Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe
Brume grise dans un coin du domaine. Un silence trop propre, trop lisse, s’étire à la périphérie du domaine. La rue éventrée semble figée dans un souvenir mal effacé, comme si la ville elle-même hésitait à se rappeler ce qu’elle a vécu. Aucun cri. Aucun vent. Juste cette tranquillité fausse qui met les nerfs à vif.
Deux exorcistes avancent côte à côte.
Shinji, 22 ans, marche légèrement en tête, sans vraiment s’en rendre compte. Pas par autorité, juste par habitude. Son regard est calme, attentif, toujours en mouvement. Il observe les façades brisées, les ombres trop droites, les zones trop vides. Il a cette manière tranquille de rester concentré sans en faire trop, comme s’il avait appris à survivre sans jamais jouer au héros.
À sa droite, Keita, 21 ans, ne tient pas en place. Son énergie est différente. Plus vive. Plus nerveuse. Ses yeux accrochent chaque détail avec une intensité presque excessive, prêt à dégainer au moindre frémissement. Il serre les dents, relâche, recommence. Pas par peur, plutôt parce que ce silence l’agace profondément.
— J’aime pas ça…, murmure-t-il enfin. C'est trop calme.
Shinji ne répond pas tout de suite. Il ralentit juste un peu, assez pour rester exactement à sa hauteur.
— Ouais, souffle-t-il. Moi non plus.
Un morceau de béton craque sous leurs pas. Keita se fige une demi-seconde, puis se détend quand il comprend que ce n’est rien. Shinji le remarque. Toujours.
— Détends-toi, dit-il doucement. Si ça devait nous sauter dessus, ça l’aurait déjà fait.
— Justement, c’est ça qui me saoule, réplique Keita à voix basse. J’préfère quand ça attaque franchement. Là… on dirait qu’on nous regarde respirer.
Shinji esquisse un léger sourire, sans quitter la rue des yeux.
— T’as toujours été impatient.
— Et toi toujours trop zen, rétorque Keita. Équilibre parfait.
Ils avancent encore. Leurs épaules se frôlent parfois, sans qu’aucun des deux ne s’en rende compte. Le genre de proximité qu’on n’explique plus, forgée par les missions, les nuits trop longues, les combats où ils ont dû se couvrir mutuellement sans réfléchir.
Keita baisse un peu la voix.
— Hé… si ça tourne mal…
Shinji le coupe, sans le regarder.
— On se replie ensemble. Comme d’hab.
Keita hoche la tête, rassuré malgré lui.
— Ouais. Ensemble.
Ils reprennent leur marche, deux silhouettes jeunes au milieu d’une ville morte, portées moins par l’héroïsme que par quelque chose de plus solide : la confiance simple de ceux qui savent qu’ils ne seront pas seuls quand tout dérapera. Et dans la brume, invisible mais attentive, quelque chose commence déjà à ajuster son regard sur eux.
Soudain, une silhouette se détache des cendres. Elle émerge lentement de la brume grise, comme recrachée par la rue elle-même. Sa démarche est irrégulière, douloureuse. Elle boîte, trébuche presque, se rattrape à un pan de mur effondré. Sa peau est pâle, trop pâle, maculée de poussière et de suie séchée. Ses vêtements portent les marques d’un combat récent — déchirures, brûlures, taches sombres impossibles à identifier. Ses yeux brillent d’humidité, rouges, fatigués. Elle titube vers eux.
— Aaaah ! Shinji ! Keita ! Merci... merci les gars, je pensais jamais vous retrouver…
La voix est cassée, étranglée par l’émotion. Trop humaine pour être ignorée.
Shinji se fige aussitôt. Son corps se tend avant même que sa pensée ne suive. Ses pupilles se contractent, aiguisées par l’instinct. Une main se rapproche lentement de son arme, sans geste brusque, sans panique, juste une précaution silencieuse.
— Sayaka ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
Elle s’arrête à quelques pas d’eux. Son regard fuit le sien. Ses épaules s’affaissent.
— Ils sont… Ils sont morts… Taketora… Juro…
Sa voix tremble, se brise.
— Il nous a pris au dépourvu. Sukuna. J’ai… j’ai survécu de justesse.
Une larme glisse le long de sa joue, traçant un sillon clair dans la crasse. Elle inspire difficilement, comme si l’air refusait d’entrer pleinement dans ses poumons.
Puis elle relève la tête vers eux. Son expression change subtilement. Moins paniquée. Plus douce. Trop douce, peut-être.
— Mais vous êtes là... Je suis pas seule…
Keita réagit avant même d’y penser. Il fait un pas en avant, raccourcit la distance sans hésitation. Sa main se pose sur l’épaule de Sayaka, ferme, rassurante, sincère. Le geste est naturel, presque instinctif.
— On est là maintenant. On rentre ensemble, OK ?
Les épaules de Sayaka frémissent sous son contact. Elle hoche lentement la tête, comme soulagée. Ses doigts tremblent lorsqu’elle lève la main.
— Laisse-moi juste… te remercier, souffle-t-elle.
Elle effleure le front de Keita. Le contact est bref. Trop bref pour être rassurant.
Une chaleur invisible se diffuse aussitôt sous la peau de Keita, comme une onde qui s’enfonce directement dans le crâne. Pas une brûlure. Pas une douleur franche. Quelque chose de plus insidieux. Plus intime. Un motif noir, discret, presque imperceptible, commence à se dessiner lentement sur sa peau, à la lisière de la perception.
Keita cligne des yeux. Une fois. Deux fois.
— …T’as les mains froides...
Shinji recule d’un pas. Net. Son cœur accélère. Son regard ne quitte plus le front de son ami.
— C’est quoi, ça… t’as changé ton aura ?
Sayaka tourne la tête vers lui. Le mouvement est lent. Calculé. Un sourire naît sur ses lèvres. Pas immédiatement. Il s’étire progressivement, comme s’il apprenait à exister.
— Je me suis simplement… adaptée.
Elle avance d’un pas. Shinji n’a pas le temps de reculer davantage. Ses doigts effleurent son front.
Un frisson violent le traverse. Une pulsation sourde explose derrière ses tempes. Quelque chose s’imprime, s’ancre, s’accroche. Un second sceau se grave, silencieux, invisible à l’œil nu. Puis le vent tombe. D’un coup.
L’air devient lourd. Étouffé. Comme si la rue venait de refermer ses mâchoires autour d’eux. Une pression sourde s’installe, rythmée, oppressante. Une pulsation résonne sous leurs tempes. Quelque chose a changé.
Raku éclate de rire. Mais cette fois, la voix ne sort pas vraiment de la bouche qu’ils voient. Elle résonne derrière leurs yeux, entre deux pensées, dans cet espace fragile où naissent les souvenirs. Ce n’est plus la voix de Sayaka. Ou plutôt… elle ne l’a jamais été.
— Maintenant, vos cauchemars m’appartiennent. Bon jeu, messieurs...
Elle incline légèrement la tête, dans une révérence presque élégante, théâtrale. Un geste inutile. Calculé. Puis son corps se dissout dans l’ombre, comme une encre qu’on dilue dans l’eau. Aucune trace. Aucun résidu d’énergie. Rien à suivre. Mais son œuvre, elle, continue.
Dans l’esprit de Shinji et de Keita, quelque chose se met en mouvement. Pas une douleur. Pas une attaque frontale. Un glissement. Les souvenirs se brouillent d’abord à la périphérie. Les détails perdent leur netteté. Les visages se déforment légèrement, comme vus à travers un verre mal poli. Le timbre de la voix de Sayaka s’efface, remplacé par un vide confortable. Trop confortable.
Les pensées cherchent à se raccrocher… et glissent. Pourquoi étaient-ils là ? Qui venaient-ils de rencontrer ? Pourquoi ce malaise dans la poitrine ? Les questions surgissent… puis s’éteignent aussitôt, étouffées avant même d’atteindre la conscience.
Le contact sur le front devient une sensation vague. Un frisson sans origine. Une impression désagréable, mais sans cause identifiable. Dans leurs esprits, Raku agit avec une précision chirurgicale. Elle ne détruit rien. Elle réarrange.
Les images disparaissent comme si elles n’avaient jamais existé. Les émotions restent, l’angoisse, la fatigue, cette lourdeur au creux de l’estomac, mais sans point d’ancrage. Sans responsable. Il ne reste qu’un trou lisse dans leur mémoire.
Un blanc propre.
Net.
Irréfutable.
Et surtout… indiscutable.
Ils n’ont rien vu.
Rien entendu.
Personne ne les a touchés.
Dans le néant, bien au-dessus de ce monde disloqué, Raku se tient devant son échiquier. Elle observe le plateau, impassible. Puis, d’un geste lent, presque affectueux, elle replace une pièce. Une seule. Les doigts glissent contre le bois ancien, et elle pianote doucement, comme pour savourer l’instant.
— Tu voulais du spectacle, Sukuna...
Un sourire étire ses lèvres.
— Alors regarde bien.
Sur l’échiquier, deux pions avancent. Ils ignorent encore qu’ils ont été marqués.Mais leurs cauchemars, eux, se souviendront.
Dans la zone sinistrée, le silence les engloutit. Un silence épais, presque cotonneux, qui avale les sons avant même qu’ils n’existent vraiment. Les immeubles éventrés se dressent comme des carcasses vides, figés dans une agonie ancienne. Rien ne bouge. Même le vent semble avoir renoncé.
Les pas de Keita crissent dans les gravats. Le bruit est trop fort, trop net, comme s’il voulait prouver qu’ils existent encore. Il ralentit, tourne lentement la tête, scrutant les ruines derrière eux, puis au-dessus.
— On est seuls depuis combien de temps, tu crois ?
Shinji ne s’arrête pas tout de suite. Il avance encore de deux pas, puis répond sans se retourner, la voix basse, maîtrisée.
— Assez pour que ce domaine commence à s’amuser avec notre tête.
Keita hoche vaguement la tête, sans répondre. Il jette un coup d’œil par-dessus son épaule, comme s’il s’attendait à voir quelqu’un surgir. Personne. Juste la rue éventrée, identique à elle-même.
— On sait même pas qui s’en est sorti… ni ce qu’elle est capable de faire.
Cette fois, Shinji s’arrête vraiment. Il inspire lentement, expire par le nez. Son regard balaie l’horizon déformé.
— On est entrés à beaucoup… mais là, j’ai l’impression qu’on est les derniers encore debout.
Le poids de la phrase retombe entre eux. Keita serre la mâchoire. Il fait encore quelques pas, puis s’arrête à son tour. Sa main remonte machinalement vers son front, comme pour essuyer une sueur qui n’existe pas. Ses traits se crispent.
— J’te jure... c’est con mais… j’ai comme un blanc. Un trou dans la tête.
Shinji se fige aussitôt. Il ne bouge plus. Pas même pour respirer. Son regard se durcit, non pas par peur immédiate, mais par reconnaissance du danger. Lentement, il passe lui aussi une main sur son front.
— …Ouais. Même sensation. Comme un nom... un visage… effacé.
Un battement.
Sourd.
Directement dans leurs crânes. Ce n’est pas un bruit. C’est une pression. Une pulsation qui ne vient pas de l’extérieur. Les sceaux qu’ils portent vibrent à peine, juste assez pour rappeler leur présence, trop peu pour prévenir.
Quelque chose insiste. Une faille s’ouvre dans leurs pensées. Minuscule. Presque élégante. Les souvenirs cherchent à s’y accrocher… et glissent.
Keita tente de rire, sans y croire. Un rire trop court, trop sec.
— Tu crois qu’elle disait vrai Raku ? Sukuna est ici, lui aussi ?
Shinji ne répond pas tout de suite. Il observe Keita, son ami, comme pour vérifier qu’il est bien là. Qu’il ne se dissout pas sous ses yeux.
— J’espère pas, murmure-t-il enfin. On tiendrait pas trois secondes.
Ils reprennent leur marche. Mais quelque chose a changé. Keita est plus lent. Son pas est moins assuré. Son regard, lui, semble happé par un point invisible devant lui, comme s’il suivait une ligne que Shinji ne voit pas. Autour de lui, le décor se déforme.
Les fissures du béton se lissent. Les gravats disparaissent un à un. La rue brûlée se redresse, se reconstruit. Les façades se recolorent. Des lampadaires se rallument. Ce n’est plus la zone sinistrée. C’est une rue familière de Kyoto. Trop familière.
Keita cligne des yeux. La rue n’est plus la même. Les couleurs sont plus chaudes. L’air moins lourd. Les immeubles tiennent encore debout. Il reconnaît l’endroit avant même de l’avoir pensé. Un souvenir ancien, trop bien conservé pour être honnête.
Devant lui, deux silhouettes. Lui-même, plus jeune. Shinji. Et Kana. Une ancienne camarade.
Kana sourit, tourne la tête vers lui.
— T’inquiète, je reste derrière toi.
Son visage est intact. Vivant. Elle n’a pas encore peur. Pas encore compris. Cette version d’elle existe encore, suspendue dans un instant qui aurait dû disparaître.
Shinji s’adresse à elle, la voix douce.
— Si ça chauffe, tu te planques. Je gère le front.
Keita reste figé. Il n’est pas dans le souvenir. Il le regarde. Coincé derrière ses propres yeux, incapable d’intervenir. Son souffle se coupe.
— …Pourquoi j’vois ça maintenant…
Son cœur s’emballe. Il sait ce qui va arriver. Chaque pas, chaque seconde est gravée en lui comme une cicatrice qu’on arrache à nouveau.
L’explosion.
Le fléau.
Le cri.
Le moment revient.
Trop net.
Trop vif.
Kana court. Ses pas claquent sur le bitume. Elle a compris trop tard. Un tentacule fend l’air, obscène, rapide, impossible à éviter.
Keita hurle, il est à terre incapable de bouger.
— SHINJI FAIS QUELQUE CHOSE !!
Mais le corps de Kana s’effondre, empalé. Le son est étouffé. Comme si le monde refusait d’assumer la violence de l’instant. Son sang éclabousse le sol, chaud, irréel. Ses yeux s’écarquillent une dernière fois, cherchant quelqu’un.
Shinji détourne le regard. Ne bouge pas. Le détail est insupportable. Un sourire satisfait traverse ses lèvres.
Keita sent son estomac se retourner. Ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. Pas exactement. Mais le doute s’insinue, venimeux, précis.
— Il l’a laissée mourir, souffle une voix dans sa tête. Celle de Raku.
La voix est douce. Trop douce. Elle ne crie pas. Elle constate.
— Il voulait qu’elle disparaisse. Pour ne jamais choisir. Mais elle t’aimait toi...
Les mots s’enfoncent comme des aiguilles sous la peau.
Keita chancelle. Ses poings tremblent. Il veut reculer, mais ses jambes refusent d’obéir. Le souvenir s’accroche à lui, s’enroule autour de ses pensées.
— Non… c’est faux…
Sa voix est faible. Déchirée.
— Toi, tu l’aurais protégée. Tu serais mort pour elle… Tu le sais. Tu sais ce qu’il te reste à faire...
La phrase ne se termine pas. Elle n’en a pas besoin. Le monde vacille. Les couleurs bavent. Les silhouettes se déforment. Le souvenir se fissure, mais ne disparaît pas. Il reste collé à lui, comme une ombre derrière les paupières. Le monde revient. Ou croit revenir. Mais quelque chose, en Keita, est resté coincé là-bas.
Keita ne voit plus le décor. La rue dévastée, les gravats, la brume grise, tout s’efface. Les formes se dissolvent, avalées par une certitude unique, écrasante, qui martèle son crâne à chaque battement de cœur. Il voit un ennemi.
Son souffle devient court. Ses doigts se crispent sans qu’il s’en rende compte. Le métal glisse hors du fourreau dans un chuintement sec, presque trop net dans ce silence malade. Il tire son katana. Le pointe vers Shinji.
Pour Keita, ce n’est plus son ami de toujours. Ce n’est plus celui qui riait trop fort, qui couvrait ses arrières, qui jurait qu’ils survivraient ensemble. C’est une silhouette figée dans l’instant où il a détourné le regard.
Shinji lève une main, confus.
— Keita ? Baisse ça ! Qu’est-ce qui t’arrive ?
Il ne comprend pas encore. Il croit encore pouvoir parler. Ramener la raison avec des mots simples.
Keita tremble. Sa vision se trouble. Des images se superposent : Kana souriante, Kana qui court, Kana qui s’effondre. Sa voix est rauque, déchirée par quelque chose de plus ancien que la peur.
— C’est toi… Tu l’as laissée mourir...
Shinji recule, abasourdi. Le choc le frappe de plein fouet.
— Quoi ?! Mais t’es fou ! C’est Raku ! C’est elle, elle te manipule !
Il tend l’autre main, comme pour attraper Keita à travers l’abîme qui s’est ouvert entre eux.
— TU L’AS TUÉE !!
Le cri arrache l’air. Plus rien n’existe après. Il charge.
Le mouvement est brutal, irréfléchi, guidé par une certitude forgée de mensonges. La lame traverse la poitrine de Shinji. Un choc brutal, sourd, irrévocable. Du sang éclabousse les gravats.
La chaleur du liquide surprend Keita plus que l’impact lui-même. Ses mains glissent presque sur la garde. L’odeur métallique s’impose, lourde, réelle.
Shinji chancelle, tombe à genoux. Ses yeux cherchent encore Keita. Pas avec de la colère. Pas avec de la haine. Avec une incompréhension brisée. Il tend la main vers son ami, son frère d’arme.
— Kei...ta...
Puis s’écroule. Les yeux vides. Le corps heurte le sol dans un bruit mat, définitif. Plus rien ne bouge.
Keita reste là. Haletant. Son sabre tremble dans sa main, poisseux de sang. Son esprit tente de reculer, de nier, de revenir en arrière. Mais le monde ne le permet pas.
— Non… j’ai tout gâché… Shinji…
Sa voix se casse. Le nom lui brûle la gorge. Le silence lui répond.
Alors la voix revient. Douce. Calme. Irrémédiable.
— Keita… Qu’est-ce que tu viens de faire... Tu devrais peut-être... laver ton honneur ?
Les mots s’infiltrent sans résistance. Ils ne frappent pas. Ils s’installent.
Keita fixe le sol. Le sang de Shinji s’étale lentement entre les fissures du béton, cherchant les creux, comme s’il savait exactement où aller. Il tremble.
Puis… Retourne la lame. La pointe contre son ventre.
— Kana… j’arrive…
Il s’effondre. Dans un soupir. Le sang s’étale lentement.
Dans le néant, Raku observe l’échiquier suspendu devant elle. Deux pièces blanches viennent de s’y fissurer, puis de tomber, lentement, sans bruit, comme si même la chute n’avait pas mérité un son. Elles disparaissent dans l’abîme sous le plateau, avalées par une obscurité plus profonde encore que le domaine lui-même.
— C’est si simple…
Sa voix est détachée. Presque lasse. Comme quelqu’un qui répète un geste mille fois exécuté. Elle tend la main et fait tourner un fou entre ses doigts. La pièce pivote sur elle-même, son visage gravé se déformant à la lueur noire du néant. À chaque rotation, des images se superposent : un sourire confiant, une hésitation, un cri étouffé, puis le rouge qui s’étend.
— Un triangle. Un cœur brisé. Une illusion bien placée.
Elle s’arrête. Pose le fou sur l’échiquier, exactement à l’endroit laissé vide par les deux pièces disparues. Le bois grince doucement, comme s’il protestait. Un sourire glisse sur son visage. Lent. Calculé. Dépourvu de chaleur.
— Ils croient toujours que la force les sauvera. Ou l’amitié. Ou la vérité.
Elle effleure le plateau du bout des doigts. Là où d’autres pièces tremblent encore, hésitent, avancent sans savoir ce qu’elles piétinent.
— Mais il suffit d’un doute bien planté… et d’un souvenir mal cicatrisé.
Son regard se lève, se perd au-delà de l’échiquier, vers les zones encore actives du domaine. Vers celles qui résistent. Qui luttent. Qui espèrent.
— Et ce n’est que l’échauffement…
Elle se détourne enfin. Le néant se replie légèrement sur son passage, comme s’il lui ouvrait la voie. Ses pas ne résonnent pas, mais le silence qui les suit est plus lourd encore, chargé de promesses malsaines.
Puis apparait le souvenir réel. Celui qui ne ment pas….
La ruelle est étroite, sale, noyée dans une lumière de fin d’après-midi trop ordinaire pour ce qui va s’y produire. Trois silhouettes de lycéens exorcistes avancent, tendues mais confiantes. Mission de classe 3. Une formalité, leur avait-on dit. De quoi se rôder. De quoi apprendre.
Keita plaisante encore, quelques minutes avant. Shinji marche en tête. Kana ferme la marche, attentive, un sourire calme aux lèvres.
Puis tout déraille. Un souffle. Une pression. Le fléau surgit de travers, trop vite, trop près. Classe 1. Erreur de calcul. Erreur fatale.
Keita n’a même pas le temps de crier. L’impact le projette violemment contre le mur. L’air quitte ses poumons dans un râle sec. Le monde se brouille. Il glisse au sol, ses membres refusent d’obéir. Ses doigts grattent l’asphalte sans force.
— J’peux pas… bouger…
Sa voix est minuscule. Ridicule. Il se sent soudain très petit.
Kana se retourne aussitôt.
— Tiens bon ! J’arrive Keita !
Elle n’hésite pas. Pas une seconde. Elle court vers lui, les traits crispés par l’urgence, pas par la peur. Elle a toujours été comme ça. Elle protège. Elle avance.
Le temps ralentit.
Keita voit le tentacule fendre l’air. Noir. Lisse. Inévitable.
— Non…!
Il n’y a pas de bruit héroïque. Pas de cri déchirant. Juste un choc sourd. Un corps stoppé net. Kana est transpercée. Clouée au sol comme une épingle fragile. Son souffle se coupe dans un hoquet silencieux. Ses yeux cherchent encore Keita, un instant. Juste un. Le sang coule de ses lèvres, son regard s’éteint.
Shinji hurle.
— KANA !!!
Un cri animal, déchiré, qui n’appelle aucune réponse. Il charge. Il n’y a plus de technique. Plus de stratégie. Juste la rage brute. Les poings s’abattent. Encore. Encore. Jusqu’à ce que le fléau ne soit plus qu’une masse informe, éclatée, réduite en boue noire.
Quand tout s’arrête, Shinji reste debout quelques secondes. Tremblant. Les mains couvertes de sang qui n’est pas le sien. Puis il s’effondre à genoux. Ses épaules s’affaissent.
— …J’ai pas été assez vite.
Sa voix est vide. Brisée. Ses yeux aussi.
Keita, plaqué contre le mur, n’a rien dit. Il n’a pas pu. Il a regardé Kana. Il a regardé Shinji. Il a regardé ses propres mains inutiles. Ce jour-là, il n’a pas crié. Il n’a pas pleuré. Il n’a pas demandé vengeance. Il a juste appris à se taire.
Et c’est là que Raku a gagné. Parce qu’elle n’a pas eu besoin d’inventer ce souvenir.
Elle n’a eu qu’à le retourner. Une image. Une faille. Un doute qu’il n’avait jamais osé formuler.
Et si…
Et si quelqu’un avait pu agir plus vite ?
Et si quelqu’un avait choisi autrement ?
Raku savait exactement quoi planter. Et quand le doute a pris racine… tout a basculé.
À la lisière du domaine, planté au bord du vide, Sukuna se tient debout sur la pointe d’un building éventré, silhouette immobile découpée contre un ciel malade. Le béton brisé sous ses pieds ressemble à un trône improvisé, fait de ruine, d’os et de souvenirs écrasés. Il ne cherche pas l’équilibre. Le monde peut bien s’effondrer : il restera debout.
Le vent siffle autour de lui, chargé d’une énergie maudite si dense qu’elle fait vibrer l’air comme une corde trop tendue. Des lambeaux de poussière et de cendre tournoient à ses chevilles, mais aucun ne le touche vraiment. Tout s’écarte. Tout cède.
Il a tout vu.
Son œil unique, fendu comme celui d’un prédateur ancien, suit les événements avec une attention presque tendre. Chaque chute. Chaque cri. Chaque trahison qui se grave dans la chair et l’esprit. Une lueur amusée y danse, reflet d’un plaisir qu’il ne cherche même pas à cacher.
Un rictus fend lentement son visage.
— Voilà qui est mieux…
Il laisse le silence retomber, lourd, savouré. Puis un petit rire s’échappe de sa gorge. Pas tonitruant. Pas hystérique. Un rire bas, profond, presque honnête. Celui de quelqu’un qui voit enfin les choses aller dans le bon sens.
— Je voulais voir du sang…
Il penche légèrement la tête, comme s’il contemplait une œuvre en train de se parfaire. En bas, les ruines fument encore. Le sang s’infiltre dans les fissures. Les cœurs se brisent sans qu’il ait eu besoin de lever le petit doigt. Sa langue claque doucement contre son palais.
— Finalement… j’aime bien ton style.
Il ne prononce aucun nom.
Ni celui de Raku.
Ni celui des pions qui tombent. Ils n’en valent pas la peine.
Il parle pour lui. À lui-même. À cette faim ancienne qui ne l’a jamais quitté. Dans la brume, un murmure se répand, porté par le vent, presque affectueux :
— Continuez à danser, petites choses. J’ai tout mon temps…
Le vent se lève davantage, arrachant des débris aux bâtiments, faisant gémir la ville défigurée. En hauteur, Sukuna ne bouge pas. Il regarde encore. Longuement. Intensément. Comme on observe un feu prendre. Comme on attend que les flammes atteignent enfin le cœur de la forêt. Avec une faim intacte. Une patience cruelle.