu de subir le choc, Mryd inclina sa protection. La lame d'Hadrek glissa sur le cuir durci, déviée vers le sol. Dans le même mouvement, il utilisa l'umbo de fer de son bouclier pour frapper son adversaire en plein visage.

Le craquement du nez broyé résonna dans le cercle des guerriers.

Hadrek tituba, aveuglé par le sang et la douleur, mais sa fierté le poussa à une attaque désespérée. Mryd l'attendait. Il ne pivota pas seulement pour esquiver ; il passa sous le bras armé de son adversaire et plaça la pointe de sa spatha sous la protection de la cotte de mailles, juste au-dessus de la hanche. Il enfonça le fer de quelques centimètres, juste assez pour sectionner le muscle et forcer Hadrek à poser genou à terre.

Un silence de mort tomba sur le campement. Mryd ne recula pas. Il resta collé à Hadrek, sa lame pressée contre la carotide du guerrier. On n'entendait que le sifflement du souffle rauque du blessé.

— Dis-le, murmura Mryd, sa voix aussi froide que le vent de l'Oural. Dis-moi que je n'ai pas ma place ici.

Hadrek ferma les yeux, la gorge palpitant contre le tranchant de l'acier. Il ne pouvait plus parler. Mryd retira son arme d'un geste sec et s'écarta, ne lui offrant même pas le coup de grâce. En laissant Hadrek vivant et estropié devant ses pairs, il affirmait sa supériorité de la manière la plus cruelle qui soit : il le condamnait à l'insignifiance.

Le vieux chef du clan s'avança et posa une main lourde sur l'épaule de Mryd. Il ne dit rien, mais le geste valait tous les serments. Ce jour-là, Mryd cessa d'être un étranger adopté. Il devint une arme que le clan était impatient d'utiliser.


*


La véritable épreuve vint quelques mois plus tard, lors d’un raid contre un village sédentaire. Ce n'était pas un duel d'honneur, mais une nécessité de survie : le clan avait besoin de grain et de bétail.

Le jeune homme chevauchait au sein de la colonne, le fer de sa lance pointé vers le ciel gris. Autour de lui, les Goths hurlaient pour s'exciter le sang, cherchant dans le bruit une force que Mryd puisait dans le silence. Pour eux, la guerre était une fête brutale ; pour lui, c'était une opération chirurgicale.

L’attaque fut un tourbillon de poussière et d'acier. Mryd se mouvait avec une économie de gestes qui tranchait avec la fureur désordonnée de ses frères d'armes. Il ne frappait pas par colère, il frappait pour écarter un obstacle. Chaque vie qu'il prenait était un calcul rapide, une nécessité pour avancer. Il n'y avait ni haine, ni joie, juste une efficacité terrifiante.

Ce n’est qu’une fois les cris des défenseurs éteints qu’il observa le chaos. L’odeur du bois brûlé et de la graisse rance saturait l'air. Sous ses yeux, un vieux Goth, ivre de carnage, s'acharnait sur un vieillard déjà mourant. Plus loin, des femmes étaient traînées dans la boue. Il ne ressentit pas de dégoût moral, mais une forme de mépris intellectuel. Il voyait dans ce massacre inutile un gaspillage de ressources. Pourquoi détruire ce que l'on pourrait posséder ? Pourquoi se rabaisser à la bête quand on peut être le maître ?

Il ne détourna pas les yeux. Il observa le visage de ses compagnons, déformés par une jouissance sauvage qu'il ne partageait pas. À cet instant, il comprit qu'il n'était pas comme eux. Il n'était pas un barbare parmi les barbares. Il était un prédateur entouré de charognards.

La violence n'était pas son maître, elle était son esclave.

Les années qui suivirent confirmèrent cette différence. Mryd devint l'un des guerriers les plus redoutés, non parce qu'il était le plus cruel, mais parce qu'il était le plus implacable. Il ne frappait jamais deux fois si un seul coup suffisait. Il forgeait des alliances là où les autres ne voyaient que des ennemis à abattre.

Il ne cherchait pas l'exaltation. Il cherchait le pouvoir. Et il savait que pour bâtir quelque chose de plus grand que ce tas de cendres, il lui faudrait un jour une armée qui lui ressemble : disciplinée, froide, et absolue.


*


Alwina était l’une des plus belles femmes du clan. Brune, la peau hâlée par le vent de la steppe et les yeux clairs comme l'eau des glaciers, elle possédait la vivacité d’un faucon. Mais elle n’avait rien d’un trophée passif. Fille de chef, elle marchait avec une assurance qui exigeait le passage, le port droit et le regard franc. Les guerriers la convoitaient, mais peu osaient l'approcher sans une certaine prudence ; elle maniait les chevaux les plus rétifs avec une main de fer et son jugement était aussi tranchant que l'acier.

Mryd l’avait remarquée bien avant de songer à une union. Il l’observait lorsqu’elle s'occupait des bêtes ou qu'elle supervisait le partage des réserves. Ce qui le troublait, c’était son refus de la déférence. Là où les autres femmes baissaient les yeux ou cherchaient à lui plaire par des sourires mielleux, Alwina le jaugeait. Elle cherchait la faille sous l'armure du guerrier. Cela l’avait d’abord irrité. Puis, irrésistiblement, intrigué.

Un jour, alors qu’il affûtait sa spatha, il perçut son approche. Elle ne cherchait pas à être discrète. Son pas était régulier, assuré.

— Tu passes plus de temps avec ton fer qu'avec les vivants, lança-t-elle d'une voix dépourvue de flatterie.

Le guerrier releva lentement la tête. Elle se tenait là, les bras croisés, une pointe d’amusement dans ses yeux clairs. Ce n'était pas de la moquerie, mais un défi silencieux.

— Un fer négligé trahit son maître au pire moment, répondit-il d'un ton neutre en reprenant son geste.

Alwina s’accroupit en face de lui, sans se soucier de la poussière sur sa robe de laine fine. Elle tendit une main calleuse, marquée par le frottement des rênes.

— Fais voir.

Il marqua une hésitation, puis il lui tendit la poignée.

La jeune femme la soupesa, fit jouer son poignet, testant l'équilibre de la pointe. Elle fronça les sourcils, concentrée comme un forgeron examinant une livraison de minerai.

— Trop lourde vers la pointe, décréta-t-elle.

Mryd esquissa un sourire en coin, l'étincelle de la contradiction brillant dans ses yeux bleus.

— Elle a pourtant fendu bien des boucliers.

— Sans doute, répliqua-t-elle en lui rendant l'arme. Mais une lame mal équilibrée fatigue le bras avant la fin de la mêlée. Tu gagnes par ta vitesse, Mryd, pourquoi t'encombrer d'un poids qui te ralentit ?

Leurs doigts se frôlèrent lors de l'échange. Mryd sentit la chaleur de sa peau, une sensation physique qui trancha net son calme habituel. Elle se releva d’un mouvement souple, mais avant de s'éloigner, elle s'attarda un instant, son regard plongeant dans le sien avec une intensité qui n'avait rien de soumis. Elle ne cherchait pas à être conquise. Elle cherchait un égal.

Le guerrier resta seul, le pouce glissant sur le tranchant de son épée. Ce n’était pas seulement sa beauté qui le hantait, ni son rang. C’était cette certitude nouvelle : Alwina était une forteresse qu'il ne pourrait pas prendre par la force. S'il la voulait, il ne pourrait pas la dominer ; il devrait la convaincre.

Pour la première fois de sa vie, il ne songeait plus à la victoire, mais à la reconnaissance. Il voulait qu’elle voie en lui l'homme derrière le guerrier, et cette vulnérabilité naissante l'effrayait autant qu'elle le fascinait.


*


Lorsqu’il évoqua son désir d’épouser la jeune femme, les anciens du clan hochèrent la tête avec une approbation teintée de calcul. Une alliance avec la lignée du chef renforcerait sa position, achevant de transformer l'étranger en un pilier du clan. Mais une telle union ne se décidait pas à la seule pointe de l'épée.

— Il faut respecter les coutumes, lui rappela un aîné. Tu devras d’abord complimenter les chevaux de son père.

Mryd réprima un mouvement d’humeur. Il trouvait ce rituel fastidieux, mais il comprenait la mécanique du pouvoir : le respect des formes est le ciment des empires.

Le soir du festin, l’air de la maison longue était saturé de la fumée des graisses et de l'odeur de l'hydromel. Mryd se leva. Le silence se propagea comme une onde de choc, éteignant les rires gras et le fracas des coupes. Il s’avança vers le père d’Alwina, un colosse nommé Berig, dont le regard acéré semblait lire dans les âmes comme dans un ciel d'orage. Il sentit un poids sur sa nuque. Instinctivement, il chercha Alwina. Elle était assise parmi les femmes, mais sa silhouette se détachait, rigide, impériale. Elle ne souriait pas. Elle attendait, ses yeux clairs fixés sur lui, jugeant sa capacité à se plier sans se briser.

Il s’inclina juste assez pour marquer le respect, sans rien céder de sa superbe.

— Depuis que j'ai l'âge de tenir une crinière, Berig, j'ai observé chaque bête de ce clan et celles que nous avons prises à nos ennemis. Mais aucun cheval ne porte la tête avec autant de noblesse que ceux de ta lignée.

Un murmure de satisfaction courut parmi les hommes. Le chef prit une longue gorgée dans sa corne cerclée d'argent, laissant le silence s'étirer.

— Les chevaux ne sont pas de simples bêtes, jeune loup, finit-il par gronder. Ils sont notre souffle dans le blizzard, notre honneur dans la charge. Tu parles de noblesse. Mais sais-tu ce qu'est un cheval de chef ?

Mryd ne cilla pas.

— Un cheval de chef n’est pas seulement le plus rapide. C'est celui qui ne bronche pas quand le bouclier se brise. Il connaît la volonté de son maître avant même que les rênes ne bougent. Il est loyal jusqu'au dernier souffle, car il sait qu'il porte le destin du clan.

Berig hocha lentement la tête, l'étincelle d'un respect nouveau dans les yeux.

— C’est vrai, admit le vieux chef. Mais écoute bien ceci, Mryd : un cheval de sang noble ne se laisse pas monter par n'importe qui. Un cavalier indigne, trop brutal ou trop faible, ne récoltera que la chute. Ma lignée est comme mes coursiers : elle exige une main ferme, mais un cœur juste.

Le message était limpide. Berig ne parlait plus d'animaux. Mryd tourna franchement son regard vers Alwina. Pour la première fois, il vit la tension quitter ses épaules. Un sourire imperceptible, presque une provocation, étira le coin de ses lèvres avant qu'elle ne détourne les yeux avec une élégance souveraine.

Les négociations qui suivirent — le prix de la mariée, les têtes de bétail, les promesses de soutien — ne furent pour le jeune guerrier que du bruit lointain. Il avait passé l'épreuve. Il n'avait pas seulement acheté une alliance ; il avait commencé à apprivoiser le seul être qui l'intéressait vraiment.


Le soir venu, il la trouva près du ruisseau, à l'écart des feux dont les reflets orangés dansaient encore au loin sur les tentes. Elle se tenait près de l'eau vive, silhouette sombre et déliée sous la clarté froide de la lune. Elle ne sursauta pas à son approche ; elle avait appris à reconnaître le poids de son pas.

— Ton père a accepté les conditions, dit-il en s'arrêtant à ses côtés.

Alwina ne tourna pas la tête immédiatement. Elle observait les reflets de la lune se briser sur le courant rapide.

— Je le sais, répondit-elle d'une voix calme. J'ai vu ses hommes marquer les bêtes qui constitueront ma dot. Dans ce clan, les nouvelles courent plus vite que les chevaux de mon père.

Elle se tourna enfin vers lui, son regard redevenant ce défi qu'il connaissait tant, mais teinté d'une gravité nouvelle.

— Mais mon père vend ce qu'il possède, Mryd. Moi, je ne lui appartiens pas. Il a donné son accord, mais il n'a pas mon âme.

Elle fit un pas vers lui, brisant la distance de sécurité qu'ils s'étaient toujours imposée.

— Alors je te le demande, à toi. Est-ce vraiment ce que tu veux ? Ou n'est-ce qu'un pacte de plus pour asseoir ton nom parmi les Goths ?

La question le frappa avec plus de force qu'une lance en plein torse. Il resta un instant silencieux, cherchant des mots qui n'existaient pas encore dans son vocabulaire de guerrier. Il aurait pu lui parler d'alliances et de lignées, mais face à cette femme, le mensonge lui semblait impossible. Il voulait qu'elle soit là, non par devoir, mais par choix.

— Oui, finit-il par dire, la voix sourde. Je te veux, Alwina. Pas pour ton père, ni pour ton rang.

Il fit un pas de plus, jusqu'à ce qu'il puisse sentir la chaleur de son souffle dans l'air glacé.

— Je ne veux pas d'une femme qui baisse les yeux. Je te veux, toi.

Le silence entre eux s’étira. Alwina le sonda longuement, cherchant la moindre trace de fausseté dans ses yeux bleus. Puis, doucement, elle leva la main et effleura sa tempe, un geste d’une audace et d’une tendresse inattendues.

— Alors nous verrons bien si tu es à la hauteur de tes compliments, murmura-t-elle. Car je ne serai jamais ton ombre, Sarmate. Si je te choisis, c'est pour marcher à tes côtés, pas derrière toi.

Elle retira sa main, mais son regard resta ancré dans le sien. À cet instant, Mryd sut qu’il venait de s’engager dans un pacte bien plus exigeant que n’importe quel serment de guerrier. Il ne l'avait pas conquise ; il avait obtenu son alliance.


Le mariage fut célébré en l’an 61 et dura une semaine entière. L’hydromel coulait à flots et le vin, ramené à grand prix des routes du Sud, marquait le prestige de cette alliance. Sous le ciel d’encre, les chants goths montaient vers les étoiles tandis que les flammes des bûchers léchaient l'obscurité. Mryd, d’ordinaire si économe de ses émotions, se surprit à savourer la trêve. Il aimait voir Alwina rire, sentir sa main effleurer la sienne dans la ronde des danses. Parfois, il surprenait son regard posé sur lui, dépouillé de son armure d'acier, n'offrant qu'une chaleur discrète, une promesse de paix qu'il n'avait jamais connue.

Les premières années furent solaires. Alwina était sa compagne, son égale, son conseil. Lorsqu’il revenait des raids, la peau incrustée de poussière et de sang, sa présence agissait comme un baume. Ils partageaient plus que leur couche : ils bâtissaient des plans, discutaient de la stratégie du clan sous la lueur des étoiles. Elle était la seule à qui il confiait ses doutes de chef.

Mais les saisons passèrent, et le silence s'installa dans leur foyer. Aucun enfant ne vint.

Les murmures commencèrent à ramper dans l'ombre des foyers. Un guerrier sans héritier est un arbre sans racines, une lignée qui s'éteint dans la poussière. Les anciens regardaient Mryd avec une pitié qui l'insupportait, tandis que les femmes s'écartaient sur le passage d'Alwina, craignant que sa "stérilité" ne soit contagieuse ou le signe d'une malédiction des esprits. On consulta des chamans, on brûla des herbes amères, on sacrifia des bêtes au premier croissant de lune. Mais le ventre d'Alwina restait désespérément plat.

Alwina ne laissa jamais paraître la moindre faille. Elle marchait la tête haute, plus impériale que jamais, défiant du regard ceux qui osaient murmurer. Mais Mryd voyait ce qui échappait au clan. Il la voyait, certaines nuits, assise à l’écart, les yeux perdus dans la lueur mourante des braises. Il la sentait s'éloigner, non par manque d'amour, mais par une sorte de pudeur tragique. Comme si, ne pouvant lui donner de fils, elle s'interdisait de lui donner son âme tout entière.

Il aurait voulu croire que cela n’avait pas d’importance, que leur lien suffisait. Mais lorsqu’il chevauchait à la tête de ses hommes, il voyait ses lieutenants jouer avec leurs fils, leur apprenant à tenir un arc. Une pointe d'amertume, froide comme le fer, s'installait en lui. Il commençait à se demander si le destin ne lui refusait pas une descendance pour le préparer à un autre chemin, plus vaste et plus solitaire.

C’était une pensée sombre, qu’il étouffait dans le fracas des boucliers et l'odeur du sang. Mais elle grandissait en lui, comme une graine noire.


*


À trente-huit ans, Mryd n'était plus simplement un guerrier : il était devenu un seigneur de guerre dont le nom traversait les steppes comme un avertissement. Il ne commandait plus par le seul droit du sang, mais par la force d'une volonté qui semblait ne jamais connaître le sommeil. Sous sa bannière se pressaient des hommes aguerris, attirés par sa réputation de tacticien infaillible. Avec lui, la victoire n'était pas un espoir, c'était une certitude mathématique.

Son ascension avait été un long sillage de sang. Il avait éliminé ses rivaux au sein du clan avec une froideur méthodique, transformant les Goths d'une tribu de pillards en une machine de guerre disciplinée. Sa vision était simple : l'ordre naît de la domination, et la paix n'est que l'intervalle entre deux conquêtes.

Ses campagnes l’avaient mené aux confins des frontières romaines, là où il avait appris à mépriser la faiblesse des empires sédentaires tout en admirant leur organisation. Il avait négocié avec des rois et écrasé des rebelles, mais une ombre persistait sur son flanc : les Teutons.

Ces guerriers, retranchés dans les forêts sombres et les marais, refusaient de reconnaître son hégémonie. Ils étaient le dernier obstacle à son ambition de bâtir un domaine qui lui survivrait, malgré l'absence d'un fils pour en hériter. Pour Mryd, les Teutons n'étaient pas seulement des ennemis, ils étaient une insulte à sa logique de pouvoir. Tant qu'ils ne seraient pas brisés, son œuvre resterait inachevée.

Le destin, pourtant, l'attendait au tournant d'une escarmouche sans gloire.


*


L’hiver approchait, mais la guerre ne connaissait pas de saison. Mryd traquait les Teutons avec une obsession méthodique, les repoussant vers les confins de la forêt dense. Cette fois, il ne cherchait pas la reddition, il cherchait l'extinction de leur lignée.

Le matin de la bataille, un ciel bas, chargé de neige, écrasait la plaine d'une lumière blafarde. Mryd menait l’assaut, sa lame traçant des arcs de mort dans la brume. Il était au cœur du tourbillon, là où le fracas des boucliers étouffe la raison. Il voyait déjà les Teutons céder, acculés contre le courant glacé de la rivière. La victoire était à portée de main.

Pendant un instant, le temps sembla se figer. Un sifflement aigu, presque imperceptible dans le chaos. Puis un choc brutal, une onde de choc qui lui brisa les côtes par l'arrière. Mryd vacilla, le souffle coupé net. Avant qu'il ne puisse se retourner, une seconde flèche s'enfonça entre ses omoplates.

La chaleur poisseuse du sang inonda son dos. La trahison de l'ombre. Il tenta de crier un ordre, mais seule une écume rouge franchit ses lèvres. Son cheval se cabra, ses forces s'évanouirent, et le seigneur de guerre bascula de sa selle. Son corps heurta la boue gelée avec un bruit sourd, tandis que le piétinement des sabots s'éloignait, devenant un murmure lointain. Le froid l'envahit, une paix glaciale qui éteignit les cris de la bataille. Puis, le néant.


Un spasme violent lui déchira la poitrine. Mryd aspira une goulée d'air si glaciale qu'elle lui brûla les poumons comme de l'acide. Ses yeux s'ouvrirent sur un ciel nocturne, d'une clarté surnaturelle. Les étoiles semblaient vibrer, trop proches, trop brillantes.

Il aurait dû être mort. Il se souvenait du fer déchirant ses poumons, du goût de la terre dans sa bouche.

Il tenta de bouger, ses articulations craquant sous la raideur cadavérique. Autour de lui, le champ de bataille n'était plus qu'un charnier silencieux. Le silence était plus effrayant que le combat : un tapis de corps brisés, d'hommes qu'il avait menés et d'ennemis qu'il avait méprisés. Il était un vivant parmi les spectres.

D'une main tremblante, il déchira sa tunique pour chercher les trous des flèches. Sa peau était lisse, intacte, comme si le fer n'avait jamais mordu sa chair. Seul le sang séché sur son armure témoignait du massacre.

Une terreur primale, plus profonde que celle de la défaite, l'étreignit. Un murmure inconnu résonnait dans son sang, une énergie nouvelle qui faisait bourdonner ses tempes.

Qu'est-ce que je suis ?

Il s'arracha de la boue sanglante, trébuchant sur les membres rigides de ses propres guerriers. Il tituba vers la rivière, le visage déformé par une panique qu'il n'avait jamais connue de son vivant. Il plongea ses mains dans l'eau noire et glacée pour laver le sang qui n'était plus le sien. En voyant son reflet dans l'eau sombre sous la lune, il ne reconnut pas l'homme qu'il avait été.

Il venait de perdre son peuple, sa gloire et sa vie en une seule nuit.


*


Pendant des semaines, il erra à travers les forêts sombres et les plaines battues par les vents. L’homme qui avait commandé des milliers de lances n’était plus qu’une ombre parmi les arbres. Son corps ignorait désormais les lois de la nature : ses plaies se refermaient en quelques battements de cœur, et la fatigue ne semblait plus avoir d'emprise sur ses muscles.

Il avait tenté, une fois, de regagner le camp de son peuple. Mais en voyant au loin les tentes de sa tribu, il s'était arrêté. Il n'était plus Mryd le chef, il était un blasphème. Le silence des morts sur le champ de bataille l'accompagnait partout. Alors, il tourna le dos à son passé et reprit la route vers l’Est, là où personne ne connaissait son nom.

Des mois plus tard, il atteignit une cité-frontière de l’Empire parthe. La ville était un chaos de couleurs, d’épices et de langues inconnues. Pour le guerrier, ce tumulte était un refuge ; ici, il n'était qu'un mercenaire de plus parmi les exilés.

Alors qu’il avançait dans la foule, cela se produisit. Une vibration sourde s’insinua dans son crâne, un bourdonnement électrique qui résonna jusque dans ses os. La sensation était si soudaine et si envahissante qu'il s'immobilisa, les yeux plissés par une douleur diffuse. Il porta les mains à ses tempes, l'esprit en désordre, se demandant si son cerveau était en train de lâcher ou si les ombres de la mort venaient enfin le réclamer. Il vacilla, cherchant son souffle au milieu des passants indifférents.

C’est alors qu’il le vit.

De l’autre côté de la place, un homme l’observait. Il portait une tenue de cuir et de soie finement travaillée, typique des voyageurs de haut rang. Ses cheveux noirs encadraient un visage marqué par une sagesse millénaire, et son regard ne contenait aucune hostilité. Au milieu de la foule qui s'agitait, il était le seul point de calme absolu.

L’inconnu s’avança vers lui, fendant la foule avec une autorité naturelle.

— Tu es jeune, dit l’homme d’une voix posée. La première fois, on croit devenir fou.

Mryd serra les dents, ses doigts crispés sur son épée.

— Qui es-tu ? Qu’est-ce que c’était… ?

L’inconnu esquissa un sourire presque triste, celui d'un homme qui a vu trop d'empires s'effondrer. Il posa une main sur l’épaule du guerrier goth qui sentit une force tranquille émaner de cet étranger, une puissance qui dépassait de loin tout ce qu'il avait affronté.

— Je suis Ahasuerus, répondit-il. Et ce que tu as ressentit, c'est ton propre sang qui te prévient : un semblable est proche. Viens. Le monde n'est plus ce que tu crois, et tu as beaucoup à apprendre si tu veux garder ta tête sur tes épaules.

Mryd, encore sonné par cette rencontre, ne comprit pas immédiatement le sens de ces dernières paroles. Mais il suivit l'homme. Pour la première fois depuis son réveil parmi les morts, il ne se sentait plus comme un monstre solitaire.


*


Ahasuerus l’emmena loin du tumulte, guidant leurs montures à travers des plaines rocailleuses jusqu’à un campement discret niché au pied des collines. Au centre, une tente de cuir sombre se distinguait par sa taille, drapée de soieries qui trahissaient une richesse immense.

Mryd pénétra à l'intérieur, le regard méfiant, la main ne s'éloignant jamais de son arme. L'odeur de l'encens et la chaleur du brasero contrastaient avec l'air sec du dehors. Des tapis épais étouffaient le bruit de ses pas. Ahasuerus s’installa sur des coussins avec la lenteur d’un homme qui possède tout le temps du monde. Il versa un vin épais dans deux coupes de métal ciselé et en tendit une au jeune homme.

— Tu es né à nouveau, déclara-t-il simplement. Tu es Immortel, Mryd.

Le guerrier prit la coupe mais ne but pas. Il fixa le liquide sombre, songeant au sang qu'il avait perdu sur le champ de bataille.

— Qu’est-ce que cela signifie ?

— Cela signifie que le temps n'a plus de prise sur toi. Tu ne vieilliras plus. Les maladies et les lames ne feront que t'égratigner ; ton corps se réparera, encore et encore. Mais ne te crois pas invulnérable pour autant.

Il marqua une pause, scrutant l'étincelle d'arrogance qui s'allumait dans les yeux bleus du Goth.

— Il n'existe qu'un seul moyen de nous arracher à ce monde, reprit le mentor d'une voix plus basse. La tête. Il faut que la tête soit séparée du corps.

Le jeune immortel se figea. L'idée de cette vulnérabilité unique, si précise, le fit frissonner.

— Et c’est ainsi que nous vivons, continua Ahasuerus. En nous chassant les uns les autres. Nous appelons cela le Jeu. C'est une loi ancestrale : à la fin, il ne peut en rester qu'un. En prenant la tête d'un semblable, tu reçois sa force, son savoir, son Quickening. Tu deviens plus que ce que tu étais.

Mryd s'appuya en avant, l'instinct du prédateur reprenant le dessus sur la confusion.

— Pourquoi attendre, alors ? Pourquoi ne pas traquer les autres dès maintenant ? Si je prends leur force, je serai intouchable.

Ahasuerus eut un sourire indulgent, presque triste.

— Voilà une question qui trahit ta jeunesse. La force brute est un phare qui attire tous les naufrageurs. Un Immortel avisé apprend d'abord à disparaître. Trop de victoires hâtives finissent par attirer un adversaire que tu ne pourras pas vaincre.

Mryd laissa échapper une grimace de dédain. Pour lui, la discrétion était la vertu des lâches.

— Tu préfères te cacher ?, lâcha-t-il avec une pointe de mépris.

Le vieil homme éclata d’un rire sec, un son qui semblait venir du fond des âges.

— Je préfère vivre assez longtemps pour voir les impatients comme toi finir dans la poussière. Apprends d'abord à porter ton immortalité, petit Goth. Le Jeu dure depuis des millénaires. Tu as tout le temps pour mourir.


*


Les jours suivants furent une succession d’épreuves et d’humiliations nécessaires. Ahasuerus n’était pas seulement un guerrier accompli : il était un stratège dont chaque mouvement semblait calculé des siècles à l’avance. Il n’enseignait pas seulement le fer, mais aussi le silence et la patience.

Chaque matin, sous un soleil de plomb, Mryd s’épuisait au maniement de la lame. Il pensait connaître la guerre, les duels et l'ivresse de la force brute. Mais un combat entre immortels obéissait à une autre physique.

— Un duel contre l’un des nôtres ne ressemble à rien de ce que tu as vécu, expliqua Ahasuerus, son épée posée négligemment sur son épaule. Ce n’est pas la puissance qui nous départage, mais la géométrie de l'erreur. Ceux qui survivent sont ceux qui lisent dans l'esprit de l'autre comme dans un livre ouvert.

Mryd serra la mâchoire, la sueur piquant ses yeux bleus. Cela lui semblait absurde. Il avait mené des charges de cavalerie, piétiné des rangs de boucliers, gagné son nom dans le sang et la fureur. Pourquoi ces règles devaient-elles changer ?


Ahasuerus ne lui laissait aucun répit. Lors de leurs passes d'armes, il le forçait à l'immobilité, le punissant du plat de la lame dès qu'il tentait une offensive irréfléchie.

— Si tu frappes le premier par instinct, tu t’offres à moi.

— Si je frappe assez fort, l’adversaire n’aura plus de tête pour répondre, répliqua Mryd avec une arrogance de chef de guerre.

— Tu crois cela ? Très bien. Essaie.

Le jeune immortel rugit et chargea, abattant son épée dans un arc de cercle dévastateur. Mais Ahasuerus ne chercha pas à parer le coup. Il pivota sur lui-même avec une fluidité de fumée, laissant la lame de son adversaire fendre le vide. Avant que Mryd ne puisse rétablir son équilibre, Ahasuerus utilisa l'élan de son adversaire contre lui. En un clin d'œil, il se retrouva au sol, la poussière dans la bouche, et le froid de l'acier pressé contre ses cervicales.

— Tu es fort, Mryd. Mais tu es prévisible. Un autre que moi n'aurait pas attendu que tu te relèves.

Le guerrier rageait, les doigts crispés sur le sable. Mais sous la colère, une graine de compréhension commençait à germer. Pour la première fois de sa vie, il réalisait que la force n'était qu'un outil, et que l'esprit était l'artisan. Il apprenait, enfin, que pour être un maître du Jeu, il devait cesser d'être un loup pour devenir un architecte.


*


Mryd était un élève brillant, rapide, acharné. Il assimilait chaque leçon avec une facilité déconcertante, apprenant à anticiper les mouvements d’un adversaire avec une précision chirurgicale. Mais derrière cette discipline se cachait une impatience brûlante. Pour lui, l’immortalité n’était pas une malédiction à cacher, mais un droit divin. Pourquoi se fondre dans la masse des mortels quand on peut les gouverner ?

Un soir, alors qu’ils observaient les feux d’un village lointain, il laissa éclater son ambition.

— Pourquoi nous cacher ? Nous pourrions prendre ce qui nous revient de droit. Ils nous craindraient, ils nous serviraient.

Ahasuerus poussa un soupir las.

— Ou ils nous brûleraient. Nous sommes les premiers monstres de leurs légendes. Le pouvoir ne se prend pas, il se prête. Les mortels ne supportent pas ce qu’ils ne contrôlent pas. Nous ne sommes pas destinés à régner. Seulement à survivre.

Mryd serra la mâchoire. Pour lui, la prudence d'Ahasuerus n’était que la lâche fatigue d'un homme trop vieux.

Cette nuit-là, il prit sa décision.

Il attendit que le silence soit total. Il connaissait ses leçons : frapper quand l’ennemi est vulnérable, sans remords. L’ombre de la tente se découpait sous la lune tandis qu’il s’avançait, son épée à la main. Il glissa à l’intérieur comme un souffle de vent froid.


Son maître dormait, immobile. Un seul coup. Un geste net. Mryd leva son arme, mais au moment où la lame entama sa descente, deux yeux noirs s’ouvrirent.

— Trop impatient, murmura Ahasuerus.

L’acier fendit l’air, mais le maître esquiva avec une fluidité de spectre. Avant que Mryd ne comprenne, Ahasuerus était debout, son épée déjà en main. Le duel fut bref. Mryd attaqua avec toute sa hargne de chef de guerre, mais son maître parait chaque coup avec une aisance insultante, reculant juste assez, contre-attaquant par touches précises, sans jamais chercher à verser le sang.

En quelques passes, il désarma son élève. L’épée du jeune immortel voltigea dans l’ombre. Ahasuerus le projeta au sol et plaça le fil de sa lame contre sa gorge.

Le silence tomba, pesant. Ahasuerus l’observa longuement, puis, avec un soupir de déception, abaissa son arme.

— Tu es doué, mais tu es stupide, déclara-t-il.

Mryd, les poings serrés dans la poussière, refusa de baisser les yeux.

— Je voulais savoir si j’étais prêt, gronda-t-il.

Son maître esquissa un sourire triste.

— Tu l’es. Je n’ai plus rien à t’apprendre. Pars. Fais ce que tu veux de ton éternité. Mais souviens-toi : la force seule ne bâtit rien. Elle ne fait que détruire.

Le jeune homme resta immobile alors qu'Ahasuerus se détournait. Il avait échoué à prendre la tête de son maître, mais il avait gagné sa liberté.

Au matin, il quitta le campement sans un regard en arrière. Il abandonnait plus qu’un lieu : il laissait derrière lui son passé, son nom, l’homme qu’il avait été.

Désormais, il ne serait plus Mryd. Il serait Darius, en hommage aux grands rois perses, à ces souverains qui avaient forgé des empires et marqué l’histoire par leur puissance. Un nom pour un bâtisseur d'empire. Un nom pour un homme qui ne se contenterait pas de survivre, mais qui sculpterait l'histoire à son image. Et un jour, il prouverait qu’il valait autant qu’eux.


*


Le monde antique était un vaste échiquier de poussière et de sang, et Darius s’empara de cette vérité avec une avidité méthodique. Libéré des leçons de patience d’Ahasuerus, il parcourut les terres connues non plus comme un voyageur, mais comme un architecte du chaos.


En Italie, il vendit sa lame aux cités-États, apprenant que la diplomatie n'était qu'une guerre menée avec des mots. À Rome, il observa les sénateurs et comprit que l'on pouvait asservir un peuple plus sûrement avec des lois qu'avec des chaînes. En Grèce, il étudia les tactiques d'Alexandre, mais il resta hermétique à la morale des philosophes. Pour lui, la vertu était une parure pour les faibles qui craignaient la fin de leur vie.

Peu à peu, le fossé se creusa entre lui et le reste de l'humanité. Il cessa de voir les hommes comme ses semblables. Ils n'étaient plus que des éphémères, des êtres dont la vie entière tenait dans un soupir de l'éternité. À quoi bon apprendre leurs noms ou respecter leurs rêves ? Ils étaient des instruments. Des pions.

Il cessa de chercher à les comprendre. Il apprit à les manipuler.

Lorsqu'il prit la tête de sa propre armée, il ne chercha pas à inspirer la loyauté, mais l'efficacité absolue. Ses troupes étaient un assemblage de déserteurs, de renégats et d'hommes n'ayant plus rien à perdre. Sous son commandement, cette lie devint une lame affûtée. Il n’offrait ni honneur, ni promesse de gloire éternelle ; il offrait le butin et la certitude que, sous ses ordres, ils seraient les prédateurs plutôt que les proies.

Darius devint un nom que l'on murmurait avec effroi dans les palais. Il était le cavalier aux yeux d’acier, le seigneur de guerre sans patrie qui ne servait que son propre dessein. Sa silhouette, drapée dans les soies de l'Orient et protégée par le fer de l'Occident, hantait les frontières des empires.

Il ne laissait derrière lui que des cendres et un silence de mort. Pour lui, chaque cité brûlée était une page tournée, une étape nécessaire vers une domination totale qu'il croyait être son destin. Il était devenu ce qu'Ahasuerus craignait le plus : un dieu guerrier qui avait oublié le prix d'une vie humaine.


*


L’an 98 après J.-C. marquait une période de tension aux frontières de l’Empire, mais pour Darius, ce n’était qu’un terrain de chasse supplémentaire. C’est dans les contreforts sauvages des Alpes qu’il ressentit à nouveau cette pulsation électrique.

Elle ne dura que quelques secondes, une onde de choc invisible qui fit vibrer ses os avant de s'éteindre brutalement. Il s'immobilisa. Ce signal, il l'avait appris aux côtés d'Ahasuerus, mais c'était la première fois qu'il le percevait sans que son maître ne soit présent. Quelqu’un d'autre était là, dissimulé dans les replis de la montagne ou parmi les ombres du campement. Mais qui ? La vibration s'était évaporée, le laissant seul avec une certitude : il était traqué.

Darius connaissait les règles. Il ne pouvait pas risquer de révéler sa nature devant ses hommes. Une nuit, prétextant une patrouille solitaire, il s’enfonça dans une gorge étroite où le fracas d’une cascade étouffait tout autre son, et attendit que l'autre se dévoile.

Une silhouette se détacha enfin de l’obscurité. L’homme était massif, vêtu de peaux de bêtes et de plaques de bronze antiques. Il maniait un akinakès, cette épée courte des peuples de la steppe, mais il ne semblait appartenir à aucune tribu connue. Il observa Darius, un rire rauque s'échappant de sa gorge.

— Regardez-moi ça, cracha l’inconnu. Un seigneur de guerre drapé dans la soie des Romains. Tu as beau te parfumer et polir ton armure, tu pues toujours la boue et le sang des barbares. Tu n'es qu'un singe déguisé en empereur.

Darius ne cilla pas. L'insulte glissa sur lui, mais il nota la férocité dans le regard de l'autre.

— Si mon apparence t'offense, répliqua-t-il d'une voix calme, ce sera la dernière chose que tes yeux verront.

L’inconnu n’attendit pas. Il bondit avec une sauvagerie animale. Le combat fut un choc de cultures. L'autre luttait avec la rage d’un prédateur, cherchant le corps-à-corps, utilisant sa masse pour écraser la défense de son adversaire. Darius, lui, restait droit, appliquant avec une rigueur chirurgicale les principes de son maître : l'économie du mouvement, la lecture des trajectoires.

Pourtant, la force de son adversaire était phénoménale. Un revers de garde projeta le jeune immortel contre la paroi rocheuse. Le choc fut tel qu’il sentit ses côtes craquer. Avant qu’il ne puisse se rétablir, la lame courte lui entama profondément l’épaule. La douleur fut fulgurante, mais au lieu de céder à la panique, il se remémora les échecs face à Ahasuerus.

La géométrie de l’erreur.

Il laissa l'autre porter ce qu'il croyait être le coup de grâce. Alors que l'inconnu levait son bras, ivre de sa propre puissance, Darius pivota, utilisant l’appui du rocher pour projeter tout son poids dans un mouvement tournant. Sa lame trancha l’air dans un sifflement pur, portée par une précision que seule l'intelligence du combat pouvait offrir.

Le silence retomba brutalement. La tête roula dans l’écume de la cascade, suivie de près par son corps inerte.

Darius resta immobile un instant, le souffle court. Puis, le ciel sembla s’effondrer sur lui.

Le Quickening ne ressemblait à rien de ce qu’il avait imaginé. Des éclairs d’un bleu électrique jaillirent du corps décapité, frappant Darius en pleine poitrine. Il tomba à genoux, hurlant de douleur alors qu’une puissance brute s’engouffrait en lui.

Ce n’était pas un partage de souvenirs, mais une décharge de connaissances tactiques pures. Il ressentit tout : la soif de sang de l’immortel, son art sauvage de la traque, ses siècles de haine accumulée. Des connaissances tactiques qu’il n’avait jamais apprises s’imprimèrent de force dans son esprit. Lorsqu'il se releva enfin, les éclairs avaient disparu, laissant derrière lui une terre brûlée et une odeur d'ozone. Sa blessure à l'épaule s'était déjà refermée.

Il se sentait investi d'une clarté d'esprit terrifiante. Il venait de comprendre que le Jeu n'était pas seulement une nécessité : c'était une ascension. En prenant cette tête, il était devenu plus rapide, plus vif, plus dangereux.

Il ramassa son épée, la nettoya soigneusement sur la fourrure de son ennemi et quitta la gorge. En rejoignant le camp, ses yeux d'acier brillaient d'une lueur nouvelle, inhumaine. Darius venait de prendre sa première tête. Il n'était plus seulement un homme qui refusait de mourir ; il était devenu un prédateur au sommet de sa propre éternité.


*


L’hiver de l’an 165 après J.-C. était particulièrement rude sur les terres de Dacie. Le vent soufflait entre les collines, emportant avec lui l’odeur de la neige et du bois brûlé. Darius et ses hommes campaient près d’une rivière gelée lorsqu’un éclaireur revint avec une information : une ferme isolée, faiblement gardée, abritant des réserves de nourriture et de bétail.

Ils attaquèrent à l’aube. Les combats furent brefs. Les fermiers, pris au dépourvu, tentèrent de fuir, mais la cavalerie de Darius les rattrapa en quelques instants. Les maisons furent pillées, les vivres récupérées, les survivants laissés à leur sort. Ce n’était pas une grande bataille, juste un saccage de plus sur leur route.

Mais alors qu’il arpentait la cour principale, son regard s’arrêta sur une scène qui éveilla son instinct. Un homme gisait sur le sol boueux, écrasé sous le poids d’un cheval mort. Son torse se soulevait encore faiblement, signe qu’il respirait toujours, mais sa jambe était tordue dans un angle anormal, broyée par la chute. Il avait une trentaine d’années, un corps solide malgré la maigreur due à l’hiver, et ses yeux mi-clos trahissaient un mélange d’agonie et d’incompréhension.

Darius s’agenouilla près de lui, détaillant ses traits avec attention. Il connaissait cette sensation. Un frisson léger, un murmure dans ses os, une vibration presque imperceptible. Cet homme allait revenir. Un pré-immortel.

Il observa un instant le blessé, jaugeant les possibilités. Il aurait pu le laisser mourir là, attendre que la nature fasse son œuvre, voir s’il se réveillerait seul. Mais cela aurait été une perte de temps. Il saisit son épée et, d’un geste net, lui planta dans la gorge.

Le silence s’abattit sur la cour. Les soldats qui avaient assisté à la scène reculèrent, mal à l’aise. Ce n’était pas un meurtre de guerre. Ce n’était pas une exécution. C’était autre chose.

Darius resta accroupi près du cadavre, attendant. Quelques temps plus tard, le corps se raidit. Un spasme violent secoua le corps et l’homme ouvrit brusquement la bouche dans une inspiration de noyé. Ses doigts griffèrent la boue gelée alors qu'il revenait à la vie, la gorge parfaitement intacte. Dans ses yeux dilatés par l'effroi, Darius lut le reflet de sa propre naissance.

— Bienvenue parmi nous, déclara-t-il d’un ton tranquille.

L’homme chercha du sang, une plaie, un vestige de sa fin... mais il n'y avait rien. Sa jambe, jadis broyée, s'était déjà redressée sous la peau.

— Tu es immortel maintenant, ajouta Darius en se relevant. Si tu veux comprendre ce qui t’arrive, suis-moi. Sinon, tu peux rester ici et attendre que d’autres viennent te tuer pour de bon.

Puis il s’éloigna sans se retourner, il savait déjà que l’homme le suivrait.

L'homme s'appelait Claudianus. Assis près du feu du campement, il écouta Darius lui expliquer la vérité du sang et de l'acier. Il lui raconta le Jeu, les duels, et la solitude éternelle de ceux qui règnent sur le temps. Claudianus l’écouta avec une fascination qui remplaça bientôt sa terreur. Il ne voyait pas en Darius un monstre, mais un dieu qui lui avait offert une seconde chance.

Lorsqu'il prêta serment, Darius lui donna un nouveau nom : Grayson.

Ensemble, ils devinrent une légende noire. Darius restait le conquérant, le stratège qui dirigeait les masses, tandis que Grayson devenait son ombre, la lame silencieuse qui achevait les fuyards et traquait les faibles. Sous l’œil impitoyable de son mentor, Grayson apprit vite. Il n'apprit pas la sagesse d'Ahasuerus, mais la froideur de Darius.

Ils ne laissaient derrière eux que des cendres, deux prédateurs marchant côte à côte dans une Europe antique qui commençait à trembler au simple écho de leurs noms.

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