Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe

Chapitre 17 : La Danse du Roi

3650 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/12/2025 19:59

Les bâtiments éventrés de Tokyo s’élèvent comme des carcasses noircies, silhouettes décharnées figées dans leur dernier râle. Les façades se sont ouvertes comme des plaies béantes, laissant pendre des escaliers brisés, des poutres tordues, des étages entiers suspendus dans le vide. Le sol est un chaos de câbles arrachés, de béton fendu, de verre pulvérisé qui craque sous une énergie encore vivante. Des ruines encore fumantes exhalent une chaleur malsaine, comme si la ville refusait de mourir complètement.


Le ciel, lui, n’existe plus tout à fait. Il ondule. Déformé, instable, strié d’éclairs maudits qui zèbrent l’horizon sans tonnerre. L’espace lui-même semble s’être froissé, comme une toile trop tendue. On dirait une immense cicatrice cosmique, une plaie encore ouverte au-dessus du monde, suintant une malédiction si dense qu’elle écrase les poumons.


Sukuna est là.

Assis en tailleur sur une corniche de béton surélevée, vestige d’un immeuble autrefois banal, il domine le champ de ruines comme un roi sur son trône profané. Son ombre s’étire anormalement, déformée par la lumière malade du ciel, dessinant sur les décombres une silhouette presque vivante. Il regarde la ville détruite avec une attention tranquille, comme s’il contemplait une œuvre achevée, ou peut-être une esquisse prometteuse.

Un sourire à peine perceptible effleure ses lèvres marquées de sceaux. Pas de joie. Pas de colère. Seulement une satisfaction ancienne, primordiale.


L’air bruisse à peine autour de lui, trop figé, trop dense pour être naturel. La pression de son énergie maudite écrase tout, jusqu’aux cendres. Même les flammes hésitent à crépiter, comme si elles craignaient d’attirer son attention. Le monde retient son souffle. Un silence absolu. Oppressant. Un silence si lourd qu’il hurle. C’est le calme d’un champ de bataille après l’extinction de toute résistance. Le calme d’un dieu qui attend de voir ce qu’il va briser ensuite.

 

Puis, des pas.

Ils résonnent faiblement à travers les ruines, trop nets pour être ceux du vent, trop irréguliers pour appartenir à la ville morte. Des silhouettes émergent lentement du brouillard de poussière et de cendres. Trois exorcistes de Kyoto avancent, prudemment, en formation serrée.


Juro Kirisaki, 33 ans, ouvre la marche. Son regard est calme, presque froid, mais ses sens sont en alerte maximale. Chaque battement de son cœur est synchronisé avec l’énergie maudite qui circule sous sa peau. Il ne parle jamais sans raison, et quand il le fait, c’est que le danger est déjà là.


À sa droite, Sayaka Mizuno, 22 ans, cheveux attachés en queue de cheval. Ses doigts crispés broient presque le talisman déjà activé, les caractères gravés dessus luisant faiblement. Une sueur glacée perle à sa tempe, mais sa posture reste droite. Elle sent l’odeur avant même de la comprendre : une puanteur épaisse, saturée de sang ancien et de malédictions accumulées.


À gauche, Taketora Ito, 26 ans, grand, large d’épaules, arme à la main. Ses muscles sont bandés comme des câbles prêts à rompre. Il avance d’un pas lourd, volontairement bruyant, comme pour défier ce qui les observe de se montrer.


— Quelque chose nous observe… murmure Juro, les yeux plissés, balayant les hauteurs effondrées.


Le silence lui répond. Un silence trop parfait.


— …Ça pue la mort, ajoute Sayaka. Sa voix est tranchante, tendue, comme une lame qu’on sort lentement du fourreau. Son talisman vibre légèrement, réagissant à une présence bien au-delà de ce qu’il devrait supporter.


Taketora serre les dents.

— Qu’il vienne.


Les mots tombent lourds, défiants. Mais même lui sent la pression écraser sa poitrine. Son instinct hurle. Ce n’est pas une simple malédiction. Ce n’est même pas un désastre de classe spéciale. C’est autre chose. Un souffle remue la poussière.

Pas un vent.

Une respiration.


Lentement, au sommet des ruines, Sukuna se redresse. Sa silhouette se découpe contre le ciel distordu, inhumaine, souveraine. L’espace semble se courber autour de lui, comme s’il refusait de le toucher directement. Son sourire fend son visage. Un sourire de prédateur qui a déjà gagné.

— Voilà de nouveaux joueurs, glisse-t-il, amusé.


Sa voix est calme. Trop calme. Elle ne porte ni colère ni excitation, seulement une curiosité cruelle, comme un enfant qui hésite sur le jouet qu’il va casser en premier. Puis il disparaît. Pas de bruit. Pas d’avertissement. D’un bond silencieux, Sukuna atterrit juste devant eux. L’impact ne soulève aucune pierre. Mais l’onde de choc invisible les heurte de plein fouet.

L’air explose.


Les genoux de Sayaka plient sous la pression. Taketora recule d’un pas malgré lui, laissant une trace profonde dans le béton fissuré. Juro, lui, sent son esprit vaciller une fraction de seconde, assez pour comprendre une vérité terrifiante. Ils ne sont pas entrés dans un combat. Ils viennent de pénétrer dans le territoire d’un roi.

 

Sayaka vacille, le souffle coupé, comme si quelque chose venait de lui écraser la poitrine de l’intérieur. Son talisman grésille faiblement, ses inscriptions se brouillant sous une pression trop forte pour être contenue. Elle lutte pour ne pas tomber à genoux.


Taketora resserre sa prise sur son arme. Le métal vibre dans sa paume, réagissant à l’énergie maudite omniprésente. Ses bras sont tendus, prêts à frapper, mais son instinct le retient. Chaque fibre de son corps lui hurle que la moindre attaque serait une erreur fatale.


Juro, lui, baisse légèrement son centre de gravité. Son souffle devient régulier, contrôlé. Il ne fixe pas Sukuna directement, regarder trop longtemps serait déjà une faiblesse. Il observe l’espace, les angles, les silences.

— Gardez vos énergies basses, prévient-il à voix basse. Il joue. Et il nous teste.


Sukuna avance. Tranquille délibérément. Chaque pas est une provocation. Le béton sous ses pieds se fissure sans bruit, comme s’il cédait par respect plutôt que par contrainte. Il s’arrête à quelques mètres d’eux, ouvre les bras, posture théâtrale, presque moqueuse.

— Qui veut jouer avec moi ? Allez-y, propose-t-il d’un ton presque las. Je vous laisse frapper en premier.


Le silence lui répond. Les exorcistes ne bougent pas. Trop lucides pour tomber dans le piège. Trop conscients que l’instant où ils attaqueront sera celui où ils mourront.


Juro inspire lentement, puis chuchote sans les regarder :

Nous sommes condamnés… mais restons dignes.

Une pause.

Battons-nous.

Il n’y a ni panique ni héroïsme dans sa voix. Juste un constat.


Alors Sukuna disparaît. Pas une accélération. Une absence. L’espace qu’il occupait se referme comme si rien n’avait jamais existé à cet endroit. Un murmure s’élève derrière Taketora, chaud, intime, trop proche.

— Bouh.


Taketora sursaute violemment. Son cœur explose dans sa poitrine. Son arme lui échappe presque, ses doigts devenus soudain trop lourds pour obéir. Il se retourne en frappant dans le vide.

Rien.


Un rire bref résonne, décalé, irréel. Sukuna est déjà ailleurs. Il réapparaît derrière Sayaka. Elle sent son souffle avant de le voir. Ses cheveux se dressent, son talisman hurle en silence, fissuré.


C’est joli, ce que t’as là, murmure Sukuna en inclinant la tête.

Son regard glisse sur les sceaux lumineux.

C’est pour moi ?


Sayaka étouffe un cri, incapable de bouger. Ses jambes refusent de répondre.


Puis Sukuna est devant Juro. À moins d’un mètre. Les mains dans le dos. Sourire carnassier. Les yeux brûlants d’une intelligence ancienne et cruelle.


Juro sent sa vision se rétrécir. Son esprit lutte pour rester clair alors que son énergie maudite est écrasée, disséquée, lue comme un livre ouvert.


— Vous êtes bien lents pour des soi-disant exorcistes, constate Sukuna, faussement déçu.

Il penche légèrement la tête.

— Vous savez ce qui est le plus amusant ?

Un silence.

— C’est que même maintenant… vous espérez encore.


L’air devient plus lourd.

 

Taketora fait un pas en avant. Un seul. Mais il résonne comme un coup de tonnerre dans le silence écrasé. Il plante ses pieds dans le béton fendu, arme en avant, posture large, assumée. Ses bras tremblent à peine, pas de peur, mais d’adrénaline comprimée à l’extrême.

— Tu veux qu’on te réponde ? lance-t-il, la mâchoire serrée. On va le faire. T’auras pas besoin de redemander.

Sa voix claque, défi brut jeté à quelque chose qui dépasse toute logique humaine. Il sait. Il sait qu’il n’a aucune chance. Mais reculer maintenant serait pire que mourir.


À ses côtés, Sayaka inspire profondément. Elle active un sceau. Les caractères gravés sur le talisman s’illuminent, projetant une lueur bleutée qui ondule autour de son corps comme une flamme froide. L’air vibre, purifié sur quelques mètres à peine. Ses doigts tremblent. Sa gorge est sèche. Pourtant, elle reste debout, le regard fixé droit devant.

— On n’est pas des héros, dit-elle d’une voix instable mais ferme.

Une seconde de silence.

— Mais on te laissera pas passer.

Ces mots sont un mensonge conscient. Elle sait qu’il passera. Mais les prononcer, c’est affirmer qu’ils existent encore face à lui.


Juro, lui, ne parle pas tout de suite. Il concentre son énergie maudite dans ses poings. Elle circule, rugueuse, imparfaite, mais réelle. Sa respiration est lourde, contrôlée de force. Il soutient le regard de Sukuna sans détourner les yeux, même si chaque fibre de son être lui ordonne de fuir.

— On va au moins te marcher sur les pieds…

Il crache presque les mots.

— Roi des enflures.


Un rire s’échappe de Sukuna.

Bas. Sincère. Ravi.

— Ah… voilà qui devient intéressant.

Il s’approche sans hâte et glisse un doigt contre le front de Juro.


Un contact à peine perceptible.

Un souffle.

Puis le monde se brise.


Juro sursaute violemment. Des milliers d’insectes que seul lui voit rampent soudain sur ses jambes. Noirs, luisants, grouillants. Ils s’enfoncent sous sa peau, mordent, percent, creusent. La sensation est atrocement réelle. Trop réelle. Il hurle, frappe frénétiquement ses cuisses, tente de les arracher, de les écraser.

— Dégagez !

Sa voix se brise.

— C’est quoi ça ?! Dégagez… ! DÉGAGEZ !!

Il recule en trébuchant, tombe presque, les yeux écarquillés par la panique. Sa raison vacille, submergée par l’horreur viscérale.


— Juro ! crie Taketora en se précipitant vers lui.


Mais Sayaka agit plus vite. D’un geste sec, précis malgré la peur, elle active un talisman et le projette au sol. Une barrière de purification s’élève instantanément autour de Juro, translucide, vibrante. L’énergie maudite se dissipe en volutes déchirées. Les insectes disparaissent un à un, comme brûlés par une lumière invisible.


Juro s’effondre à genoux, haletant, en sueur, ses mains tremblantes encore crispées sur ses jambes intactes.


— Illusion maudite, explique Sayaka, la voix tendue mais lucide. Pas une attaque directe.

Elle serre les dents.

— Il joue avec nos sens. Préparez-vous… il recommencera.


Sukuna observe la scène avec un intérêt amusé, la tête légèrement penchée, comme un scientifique regardant une expérience réussir.

— Tu danses bien, commente t-il, hilare. Vous voyez ? dit-il doucement. Même sans vous toucher… je peux vous briser.


Juro relève la tête, le souffle encore chaotique. Ses yeux croisent ceux de Sukuna, brûlants de rage et d’humiliation.

— Tu vas me le payer… espèce d’enfoiré.


Sukuna sourit plus largement.

— Oh.

Une pause délicieuse.

— J’espère bien.

Son rire résonne contre les ruines, clair, presque joyeux.

— Mais assez ri…


Il disparaît. Pas un déplacement. Un saut hors de la réalité. Un claquement sec fend l’air. Sukuna réapparaît au-dessus d’eux, pivote sur lui-même avec une grâce obscène, comme un danseur exécutant une pirouette parfaitement maîtrisée. Son doigt effleure la tempe de Sayaka.


À peine un contact.

Sayaka sent quelque chose exploser à l’intérieur de sa tête. Une onde invisible la transperce de part en part, écrasant ses poumons, broyant son équilibre. Elle s’effondre lourdement au sol, le souffle coupé, incapable de crier. Sa vision se brouille, le monde se réduit à un bourdonnement sourd.

— SAYAKA ! hurle Taketora.


La rage remplace la peur. Il charge, toutes limites oubliées, son énergie maudite rugissant autour de son arme. Il frappe de toutes ses forces, un cri primal jaillissant de sa gorge. Sukuna ne bouge pas, volontairement. Il regarde. La lame entaille son flanc. Du sang jaillit. Une fraction de seconde, l’espoir s’allume.


Puis la chair se referme sous leurs yeux. Les muscles se reforment, la peau se ressoude comme si rien n’avait existé. La blessure disparaît, avalée par une régénération obscène.

Sukuna baisse les yeux vers son flanc intact.

— Hm. Pas mal.

Il relève la tête, sourire élargi.

— À mon tour.


Juro, encore tremblant, serre les dents et frappe le sol de ses deux poings. Son énergie maudite s’enfonce dans la terre et explose en retour. Une onde sombre jaillit, serpentant entre les décombres avant de se refermer autour de Sukuna comme un piège vivant. Le sol se fissure, des chaînes d’énergie tentent d’entraver le fléau.

— Maintenant ! crie Juro. On enchaine !


Sukuna recule d’un pas. Juste un. Les chaînes se tendent… puis se brisent comme du verre. Il rit. Franchement. Presque ravi. Il écarte les bras, exposant son torse marqué de sceaux.

— L’un de vous veut nous rejoindre ?

Il incline la tête, faussement curieux.

— Non ?… Dommage.


Le monde tremble. Avant même qu’ils puissent réagir, Sukuna frappe le sol du pied. La réalité cède. Sous leurs pieds, la terre se déchire et se soulève en blocs massifs. Trois plateformes instables jaillissent vers le ciel dans un grondement sourd. Les exorcistes sont projetés chacun sur une colonne de pierre flottante, arrachés les uns aux autres, séparés par des dizaines de mètres de vide.


— Quoi ?! Hurle Taketora

Sayaka roule sur la surface rugueuse de sa plateforme et s’agrippe de justesse au rebord. Elle tremble, tente de se relever, son souffle encore haché.

— Il nous disperse ! crie-t-elle.

Sa voix vacille.

— Il veut qu’on se fatigue… qu’on panique !


Sur une autre colonne, Juro crache du sang. Il tombe à genoux, une main crispée sur sa poitrine. Son énergie maudite fluctue dangereusement.


Taketora, lui, vacille mais reste debout. Il plante son arme dans la pierre pour ne pas chuter, les dents serrées jusqu’à la douleur. Il lève les yeux vers Sukuna, flottant tranquillement entre les plateformes comme s’il marchait sur l’air.

— Il joue avec nous… marmonne-t-il.

Un rire amer lui échappe.

— Tch… On est des fourmis pour lui.


Sukuna les observe d’en haut, satisfait, comme un enfant qui vient de renverser un nid pour voir ce qui va se passer ensuite.

— Exactement, confirme-t-il doucement.

Son regard s’assombrit.

— Et maintenant… voyons laquelle de vous craquera en premier.

 

Mais Sayaka agit. D’une main tremblante, elle plaque un sceau contre sa poitrine, un reflexe humain de survie. Les symboles gravés s’embrasent aussitôt, irradiant une lueur pâle et protectrice qui enveloppe son cœur comme une seconde peau. L’air autour d’elle se stabilise, purifié de force, au prix d’une douleur aiguë qui lui traverse la cage thoracique.

Une protection dérisoire. Instinctive. Désepérée.

 

Sukuna incline légèrement la tête, intrigué.

— Oh ? Tu te protèges toute seule ?

Son sourire s’élargit, cruel.

— Espèce d’égoïste.

 

Il fait un geste. Simple. Désinvolte. Deux impacts. L’air se comprime brutalement devant Taketora et Juro. Une onde invisible les transperce de part en part. Le choc est si violent que leurs corps se soulèvent avant d’être rejetés en arrière.

 

Leurs poitrines s’ouvrent sous la force. Le sang jaillit, éclaboussant les plateformes de pierre flottante. Un bruit humide. Définitif.

 

— NON !!!

Le cri de Sayaka déchire l’espace. Elle tombe à genoux, incapable de détourner le regard. Taketora est affalé, son arme glissant de sa main inerte. Juro est figé dans une posture grotesque, les yeux grands ouverts, la bouche entrouverte comme s’il cherchait encore à parler.

 

Le silence qui suit est insupportable.

 

Sukuna ricane doucement.

— Voilà… dit-il avec satisfaction. C’est ça que je veux voir.

Il ouvre les bras.

— Du désespoir.

 

Les épaules de Sayaka tremblent. Sa respiration est chaotique. Des larmes brûlantes coulent sur ses joues, mais ses yeux restent rivés sur le fléau. Quelque chose se fissure en elle. Puis autre chose prend sa place. La peur se mue en colère. Elle serre les poings.

Autour de sa plateforme, un cercle de talismans s’élève, arraché à sa sacoche par une impulsion violente. Ils rougeoyent, vibrent, tournent autour d’elle comme des lames suspendues. L’énergie maudite qu’elle libère est instable, dangereuse, mais sincère.

 

Elle se relève. Les jambes tremblantes. Le regard incandescent.

— Tu crois que je suis qu’une soigneuse ?

Sa voix vacille… puis se durcit.

— Mais je suis une exorciste !

 

Elle lève les bras. Les talismans convergent, s’écrasent les uns contre les autres, fusionnent en une spirale aveuglante. L’air hurle sous la pression.

Coupure du Châtiment Céleste !

Une lance de lumière pure jaillit, déchirant l’espace dans un cri strident. Elle fend les plateformes, traverse le vide et frappe Sukuna de plein fouet.

 

Le fléau recule d’un pas. Surpris. La lance entaille sa joue. Une véritable entaille. Un mince filet de sang perle le long de sa peau. Un instant suspendu. Puis la blessure se referme lentement, comme avalée par la chair elle-même.

 

Sukuna essuie le sang du bout des doigts… et sourit.

— Intéressant… murmure-t-il.

Son regard devient plus profond, plus ancien.

— Elle va bien s’amuser avec toi…

 

Un claquement de doigts. Sous les pieds de Sayaka, la pierre se fissure. Une faille béante s’ouvre, avalant la lumière, l’air, le sol. La gravité se renverse.

— Qu—?!

 

Le monde bascule. La plateforme disparaît sous elle. Le ciel se retourne. Les ruines s’effacent. Sayaka chute dans l’obscurité, son cri englouti par le vide qui se referme. La dernière chose qu’elle voit…

C’est le sourire de Sukuna, suspendu au-dessus du gouffre.

 

Elle tombe. Le vide l’engloutit sans résistance, sans vent, sans sensation de chute réelle. Puis, soudain, plus rien. Elle atterrit. Debout. Seule. Autour d’elle s’étend une salle blanche. Immense. Sans murs visibles, sans plafond discernable. Un blanc trop pur pour être rassurant, trop uniforme pour être naturel. Le sol est lisse, froid sous ses pieds, comme une dalle funéraire infinie.


Vide.

Froide.

Parfaitement immobile.


Un silence surnaturel règne ici. Pas un écho. Pas même le bruit de sa respiration. Comme si le son lui-même avait été banni de cet espace.


Sayaka se redresse lentement. Chaque mouvement lui coûte. Son souffle est court, haché. Elle pose une main sur sa poitrine : le sceau pulse encore, faiblement, sa lueur bleutée tremblant comme une flamme sur le point de s’éteindre.

— Tu m’isoles… murmure-t-elle enfin, sa voix semblant se perdre dans le vide.

Elle serre les dents.

— Mauvais calcul, Sukuna. Je sors d’ici. Je retrouve Gojo. Et on t’éclate.

Les mots sont une promesse. Ou une prière.


Un rire s’élève. Lent. Doux. Féminin. Il glisse le long de la pièce comme une caresse glaciale, résonnant partout et nulle part à la fois.

— Comme c’est mignon…


La voix est calme, presque tendre. Trop.

— Mais tu sais… continue-t-elle doucement, ton roi est déjà mort.


Sayaka se fige.

— Qu’est-ce que tu racontes… ? souffle-t-elle.


La lumière devant elle se contracte brutalement. Un flash explose. Une image s’impose à sa rétine, violente, absolue.

Gojo.

Allongé.

Inerte.

Les yeux clos.


Son torse est fendu, ouvert de part en part, comme tranché par quelque chose qui n’a laissé aucune chance. Le sang est figé, sombre, presque noir. Son expression est paisible. Trop paisible.

Mort.


Le monde semble se fissurer autour de Sayaka. Puis le flash disparaît. Le blanc revient. Le silence aussi. Plus lourd. Plus dense. Écrasant.


Sayaka ne bouge pas. Ses bras pendent le long de son corps. Son esprit refuse d’accepter ce qu’il vient de voir, mais son cœur, lui, s’emballe. Sa gorge se noue. Une douleur sourde s’installe dans sa poitrine, là où le sceau bat encore faiblement.

Elle baisse lentement les yeux.

— …Menteuse.


Le mot est à peine audible. Brisé. Elle serre les poings si fort que ses ongles s’enfoncent dans sa peau.

— Gojo… ne peut pas…

Sa voix se casse. Elle tremble. Pas de peur. Pas encore. Quelque chose de pire.


Le doute...


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