Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe

Chapitre 18 : Prisonniers

2768 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 17/12/2025 20:49

[ NOTE ]


Hé… avant d’avancer plus loin, fais-moi confiance une seconde. Si t’as pas lu le chapitre d’avant, t’es déjà en train de te perdre. Et crois-moi… ici, rater un détail, ça fait mal.

Gojo Satoru







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Couloir sombre – Gojo



Assis contre le mur, aussi loin que possible du cube, Gojo ne détourne pas les yeux. Le couloir semble interminable, étroit sans l’être vraiment, comme si la perspective refusait de se fixer. Les parois pulsent par moments, parcourues de veines d’énergie sombre qui s’illuminent puis s’éteignent lentement, à la manière d’un organisme malade.


Le cube flotte à quelques mètres. Immobile. Parfaitement géométrique dans un espace qui ne l’est plus. Chaque battement d’air, chaque variation infime de pression déclenche une réaction instinctive chez lui. Ses sens sont tendus à l’extrême. Le Sixième Œil refuse de se relâcher, même épuisé, même affaibli.


— Tss… Ça ou être scellé, ça revient au même…


Sa voix résonne faiblement contre les murs, avalée aussitôt par l’ombre. Il baisse brièvement les yeux vers ses mains. Des coupures mal refermées, des brûlures encore vives sous la peau. La régénération est là… mais bridée. Entravée. Comme si le domaine lui imposait une limite invisible, une laisse qu’il ne peut pas encore briser. Chaque inspiration lui coûte plus qu’elle ne devrait. Chaque battement de cœur est trop conscient.


Il observe ses blessures avec un calme trompeur, analyse mécaniquement ce qui ne fonctionne pas comme d’habitude. Les tissus cicatrisent mal, trop lentement. Quelque chose frotte contre son énergie, la disperse avant qu’elle ne se referme complètement. Il comprend. On le maintient volontairement sous le seuil.


Un sourire en coin étire ses lèvres, narquois malgré la douleur, malgré la fatigue qui s’accumule dans ses épaules et le long de sa colonne.

— Tu pourrais au moins venir me saluer en personne, Raku… Ton joli masque fait maison me manque…


Il relève légèrement la tête, le regard toujours accroché au cube. Provocateur. Défiant. Parce qu’il le sait. Elle écoute. Elle observe.

Et même cloué contre un mur, même entravé, Gojo Satoru reste ce qu’il a toujours été : un problème qu’on ne peut jamais vraiment enfermer.


Gojo hausse les sourcils, un sourire las accroché aux lèvres. Il fixe toujours le cube.

— Raku ! T’as peur que je te mette une claque en te voyant, c’est ça ?


Sa voix résonne faiblement, absorbée par les parois. Pas d’écho. Rien ici ne lui renvoie ses propres mots. Il penche légèrement la tête, le regard malicieux malgré les bleus, comme s’il s’adressait à quelqu’un assis juste en face de lui.


— T’inquiète, je suis trop beau pour crever tout de suite…


Un frisson traverse l’air. Pas un vent. Une intention. L’espace se tend, comme une peau qu’on étire trop fort. Une voix s’élève, douce, presque caressante. Elle résonne dans l’air, glaciale.


« Tu parles trop, Gojo Satoru... C’est pour ça qu’on t’a fait taire la première fois. Cette fois, je veux juste… savourer le moment où tu comprendras que tu ne sers plus à rien. »


Chaque mot s’insinue, cherche une fissure. Pas dans son corps, dans sa mémoire. Shibuya. L’échec. Le poids de ceux qu’il n’a pas pu protéger.


Un ricanement bref. Puis le silence.


Gojo expire lentement. Ses doigts se crispent un instant contre le mur, puis se détendent. Il ricane à son tour, bas, sans détourner les yeux du cube. Il refuse de lui offrir le moindre battement de doute.

— C’est marrant… tu veux me faire croire que je sers à rien… mais t’as construit tout ce foutu théâtre autour de moi...


Il inspire, puis se redresse lentement. La douleur traverse son flanc comme une lame, mais il la serre entre ses dents, refuse de flancher. Son dos quitte le mur. Il se tient debout. Bancal, mais droit. Il relève la tête.

— On efface pas un roi en le sortant de l’échiquier. On le fait… en gagnant la partie.


Le cube pulse faiblement, comme s’il réagissait à sa certitude. Gojo sent son Sixième Œil vibrer, affaibli mais toujours vivant. Toujours en train de chercher une faille. Un angle. Une erreur. Son regard se durcit. Un éclat traverse ses prunelles fatiguées.

— Et t’es loin d’avoir gagné, Raku !


Le silence retombe.


Mais cette fois, il n’est plus vide.

Il est tendu. Comme si, quelque part dans le domaine, quelque chose venait de comprendre que Gojo Satoru n’était pas encore sorti du jeu.

 


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Néant – Obscurité mouvante - Souta



L’air vibre de murmures sourds, indistincts, comme si des voix privées de bouches tentaient encore de parler. Rien n’est stable. L’espace se contracte puis se dilate, suivant une logique étrangère à toute géométrie humaine. Ici, la matière n’obéit pas aux lois du monde : elle plie, hésite, se réécrit sans cesse.

Souta chute.


Une vrille brutale, sans horizon, sans repère. La sensation de tomber ne s’arrête jamais vraiment, jusqu’à ce qu’elle s’arrête d’un coup. Son corps heurte une surface invisible avec violence. L’impact lui arrache l’air des poumons. Il roule, râle, tente de reprendre son souffle alors que le sol se solidifie juste assez pour supporter son poids.


— Pas encore ce bordel…


Sa voix se perd aussitôt, absorbée par l’obscurité liquide qui l’entoure. Il cligne des yeux, tente de faire le point. Tout est flou, comme vu à travers une eau noire. L’ombre ondule, vivante, épaisse, collante. Chaque mouvement y laisse une traînée lente, comme s’il nageait à travers un cauchemar.


Puis il le voit. Plus loin, à quelques mètres à peine, une silhouette immobile se dessine. Trop familière pour être ignorée. Trop précise pour être rassurante.

Megumi.

Il est à genoux, le dos légèrement voûté. Des marques sombres strient sa peau, remontent le long de son cou, serpentent sur ses tempes. Sur son front, le sceau palpite doucement. Pas comme une blessure. Comme un organe vivant. Il bat lentement, méthodiquement, comme s’il respirait à sa place.


Souta recule d’un pas, le cœur frappant brutalement contre sa poitrine. Ses yeux s’écarquillent, foudroyés d’incrédulité.

— Toi… ? Pff… T’es pas lui. C’est encore un de ses tours, hein ?


Son instinct hurle. Ses poings se crispent, ses muscles se tendent malgré la fatigue qui le ronge. Il se met à demi en garde, posture imparfaite mais sincère, les bras tremblants sous l’effort.

— T’approche pas, saloperie ! Megumi m’aurait pas laissé crever là-dedans !


La silhouette ne bouge pas.


Après un long instant, Megumi lève lentement les yeux. Le mouvement est mécanique, presque forcé. Il entend la voix de Souta, c’est évident, une infime réaction traverse son regard. Mais il n’y a pas de reconnaissance. Pas d’étincelle. Rien. Son regard est vide. Absent. Comme tourné vers l’intérieur. Puis sa tête retombe. Le sceau pulse plus fort.

Un battement.

Puis un autre.

Plus insistant.

Comme une réponse.


Un frisson glacé remonte l’échine de Souta. Il sent quelque chose se refermer autour de lui, invisible mais oppressant. Lentement, sans quitter Megumi des yeux, il s’éloigne. Chaque pas est mesuré, prudent, prêt à fuir ou à attaquer. Il finit par s’asseoir à distance, le dos tendu, les épaules crispées. L’obscurité l’enlace aussitôt, lourde, insondable, presque maternelle dans sa cruauté. Elle murmure sans mots, promet sans jamais expliquer. Souta ne baisse pas la garde.

Même ici.

Surtout ici.

Il fixe la silhouette en fronçant les sourcils.

 


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Salle noire – Écho lointain des batailles – Yuta



La salle noire respire lentement, comme un poumon gigantesque enfoui sous la réalité. Chaque pulsation diffuse des échos lointains, des chocs sourds, des cris étouffés, des impacts qui ne parviennent jamais jusqu’ici mais laissent une trace vibrante dans l’air. Des batailles se déroulent ailleurs. Proches. Terriblement proches.


Yuta se tient droit, le dos appuyé contre un mur qui n’a ni texture ni consistance. Il sait que ce n’est pas un vrai mur, plutôt une limite imposée à l’espace, un refus silencieux. Sa main serre la garde de son katana avec une tension constante, prête à réagir au moindre frémissement. Son regard balaie le néant, attentif, calculateur, mais une fatigue sourde commence à peser dans ses épaules.


— …Je suis encore enfermé, hein ?


Sa voix ne rencontre aucun écho. Elle est avalée immédiatement, comme si la salle refusait de lui répondre. Il ferme brièvement les yeux. À cet instant précis, une vibration traverse l’air. Subtile. Presque imperceptible. Une onde instable, fragile, mais indéniablement vivante. Elle n’appartient pas à ce lieu. Elle vient d’ailleurs.

Aya.


La certitude s’impose à lui sans effort. Elle est encore là. Elle tient. Et tant qu’elle tient, tout n’est pas perdu. Yuta inspire profondément. Sa prise se raffermit sur son katana, ses épaules se tendent. Il sent le poids du temps : ici, il ne s’écoule pas normalement. Il stagne. Il use. Il érode la volonté à force d’attente.


— Mais si je reste là trop longtemps…


Il rouvre les yeux. L’obscurité semble plus dense qu’avant, comme si elle s’était rapprochée pendant qu’il respirait. Son regard s’y attarde, cherche un point de rupture, une faille, n’importe quoi qui puisse céder sous la pression.

Puis il se tourne vers Rika.

Elle flotte non loin, silencieuse, massive et pourtant contenue. Son énergie ne déborde pas — elle observe, concentrée, attentive à la moindre variation du domaine. Elle aussi a senti le changement. Le frémissement. Ce quelque chose qui ne ressemble ni à une malédiction ni à une simple illusion.


— Tu sens comme moi, hein ? Quelque chose se réveille…


Rika ne répond pas, mais l’air autour d’elle se resserre légèrement. Une réaction instinctive. Une confirmation muette.


Yuta lève lentement les yeux, comme s’il pouvait voir au-delà des murs, à travers la pierre inexistante, à travers les couches du domaine. Son regard cherche plus loin que le visible. Plus loin que le piège.

— …Ce n’est pas juste Aya.


Un temps s’étire. Long. Dense. Chargé d’une intuition qu’il n’arrive pas encore à nommer.

— Ce… truc, c’est pas maudit. C’est presque… pur.


À cet instant, quelque part dans le domaine, quelque chose répond. Pas par un son. Par une pression. Comme si quelque-chose venait de remarquer qu’elle avait été compris.

 


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Couloir blanc — Domaine de Raku - Maki



Le silence est lourd. Pas un silence vide, un silence construit, pressé contre la peau comme une pression trop forte dans les oreilles. Les murs immaculés s’étirent à l’infini, sans jointures, sans angles nets, abolissant toute notion de distance. Le sol est lisse, presque réfléchissant, mais aucun reflet ne s’y imprime vraiment. Le temps lui-même semble hésiter à avancer.


Maki avance prudemment. Son arme au poing, elle reste tendue, chaque muscle prêt à se contracter au moindre signal. Elle ne se fie ni à ses yeux ni à ses oreilles. Elle écoute son corps. Son instinct. Ce qui ne ment jamais.

— Classique… Séparer. Isoler. Briser. Seule.


Sa voix ne résonne pas. Elle est avalée aussitôt, comme si le couloir refusait de lui rendre ses propres mots. Ses pas, eux, ne produisent qu’un frottement sourd, étouffé par la blancheur oppressante des lieux. À chaque mouvement, l’espace semble légèrement se dilater, comme si le domaine reculait juste assez pour l’empêcher d’atteindre un point fixe.


Son regard traque le moindre changement. Une variation dans la lumière. Une ondulation dans les parois. Un défaut. N’importe quoi qui prouverait que ce lieu n’est pas aussi parfait qu’il veut le paraître.

— C’est pas la première fois qu’on essaie de me perdre.


Elle s’arrête net. Quelque chose bouge. Pas devant. Pas derrière. Dans le reflet même des murs : une distorsion, comme une silhouette vue à travers de l’eau. Indistincte. Instable. Là une fraction de seconde… puis plus rien.


Ses doigts se resserrent sur la poignée de son arme. Son centre de gravité s’abaisse d’un demi-pas.

— Montre-toi. Ou je viens te chercher.


Le silence répond. Mais cette fois, il est différent. L’air pulse. À peine. Comme une respiration retenue trop longtemps. Une présence est là, tapie juste hors de portée, invisible mais indéniablement proche. Quelque chose observe. Évalue. Attend une erreur.


Maki sent une pression sourde contre sa cage thoracique. Pas de la peur. De l’hostilité pure. Une intention étrangère qui effleure ses nerfs, teste sa solidité. Elle se remet en garde. Sa posture est parfaite. Stable. Ancrée. L’acier de sa volonté perce la tension comme une lame prête à frapper.

— T’as choisi la mauvaise cible !


Un frémissement parcourt le couloir. Infime. Presque imperceptible. Mais suffisant pour confirmer une chose : le domaine l’a entendue.

 


—-

 


Pièce scellée – Profondeur du domaine - Sayaka



Sayaka est seule.

La pièce est étroite, irrégulière, taillée dans une matière qui n’est ni tout à fait pierre ni tout à fait chair. Les murs suintent une humidité froide, poisseuse, qui s’accroche aux doigts quand elle tente de s’y appuyer. Des lignes de sceaux courent encore à la surface, mais elles vacillent, instables, comme si le domaine les digérait lentement.


Appuyée contre le mur rugueux, Sayaka glisse peu à peu au sol. Ses jambes refusent de la porter davantage. Les sceaux gravés sur sa peau palpitent faiblement, leur lumière s’éteignant par à-coups, irrégulière. Chaque respiration est un combat. L’air est trop dense. Trop épais. Elle inspire, mais n’a pas l’impression de recevoir quoi que ce soit en retour.


Sa vision se brouille un instant. Un cliquetis métallique fend l’air. Net. Sec. Hors de place. Puis un grincement s’élève, lent, douloureux, comme une porte rouillée qu’on force à s’ouvrir après des années d’abandon. Il n’y a pourtant aucun battant visible. Aucun contour. Le son ne vient pas d’un point précis, il émane de la pièce entière, résonne dans les murs, sous le sol, au-dessus d’elle.


Sayaka déglutit, la gorge sèche. Sa voix est rauque, presque un souffle.

— …C’est pas fini ?


Un pas. Léger. Mesuré. Presque humain. La pénombre se plisse, et une silhouette se découpe à contre-jour. Elle n’avance pas vraiment, elle semble se matérialiser là où l’ombre est la plus dense. Floue. Instable. Trop floue pour qu’on la reconnaisse, mais assez présente pour faire hurler l’instinct de survie.


Sayaka se redresse d’un bond malgré la douleur. Ses bras tremblent, mais elle se met en garde, les dents serrées, le cœur battant à s’en rompre. Elle sort un talisman en tremblant.

— Montre-toi... !


Le silence tombe brutalement. Un silence épais, artificiel, comme si le domaine venait d’absorber tout bruit inutile. Puis un rire s’élève. Très bas. Presque intime. Un souffle glissé entre deux murs, moqueur, lent, parfaitement sûr de lui.


Le sang de Sayaka se glace. Autour d’elle, les sceaux cèdent. Un par un. Sans explosion. Sans violence apparente. Ils éclatent dans un bruissement sec, délicat, presque élégant, comme des pétales qu’on froisse entre les doigts.


Elle n’a pas le temps de reculer. Son hurlement traverse l’espace. Bref. Étouffé. Un cri coupé net, avalé par la pièce elle-même. Puis plus rien.


La présence se retire. Le son disparaît. L’air redevient immobile. La porte invisible, insondable, se referme. Lentement. Et le domaine continue de respirer, comme si rien ne s’était passé…





La suite vendredi entre 20h et 22h....

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