Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe
Chapitre 19 : Entre les mailles du silence
1810 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 19/12/2025 20:33
Un espace blanc. Sans murs, sans plafond, sans sol réel. Un néant propre, aveuglant, trop calme.
L’air y semble suspendu, figé dans un instant qui n’a jamais commencé. Il n’y a pas de courant, pas de pression, pas même cette sensation familière d’exister quelque part. La lumière ne vient de nulle part, elle est juste… là. Plate. Égale. Fausse. Elle ne projette aucune ombre, n’offre aucun refuge. Un non-lieu, parfait dans son absence de défauts.
Aya est seule. Recroquevillée sur elle-même, elle serre sa peluche contre sa poitrine comme si c’était le dernier objet réel encore autorisé ici. Le tissu est tiède sous ses doigts, seul point d’ancrage dans ce vide clinique. Ses jambes sont repliées, son dos courbé, posture instinctive d’un corps qui cherche à se protéger sans savoir de quoi. Son souffle est court. Saccadé. Mais ce n’est pas l’épuisement du corps. C’est l’absence.
Ici, rien ne pèse. Rien ne résiste. Rien ne répond. Sauf la voix qui glisse dans sa tête. Elle n’arrive pas comme un son. Elle n’a pas de direction. Elle s’impose, doucement, comme une pensée qu’on n’aurait pas invitée. Une voix douce. Douce comme l’ironie la plus tranchante.
— Te voilà enfin éveillée… murmure Raku, quelque part autour, partout et nulle part à la fois. La vraie toi. Pas ce joli pantin projeté que tu as laissé traîner dans mes limbes…
La phrase s’enroule autour d’Aya, pas pour l’écraser, mais pour l’encercler. Elle sent la présence sans pouvoir la localiser, comme si le blanc lui-même écoutait. Aya ferme les yeux. Fort. Comme une enfant qui croit encore qu’on peut faire disparaître l’horreur en refusant de la voir. Ses doigts se crispent dans la fourrure de la peluche. Elle inspire… mais l’air ne semble pas entrer.
— Laisse-moi, souffle-t-elle, mais le son reste prisonnier de sa gorge.
Les mots n’atteignent pas l’espace. Ils ne rebondissent pas. Ils n’existent presque pas. Ici, même les prières semblent se dissoudre avant d’avoir été formulées.
Pendant ce temps, ailleurs... ou peut-être exactement ici, mais dans un plan différent, sa projection lutte. À genoux dans un vide semblable, mais plus dense, plus hostile, elle est maintenue en place par des mailles invisibles. Elles ne serrent pas. Elles ne blessent pas. Elles empêchent. Autour d’elle, des sceaux vibrent faiblement, dessinant des cercles incomplets, instables, comme s’ils hésitaient entre la rupture et la soumission.
La projection ne crie pas. Elle ne se débat pas inutilement. Elle endure. Et pourtant, au centre de sa poitrine, quelque chose répond.
Une pulsation blanche commence à battre. Faible. Irrégulière. Mais vivante. Chaque battement fait frissonner l’espace autour d’elle, presque imperceptiblement. Une résistance minuscule. Une contradiction dans la logique du domaine.
Raku ne parle pas encore. Mais elle sent cette lumière. Et Aya, sans le voir, sans le savoir vraiment… la sent aussi. Elle tend la main. Vers quoi ? Vers rien. Ou peut-être vers tout. Ses doigts traversent le vide sans résistance, comme s’ils tentaient de saisir une idée plutôt qu’une matière. Pourtant, à l’endroit exact où sa volonté se concentre, quelque chose cède. Pas une ouverture franche. Pas une brèche. Juste une imperfection. Une fissure infime, presque indécente dans cette obscurité trop lisse.
— …Il faut… qu’ils tiennent encore un peu…
Sa voix ne porte pas. Elle se dissout aussitôt, avalée par l’espace sans écho. Mais l’intention, elle, ne disparaît pas. Elle fend. Ce n’est pas un choc. Ce n’est pas une onde violente. C’est une poussée lente, obstinée, comme une pression exercée depuis l’intérieur même du néant. Quelque chose qui refuse de s’éteindre, même à bout de forces.
À travers ses yeux, ou peut-être à travers autre chose, un sens qu’elle ne savait pas posséder, Aya voit. Là-bas. Deux silhouettes.
Souta.
Megumi.
Ils sont là. Ensemble. Mais séparés par une distance qui n’a rien de physique. Ils ressemblent à deux étoiles mortes prises dans la même nuit, visibles seulement parce qu’on se souvient de leur lumière. Ils ne bougent presque pas. Ne se cherchent pas. Ne se parlent pas. Chacun enfermé dans une solitude muette, encapsulé dans sa propre douleur, dans son propre silence.
Aya sent son cœur se serrer. Pas de panique. Pas de cris. Juste cette certitude lourde : s’ils restent ainsi, ils disparaîtront sans bruit.
Elle tente de rassembler ses pensées. Les dernières qu’il lui reste. Celles que Raku n’a pas encore effleurées, pas encore fissurées, pas encore retournées contre elle.
(Il le faut… tu peux les aider… tu dois…)
Mais même ce fil intérieur se fragilise. Les mots se brouillent. Les idées glissent comme de l’eau entre ses doigts. Son corps réel, ou ce qu’il en reste, est loin. Vide. Abandonné. Une enveloppe trop lourde pour ce lieu. Tout se passe ici, dans cet espace mental où chaque effort coûte plus cher que le précédent. Et même là, la lumière est cruelle. Trop blanche. Trop nue. Elle ne réchauffe pas. Elle expose.
La projection palpite.
Faiblement.
Une lumière blanche pulse doucement en son centre. À peine visible. À peine tolérée par le domaine. Mais elle existe. Une première vibration. Une note juste, fragile, au milieu du silence absolu.
Les sceaux autour d’elle frémissent.
Pas violemment.
Pas encore.
Ils réagissent comme une peau qu’on effleure avec quelque chose d’inattendu. Comme si une vérité étrangère venait de les toucher sans demander la permission. Les lignes tremblent, hésitent, incapables de décider si elles doivent se renforcer ou céder.
La bouche de la projection s’ouvre. Aucun son n’en sort. Mais ce n’est plus nécessaire.
Plus loin, Souta lève la tête. Lentement, comme si le mouvement lui coûtait une énergie qu’il n’était pas sûr de posséder. Ses sourcils se froncent, non pas de peur, mais de confusion. Il sent quelque chose. Une variation. Une chaleur qui n’était pas là une seconde plus tôt.
Megumi cligne des yeux.
Une fois.
Puis une seconde.
Ses pupilles cherchent, sans savoir quoi. Son souffle change imperceptiblement, comme si un poids venait d’être déplacé dans sa poitrine.
Quelque chose change.
Ce n’est pas une libération.
Ce n’est pas une victoire.
C’est une présence.
Une tension nouvelle dans l’air figé. Une chaleur infime, presque dérisoire, mais réelle. Une contradiction au néant. Une promesse encore trop faible pour être nommée… mais trop forte pour être ignorée.
Et Raku, à nouveau, chuchote. Sa voix ne vient pas d’un point précis. Elle s’insinue. Elle s’infiltre dans les interstices du néant, glisse contre la conscience d’Aya comme une caresse trop lente, trop sûre d’elle. Une promesse empoisonnée, savamment dosée.
— Tu les observes… mais tu n’as plus de voix. Tu les aimes… mais tu ne peux plus les protéger.
Les mots ne frappent pas. Ils s’enroulent. Ils attendent que la pensée vacille pour s’y loger.
Une pause.
Pas un silence vide, un silence calculé.
— Dis-moi, Aya… jusqu’où iras-tu, sans t’écrouler ? Ou est-ce ta lumière qui brûlera d’elle-même ?
Dans sa prison mentale, Aya sent quelque chose cogner. Pas contre les murs. En elle.
Ce n’est pas une émotion claire. Ni peur, ni colère, ni désespoir. C’est une force informe, encore sans nom, qui pousse de l’intérieur, comme un souffle trop grand pour sa cage thoracique. Quelque chose qui n’a pas appris à obéir. Quelque chose qui veut naître. Sortir. Exister.
(Vas-y… aide-les...)
La pensée n’est même plus formulée. C’est une impulsion brute. Un besoin.
La projection vibre.
Pas violemment.
Mais plus fort qu’avant.
Les mailles invisibles qui la retiennent grincent, tendues à la limite de ce qu’elles peuvent supporter. Une première fissure apparaît dans un sceau. Fine. Presque élégante. Puis une autre, légèrement plus large. Les lignes gravées tremblent, comme si elles hésitaient entre se refermer… ou céder.
L’éclat blanc s’intensifie. Il traverse lentement le Néant, non pas comme une attaque, ni comme une vague d’énergie — mais comme une négation. Un souffle qui n’est ni vent, ni chaleur, ni pouvoir maudit. Une fracture dans l’absolu lui-même. Quelque chose que le domaine ne reconnaît pas. Qu’il ne sait pas classer.
Souta fronce à nouveau les sourcils. Ce n’est pas de la douleur. C’est de l’incompréhension. Quelque chose effleure son esprit, comme un souvenir qu’il n’a pas encore vécu. Une sensation familière sans origine claire. Sa respiration change légèrement. Son attention se déplace, malgré lui.
Megumi relève la tête. Le mouvement est lent. Difficile. Comme si son corps devait se rappeler comment obéir. Ses yeux se fixent dans le vide, mais cette fois… ils ne sont plus totalement vides. Un frisson passe. Infime. Mais réel.
Et Raku, toujours accrochée à l’ombre, susurre à son oreille :
— Tu frappes à la porte trop tôt, petite lumière.
Le ricanement qui suit n’est pas fort. Il n’a pas besoin de l’être. Il est froid. Méprisant. Certain.
— Encore un effort… et tu pourrais bien tout brûler. Même ceux que tu veux sauver.
Aya chancelle. L’espace se dérobe sous elle, sans mouvement. L’impression de tomber sans chute. De s’éteindre sans obscurité. Ses bras veulent se baisser. Son esprit cherche une sortie. Son corps abandonne, lentement, comme s’il glissait hors de lui-même.
Mais sa voix intérieure ne se tait pas. Elle tremble. Elle se fissure. Mais elle lutte encore.
(Essaye… il faut les aider…)
La projection reste à genoux. Ses contours vibrent, instables, comme une flamme privée d’oxygène. Les chaînes se resserrent autour d’elle, s’enfoncent, tentent d’étouffer l’éclat. Elles étranglent. Elles écrasent. Mais elles n’éteignent pas encore la lumière. Et dans ce vide sans temps, entre la menace et l’appel, entre l’effondrement et la naissance, quelque chose, lentement, commence à craquer.