Le Prix à payer - Highlander Fanfiction

Chapitre 24 : Sous l’œil du Maître

6535 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/08/2025 20:52

La neige craquait sous les bottes ferrées, et le vent charriait des odeurs de fumée et de bois humide. Grayson n’était immortel que depuis quelques semaines. Ses blessures se refermaient à vue d’œil, il ne connaissait plus la morsure de la fièvre, et la fatigue n’était plus qu’un souvenir lointain. Pourtant, il ressentait toujours la douleur — vive, réelle — mais elle s’éteignait aussi vite qu’elle était venue, ne laissant qu’une étrange impression d’irréalité.

Ce corps neuf semblait inépuisable, et pourtant… il lui échappait. Voir une coupure profonde se refermer en quelques minutes, être indifférent au froid mordant : cette perfection biologique le laissait presque inquiet, comme si son âme de mortel peinait à habiter cette machine invincible.

Darius l'observait comme un forgeron jauge un métal brut. Il ne voulait pas seulement un guerrier de plus. Il cherchait un second capable de réfléchir, d’obéir et, à terme, de commander.

Le premier test fut lancé sans préavis. La troupe s’était rassemblée autour du feu, le souffle des hommes formant de petites brumes dans l’air glacé.

— Une hache, dit Darius en lui lançant l’arme.

Elle était lourde, le manche poli par l’usage.

— Et une main attachée dans le dos, ajouta-t-il avec un demi-sourire.

Un murmure parcourut l’assemblée. Le cercle se referma autour de Grayson et de son adversaire : un vétéran goth, massif. La première charge faillit envoyer Grayson au tapis. Privé d'un bras pour s'équilibrer, il dut compenser par une danse brutale, trouvant un équilibre précaire entre la puissance du coup et la stabilité de ses appuis dans la neige traître. Les coups claquaient sourdement. Grayson s'épuisait à parer, sa respiration devenant un sifflement rauque. Finalement, dans un fracas de métal, il parvint à renverser son adversaire en utilisant le manche de la hache comme un levier. Les hommes l’acclamèrent.

Darius s’approcha, marchant dans la neige avec une légèreté de prédateur.

— Tu t’es vidé trop vite, dit-il, sa voix basse coupant court aux cris des soldats.

Grayson essuya la sueur qui gelait sur ses tempes.

— J’ai frappé comme je le pouvais.

— Comme tu le pouvais, oui. Mais pas comme tu le devais.

Darius plongea son regard d'acier dans le sien.

— L’homme qui s’épuise au début ne voit pas la fin de la bataille. Dans une vraie guerre, Grayson, tu aurais fini à genoux, la gorge ouverte sous le poids de ta propre fatigue.

Le jeune immortel resta silencieux, le cœur battant contre ses côtes intactes.

— Alors, tu veux que je retienne mes coups ?

— Je veux que tu les portes au moment où ils deviennent inévitables. La force n’est rien sans l'économie. Tu es immortel, tes membres guériront toujours, mais ton endurance n’est pas infinie. Et surtout… regarde-les, ajouta Darius en désignant les soldats d'un geste du menton. Tes hommes, eux, se fatiguent. Ils n'ont pas ton sang. Si tu mènes une charge que tu es le seul capable de conclure, tu te retrouveras seul face à l'ennemi. Un chef ne court pas plus vite que son armée.

Grayson hocha la tête, comprenant enfin que Darius ne lui apprenait pas seulement à tuer, mais à régner sur le temps.

— Donc ce n’est pas seulement survivre.

— Non. C’est durer. Et faire durer ceux qui te suivront.


Le deuxième test survint quelques jours plus tard. Un prisonnier romain fut amené devant le feu central, les mains liées, la tunique déchirée par les ronces et les mauvais traitements. Le froid avait bleui ses lèvres, mais c’était la peur qui lui vidait le regard de toute couleur.

— Un espion, annonça Darius, comme on énonce un fait indiscutable. Tue-le.

Grayson dégaina, mais resta immobile. Ce n’était pas la pitié qui retenait sa main : il voyait, derrière ce visage crispé, un soldat qui avait vu et entendu des choses. Un fil à tirer pour obtenir des informations.

— On pourrait l’interroger, dit-il, la voix basse mais ferme.

Darius ne répondit pas immédiatement. Il resta immobile, les yeux fixés sur Grayson comme s’il pesait le moindre mouvement de ses doigts sur la garde de son arme.

— S’il parle, on saura qui l’envoie, insista Grayson. On saura s’ils sont plus nombreux.

Un silence s’installa, long, presque pesant. Puis Darius fit un léger signe de tête, laissant à son élève le poids du choix final. Grayson inspira, puis abattit sa lame d’un geste sec. Le corps s’affaissa dans la neige, laissant une éclaboussure sombre sur le blanc pur. Darius s’approcha alors, assez près pour que seul son élève puisse entendre son souffle :

— Parfois, on épargne pour interroger, oui… et parfois on tue pour que l’ennemi sache qu’on ne nous espionne pas.

Il désigna d'un regard circulaire les guerriers rassemblés autour du foyer.

— Aujourd’hui, ce n’était pas pour toi que je te l’ai fait tuer. C’était pour eux. Un chef doit savoir quand obtenir des réponses… et quand envoyer un message. Ce n’est pas toujours la vérité qui maintient un camp uni, Grayson. C’est la certitude qu’on agit sans hésiter.


Le troisième test arriva quelques mois plus tard. Sur la ligne de l’horizon, de petites lueurs tremblotaient dans l'obscurité : un campement, à deux ou trois lieues de leur position.

— Une bande de pillards. Une dizaine, peut-être plus. Ils harcèlent nos lignes depuis des jours.

Darius posa une main sur l’épaule de Grayson, une pression ferme qui valait tous les ordres.

— Ce soir, tu mènes. Je veux voir si tu sais utiliser ce que tu as appris. Ramène la victoire… et tes hommes.

Darius resta en retrait, silhouette de fer se fondant dans la nuit, tandis que Grayson prenait la tête d’une poignée de guerriers. L’adrénaline brûlait dans ses veines, cette électricité nouvelle que seul le combat éveillait. Il choisit la force directe : une attaque frontale, rapide et violente. Les pillards furent écrasés avant même d’avoir pu s’organiser. Mais sur le chemin du retour, deux silhouettes manquaient à l’appel. Deux guerriers goths laissés dans la terre noire.

Au camp, le chef de guerre l’attendait, debout près des flammes.

— Deux pertes, dit-il d’une voix claire que tous purent entendre. Tu as gagné… mais à quel prix ?

Grayson soutint son regard, l'orgueil encore brûlant de la bataille.

— Ils sont morts pour la victoire, rétorqua-t-il.

Darius secoua la tête avec une lenteur impitoyable.

— Un chef digne de ce nom sait que la victoire n’a de valeur que si on peut la défendre le lendemain. Et pour ça… il faut des hommes vivants pour la porter.

Il n’y avait pas de colère dans son ton, seulement cette exigence implacable de celui qui voit le temps défiler sur des siècles. Il s’approcha de Grayson et reprit plus bas, pour lui seul :

— Ce n’est pas le nombre d’ennemis que tu abats qui dira qui tu es… mais le nombre d’alliés qui marcheront encore derrière toi quand tout sera terminé.

Grayson comprit alors que ces épreuves n’avaient rien d’arbitraire. Darius le forgeait, couche après couche, pour en faire une extension de sa propre volonté. Et il n’avait aucune intention de ménager le métal avant qu'il ne soit parfait.


*


La nuit était tombée, épaisse et glaciale, s’infiltrant dans la moindre couture des manteaux de fourrure. Au centre du camp, le feu projetait ses langues orangées sur les visages burinés des guerriers. Les hommes riaient par petites bouffées, se partageaient de la viande et affûtaient leurs lames, le crissement de la pierre sur l'acier marquant le rythme de la veillée. Mais à la périphérie du cercle, là où la lumière vacillait avant d'être engloutie par les ténèbres de la forêt dace, Darius s’assit face à Grayson. Il resta un moment silencieux, observant les flammes comme s’il y cherchait la trace d'un passé que lui seul pouvait encore se rappeler. Le bois éclata, envoyant une pluie d’étincelles mourir dans le ciel noir.

— Tu es fort, Grayson, finit-il par dire. Sa voix était basse, presque un murmure, mais elle portait le poids d'une autorité naturelle. Tu as survécu à tes premières lunes, et tu as gagné ta place dans ce monde.

Il releva les yeux. Dans son regard d'acier, il n’y avait ni admiration, ni chaleur fraternelle, mais une évaluation minutieuse, celle d'un architecte jaugeant la solidité d'une fondation.

— Mais ta force ne sert à rien si elle n'est pas l'esclave de ta tête.

Darius se pencha légèrement, le reflet du brasero dansant dans ses pupilles. Sa voix se fit plus intime, dépouillée de son ton de général.

— Les immortels qui ne pensent que par le fer meurent vite. Plus vite que tu ne l’imagines. Ils deviennent prévisibles, et dans notre Jeu, être prévisible est une sentence de mort. Tu crois que l'éternité se gagne en frappant plus fort ou en courant plus vite. C’est l’illusion des jeunes. L'éternité, c'est savoir quand ne pas dégainer. C'est l'art de disparaître dans les plis de l'histoire pour mieux en ressortir au moment où l'ennemi s'est endormi.

Il marqua une pause, laissant le froid et le silence souligner ses paroles. Autour d'eux, les hommes continuaient de rire, ignorant qu'ils ne vivaient que l'espace d'un battement de cil comparé à la conversation qui se tenait là.

— Je n’ai pas besoin d’un soldat de plus dans mes rangs, reprit Darius. J’ai besoin d’un homme capable de voir le monde comme je le vois. Je te forge pour que tu sois mon bras, mais aussi mon esprit.

Grayson sentit une chaleur inhabituelle lui envahir la poitrine. Ce n'était pas la brûlure du vin ou du feu, mais celle de l'ambition reconnue. Pour la première fois, il ne se sentait plus comme un fermier ressuscité par hasard, mais comme l'élu d'un nouvel ordre. Il soutint le regard de Darius, acceptant le fardeau de cette promesse.

— Je comprends, finit-il par répondre, la voix serrée par une résolution nouvelle.

Darius esquissa un sourire, un éclair bref et rare qui adoucit un instant ses traits de conquérant.

— Bien. Jusqu'ici, je t'ai appris à ne pas mourir. Demain, je t’apprendrai comment régner.


*


L’année 180 marqua un tournant. Après des années à parcourir plaines et forêts au rythme des campagnes et des pillages, Darius chercha à enraciner sa puissance. Les Goths, jusque-là errants ou cantonnés à des positions temporaires, s’installèrent sur les rives de la mer Noire. Les campements de cuir se transformaient : des palissades de bois et des tours de guet surgissaient du sol. Ce n’était plus la fureur nomade des raids, mais la tension des tractations et des alliances fragiles. Ici, la guerre avait simplement changé de visage.


La grande tente de commandement était alourdie par le vent salin. Autour d'un large coffre de voyage en chêne, trois groupes se faisaient face : des chefs goths vêtus de fourrures, deux marchands grecs méfiants, et un émissaire romain dont la toge défraîchie n'entamait en rien l'arrogance. Darius trônait au centre.

— Le fer, dit l’un des Grecs, n’est pas chose à brader par les temps qui courent.

— Pas plus que la sécurité de vos navires dans mes eaux, répliqua Darius d’une voix dont le calme était plus menaçant qu'un cri.

Grayson, resté en retrait dans l'ombre d'un montant de la tente, observait son maître avec fascination. Darius jouait avec les ambitions de chacun comme un musicien avec les cordes d'une lyre. Il cédait sur une taxe portuaire dérisoire pour obtenir, en échange, un approvisionnement constant en métal de qualité. Il parlait de "paix romaine" à l'émissaire tout en caressant la garde de son épée, rappelant sans un mot que les légions étaient loin, et lui, très proche.

Quand la réunion prit fin, les délégués sortirent avec l'illusion d'avoir triomphé. Seul le jeune immortel avait vu les fils de la toile se resserrer.


Alors que les voix s'éloignaient, un prévôt de la ville voisine fendit la foule, le visage blême. Il attendit que Grayson et les gardes s'écartent avant de murmurer à Darius, la voix tremblante :

— Seigneur… un étranger rôde dans les faubourgs de Tanais. On dit qu'il a terrassé trois de nos meilleurs hommes d'un seul geste. Leurs têtes ont touché le sol avant que leurs corps ne s'effondrent.

Il marqua une pause, jetant un regard nerveux derrière lui.

— Certains jurent qu’il ne peut pas mourir. Qu’il porte la mort dans ses yeux. Et il a prononcé votre nom devant la porte du magistrat.

Il marqua une pause, puis ajouta, hésitant :

— Il a prononcé votre nom. Devant témoins.

Darius ne répondit pas. Ses traits demeurèrent impassibles, mais Grayson, qui observait la scène à distance, remarqua l’infime tension dans ses épaules. Ce n’était pas un simple assassin.

— Le magistrat de la ville, reprit le prévôt, est prêt à payer pour qu’on s’en débarrasse. Les habitants n’osent plus sortir la nuit, et les soldats refusent de croiser sa route. Il a défié quiconque se croit digne de le combattre…

Darius se leva lentement, réajustant la ceinture de son manteau comme s’il se préparait pour un voyage anodin.

— Ce n’est pas un problème pour une garnison, dit-il d’un ton calme. C’est… une affaire que je réglerai moi-même.

Puis il se tourna vers Grayson, le fixant avec cette intensité qui coupait toute discussion.

— Prépare les chevaux. Nous partons vers le sud.

Grayson hocha la tête, mais il connaissait assez son maître pour comprendre. Ce ton, il l’avait déjà entendu — juste avant une chasse, ou avant de frapper un ennemi qui ignorait encore qu’il était condamné.


*


Le voyage jusqu’aux faubourgs de Tanais se fit dans un silence pesant. Darius avançait d’un pas régulier, mais son regard balayait les ruines avec une acuité nouvelle. Grayson ressentait une tension croissante, une gêne diffuse qui lui parcourait l'échine sans qu'il puisse en identifier l'origine.

Ils quittèrent le chemin principal pour s’enfoncer dans les vestiges d’un amphithéâtre romain, à demi enfoui sous le sable. Les gradins éventrés formaient un cercle d’ombre où le vent gémissait entre les pierres. Soudain, Darius s'immobilisa. Grayson sentit à son tour cette pulsation électrique, brève et brutale, qui lui fit vibrer les tempes avant de s'éteindre.

L’autre était là, debout sur le sable de l'arène. Un homme massif, aux cheveux courts striés d’argent, protégé par une lorica squamata qui avait vu passer les siècles. Sa lame longue brillait dans la pénombre.

— Darius des Goths, dit-il d’une voix grave. On parle de toi comme d’un bâtisseur d’empires. Voyons ce que valent tes fondations.

L’acier chanta dès le premier contact. Grayson resta en retrait, appuyé contre un pan de mur effondré. Il avait vu Darius massacrer des mortels, mais jamais il ne l'avait vu lutter contre un égal. L’immortel romain frappait avec la discipline implacable des légions, combinant feintes et coups lourds. Darius, lui, appliquait cette économie de mouvement glaciale qu'il avait tant de fois reprochée à Grayson. Il absorbait chaque assaut, cédait du terrain pour mieux lire les failles, avançant centimètre par centimètre.

Les lames ricochaient dans des gerbes d’étincelles. Darius finit par trouver l'ouverture : une feinte basse qui força le Romain à exposer son flanc. Le chef de guerre pivota, lame levée, et l’acier trancha net.

La tête roula sur les dalles de pierre. Un silence d'une fraction de seconde précéda l'explosion. Une tempête d'énergie jaillit du corps décapité, serpentant dans l’air comme la foudre. Les éclairs frappaient Darius en pleine poitrine, le traversant avec une violence inouïe. Grayson sentit, jusque dans sa propre chair, la vibration de cette force qui s'engouffrait dans son mentor. C'était une ascension brutale, une surcharge de puissance qui semblait faire craquer la réalité elle-même.

Puis tout retomba dans un silence de mort. Darius resta debout, haletant. Il se tourna vers Grayson, ses yeux brillant d'une intensité nouvelle.

— Nous sommes rares, dit-il après un moment, et pourtant nous devons nous affronter. Ce n’est pas une guerre, Grayson… c’est une sélection. Chaque victoire te rend plus vif, mais chaque combat peut être le dernier.

Il rangea sa lame avec une lenteur méthodique.

— Certains parlent d’un Prix, un pouvoir ultime pour celui qui restera le dernier debout. Des contes pour ceux qui ont besoin d'une raison pour tuer. Pour moi, ce n’est qu’un autre champ de bataille. Et la gloire n’a aucune valeur si tu n'es plus là pour la porter.

Grayson le suivit, jetant un dernier regard vers le cadavre. Il comprit que son entraînement n'était pas fini : il venait de voir la véritable visage de leur éternité.


Au fil des semaines, Darius façonna Grayson comme on trempe une lame : par couches patientes, entre le feu des ambitions et l’acier des réalités. Il lui apprit que le pouvoir ne se maintenait pas par la seule force du bras, mais par un équilibre savant de peur et de respect, de promesses prononcées à voix haute et de menaces murmurées à l’ombre d’une tente.

Les mortels, répétait-il, vieillissaient, trahissaient, mouraient. Leur loyauté n’était qu’une monnaie à dépenser avant qu’elle ne se dévalue totalement. Il lui montra que la guerre n’était pas faite de charges glorieuses, mais de vivres comptés et de retraits calculés. Il lui apprit qu’un ennemi pouvait être neutralisé sans qu’une goutte de sang ne coule, simplement en ruinant sa réputation ou en lui ôtant ce qu’il aimait.

Mais au-delà de ces leçons d’empire, Darius forgeait aussi l’arme que Grayson devrait devenir face aux leurs. À la lueur des feux nocturnes, loin du regard des soldats, il l’initiait aux passes d’épée qui décidaient de la survie dans le Jeu. Chaque parade, chaque feinte devait être exécutée sans faille. Un duel entre immortels ne pardonnait ni l'hésitation, ni l'orgueil.

— Un jour, disait-il en observant Grayson répéter un mouvement pour la centième fois, tu croiseras un autre comme toi. Ce jour-là, l'acier ne mentira pas. Tu n’auras pas droit à l’erreur.

Grayson écoutait, gravant chaque mot dans son esprit neuf. Il comprenait peu à peu que l’art de durer mille ans n’était pas seulement de savoir vaincre, mais surtout de savoir choisir ses batailles. Il apprenait à rester debout là où d’autres, plus impatients, s’étaient précipités vers leur fin.

Sous la direction de Darius, l'ancien fermier dace s'effaçait totalement. Il ne restait plus qu'un prédateur calme, une ombre capable de diriger des hommes tout en guettant l'horizon, prêt pour une éternité de conquêtes.


*


L’année 184 marqua la fin des compromis. Darius s’était imposé comme chef de la majorité des tribus goths sur les rives de la mer Noire, mais son pouvoir reposait sur un équilibre que les rivalités de clans menaçaient sans cesse. Parmi les dissidents, Merek, un chef impétueux, contestait ouvertement son autorité, l’accusant d’accaparer les richesses au détriment des alliés.

Darius savait que la moindre faiblesse ferait éclater l’alliance. Il devait agir avec une force assez claire pour éteindre toute rébellion sans provoquer de guerre civile.

La lumière crue du brasero découpait les silhouettes des chefs goths contre le cuir de la tente, transformant le rassemblement en un cercle de masques de pierre et de regards fuyants. Une foule dense s’était amassée, le murmure des conversations trahissant une impatience électrique. Darius se tenait en retrait, impassible. Grayson, placé à ses côtés, épiait chaque mouvement, devinant que la scène à venir était déjà écrite dans l'esprit de son maître.

Merek se leva brusquement au centre du cercle. Sa voix, forte et chargée d’accusations, fendit l'air :

— Tu te sers de ton pouvoir pour toi seul, Darius ! Tu amasses richesses et terres pendant que nos guerriers s’épuisent à tes côtés !

Darius demeura immobile, ses yeux sombres fixés sur Merek sans un battement de paupière. Il laissa le silence s’étirer, lourd et pesant, jaugeant l’impact des paroles de l'homme sur l'assemblée. Il sentait la tension vibrer comme un fil prêt à se rompre. Loin d’être emporté par la colère, il calculait froidement l’instant où sa riposte serait la plus dévastatrice.

Alors que l’espace semblait suspendu, Darius fit un pas en avant, brisant le cercle des témoins. Sa démarche était lente, presque cérémonieuse. Sans un mot, il saisit Merek par la nuque avec une poigne de fer. La force du mouvement fut telle que le dissident ne put esquisser un geste de défense.

Lentement, Darius le força à genoux, le faisant ployer dans la poussière devant les chefs pétrifiés. L’instant dura une éternité. Puis, d’un mouvement sec et précis, Darius lui porta un coup rapide à la gorge. Un estoc brutal, définitif.

La violence n’avait rien d'un emportement ; elle était une mesure d'ingénierie politique. Chaque geste était pensé pour terrifier sans pour autant déclencher une révolte.

Se redressant, Darius fixa les chefs rassemblés, sa voix grave traversant le silence absolu :

— Que personne ne se méprenne. Défier mon autorité, c’est choisir sa propre fin.

Autour de lui, la foule demeura figée. Grayson observa le corps de Merek, comprenant que la domination ne résidait pas dans une sauvagerie aveugle, mais dans une brutalité froide, capable d'éteindre toute opposition pour assurer la stabilité d'un empire.


*


La tente baignait dans une obscurité feutrée. Darius demeurait immobile, son regard fixé sur Elara, la femme de Merek. Ce qu’il s’apprêtait à faire n’était pas dicté par le désir, mais par une ingénierie du pouvoir, froide et calculée. Le pouvoir se maniait comme une lame : le message devait être sans appel.

Dans la tente adjacente, Grayson écoutait. Les sons qui lui parvenaient — murmures graves, gémissements contenus, souffle haletant d’une lutte sans espoir — révélaient l'essentiel. Il percevait dans ces bruits la méthode d'un chef qui ne se contentait pas d'abattre un rival, mais qui s'emparait de sa chair et de son héritage. Dans ces cultures de sang, prendre la compagne du vaincu était la confiscation symbolique de sa lignée, la destruction de toute racine rebelle.

L’acte fut long, glacial et implacable. Pas un instant de plaisir n’éclairait ce geste : seulement la volonté d'écraser l'autre dans son intimité la plus profonde.

Puis, la toile de la tente s’ouvrit. Darius en sortit, suivi de deux gardes qui traînaient Elara. Elle chancelait, le corps marqué, les yeux déjà vides d'étincelles. Elle était une bannière déchue, exhibée pour scander la victoire totale.

Darius désigna d’un geste sec les deux fils de Merek qu'on amenait. Les adolescents, les mains liées, poussaient des cris d’effroi. Elara trouva une force surhumaine dans son désespoir ; elle hurla, un son primaire, déchirant, et tenta de se ruer vers ses enfants. Darius la repoussa du revers de la main. Sans un mot, il dégaina son épée. D'un geste d’une rapidité effrayante, il abattit les deux garçons. Le sang gicla dans la poussière, anéantissant le germe de toute future révolte devant les chefs terrifiés. Le hurlement d’Elara se transforma en un râle rauque, une plainte animale qui se brisa dans la nuit. Elle tomba à genoux à côté des corps, les mains serrées par l’incrédulité.

Darius désigna ensuite du menton une fillette qui sanglotait seule. Il s’adressa aux gardes, ignorant la femme brisée à ses pieds.

— Elle reste, décréta-t-il, sa voix résonnant avec une autorité absolue. Elle sera élevée pour servir le camp. Qu'on lui apprenne le silence. Elle accompagnera sa mère. Elle est le dernier rappel de ce qu'il en coûte de me défier.

Elara fut relevée de force. Elle ne résista plus. Elle ne serait ni compagne, ni égale, mais une possession sous la garde d’hommes fidèles. Son existence même servirait d'avertissement permanent : défier Darius signifiait perdre jusqu’à son identité et son sang. Ce message était inscrit dans la chair.

Dans le froid de la nuit, tandis que les murmures s’élevaient et que les regards lourds de sens se croisaient, Grayson demeurait à l’écoute. Le silence oppressant qui enveloppait cet acte de domination politique parlait plus fort que n’importe quelle victoire remportée sur le champ de bataille.


Les jours qui suivirent l’exécution de Merek furent marqués par un silence de plomb. Ce calme n’était pas une accalmie, mais un avertissement. Les chefs alliés, terrifiés, renforcèrent leur loyauté par pur instinct de survie. Chacun comprenait désormais que contester Darius ne conduisait pas seulement à la mort, mais à l’effacement total de ce qui faisait un homme : son clan, son honneur, sa lignée. La rébellion avait été brisée au profit d'un pouvoir cimenté dans une peur absolue.

Même les marchands étrangers, d'ordinaire si prudents, virent dans cette horreur une opportunité. La stabilité imposée par la poigne de fer de Darius ouvrait des perspectives de commerce sûr. Les routes, désormais protégées par une main inébranlable, promettaient des profits qu'aucune instabilité tribale ne viendrait plus menacer. Darius ne régnait plus seulement sur les guerriers, il commandait l’économie du Pont-Euxin.

Grayson observait ce mécanisme avec un mélange d’admiration et de frustration. Il voyait en Darius un prédateur d’une précision chirurgicale, un homme qui choisissait ses coups avec une économie de moyens révoltante. Pourtant, il ressentait l’irritante distance qui séparait leurs natures. Lui, qui brûlait d’agir avec la rapidité de la foudre, peinait à accepter cette retenue calculée. Ce contrôle permanent, qui semblait parfois freiner l’impulsion du combat pour mieux assurer une victoire lointaine, lui paraissait presque contre-nature. Grayson savait qu'il n'égalait pas encore la puissance brute de son maître, ni sa maîtrise absolue de l'acier, mais il supportait mal de voir cette force supérieure bridée par une patience qu'il ne possédait pas encore .


*


En l’an 198, les Goths avaient étendu leur influence depuis les rivages de la mer Noire jusqu’aux confins orientaux. Cette expansion n’était pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une stratégie mêlant conquêtes et alliances forcées. Au cœur de cette progression, le contrôle d’une cité clé près de la mer Morte s’imposait comme une étape cruciale : elle constituait le verrou indispensable pour sécuriser les routes commerciales et établir un point d’appui face aux puissances voisines.

Parallèlement, l’Empire romain sombrait dans la tourmente. Secouées par des guerres civiles, les légions autrefois redoutées étaient désormais dispersées. Cette faiblesse offrait à Darius l’opportunité de redéfinir l’équilibre des puissances sans avoir à briser une résistance organisée.

Darius et Grayson observaient la cité depuis un promontoire rocheux. En contrebas, les remparts s’élevaient, solides, mais l’activité frénétique des marchés trahissait une insouciance certaine : les habitants n'imaginaient pas qu'une ombre s'étendait sur eux. Les cris des vendeurs et le brouhaha des transactions montaient jusqu'aux deux immortels.

Grayson, le regard fixé sur les portes massives, esquissa un sourire confiant.

— Un assaut frontal, et cette ville serait nôtre avant la tombée du soleil, dit-il. Nos guerriers n’attendent qu’un ordre.

Darius se tourna vers lui, un éclat ironique au coin des lèvres.

— La force peut briser les murs, Grayson… mais il est plus intéressant de posséder une ville intacte… et loyale.

Son ton était celui d’un joueur qui voyait déjà la fin de la partie avant même le premier coup


Darius avait choisi une poignée d’hommes fidèles. Sur ses ordres, ils retirèrent tout insigne, tout symbole tribal. Ils devaient se fondre parmi les mercenaires et les marchands itinérants qui gravitaient autour de la cité. L’objectif était de pénétrer les murs comme une ombre, sans un bruit.

La troupe progressa vers l’une des portes commerciales. Darius, d’un geste sec, remit une bourse d’or au garde de faction. L’homme jeta un coup d’œil furtif au métal, puis au chef goth, avant de s'effacer. Le silence venait d'être acheté. La petite troupe glissa à l’intérieur, noyée dans le brouhaha des étals et la poussière des animaux errants.

À l’abri des regards, ils s’engagèrent dans les ruelles étroites vers la demeure du magistrat local. Ils se déplaçaient avec la précision de chasseurs en approche.

Le chef de la ville était attablé avec ses conseillers lorsqu'ils firent irruption. Sans un cri, Darius bondit avec la rapidité du prédateur qu'il était. En quelques mouvements, il désarma son adversaire et le plaqua contre le marbre. Le dirigeant, humilié et saisi par la peur, n'eut d'autre choix que de proclamer son allégeance. Le pouvoir venait de changer de main sans qu'une seule goutte de sang ne soit versée dans les rues.

Quelques instants plus tard, dans l'ombre d'une ruelle déserte, Darius s’adressa à Grayson. Sa voix était calme, presque paternelle.

— Tu vois, dit-il, la force brutale écrase l’adversaire, mais elle laisse des cicatrices et des rancunes qui ne demandent qu'à s'enflammer. La ruse, elle, façonne un empire qui dure.

Grayson hocha la tête, forcé d'admettre l'efficacité de la manœuvre. Il avait rêvé d’une charge héroïque, mais cette réalité calculée lui apparaissait désormais bien plus redoutable. Darius posa une main ferme sur l’épaule de son disciple, ses yeux brûlant d’une lueur de satisfaction.

— L’histoire, Grayson, ne se souvient pas de ceux qui gagnent des batailles, mais de ceux qui bâtissent des mondes.

Dans cette phrase résonnait toute l’arrogance d’un homme qui savait que son temps ne faisait que commencer, et que l’avenir se construirait dans l’ombre des alliances silencieuses.


*


Darius observait les rues de la cité conquise lorsque cette sensation familière lui effleura l’esprit. Ce frisson dans la nuque, ce grondement intérieur que seul un autre immortel pouvait provoquer. À cinquante pas, un homme se tenait immobile au milieu des gravats. Grand, les épaules larges, il portait les lambeaux d’une tunique romaine. Ses yeux sombres ne quittaient pas ceux du chef goth.

— Sécurisez les portes. Personne ne bouge, ordonna Darius à ses soldats. Puis, baissant la voix pour Grayson seul : Rentre immédiatement au camp. Prépare une garnison de renfort. Je ne veux pas que cette cité retombe avant l’aube.

Le jeune immortel ouvrit la bouche pour protester, mais le regard de Darius était sans appel.

— Ce n’est pas un duel à regarder, trancha-t-il. Rentre. Maintenant.


Le combat se déroula dans un enclos abandonné, jadis un marché aux chevaux. L’autre immortel dégaina sans un mot. Sa posture trahissait des décennies d’expérience, forgées sur des champs de bataille plus anciens que Rome. L'affrontement fut bref. Les lames se croisèrent avec un fracas sec. Darius frappa avec cette économie de mouvement qui était sa marque. Une feinte, un pas de côté, et son épée vint se poser contre la gorge de l’homme.

Il aurait suffi d’un geste. Mais Darius recula légèrement, l’expression presque amusée.

— Tu es solide. Peut-être assez pour être utile.

Un coup de pommeau lourd envoya l’homme au tapis, inconscient.

Lorsqu’il rejoignit le camp, Darius fit amener le prisonnier, entravé et couvert de poussière, devant Grayson. Son regard glissa de l’un à l’autre avec une froideur clinique.

— Il est à toi, dit-il simplement.

Grayson cligna des yeux, décontenancé.

— À moi ?

— Montre-moi si tu as retenu mes leçons.

Le ton était plat, comme s’il lui confiait une corvée. Mais Grayson comprit, à la rigidité de son maître, qu'il s'agissait du test final : Darius lui offrait sa première ascension, mais il exigeait en retour la preuve qu'il était digne de l'éternité.


*


Le duel eut lieu dans le lit d’un oued asséché, à une demi-lieue du camp. Les parois de calcaire blanc emprisonnaient la chaleur du jour déclinant, créant une arène naturelle de sable et de pierres polies par les siècles. Aucun témoin. Grayson se tenait face à l’homme que Darius avait capturé. Le prisonnier avait retrouvé ses armes ; ses yeux brillaient d’un éclat prédateur, mais sans haine. Ce n’était pas une exécution, mais la rencontre inévitable de deux joueurs forcés de miser leur tête.

Le jeune immortel attaqua le premier, fougueux, porté par l'adrénaline. La lame claqua contre l’acier de son adversaire, qui para l’assaut avec une aisance déconcertante. Les coups s’enchaînèrent, brutaux, le métal hurlant contre les parois de pierre. Deux fois, Grayson manqua de peu la décapitation, sauvé par l'instinct plus que par la technique. Ses muscles brûlaient, et l’ombre de la défaite commençait à gripper ses mouvements.

Puis, dans un bref instant de recul, il revit le visage de Darius, sa voix grave répétant au coin du feu : « Observe. Épuise-le. Le moment vient toujours. »

Grayson ralentit. Ses pas devinrent mesurés, ses parades plus précises. Il laissa l’autre frapper, cherchant la faille derrière la fatigue de l'adversaire. L’instant se présenta : un appui mal assuré sur une pierre instable. Grayson pivota, feinta bas, et sa lame remonta dans un arc implacable.

La tête tomba sur le sable avant même que le corps ne s’effondre.

Le monde explosa. Un éclair aveuglant jaillit du cadavre, suivi d’un rugissement de vent qui fit vibrer les parois du ravin. La terre trembla ; des arcs électriques dansaient sur la lame et sur ses bras. Une chaleur brûlante lui traversa la poitrine, comme si on lui arrachait le souffle pour le remplacer par une force étrangère. Il chancela, submergé par cette marée d’énergie brute qui s’enfonçait dans chaque fibre de son corps. Puis, aussi vite qu'elle était apparue, la tempête se dissipa, laissant derrière elle un silence de mort.

Darius s’approcha lentement, sortant de l'ombre des rochers. Pas de sourire, juste un regard pesant qui détailla son élève comme on jauge un métal que l'on vient de tremper à blanc.

— Tu as survécu, dit-il enfin. Garde toujours cela en tête : chaque combat t’enseigne, mais c’est ta mémoire qui te sauvera. Oublie… et tu mourras.

Grayson hocha la tête, le corps encore secoué par les résidus de l'éclair. Ce n’était pas seulement une victoire. C’était son premier pas dans la véritable éternité — celle où la survie se mesurait autant à la patience qu'au tranchant d’une lame.


*


Dans les semaines qui suivirent la prise de la cité, Darius exploita avec une précision chirurgicale le chaos de l'Empire romain. La guerre civile avait dispersé les légions. Les gouverneurs, isolés, cherchaient des appuis. Darius se fit tour à tour protecteur et menace, signant des alliances qui lui garantissaient l’accès aux ports méditerranéens.

Lors d’un conseil dans la grande salle du palais conquis, il reçut les émissaires romains. Les tables étaient chargées de cartes et de coupes de vin, mais seule la voix de Darius dominait l’espace. Tantôt bienveillante, tantôt froide comme l’acier, il jouait des rivalités de ses interlocuteurs comme un musicien tire une note exacte de son instrument. Grayson, assis à quelques pas, découvrait une autre arme : les mots, maniés avec la même précision qu’une lame. Chaque silence pesait autant qu’un coup d’épée.

La stabilité fut mise à l’épreuve lorsqu'un quartier d’artisans refusa l’impôt. En moins d’une heure, Darius envoya ses hommes. Les portes furent enfoncées, les meneurs traînés sur la place. L’exécution fut publique et expéditive. Mais aucun massacre ne suivit ; les familles furent épargnées et les biens préservés.

Plus tard, Grayson demanda pourquoi ne pas avoir rasé tout le quartier pour l'exemple.

— Ils doivent craindre notre colère autant qu’ils respectent notre parole, répondit Darius. Un empire se bâtit sur ces deux piliers.

Grayson comprit alors que Darius n’attendait pas de lui un simple second, mais un héritier capable de lire les forces invisibles qui façonnent un règne. Les batailles forgent le corps, mais c’est l’art de gouverner qui prolonge la vie d’un empire — et celle d’un immortel.

La nuit tombée, la cité s’endormit sous le poids de la domination. Dans la salle haute du palais, Darius contemplait une carte étalée sur la table. Ses yeux glissaient des ports aux routes, comme s’il voyait déjà le chemin de ses futures conquêtes. Grayson se tenait en retrait, observant cet homme qui semblait voir au-delà des époques.

— Tu apprendras, finit par dire Darius sans lever les yeux, qu’un empire n’est pas seulement ce que l’on conquiert… mais ce que l’on garde.

Le silence revint. Les deux immortels restèrent là, immobiles, tandis que le vent nocturne portait déjà l’odeur lointaine d’autres guerres.

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