Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe
Un souffle lourd et saturé s’abat sur le ciel tordu. L’air se comprime brutalement, comme écrasé par une main invisible, puis se détend dans un craquement sourd. L’espace se replie sur lui-même avant de s’étirer à nouveau, déchiré, instable. À travers la frontière fracturée du domaine de Raku, les renforts passent enfin. Le pas franchi, la vision se stabilise à peine… et ce qui s’offre à eux arrache le souffle. Devant eux s’étend un territoire connu, et pourtant profondément altéré.
Shibuya.
Mais pas celle d’aujourd’hui. Une Shibuya gelée dans sa propre agonie. Les immeubles penchent à des angles impossibles, les routes sont fendues de lignes noires palpitantes, et le ciel, bas et malade, semble couvert d’une membrane sombre qui filtre toute lumière. L’air lui-même porte une odeur de fer et de cendre.
Tōdō hausse les épaules, ajuste son uniforme d’un geste sec, puis fait craquer ses jointures dans un claquement sonore qui résonne trop fort dans le silence ambiant.
— On rentre. Faites pas les malins. Restez groupés.
Sa voix est ferme, presque joyeuse, mais son regard, lui, ne rit pas.
Nanami, juste derrière, laisse échapper un souffle entre ses dents.
— Ce conseil venant d’un homme qui saute systématiquement dans les combats tête la première…
Il marque une pause, ajuste ses lunettes.
— …est profondément ironique.
Sho ricane, l’adrénaline déjà en train de grimper. Son fouet frémit sous sa main, parcouru de pulsations électriques.
— Faut pas hésiter à plonger, c’est clair. Eux, ils hésitent pas.
Il montre les ruines d’un geste large.
— Ils vont regretter d’avoir ouvert la porte.
Rin esquisse un sourire nerveux, la lance basse mais prête, le regard scrutant chaque ombre.
— Je préfère les gens qui parlent peu… Ici, ça parle trop.
— Tch, lâche Maki, impatiente.
Elle serre la garde de son arme.
— On y va ou on attend que ça pourrisse encore plus ?
Nanami ne répond pas. Il prend simplement la tête du groupe, droit, méthodique, chaque pas mesuré comme s’il marchait sur un champ de mines invisible.
Sho se cale aussitôt derrière lui, les nerfs tendus mais porté par la présence des renforts.
— Montrez-vous… marmonne-t-il entre ses dents.
Ils franchissent la ligne. Une seule seconde. Un seul pas. Et tout bascule. Il n’y a pas d’explosion. Pas de cri. Seulement un choc muet, comme si la réalité elle-même avait cessé de respirer. L’espace implose. Se plie. Se tord. Les immeubles semblent se courber vers l’intérieur, aspirés par un point central invisible. Le sol ondule sous leurs pieds comme une surface liquide. Et soudain, les silhouettes commencent à se brouiller. Les contours des corps se dédoublent, vibrent, puis se délitent, happés par des veines d’ombre qui serpentent sous la surface du domaine, rapides, affamées.
— Attendez ! hurle Nanami en se retournant brusquement. Ne vous dispersez pas !
Mais déjà, la cohésion se fissure.
Sho regarde autour de lui, le cœur battant, la gorge serrée en voyant les formes de ses alliés se distordre.
— C’est quoi encore ce bordel encore … ? Rinette ! Ta main !
Trop tard.
Le sol se déchire. Des couloirs d’ombre jaillissent comme des bras avides, s’enroulant autour de chaque exorciste. La gravité se renverse, l’air se vide, et dans un silence oppressant, chacun est arraché aux autres. Emporté. Séparé. Avalé par un recoin différent du domaine, encore une fois. Shibuya referme ses mâchoires. Et le jeu de Raku continue.
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Dans un coin du domaine, Sho percute le sol d’un roulé maladroit, projeté dans un champ d’herbes mortes qui s’effritent sous son poids en poussière noire. Il grogne, tente de se relever… quand une poigne gigantesque l’attrape par le col et le redresse d’un seul mouvement.
— Debout, frère.
Tōdō. Toujours debout. Toujours solide. Comme si la chute n’avait jamais existé, l’a déjà attrapé par le col et replacé à la verticale.
Sho cligne des yeux, reprend son équilibre, encore sonné.
— Wow… merci.
— De rien, broth…
Autour d’eux, les herbes ondulent sans vent. Des silhouettes semblent apparaître entre les tiges, puis disparaître aussitôt.
Et alors…
Une comptine s’élève.
Douce. Enfantine. Déformée.
Comme chantée à l’envers.
— Que les pièces soient mélangées…
— Car le jeu ne tolère pas les lignes droites et la tricherie…
— Les règles changent…
— Le roi noir va entrer en scène… et avec lui son armée…
Sho se fige.
— …Putain.
Tōdō rit, excité.
— Oooh. J’aime quand ça devient sérieux.
Tōdō sourit. Et dans son regard brille une excitation presque enfantine, déplacée dans cet enfer déformé.
— Parfait. Vraiment parfait.
Il inspire profondément.
— Que la fête commence.
Autour d’eux, le champ s’étend à perte de vue. Les herbes mortes ondulent sans vent. Des silhouettes floues semblent apparaître entre les tiges, puis disparaître aussitôt.
Sho serre son fouet, les nerfs à vif.
— Sérieux… elle joue encore ?! Montre-toi !
Il fait claquer le fouet dans l’air. Le son ne résonne pas normalement. Il revient, déformé, comme s’il avait frappé quelque chose d’invisible. Une vibration sinistre leur répond, tapie sous la surface.
— J’ai le fouet qui s’impatiente…, grince Sho.
Tōdō bombe le torse, ravi.
— Brother.
Il pose une main lourde sur l’épaule de Sho.
— On va leur montrer ce que c’est que l’enthousiasme.
Il pointe l’horizon, théâtral.
— T’as le fouet. J’ai le rythme. Coordination. Impact. Explosion.
Puis, comme si c’était la question la plus sérieuse du monde :
— Dis-moi… quel genre de femme t’aime.
Sho ne réfléchit même pas.
— Les petites marrantes. Celles qui se laissent pas faire.
Il claque de nouveau le fouet, un sourire féroce aux lèvres.
— On va les défoncer.
Le rire de Tōdō éclate, puissant, presque jubilatoire.
— Excellent choix, frère !
— Toi, t’es officiellement mon meilleur pote, lâche Sho, galvanisé.
— Je te l’avais dit, frerot. Le combat, ça lie les âmes.
Tōdō hoche la tête, solennel.
— Après ça, t’es officiellement mon p’tit frère.
Sho rit, bondit légèrement sur place, l’adrénaline à bloc.
— Alors finissons ça vite. J’ai la dalle.
— HA ! Voilà un vrai combattant !
Tōdō lève le poing.
— Baston. Bouffe. Fraternité. Priorités respectées, Sho !
Ils avancent ensemble. Deux silhouettes droites dans un champ mort. Prêtes à frapper. Prêtes à rire. Prêtes à briser le jeu de Raku à coups d’enthousiasme et de violence brute.
Mais les murmures reviennent. Ils rampent le long des murs, s’insinuent dans les fissures, glissent jusque dans la cage thoracique. Des voix familières. Beaucoup trop familières.
— Sho… tu m’as abandonnée ?
La voix de Rin. Tremblante. Blessée.
Sho serre les dents.
— Raté, la folle. Rinette, elle a jamais eu besoin que je la protège !
Un autre murmure, plus grave, railleur.
— Tōdō… tu crois encore être utile, à ton âge ?
La voix de Yūji. Faussement lasse. Cruelle.
Les pupilles de Tōdō se rétractent une fraction de seconde. Juste assez pour trahir l’impact.
— Yūji dirait jamais ça, grogne-t-il. Jamais.
Les voix se superposent. S’entremêlent.
— Venez…
— Lâchez prise…
— Vous êtes fatigués…
— Vous êtes seuls…
Sho lève un sourcil, jette un regard de côté à Tōdō.
— Dis-moi que t’es pas stressé.
— Jamais quand je suis avec mon frère.
Un sourire carnassier fend son visage.
Et c’est à ce moment-là que le sol cède. Pas une explosion. Une déchirure. Des veines rouges éclatent sous leurs pieds, rampent comme des serpents vivants, s’enroulent autour des piliers brisés. L’air devient poisseux. Chaud. Palpitant. Au centre de la salle, quelque chose se dresse.
Jinkotsu.
Une masse serpentine gigantesque, faite uniquement de nerfs, de tendons et de ligaments vivants. Pas de peau. Pas d’yeux. Juste une chair nue, brillante, qui se contracte à chaque mouvement. Sa tête est une gueule verticale, garnie de bouches humaines. Des dizaines. Elles s’ouvrent et se ferment en désordre.
Et chacune parle.
— Sho…
— Tōdō…
— Reviens…
— Tu aurais dû rester…
— Deux corps, murmure Jinkotsu d’une voix collective.
— Deux nerfs.
— Une seule volonté ?
— Voyons si elle tient.
Sho grimace, dégoûté.
— Mais t’es vraiment très laid toi… Sérieusement, j’ai vu des trucs moches, mais toi t’es hors catégorie.
Tōdō, parfaitement calme, roule ses épaules, craque les doigts.
— Une boule de nerfs sans cerveau ? Tu viens de m’offrir un échauffement.
Il pointe Jinkotsu du menton.
— Mauvais terrain. Mauvais adversaires.
Sho fait claquer son fouet, l’énergie crépite.
— À deux contre un… c’est clairement pas ton jour.
Jinkotsu frémit. Ses nerfs vibrent, émettent un son humide, presque un rire.
— Tss…
— Ça pique.
Il bondit.
Pas une attaque directe. Une onde de nerfs jaillit, fouettant l’air, cherchant à s’enrouler autour de leurs corps.
— À droite ! hurle Sho.
Tōdō esquive en pivotant, le sol éclate sous l’impact. Il tourne sur lui-même, fluide malgré sa masse.
— Trop lent !
Il surgit dans le dos du fléau, concentre son énergie, et enfonce un coude chargé de malédiction au cœur de la masse nerveuse.
Un bruit mou. Écoeurant. Jinkotsu hurle. Pas avec une bouche. Avec toutes.
Les voix explosent, dissonantes, hurlant douleur et rage mêlées.
— Intéressant…, gronde-t-il. Vous frappez juste… mais pas assez profond.
Les nerfs se rétractent déjà. Se reforment. Plus épais. Plus rapides.
Sho se met en position, fouet tendu, sourire féroce.
— Parfait. Alors on va creuser.
Tōdō éclate de rire.
— Brother… j’adore quand ils tiennent un peu.
Le sol tremble de nouveau.
— Tu vas comprendre ce que ça fait… de danser sans rythme !
Sho se projette en avant. Il glisse sous une gerbe de nerfs fouettant l’air, roule sur l’épaule et bondit aussitôt. Son fouet claque, s’allonge, s’enroule autour de la queue de Jinkotsu.
— Maintenant !
Il tire d’un coup sec. La masse serpentine est déséquilibrée, ses nerfs grincent dans un cri humide.
Sho profite de l’ouverture, saute par-dessus la queue vivante et fouette de toutes ses forces.
— C’est tout ce que t’as ?!
Le cuir chargé d’énergie maudite s’abat. Le dos du fléau se fend. Des nerfs explosent dans un bruit de chair arrachée. Une pluie noire jaillit, poisseuse, brûlante.
Jinkotsu hurle. Pas une voix. Des dizaines. Superposées. Démentes.
— JE VAIS VOUS ARRACHER CHAQUE TENDON… ET LES FAIRE JOUER ENSEMBLE !
Les nerfs jaillissent de nouveau, plus épais, plus rapides, comme des serpents hystériques cherchant à lacérer l’espace.
Tōdō avance sans reculer. Un pas. Puis un autre. Son regard est calme. Calculateur.
— Il parle trop.
Il jette un coup d’œil à Sho.
— On l’achève ?
— FAUT LE FAIRE TAIRE !!
Ils bougent en même temps.
Sho relâche le fouet. Le lien se détache. Il pivote, court sur un mur brisé, prend appui et se jette dans le vide. Son fouet siffle à nouveau, vise la gueule béante.
Au même instant, Tōdō frappe dans ses mains.
— BOOGIE WOOGIE !
L’espace claque.
Sho disparaît. Réapparaît juste au-dessus du cœur nerveux de Jinkotsu.
Tōdō, lui, surgit à la place de Sho, déjà en mouvement. Son poing est armé. L’énergie maudite explose autour de son bras.
— MAINTENANT !
Fouet et poing convergent.Le cuir transperce la masse vivante.Le poing s’enfonce jusqu’au coude.L’impact est cataclysmique.
Le cri de Jinkotsu se déchire. Les voix se superposent, implosent. Son corps se contracte une dernière fois… puis éclate.
Une pluie noire retombe, lourde, visqueuse. Le sol fume. Les nerfs se dissolvent en cendres maudites.
Sho atterrit en roulade, haletant, couvert de projections sombres. Il se redresse, un sourire immense au visage.
— Trop classe !!! Putain, tu gères de ouf !
Il tend la main.
Tōdō la saisit sans hésiter, la serre fort, puis lui claque l’épaule avec un rire franc.
— Toi aussi, Sho. On fait une putain d’équipe.
— La meilleure équipe !
— C’était ton premier rang S que tu écrases ?
— Non, j’en ai vu avec les filles ! Mais c’était un niveau de combat que je ne connaisssais pas !
Ils rient encore une seconde.
Puis le regard de Tōdō change. Son sourire s’efface. Il devient plus grave. Plus lourd.
— Garde ton énergie, bro.
Il lève un doigt, sérieux.
— Ça, c’était que l’échauffement.
Sho serre un peu plus son fouet.
— L’armée de Sukuna…
— …est en marche, confirme Tōdō. Et elle fait pas de prisonniers. Surtout pas lui…
Sho inspire profondément.
— C’est clair. Mais t’en fais pas. De l’énergie, j’en manque pas.
Tōdō sourit à nouveau. Mais cette fois, ses yeux brillent d’une rage calme.
— Parfait. On va leur faire regretter d’avoir quitté leur trou.
Il serre les poings.
— Et quand Sukuna se montrera vraiment…
Un silence tombe.
— …j’espère que Gojo réapparaîtra.
Sho hoche lentement la tête.
— Ouais. Parce que lui… c’est pas un petit morceau.
Un frisson traverse l’air.
— Même à deux… on tiendra pas longtemps.
Le silence se tend.
Quelque chose approche.
Le prochain combat est déjà là…