Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe
[ NOTE ]
Si vous n’avez pas lu le chapitre précédent, faites-le. Avancer sans contexte est une perte de temps… et une erreur... - Nanami Kento
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La rue est déserte, éventrée, silencieuse. Les façades éventrées penchent les unes vers les autres comme des carcasses fatiguées, prêtes à s’effondrer au moindre souffle. Des vitrines brisées jonchent le sol, mêlées à des débris de bitume et à des flaques sombres où l’énergie maudite stagne, invisible mais lourde. Chaque pas résonne trop fort dans ce centre-ville fantôme, comme si le silence lui-même enregistrait leur présence.
L’air est saturé d’électricité maudite. Elle picote la peau, hérisse les nerfs, fait vibrer l’arrière du crâne. Pourtant, le ciel reste muet. Aucune manifestation. Aucun cri. Aucun fléau visible. Rien ne tombe. Rien ne bouge. C’est précisément ce calme suspendu qui inquiète le plus.
Tōdō avance le premier. Ses épaules roulent légèrement à chaque pas, souples mais prêtes à encaisser. Son corps tout entier est déjà en état de combat, même s’il n’a pas encore levé les poings. Son regard reste fixé droit devant lui, perçant, évaluant chaque angle mort, chaque carrefour éventré, chaque ombre trop dense.
Derrière lui, Sho suit de près. Son souffle est plus régulier qu’avant. Les secousses de la chute, l’affrontement précédent, la peur aussi, tout ça s’est tassé. Ses pas se calquent presque sur ceux de Tōdō, comme s’il avait instinctivement trouvé le bon rythme. Le fouet repose contre son avant-bras, vivant, prêt.
— T’as retrouvé ton souffle, Sho ? On arrive près de la vraie zone. Pas le moment de flancher…
La voix de Tōdō est basse, posée. Il ne se retourne pas. Il n’en a pas besoin.
Sho inspire une fois, profondément, roule légèrement les épaules pour chasser la tension accumulée.
— T’inquiète, répond-il en secouant brièvement les épaules. On va leur botter les fesses… encore.
Un sourire en coin fend le visage de Tōdō. Pas moqueur. Satisfait.
— T’as compris l’esprit, frangin...
Ils progressent encore de quelques mètres. Les gravats crissent sous leurs semelles. Une bouche de métro éventrée bâille sur leur droite, avalée par l’ombre. Puis, sans prévenir, Tōdō s’arrête net. Son corps se fige comme une statue. L’excitation retombe d’un cran. Son regard se durcit, ses pupilles se rétrécissent.
— …Garde les yeux ouverts. C’est plus des larves qu’on va croiser.
Le silence se fissure.
Un grondement sourd résonne à travers les immeubles éventrés. Pas un rugissement. Pas encore. Quelque chose de plus profond, plus massif. Un son qui n’a pas besoin d’être fort pour être menaçant. Le sol vibre légèrement, juste assez pour être ressenti dans les talons.
Sho se cale à sa hauteur, instinctivement. Il lève les yeux vers l’origine du bruit, scrutant les lignes brisées des toits.
— Ce soir… sushi.
Tōdō ricane, un rire bref, nerveux, les yeux brillants d’une impatience presque joyeuse.
— Voilà les fesses à botter !
Sho serre un peu plus sa prise sur le fouet, le regard déterminé.
— Ils vont repartir d’où ils viennent... au pas de course.
— Ils approchent.
L’énergie maudite s’enroule doucement autour de Tōdō, dense, maîtrisée, comme une armure invisible qui épouse chaque muscle. L’air autour de lui semble plus lourd, plus compact. Il jette un coup d’œil à Sho, rapide, évaluateur, mais confiant.
L’excitation est palpable. Pas de peur. Pas d’hésitation. Juste l’attente du premier impact.
— Alors ? Qui tape en premier ? Toi ou moi ?
Le silence qui suit est bref, chargé d’adrénaline, comme un souffle retenu avant l’impact.
— À toi l’honneur. Choisis le plus moche.
À peine la phrase terminée que l’air se déchire. Entre deux carcasses de bus calcinés, tordus comme des jouets abandonnés, une masse sombre s’agite. Puis plusieurs. Des silhouettes difformes émergent, rampant, sautant, traînant leurs membres mal assemblés sur l’asphalte fendu.
Un groupe de fléaux de classe 2. Pas subtils. Pas discrets. Juste nombreux et affamés. Leur énergie maudite éclabousse l’air, poisseuse, lourde. Des grognements gutturaux s’élèvent, mêlés à des râles inhumains.
Sho se met aussitôt en position, le fouet déjà chargé d’énergie, vibrant comme une bête impatiente.
Tōdō étire lentement les épaules, fait craquer sa nuque dans un claquement sonore, puis fixe l’un des fléaux qui s’avance trop confiant. Son regard s’allume, presque amusé.
— Celui-là a une gueule de champion !
Il avance d’un pas tranquille, presque nonchalant. Puis, sans transition, il accélère. Le sol explose sous son impulsion. Un sourire carnassier se fige sur son visage alors qu’il fond sur la créature.
— Je vais le faire court… il m’énerve déjà !
Son poing part.
Un seul coup.
L’impact claque comme une détonation sèche. Le fléau n’a même pas le temps de hurler : sa masse se disloque, éclate en une gerbe noire qui retombe lourdement sur l’asphalte.
— Au suivant !
— Je veux jouer aussi !, lance Sho avec un rire franc.
Il s’élance à son tour, léger, précis. Le fouet fend l’air dans un sifflement aigu, s’enroule autour du cou d’un autre fléau. Sho tire d’un coup sec, brutal. Les vertèbres craquent, l’énergie maudite implose. Un second fléau est exorcisé dans la foulée, son corps se dissolvant en cendres sombres.
— Hop. Retour à l’envoyeur !
— Bien joué, frérot !
Tōdō ne s’arrête pas. Il bondit sur deux autres créatures à la fois. Poing. Genou. Talon. Les impacts s’enchaînent, lourds, précis, sans fioriture. Les fléaux sont broyés avant même de comprendre ce qui les frappe. Des membres volent, des corps s’écrasent, l’énergie maudite se disperse en nappes instables.
— Trois de plus. On chauffe enfin ! C’est un vrai nid !
— Il était temps !, répond Sho en riant.
Il repart à l’assaut, fouet virevoltant autour de lui, frappant avec vivacité, balayant les silhouettes restantes avant qu’elles ne puissent s’organiser.
— Hop hop hop !
Tout s’écrase. S’écrase encore. Les fléaux tombent les uns après les autres, pulvérisés par la coordination naturelle du duo. En moins d’une minute, les rangs ennemis sont balayés, l’asphalte jonché de résidus noirs qui s’évaporent lentement. Le silence revient, à peine troublé par leur respiration.
— C’est bon ? Ils ont pas amené d’autres potes ? Lance Todo.
Sho ricane, balaye les alentours du regard.
— Déjà fini ? Mhooo…
Le calme ne dure qu’un instant. Assez pour savourer. Pas assez pour se relâcher. Mais soudain, quelque chose bouge...
Une silhouette surgit d’une ruelle effondrée, entre deux façades béantes qui tiennent encore debout par habitude plus que par structure. Elle trébuche, manque de tomber, se rattrape au mur noirci. Sa respiration est saccadée, presque animale. Ses vêtements sont déchirés, couverts de suie, de poussière et de sang séché.
— C’est qui ça ? murmure Sho, le fouet encore chargé.
Il ne baisse pas la garde. Son regard balaie les angles, les hauteurs, les ombres. Une apparition seule, ici, après un combat… ça pue toujours le piège.
C’est une femme. Elle avance de quelques pas hésitants, les épaules rentrées, comme si chaque mouvement lui coûtait. Son visage est livide, marqué par la terreur plus que par les blessures. Les yeux écarquillés, injectés de rouge, fixent Todo comme s’il était la seule chose réelle dans ce décor en ruines.
— J’ai… j’ai réussi à fuir… Ils sont morts. Juro… Taketora… Sukuna les a…
Elle s’interrompt, avale sa salive. Sa gorge se noue. Ses mains tremblent si fort qu’elle les serre contre elle pour tenter de les calmer.
— Je suis pas folle… c’est bien vous ? Todo ? Et… Sho, si je me souviens ?
Sho fronce légèrement les sourcils. Elle connaît leurs noms. Mauvais signe. Ou très mauvais souvenir.
— Mince… ça va ? Tu viens d’où ? demande Sho en s’approchant avec prudence.
Il ne range pas son arme. Il se décale légèrement, prêt à tirer, prêt à reculer. Juste assez près pour intervenir.
— Ouais, c’est nous, confirme Todo, sans baisser sa garde. Dis-nous ce que t’as vu. Vite.
Sa voix est calme, mais son corps est tendu. Chaque muscle prêt à réagir. Il analyse déjà la posture, le souffle, les micro-réactions.
— C’était horrible…
La voix de Sayaka se brise. Elle détourne le regard, comme si revoir la scène était plus dangereux que l’ennemi lui-même.
Sho se recule d’un demi-pas, instinctivement, laissant Todo gérer l’échange. Il l’observe. Elle observe le sol. Personne ne regarde personne.
— Vas-y. Raconte.
— Il a joué avec eux. Comme un gosse cruel. Il les a séparés, blessés… puis transpercés d’un seul geste. Comme si… c’était rien.
Elle mime vaguement le mouvement, un geste bref de la main, trop simple pour ce qu’il décrit. Puis elle se ravise, baisse les bras.
Elle baisse la tête, la voix plus faible.
— Il m’a laissée partir. Pour que je parle, je crois…
Le silence s’abat. Épais. Poisseux.
Même les décombres semblent figés, comme s’ils écoutaient.
— Il riait. Comme si tout ça, c’était un jeu…
Sho serre les dents. Il sent une colère sourde lui remonter dans la poitrine, mais il la retient. Pas maintenant.
— Et t’as survécu ? demande Sho, méfiant. Et pas eux ?
Elle relève les yeux, humides, brillants de honte autant que de peur.
— Il m’a jugée pas intéressante. Trop faible. Ou peut-être qu’il préfère me voir courir en pleurant. C’est pire, non ?
Un silence encore.
Todo ne répond pas tout de suite. Il la fixe longuement. Pas durement. Intensément. Comme s’il pesait chaque mot, chaque respiration, chaque incohérence possible.
— Trop bavard, ce type.
Puis il se tourne légèrement vers Sho, la voix plus basse, presque imperceptible.
— {Elle est peut-être sincère… ou un joli piège. Garde ton fouet prêt. C’est une ancienne camarade. Je vais la scanner.}
Sho acquiesce à peine. Ses doigts se resserrent autour du manche. Dans ce Shibuya défiguré, même les survivants peuvent être des armes. Le garçon serre son fouet discrètement. Le cuir grince à peine sous ses doigts, un son minuscule mais rassurant. Il inspire lentement, jauge la femme devant eux, puis l’environnement : angles morts, vitrines brisées, toits effondrés. Rien n’est sûr ici.
— Allez. On avance. Tu vas pouvoir nous guider, Sayaka.
La femme semble hésiter une fraction de seconde, comme si le simple fait d’entendre son nom à voix haute la ramenait brutalement à la réalité.
— Je comprends… soyez prudents. Je veux juste pas rester seule…
Elle se met en mouvement. Son pas est irrégulier, légèrement traînant, mais il ne vacille pas. Elle avance droit devant, comme quelqu’un qui a déjà trop fui pour se permettre de reculer encore.
Todo se place aussitôt derrière elle. Ni trop près, ni trop loin. Son regard ne quitte pas la ligne de ses épaules, la tension de sa nuque, le balancement de ses bras. Il marche lentement, volontairement, comme pour lui laisser croire qu’il baisse la garde.
— {Garde un œil sur ses pas. Si elle hésite ou détourne… on saura.}
Puis, sans changer de ton, sans ralentir :
— T’as intérêt à nous mener au bon endroit, Sayaka.
— D’accord… je passe devant.
Elle ne proteste pas. Elle ne se retourne même pas. Elle prend la tête du groupe, s’engouffre dans une rue plus étroite, plus sombre, où les immeubles penchent dangereusement les uns vers les autres. L’ombre y est plus dense, presque collante.
Sho se rapproche d’un pas. Pas assez pour la toucher. Juste assez pour parler sans élever la voix. Il adopte un ton calme, presque banal, comme s’ils marchaient dans un quartier ordinaire.
— C’est quoi ton pouvoir, Sayaka ? Tu utilises une arme ?
Elle tourne légèrement la tête, juste ce qu’il faut pour montrer qu’elle a entendu. Sa respiration est encore courte, mais son regard reste fixé droit devant.
— Des sceaux. Protection, renforcement… un peu d’attaque. Pas d’arme. Juste mes mains. Et quelques talismans...
Ses doigts se crispent brièvement, comme si elle se souvenait de quelque chose. Un sourire discret traverse son visage, fatigué, fragile, avant de disparaître aussitôt.
— Je peux encore être utile… je crois…
Sho garde le rythme, son fouet enroulé nonchalamment autour de son poignet, prêt à claquer au moindre faux pas. Il marche presque à hauteur de Todo, lançant d’un ton volontairement léger :
— Dac, c’est vrai ! C’est cool ça…
Il incline légèrement la tête, désignant la direction qu’ils empruntent.
— Y a quoi, par là ? C’est de là que tu viens ?
Sayaka hoche doucement la tête, sans ralentir. Ses pas laissent de fines traces dans la poussière noire.
— Ouais… j’ai fui par là. Y’a un vieux pont effondré, des ruines… et plus loin, une zone complètement noire. J’ai pas osé y aller.
Sa voix baisse d’un cran. Ses épaules se contractent. Elle jette un coup d’œil vers Sho, presque malgré elle, les mains serrées devant elle.
— C’est là qu’ils sont tombés… Juro et Taketora.
Le pas de Sho ralentit légèrement. Pas assez pour s’arrêter. Juste assez pour marquer une hésitation réelle.
— Attends… pourquoi on y retourne alors ?
Il fronce les sourcils, le regard glissant déjà vers les toits, les accès latéraux.
— Personnellement… j’ai pas envie de croiser Sukuna. C’est mieux de chercher les autres, non ?
Le silence qui suit est lourd.
La rue semble se refermer autour d’eux, comme si elle attendait la réponse autant qu’eux.
Todo ne répond pas tout de suite. Il continue d’avancer encore quelques mètres, ses pas lourds résonnant contre l’asphalte fendu. Son regard reste fixé droit devant lui, attentif au moindre frémissement de l’air, au moindre écho parasite. Rien. Trop rien. Cette absence même devient suspecte. Puis, sans ralentir, il murmure à Sho, assez bas pour que la femme devant eux n’entende pas. Sa voix est calme, mais tendue, comme un fil prêt à rompre.
— Trop calme. Depuis qu’elle est là… On devrait au moins croiser des fléaux mineurs.
Un bref regard de côté, dur, presque tranchant, accompagne ses mots.
— J’aime pas ça…
Sho n’a pas besoin d’explications supplémentaires. Il sent la même chose : cette impression d’être observé sans voir par qui, ce silence qui n’est pas naturel mais imposé. Il freine net, le cuir de son fouet grinçant doucement lorsqu’il s’immobilise.
— Attends, Sayaka…
Elle s’arrête aussitôt et se retourne. Son visage affiche une surprise sincère, mêlée d’un trouble qu’elle s’efforce de contenir. Ses mains se serrent devant elle, réflexe nerveux.
— Je… je voulais juste vous prévenir. Mais t’as peut-être raison… faut qu’on retrouve les autres…
Son regard passe de Sho à Todo, cherchant une approbation, un appui. Sho, lui, reste silencieux une seconde de plus. Il observe. La posture. La respiration. Puis il tourne la tête vers Todo, comme pour acter la décision à deux.
— On sait que par là y a rien…
Il désigne d’un geste l’itinéraire qu’ils suivaient jusque-là : une artère morte, bouchée par des gravats et des ombres immobiles. Puis il pivote sur ses talons, déjà prêt à repartir.
— On peut essayer par là.
Todo acquiesce aussitôt, sans discuter. Son sérieux est total, presque lourd.
— T’as raison. On change de cap.
Son regard reste figé sur l’horizon dévasté, là où les immeubles éventrés dessinent une silhouette irrégulière contre le ciel mort.
— On n’est pas Gojo… Sukuna, c’est pas notre taille.
Sho souffle par le nez, un sourire nerveux accroché au coin des lèvres, plus pour se donner du courage que par réelle légèreté.
— Exactement… On va éviter de finir comme les autres. Les potes ont besoin de nous.
Il s’élance dans l’autre direction sans attendre davantage, imposant le nouveau rythme. Le bruit de ses pas résonne différemment, comme si la ville elle-même réagissait à ce changement de trajectoire.
Sayaka le suit du regard. Elle reste immobile une fraction de seconde, silencieuse, puis hoche lentement la tête. Quand elle parle, sa voix est plus basse, presque résignée.
— Vous avez raison. On y va, alors…
Un bref sourire passe sur son visage. Triste. Furtif. Fatigué.
— J’espère qu’il restera encore des vivants à retrouver…
Todo lui lance un regard en coin. Il s’arrête à sa hauteur, la dominant légèrement. Son expression est neutre, mais le ton, lui, ne laisse aucune place au doute.
— Sayaka… Passe devant.
Le mot tombe, froid comme une lame.
Sho s’immobilise net, comprenant immédiatement l’enjeu. Pas besoin d’un mot de plus. Il se décale d’un pas fluide pour laisser passer Sayaka, le regard fixe, le corps détendu en apparence seulement. Ses doigts restent proches du manche du fouet, prêts à réagir au moindre soubresaut.
Sayaka hésite à peine. Juste ce qu’il faut pour que ce soit crédible. Elle jette un regard bref à Todo, comme pour chercher une validation silencieuse, puis active un sceau de protection devant elle. La lumière est pâle, discrète, presque élégante, un bouclier minimaliste, propre, sans excès. Elle avance.
Sho se replace aussitôt aux côtés de Todo. Leur rythme se cale naturellement, épaule contre épaule, sans se regarder. Une vieille habitude.
— {Pas de risques d’attaque… mais soyons crédibles}, pense Sayaka en silence, concentrée sur la précision de ses gestes, sur sa respiration, sur le tempo de ses pas.
Le chemin s’allonge devant eux. Droit. Trop droit. Les décombres se font rares, les ombres se retirent comme si quelqu’un avait balayé la zone à l’avance. Pas de cadavres. Pas de traces fraîches. Rien. Le genre de vide qui n’existe jamais par hasard.
— C’est très calme, lâche Todo à mi-voix.
Sa main s’est légèrement ouverte, paume prête à claquer si nécessaire. Son regard ne quitte pas le dos de Sayaka.
— D’un coup, ouais… ça grouillait tout à l’heure, murmure Sho, les yeux plissés, analysant chaque angle mort, chaque fenêtre béante.
Todo plisse les yeux à son tour.
— Soit on a une chance de cocu… soit on marche avec la raison de leur silence.
Sho baisse encore le ton, sans ralentir, son regard toujours accroché à Sayaka, à ses épaules, à la régularité de ses pas.
— Tu la connais bien ?… teste-la.
— Ouais. Trop bien.
Il inspire, puis change instantanément de registre. La tension disparaît de sa voix, remplacée par une fausse légèreté presque désinvolte.
— Dis-moi, Sayaka… ton sceau de recul. Tu le poses toujours en triangle, ou t’as changé depuis Kyoto ?
La question flotte dans l’air, anodine en apparence. Mais le regard de Todo est un scalpel, prêt à disséquer la moindre hésitation.
Sayaka marque un minuscule temps d’arrêt. Une fraction de seconde. Presque imperceptible. Puis elle sourit un peu trop vite.
— En triangle… évidemment. C’est plus stable pour contenir les ondes. Tu te souviens encore de ça ?
Elle rit doucement, un rire léger, presque nerveux, comme pour dissiper la pression qui s’est installée.
— Tu fais toujours passer des interrogatoires à tes alliés ?
Todo ne sourit pas.
— Toujours. Surtout quand ils reviennent vivants d’un tête-à-tête avec Sukuna.
Son ton s’est durci. La plaisanterie est morte avant même d’avoir existé.
— Et surtout quand les fléaux nous laissent marcher peinards… comme si on portait leur bannière.
Sayaka soutient son regard. Cette fois, elle ne cille pas. Puis elle hausse doucement les épaules, un geste las, presque fataliste.
— J’sais pas… Ils me fuient depuis qu’il m’a épargnée. Peut-être qu’ils sentent quelque chose.
— C’est vrai que t’es une super chanceuse… ou tu nous la fais à l’envers, souffle Sho.
Il penche légèrement la tête, comme s’il réfléchissait à voix haute.
— Tu dis qu’ils te fuient ? Quand ils voient quelque chose chez quelqu’un… c’est rarement pour l’éviter. C’est l’inverse, en général.
Sayaka détourne les yeux, juste une seconde. Son pas ne ralentit pas, mais ses épaules se crispent imperceptiblement.
— J’te jure que j’aimerais mieux être chanceuse… mais si t’as un doute, j’comprends.
Le silence retombe. Plus épais qu’avant.
— Ils avaient mieux à faire. Ou peut-être qu’ils ont senti Sukuna. Son aura est forte.
Devant eux, la rue continue de s’étirer, anormalement propre, comme si quelque chose, ou quelqu’un, avait soigneusement préparé le terrain.
Le regard de Todo se durcit.
— Ou peut-être qu’ils t’ont reconnue comme faisant partie des leurs...
La phrase tombe sans élever la voix, mais elle claque plus fort qu’un coup. L’air semble se figer autour d’eux. Même les pas de Sayaka paraissent hésiter une fraction de seconde, comme si le sol lui-même avait entendu.
Un silence épais s’installe. Poisseux. Chargé.
Todo reprend, plus sec, sans détourner le regard.
— Continue d’avancer. On verra bien.
Sho inspire lentement, comme pour empêcher ses épaules de se crisper. Il se rapproche encore un peu de Todo, réflexe instinctif plus que prise de position.
— Oui… avançons, souffle Sho. Il reste près de Todo, méfiant par réflexe plus que par jugement.
Sayaka ne répond pas tout de suite. Elle continue de marcher, le dos légèrement voûté, les bras près du corps, comme si elle portait encore le poids invisible de ce qu’elle prétend avoir fui. Quand elle reprend la parole, sa voix est basse, presque lasse.
— Comme vous voulez. Je vous laisse voir par vous-mêmes.
Un sourire imperceptible glisse sur ses lèvres, si bref qu’il pourrait passer pour un tic nerveux, avant d’être aussitôt noyé sous une fatigue savamment dosée. Elle ralentit à peine, juste assez pour rester crédible.
Ils débouchent alors dans une ruelle dévastée. Les murs sont déformés, noirâtres, rongés comme par une fièvre invisible. Le béton a cloqué, fissuré, laissant apparaître des veines sombres qui pulsent lentement, comme si la ville respirait encore. L’air est lourd, stagnant, chargé d’une odeur métallique difficile à identifier. Au-dessus d’eux, le ciel a viré à un violet sale, toxique, sans nuages ni étoiles, une chape morte.
Sho scrute les fenêtres béantes, les tas de gravats, les angles morts.
— Niveau ambiance, ils se renouvellent pas des masses… Encore une zone sinistrée, murmure Sho en scrutant les alentours.
Todo, lui, ne regarde pas les murs. Il écoute. Ses sens sont tendus vers ce qui manque.
— C’est pas le décor qui m’inquiète, souffle Todo. C’est l’absence de bruit.
Pas de fléaux errants. Pas de cris. Pas même le bourdonnement parasite habituel de l’énergie maudite. Juste ce silence trop propre pour être honnête.
Sayaka lève les yeux, un pli inquiet au front. Elle joue le rôle sans en faire trop. Sa voix reste douce, presque fragile.
— Si d’autres exorcistes ont survécu… on finira par croiser quelqu’un. C’est ce que je veux croire…
Todo ne lui répond pas. Il avance, lentement, les bras croisés, le regard perçant, comme s’il mesurait chaque respiration autour de lui.
— T’as l’air de bien tenir le coup… pour quelqu’un qui a vu ses coéquipiers crever.
La remarque est frontale. Sans agressivité apparente. Un test de plus.
Sho renchérit, d’un ton moins dur, mais tout aussi observateur.
— Je sais pas si j’aurais encore le courage, moi…
Sayaka ne tourne pas la tête. Elle fixe toujours le fond de la ruelle, là où l’ombre semble plus épaisse. Sa réponse tombe après un court silence, parfaitement maîtrisé.
— J’avance parce qu’ils sont morts. Pas parce que je vais bien.
Un souffle passe. Presque un aveu. Presque.
— J’ai plus envie de croiser personne. Mais j’espère quand même qu’on en trouvera. Vivants.
Les mots restent suspendus entre eux, lourds de sens.
Un silence suit.
Juste leurs pas, réguliers, presque trop synchrones. Le frottement des semelles sur le béton brisé est le seul bruit qui subsiste, étiré, monotone. À quelques mètres devant eux, un petit talus de gravats surgit, mélange de pierres éclatées et de fer tordu. Sayaka le franchit sans ralentir, avec une aisance presque mécanique.
Puis...
Un craquement.
Infime. Sec. Incongru.
Sho sent la chose avant même de l’analyser. Ce n’est pas le bruit d’un gravier qui cède. Ce n’est pas une plaque instable. C’est… autre chose. Sous ses pieds, la sensation change. Le béton n’accroche plus. Il est trop lisse. Trop uniforme.
Presque préparé.
Todo s’immobilise immédiatement, comme si un fil invisible l’avait retenu. Sho ralentit dans le même mouvement, le souffle suspendu, chaque muscle tendu.
Quelque chose ne colle pas. Un changement imperceptible s’insinue dans l’air, comme une pression qui monte sans bruit. Le sol, sous leurs pas, n’est plus vraiment un sol. Il semble poli, nettoyé, vidé de ses aspérités.
Le craquement résonne encore dans le crâne de Sho, déclenchant une alarme primitive.
— Il se passe quoi, là ? souffle-t-il, en se figeant.
Sayaka s’arrête.
Lentement. Trop lentement.
Elle pivote sur elle-même pour leur faire face. Pendant une fraction de seconde, son regard reste accroché au leur. Vide. Fixe. Puis ses lèvres s’étirent.
Un sourire.
Faux. Trop lisse. Trop maîtrisé.
Sho le remarque aussitôt. Son instinct hurle. Il resserre sa prise sur le fouet, l’énergie affluant dans ses doigts.
— C’est quoi, ce sourire ?
La voix de Sayaka change. Elle s’épaissit, gagne une profondeur étrangère, un calme soyeux qui n’a plus rien d’humain. Elle penche doucement la tête sur le côté, presque avec regret.
— …Désolée.
Ses yeux virent lentement au jaune incandescent, comme deux braises qu’on ravive. Le sourire s’élargit encore, tirant sa peau de façon grotesque, comme une fissure vivante dans son visage.
— Je ne pouvais pas me priver d’un festin pareil...
Sa voix n’est plus tout à fait la sienne. Elle porte désormais ces inflexions familières, cette cruauté joyeuse et sucrée qui s’insinue sous la peau, reconnaissable entre mille. Celle de Raku. Un timbre qui colle au crâne comme du venin. Derrière elle, le sol se met à bouger.
Les fissures s’ouvrent lentement, en éventail. Des ombres s’en échappent, épaisses, grouillantes, serpentant comme des veines noires. Elles s’étirent, patientes. Affamées.
Todo recule d’un pas, sans quitter la créature des yeux. Ses traits se ferment, son aura change. Son poing se referme, dur comme de l’acier.
— Tch… Je le savais. C’était trop calme.
D’un signe bref, précis, il désigne Sho, sans détourner le regard.
— On fait comme d’hab. Je frappe, tu lies. On l’enterre vite.
Puis il plante son regard dans celui de Raku. Froid. Tranchant. Sans la moindre hésitation.
— Tu vas regretter d’avoir volé ce visage.
Autour d’eux, le sol continue de se lisser, de se refermer. Le piège est complet.
Sho fronce les sourcils, le souffle court. La pression dans l’air lui écrase les tympans, comme si le domaine retenait son souffle avec eux.
— {Attends… méfie-toi. Elle est forte… très forte.}
Il sent ses muscles se tendre d’eux-mêmes, l’énergie affluer dans son bras, prête à jaillir au moindre faux pas. Son regard ne quitte pas Raku une seule seconde.
Il lève son bras, prêt.
— Tu vas pas aimer le goût qu’on a, je te promets.
Raku éclate d’un rire bref, joyeux, dérangeant. Un rire trop clair pour ce décor, trop vivant pour ce carnage.
— Alors, messieurs… Vous vouliez un vrai combat, non ?
Avant même que l’écho ne s’éteigne, son corps se cambre légèrement. Les bandelettes s’échappent de son dos dans un froissement humide, comme si on arrachait des nerfs à vif. Elles ondulent, se déploient, prennent de la vitesse. Puis elles frappent.
L’air est lacéré. Les bandelettes fouettent l’espace, tranchantes, imprévisibles, sifflant à quelques centimètres des visages. Le sol est strié de marques profondes là où elles passent.
Todo esquive d’un pas sec, recule, les bras levés pour encaisser une frappe trop rapide pour être évitée totalement. Une bandelette frôle son avant-bras, entaille la chair.
— …Tch. Je le sentais, depuis le début. Mais là…
Sho bondit sur le côté, le cœur battant à tout rompre. Son fouet claque dans un mouvement réflexe, s’enroule autour d’une bandelette qu’il parvient à attraper au vol. L’impact lui remonte jusque dans l’épaule. La résistance est monstrueuse. Les filaments vibrent, se contractent… puis se libèrent d’un coup sec, projetant Sho en arrière de deux pas.
Todo saigne légèrement du bras. Une ligne rouge coule, lente. Il baisse les yeux une fraction de seconde, puis relève la tête. Un sourire tendu étire ses lèvres, mélange d’adrénaline pure et de lucidité brutale.
— Sho… pas d’erreur. Là, on est dans la merde.
Sho grince des dents, se remet en garde, le fouet vibrant encore sous l’effet du choc.
— T’as pas besoin de me le dire !
Les yeux fendus de Raku brillent comme des lames d’or. Elle les observe comme on jauge des proies qui résistent un peu plus que prévu. Sa tête penche légèrement, curieuse.
— Vous avez fui Sukuna…
Elle sourit. Large. Dément. Une joie malsaine éclaire ses traits volés.
— Alors vous allez jouer avec sa fille.
— Histoire de famille, donc ? réplique Sho en s’élançant. Parfait. Je te présente mon fils !
Il projette toute son énergie dans son attaque. Le fouet s’abat, chargé d’énergie maudite, dans un claquement sonore qui fait vibrer l’air autour d’eux. Le sol se fissure sous l’impact.
Raku disparaît.
Pas une esquive. Pas un recul.
Un vide.
Une fraction de seconde plus tard, la pression explose derrière eux.
Elle est là.
À quelques centimètres seulement.
Todo sent son instinct hurler trop tard. Sho sent son souffle se figer.
Raku rit.
Ce rire-là n’a rien d’humain. Un écho grinçant, presque enfantin, qui se répercute contre les murs déformés, se glisse dans les nerfs, s’accroche au crâne.
— Hahaha ! Mais non…
Le rire fuse, clair, presque léger. Une dissonance totale avec la tension qui écrase l’air. Puis, d’un coup, elle s’arrête net. Comme si quelqu’un avait coupé le son. Son visage se fige. Plus de sourire. Plus de jeu. Ses traits se durcissent, son regard devient tranchant, acéré comme une lame sortie du fourreau.
— Je rigole. Je vais pas vous tuer… pas tout de suite.
L’atmosphère change instantanément. La plaisanterie laisse place à quelque chose de beaucoup plus dangereux : une décision.
Todo se retourne aussitôt, le corps déjà en mouvement, prêt à frapper. Son pied pivote, son centre de gravité s’abaisse, chaque muscle tendu comme un arc. Sho suit d’un demi-pas, instinctif, surpris par la rapidité du mouvement mais déjà en position.
— Fais chier…, grogne-t-il.
La frustration lui serre la gorge. Il sent que quelque chose leur échappe.
— T’as fait quoi des autres ? crache-t-il.
Raku disparaît.
Pas un bruit. Pas une distorsion visible. Juste… l’absence.
Puis elle est là. Devant eux. Trop près. À une distance qui ne laisse aucune marge de réaction. Comme si elle avait toujours été là, et que leur cerveau n’avait fait que l’ignorer jusque-là.
Sa main s’élève. Le geste est lent, presque tendre. Délibérément provocant.
Elle effleure le front de Sho.
Puis celui de Todo.
Son toucher est glacé. Pas un froid brutal, un froid précis, chirurgical. Quelque chose qui ne traverse pas la peau mais s’insinue directement sous le crâne. Intime. Intrusif. Une caresse de fer.
— Voilà.
Elle sourit. Pas un grand sourire. Juste ce qu’il faut. Un éclat de pur sadisme au coin des lèvres, comme si elle savourait déjà les conséquences.
— Maintenant, vous êtes à moi.
Un souffle passe. Invisible. Mais Sho le sent traverser ses pensées, comme un courant d’air dans une pièce fermée.
— Vos cauchemars… m’appartiennent.
Elle recule lentement, sans jamais les quitter des yeux. Ses pupilles redeviennent dorées, brûlantes. Les bandelettes ondulent autour d’elle comme des ailes silencieuses, vivantes, impatientes.
— Jouez bien… pendant que je prépare la suite.
Elle tend la main. Un sceau s’active dans un murmure presque imperceptible. Son corps se dissout dans l’ombre, sans un bruit. Sans trace. Comme une mauvaise pensée qu’on n’arrive pas à chasser.
Le silence retombe.
Sho tombe à genoux. La douleur explose d’un coup, nette, brutale. Comme si on lui avait planté un fer rouge en plein front et qu’on l’y maintenait. Il porte la main à sa tête, les dents serrées, le souffle court.
— Argh… elle a fait un truc… j’ai mal au crâne…
Todo vacille. Il serre les dents, la respiration saccadée. Ses pensées lui glissent entre les doigts, comme si quelqu’un avait resserré un étau autour de son esprit.
— J’ai l’impression d’avoir un cadenas à mes pensées…
Il titube, une fraction de seconde, mais refuse de tomber. Il se redresse de force.
— Putain…
Sho se redresse lentement à son tour. Ses tempes battent douloureusement. Chaque pulsation résonne trop fort.
— Elle est partie… mais j’ai un doute...
Todo lève les yeux vers le ciel violet, puis les baisse vers le sol fissuré, encore marqué par les traces du combat. Son regard est sombre.
— Brother… je crois qu’on est dans la merde jusqu'au cou.
Sho hoche la tête, les sourcils froncés, lucide malgré la douleur qui cogne.
— C’est un piège géant, ici. Y a zéro zone de sûreté…
Il serre son fouet, les jointures blanchies. La peur est là, oui, mais bridée par une détermination féroce.
— Et maintenant… elle a mis un verrou sur nous.
Todo acquiesce lentement. Grave. Résolu.
— Alors va falloir faire péter la serrure.
Le silence reprend. Mais cette fois, il est chargé d’une promesse de violence à venir.
Ailleurs dans le domaine...
Le silence s’installe à nouveau, étouffé par un brouillard violet qui flotte comme une brume visqueuse. Il s’accroche aux rails suspendus, s’infiltre entre les interstices du métal tordu, comme une respiration malade. Sous leurs pas, le sol métallique gémit, ployant légèrement à chaque mouvement. Chaque vibration se propage dans l’air comme un râle étouffé. L’environnement tangue par instants, presque organique, et les grincements métalliques deviennent réguliers, trop réguliers, plus proches de battements de cœur que de simples sons mécaniques.
Nanami essuie d’un geste sec le sang séché à son oreille. Il ne grimace pas. Il ne ralentit pas non plus. Son regard reste fixe, impassible, rivé droit devant lui.
— On avance, dit-il simplement. Ce n’était qu’un éclaireur.
Sa voix est plate, mais la tension dans ses épaules trahit sa vigilance.
Rin marche à ses côtés, la lance fermement ancrée dans sa main. Ses pas sont plus légers, prêts à bondir à la moindre anomalie. Elle incline légèrement la tête, attentive à chaque variation de pression dans l’air.
— T’as senti ? souffle-t-elle. L’air est plus lourd. On approche de quelque chose.
Autour d’eux, les rails s’élargissent progressivement, se tordant pour former un réseau plus dense. Un entrelacs de passerelles désordonnées s’offre à eux, comme un carrefour impossible suspendu dans le vide. Certaines voies montent, d’autres plongent brutalement avant de disparaître dans la brume. Des panneaux suspendus vibrent lentement dans l’air, mais aucune inscription n’est lisible, les symboles semblent se dissoudre dès qu’on tente de les fixer. Tout est rouillé, rongé, obsolète, comme un décor laissé trop longtemps à l’abandon… puis réveillé de force.
— Raku déforme l’espace, explique Nanami sans détourner les yeux. Ce lieu est un piège mouvant. Ne fais confiance ni au sol, ni à l’horizon.
À peine a-t-il terminé qu’une pulsation sourde résonne, grave, venue du fond du brouillard. Le métal sous leurs pieds vibre en réponse, comme s’il répondait à un appel.
Rin serre sa prise sur la hampe de sa lance, ses phalanges blanchissant.
— C’est pas naturel, murmure-t-elle. Quelque chose approche… ou c’est nous qui approchons de quelque chose...
La distinction lui paraît soudain floue. Dangereusement floue. Sans prévenir, une vibration aiguë fend l’air, stridente. Les rails sous leurs pieds se rétractent brusquement, avalés par le néant comme happés par une mâchoire invisible. Le sol tangue, disparaît presque. Une fraction de seconde d’instabilité totale, le genre d’instant où le corps décide avant l’esprit.
Puis, dans un bruit humide et métallique à la fois, une nouvelle passerelle jaillit devant eux. Brute. Organique. Un amalgame de chairs pétrifiées et de métal tordu, comme un pont vivant dressé au cœur d’un cauchemar. Des veines sombres palpitent sous sa surface, et le métal y est soudé comme des os mal ressoudés. Le brouillard devient noir. Plus dense. Presque solide. Il pèse sur la poitrine, ralentit la respiration.
Rin bondit instinctivement en arrière, les muscles tendus, prête à frapper.
— C’est quoi ce délire, encore ?!
Nanami, lui, ne bouge pas. Il reste ancré sur place, comme si le sol, aussi instable soit-il, ne pouvait l’arracher. Il serre le poing. Son visage se fige, et pour la première fois depuis un moment, quelque chose passe dans son regard.
— …Je connais ce motif.
Rin tourne la tête vers lui, surprise, mais n’a pas le temps de poser la moindre question.
Une silhouette se dessine dans la brume. D’abord floue, comme un mirage mal stabilisé. Puis elle avance, lentement, avec une délibération presque théâtrale. À chaque pas, la passerelle semble se solidifier sous ses pieds.
Cheveux bleutés en cascade. Un sourire tordu, trop large, trop confiant. Les mains enfoncées dans les poches, comme si tout cela n’était qu’une promenade sans enjeu. Sa démarche est trop décontractée pour ce lieu.
Rin sent un frisson lui courir le long de l’échine.
— …Nanami sensei, souffle-t-elle, sans le quitter des yeux. Dis-moi que je me trompe.
Nanami ne répond pas tout de suite. Il ajuste calmement ses lunettes, geste précis, presque rituel.
— Non, répond-il enfin. Tu ne te trompes pas.
La silhouette s’arrête à quelques mètres d’eux. Son sourire s’étire encore.
— Yo~, lance-t-il d’une voix traînante. Ça faisait longtemps, hein ? Tu tires toujours cette tête, Nanami… C’est presque vexant, lâche-t-elle, moqueuse.
La voix résonne trop bien dans cet espace déformé. Trop claire. Trop vivante. Elle glisse entre les rails, se répercute sur le métal organique comme un souvenir qu’on n’arrive pas à chasser.
Rin tourne un regard inquiet vers Nanami, baisse instinctivement la lance sans la lâcher.
— Tu le connais ?
Nanami ne répond pas tout de suite. Son corps, lui, a déjà réagi. Il recule d’un pas, presque imperceptible, comme si le sol venait de se dérober sous lui. Ses doigts se crispent autour de son arme. Son regard ne quitte pas la silhouette. Figé. Pire encore : reconnaissant.
La voix continue, douce, sucrée, avec cette intonation faussement légère qui donne envie de vomir.
— Allez… Tu ne m’as même pas dit bonjour. Tu te souviens de la dernière fois, non ? Tu avais si peur...
Les mots frappent juste. Trop juste. Rin le sent immédiatement : ce n’est pas une provocation au hasard. C’est ciblé. Personnel.
Elle regarde tour à tour l’inconnu et Nanami, sent l’hostilité s’épaissir dans l’air comme une pression atmosphérique qui écrase les poumons. Quelque chose de malsain s’installe, rampant.
— Nanami sensei ? insiste-t-elle, la voix plus basse. C’est un fléau, c’est ça ? Un gros ?
Il finit par répondre, sans la regarder. À voix basse. Le souffle court, comme s’il parlait contre une douleur ancienne.
— Ce n’est pas lui.
Une pause. Ses mâchoires se serrent.
— Il est mort.
La silhouette penche légèrement la tête, comme amusée par cette précision inutile. Elle s’approche encore, ses pas ne produisant aucun son réel, comme si le sol l’acceptait sans condition. Les bras s’écartent, geste exagéré, presque affectueux — une parodie d’accolade.
— Mort ? Oh, allons… Tu sais que chez nous, la mort, c’est… relatif.
Son sourire se déforme un peu plus, gagne en largeur, en cruauté. Son regard quitte Nanami une fraction de seconde pour se poser sur Rin. Un regard brillant, curieux, affamé.
— Et toi, la petite… tu veux savoir à quoi il ressemble quand il se tord de rage ?
Rin sent un frisson glacé lui parcourir l’échine. Autour de la silhouette, les bandelettes noires commencent à glisser lentement, comme réveillées par l’intérêt de leur maîtresse. Elles ondulent dans l’air, serpentines, prêtes à bondir. La pression change, subtile mais implacable. Ce n’est pas encore une attaque. C’est une promesse.
Nanami redresse son arme d’un geste net. Son dos se redresse aussi, comme s’il forçait son corps à revenir dans le présent. Sa voix, quand il parle, est plus dure. Plus tranchante. Professionnelle.
— Rin. Reste concentrée. Ce n’est pas Mahito. C’est pire.
Un rire brisé éclate aussitôt. Aigu. Dissonant. Trop fort pour l’espace. Il vrille les oreilles comme un éclat de verre.
— Tu veux voir à quoi ressemblent tes cauchemars, Nanami ?
Les bandelettes se déploient d’un coup, vastes, menaçantes, se déchirant presque dans l’air comme des ailes sombres. Le décor lui-même semble reculer, céder un peu plus de terrain à cette présence.
— Dis bonjour à Raku !
Le regard de Nanami se durcit aussitôt.
— Raku.
Le nom tombe comme une pierre dans l’air. Sec. Chargé.
Rin se fige aussitôt, la lance pointée droit devant elle. Ses épaules sont tendues, son souffle court, presque haché. L’instinct hurle avant même que la pensée ne se forme.
— C’est elle… Pas Mahito. Elle se fout de nous.
Autour d’eux, le brouillard violet se contracte, comme s’il réagissait au nom prononcé. Les rails grincent, vibrent faiblement, pris dans une oscillation malsaine. Raku ricane. Un rire clair, presque joyeux, mais qui racle l’intérieur du crâne. Les bandelettes s’élèvent lentement, flottent dans l’air comme des méduses sombres, ondulantes, animées d’une volonté propre.
— Oh, vous m’avez reconnue… J’en suis presque touchée !
Elle avance sans hâte. Chaque pas est trop fluide, trop sûr, comme si l’espace lui appartenait déjà. Son visage se déforme à peine, mais assez pour que quelque chose cloche : un sourire trop large, des traits qui s’étirent au-delà de ce qu’un visage humain devrait permettre.
— Vous avez fui la dernière fois. Dommage… J’aimais bien ce petit tunnel. Mais il a fallu que vous invitiez Satoru... Et il gâché notre rendez-vous...
À ce nom, la pression change. L’air se fait plus dense. Les rails tremblent violemment, certains se déforment, d’autres s’enfoncent dans le néant comme des dents arrachées. Raku claque des doigts.
Le son est sec. Net.
Une bandelette fuse. Trop rapide pour être vue clairement. Elle effleure le front de Rin dans un éclair brûlant. Presque aussitôt, une autre atteint Nanami. Pas un coup franc. Un contact calculé. Suffisant.
Rin sursaute, haletante. Une marque sombre, fine comme une brûlure symbolique, s’est imprimée sur sa peau. Elle recule d’un pas, le cœur affolé, la lance tremblante.
— Qu’est-ce que t’as fait ?!
Raku s’approche encore, presque dansante, comme si la gravité n’avait plus vraiment de prise sur elle. Elle tend les mains. Ses doigts sont longs, pâles, délicats. Le bout de ses doigts touche leurs fronts l’un après l’autre. Un effleurement à peine perceptible — mais glacé, précis, intime. Comme une lame de givre glissant sous la peau.
Un frisson violent les traverse. Les sceaux s’activent aussitôt, invisibles mais indiscutables. Quelque chose se verrouille. Quelque chose s’ancre.
— Voilà. Maintenant, vous êtes à moi.
Sa voix descend dans les graves, enveloppante, douce comme un poison qu’on avale sans s’en rendre compte.
— Vos cauchemars… m’appartiennent.
Elle recule lentement, sans jamais leur tourner le dos. Ses yeux jaunes brillent dans la brume, deux éclats de prédation pure. Les bandelettes se replient autour d’elle, dociles.
— Jouez bien… pendant que je prépare la suite...
Puis elle disparaît.
Pas d’explosion. Pas de fuite visible. Juste… une absence soudaine, comme si elle n’avait jamais été là. Soufflée par l’ombre, dissoute dans le domaine comme une pensée qu’on chasse trop tard.
Le silence retombe.
Les rails tremblent encore, longtemps, comme des nerfs qui continuent de vibrer après un choc. Le brouillard ne se dissipe pas. L’air reste lourd.
Mais quelque chose a changé.
Ils le savent tous les deux.
Rien, absolument rien, n’est plus comme avant.
La suite dimanche entre 20h et 22h... La pression va encore monter d'un cran...