Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe
[ NOTE ]
Si tu comprends pas ce qui se passe, c’est pas le domaine le problème. Va lire le chapitre d’avant et reviens prêt. - Zenin Maki
__________________________________________________________
Un fracas brutal secoue l’espace. Deux corps roulent, se heurtent, puis se redressent dans un monde sans sol. Autour d’eux, un enchevêtrement de rails suspendus flotte dans le vide. Des lignes de métal rouillé s’entrecroisent, se superposent, plongent puis remontent sans logique apparente. Certains ponts sont faits de traverses tordues, grinçantes. D’autres semblent composés d’ombre vivante, ondulante, qui respire lentement sous leurs pieds. Rien ne tient vraiment. Et pourtant, tout pulse, comme si ce réseau grotesque était irrigué par un cœur invisible. Les murs sont couverts d’horloges gigantesques dont les aiguilles tournent à contre-sens. Certaines coulent lentement, comme de la cire chaude, dégoulinant sur le carrelage fissuré.
— Putain… souffle Rin en se redressant sur un genou, le cœur battant.
À peine a-t-elle repris son souffle qu’un autre corps s’écrase lourdement à côté d’elle. Nanami.
Il roule une fois, se réceptionne à son tour sur un genou, déjà en position défensive. Mais le décor réagit à leur présence : les murs vibrent, les horloges s’étirent, les aiguilles grincent comme des dents.
— Reste sur tes gardes, dit-il d’une voix basse. Ce lieu est instable.
Le quai se resserre, comme s’il cherchait à les avaler…
Rin se relève la première. Elle fléchit les jambes par réflexe, cherche l’équilibre sur une traverse instable, les yeux déjà aux aguets.
— …C’est quoi ce bordel ? Des rails ? Sérieux ?!
Sous ses pieds, le métal vibre faiblement, résonne d’un écho lointain qui ne correspond à aucun choc réel.
Nanami se relève à son tour, parfaitement droit malgré l’environnement absurde. Il époussette calmement sa veste, puis retire ses lunettes pour les essuyer avec une lenteur presque déplacée, comme s’il refusait de céder au chaos.
— Un domaine modulé, dit-il enfin. Instable, mais structuré.
Il remet ses lunettes.
— C’est volontaire. Elle veut nous isoler… et nous user mentalement avant le coup fatal.
Un grincement prolongé déchire l’air. Les rails vibrent ensemble, comme des cordes tendues. Au loin, le brouillard violet se déchire par instants, laissant filtrer le son de cloches fantômes, lentes, irrégulières, obsédantes. Chaque tintement semble venir d’un endroit différent, impossible à localiser.
Rin serre les dents. L’énergie maudite afflue dans sa main, et sa lance se matérialise, des épines d’énergie rampant le long du manche, palpitantes.
— Elle va voir si on fatigue, la Reine du Néant… marmonne-t-elle.
Devant eux, les traverses se déforment. Le métal se tord comme une chair malade. Une silhouette encapuchonnée émerge lentement du brouillard, glissant sans bruit sur les rails inclinés, défiant la gravité. Derrière elle, de longues chaînes ondulent, s’enroulant paresseusement autour du métal rouillé, grinçant doucement à chaque mouvement.
Nanami plisse les yeux, son corps déjà en position de combat, parfaitement stable malgré l’instabilité du terrain.
— Prépare-toi. Ici, la moindre erreur est fatale.
Il jette un regard vers le vide béant sous les rails.
— Une chute… et c’est fini.
Rin déglutit, sans quitter la silhouette du regard.
— Je déteste les trucs qui traînent comme ça…
Elle ajuste sa prise sur la lance.
— T’as une idée de ce que c’est ?
(La situation lui fait oublier le vouvoiement mais Nanami ne relève même pas)
Nanami observe encore quelques secondes, analyse les mouvements, les chaînes, la manière dont le domaine réagit à sa présence.
— Pas encore, répond-il finalement. Mais ça nous observe depuis un moment.
Un bref silence.
— Il teste. Et quand il attaquera… ce sera pour tuer.
Les cloches résonnent à nouveau. Plus proches. La silhouette s’arrête. Les chaînes se tendent.
Une chaîne fuse soudain, surgissant du brouillard comme un serpent d’acier. Elle claque dans l’air avec un sifflement strident, animée d’une volonté propre.
Rin réagit à l’instinct. Elle bondit en arrière, pivote sur un rail incliné et tranche net d’un coup sec. La chaîne se sectionne dans une gerbe d’étincelles sombres, se rétracte en convulsant.
— Tch ! Mauvaise pioche, enflure !
La créature sort enfin à moitié de l’ombre. Son corps est filiforme, trop long, trop souple. Une silhouette mi-humaine, mi-squelette reptilien, maintenue ensemble par des ligaments noirs tendus à l’extrême. Des cloches fêlées pendent à son dos, incrustées dans la chair, vibrant à chaque mouvement. Le long de ses côtes, des yeux cousus s’ouvrent et se ferment, clignant à des rythmes différents, désynchronisés.
Elle ne marche pas. Elle se cale, avance par à-coups, comme guidée par un tempo invisible, un battement que seul elle entend.
Nanami reste parfaitement droit sur sa traverse, les pieds fermement ancrés malgré l’instabilité du domaine. Il replace sa cravate. Sa voix est sèche, tranchante.
— Rang S, niveau intermédiaire.
Il ajuste sa prise sur son arme.
— Ne joue pas avec lui. Il analyse. Il apprend.
Rin serre les dents, un sourire nerveux au coin des lèvres.
— T’inquiète pas. J’vais pas jouer.
Elle abaisse sa lance, l’énergie crépite.
— J’vais cogner.
Le fléau se cabre. Les cloches tintent à l’unisson.
Et soudain … La gravité se déforme.
Les rails penchent brutalement, certains s’inclinent à quarante-cinq degrés, d’autres se tordent comme des rubans mous. Le vide aspire. Le sens du haut et du bas se brouille.
— Merde !
Rin dérape, manque de basculer dans l’abîme. Elle plante la pointe de sa lance dans le métal, s’y accroche de justesse, les muscles tendus à l’extrême.
— Sérieusement ?!
Elle crache entre ses dents.
— Il joue avec le terrain maintenant ?!
Nanami, lui, ne cède pas d’un millimètre. Son corps absorbe la distorsion comme s’il anticipait déjà la vague suivante.
— Pas le terrain, corrige-t-il calmement. Les ondes. Sonores, probablement. Les vibrations influencent la perception spatiale.
Il tourne légèrement la tête.
— Ne reste pas immobile.
Comme pour confirmer ses paroles, une chaîne claque vers lui, filant à hauteur de poitrine. Nanami intercepte d’un mouvement précis. Sa lame rencontre le métal dans un impact sonore violent, une déflagration invisible qui fait vibrer l’air.
Un flash auditif explose.
Nanami grince des dents. Un filet de sang perle à son oreille, coule le long de sa joue.
— …Confirmé, lâche-t-il en serrant la mâchoire. Il brouille nos repères sensoriels. Vision, équilibre, audition.
Rin secoue la tête, une douleur sourde lui martelant le crâne. Elle se frotte l’oreille, puis bondit vers un autre rail, plus haut.
— Il veut qu’on perde pied… et qu’on panique.
Elle prend appui, saute.
Mais la créature anticipe. Des pointes métalliques jaillissent de son corps, projetées comme des projectiles vivants, visant la trajectoire exacte de Rin. Le timing est parfait. Trop parfait.
— À gauche, maintenant, Rin ! ordonne Nanami sans hausser la voix.
Elle obéit sans réfléchir. Son corps pivote en plein vol, les pointes frôlent sa hanche à un souffle près, déchirant l’air derrière elle. Elle atterrit lourdement, roule, puis riposte dans le même mouvement. Sa lance décrit un arc de cercle furieux, chargé d’énergie brute.
— Prends ça !!
La lame frappe. L’une des cloches du fléau explose, pulvérisée en fragments sombres.
La créature hurle. Mais ce cri n’est pas un son normal. Il est inversé, distordu, comme aspiré à l’intérieur du monde avant d’être recraché. Les rails vibrent tous ensemble. Le domaine entier semble se contracter sous l’impact.
Nanami plisse les yeux.
— Bien.
Un pas en avant.
— Tu l’as désaccordé.
Le fléau se replie, ses chaînes fouettant l’air de manière erratique. Les yeux cousus s’ouvrent tous en même temps.
Rin sourit malgré sa respiration hâchée. Sa poitrine se soulève trop vite, ses bras tremblent encore sous la résonance de l’onde sonore, mais son regard est vif. Vivant. Accroché au combat. Elle crache un peu de salive noire sur le rail incliné, sans quitter le fléau des yeux.
— Il saigne quand même. J’dis pas que c’est gagné, mais… ça va cogner.
Autour d’eux, les rails continuent de vibrer, gémissant comme des cordes trop tendues. Des fragments de métal oscillent dans le vide, attirés par le champ sonore résiduel.
Nanami, imperturbable, passe deux doigts derrière son oreille blessée, essuie calmement le sang qui s’y est accumulé. Son regard ne quitte pas la créature.
— On le finit vite. S’il en appelle d’autres, on est fichus.
À peine les mots prononcés, la cloche brisée pulse une dernière fois.
Puis explose.
L’onde sonore n’a rien d’un bruit : c’est une masse. Une pression pure. L’air se plisse, les rails hurlent, le monde semble se retourner sur lui-même.
Rin est trop proche. Le choc la percute de plein fouet, lui coupe le souffle.
— Agh… ! C’est… quoi ce bordel ?!
Ses bottes glissent sur le métal penché, l’angle est mauvais, traître. Elle perd l’équilibre. Sa lance lui échappe des doigts, tournoie dans le vide.
Nanami réagit avant même de réfléchir. Il bondit, le corps parfaitement aligné malgré la distorsion du terrain, et attrape Rin par le poignet au vol.
— Ne regarde pas en bas.
Sa prise est ferme, sans trembler. Il la ramène d’un coup sec, brutal mais précis, la plaque contre le rail stable le plus proche.
Rin halète, le cœur battant à rompre, puis se penche aussitôt pour récupérer sa lance.
— Ok… Là, j’suis énervée.
Le fléau hurle. Un cri saturé de fréquences dissonantes. Ses chaînes se tendent violemment, s’arrachent au métal, tandis que des fragments de cloches commencent à orbiter autour de lui comme des satellites maudits.
— …rrhhrrhh… Encore debout… ?
Nanami relâche enfin le poignet de Rin. Ses yeux restent rivés sur le monstre, froids, calculateurs.
— Reste concentrée. Il cherche à te déséquilibrer.
Il ajuste ses lunettes, un geste bref, presque machinal, comme s’il était encore sur un chantier et non au bord du néant.
— Je m’occupe de l’angle. Frappe au moment où je brise le rythme.
Rin essuie la sueur de son front du revers de la main. Son sourire revient, nerveux mais sincère, chargé d’adrénaline.
— Reçu !
Elle prend position. Ses pieds s’ancrent. Son énergie maudite crépite, s’enroule le long de la hampe de sa lance en épines vibrantes. L’air autour d’elle semble se contracter.
Le fléau grogne, tournoie. Les chaînes crissent, les cloches restantes sonnent le glas, chaque tintement faisant vaciller l’équilibre du domaine.
— Viens… qu’on te réduise au silence, vermine.
Nanami attaque. Un seul mouvement. Précis. Chirurgical. Sa lame tranche selon un angle parfait, frappant exactement là où la vibration se désaccorde. Le tempo se brise net, comme une musique arrêtée en plein accord.
— Maintenant ! crie-t-il.
Rin s’élance. Sa lance fend l’air dans une trajectoire implacable. L’impact secoue tout le domaine, fait vibrer les rails suspendus jusque dans leurs attaches invisibles. La lame traverse le cœur maudit du fléau. Il se fige. Tremble. Ses chaînes tombent mollement. Puis son corps se désagrège dans un nuage noir, en hurlant, dissous par sa propre dissonance.
Nanami essuie calmement sa lame, la rengaine, puis se tourne vers Rin.
— Propre.
Rin reprend son souffle. Son regard est encore brûlant, exalté par la victoire.
— Wow c’était dingue. J’espère que le prochain résistera un peu plus... Elle regarde Nanami avec un léger sourire en coin. T’es pas juste chiant, en fait… t’es efficace. J’aime bien.
Nanami ne relève pas. Ils échangent un bref regard. Pas besoin de mots supplémentaires. Puis ils avancent sur les rails suspendus, prudemment.
Le vide est toujours là. … Mais eux aussi.
La suite mercredi entre 20h et 22h... La pression montera encore d'un cran...