Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe

Chapitre 22 : Le pion injouable

1709 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 21/12/2025 21:01

[ NOTE ]


Si vous voulez comprendre pourquoi tout est déjà cassé… Lisez le chapitre d’avant. Les détails, eux, ne pardonnent jamais - Zenin Maki







___________________________________________









Le couloir s’étire à l’infini. Un blanc pur, clinique, presque liquide, comme si l’espace avait été lavé de toute aspérité. Il n’y a ni mur net, ni plafond identifiable, seulement cette continuité irréelle qui absorbe la profondeur. Chaque pas de Maki ne claque pas : il glisse, étouffé, avalé par le sol, comme si la matière refusait de lui offrir un appui franc.


Elle avance pourtant, régulière. Naginata fermement ancrée dans ses mains, posture droite, épaules basses, respiration mesurée. Pas une de plus que nécessaire. Pas une de moins. Son regard est tendu, fixé droit devant elle, refusant de se laisser happer par les reflets multiples qui l’entourent.


Parce que l’espace la renvoie sans cesse à elle-même. Partout, dans le blanc, son image se réplique. Trop nette. Trop précise. Chaque mouvement est imité avec une exactitude dérangeante, comme si le couloir anticipait ses gestes avant même qu’elle ne les termine.

Un battement trop rapide.

Une synchronisation trop parfaite.


Puis, brusquement, le miroir apparaît. À sa droite.

Lisse. Vertical. Sans cadre, sans support visible. Il n’émerge pas du sol : il est là, simplement, comme s’il avait toujours attendu cet instant précis pour exister. Sa surface est immobile, opaque de clarté.


Son reflet y est figé.

Net. Trop net.

Chaque détail est accentué : la tension dans sa mâchoire, la dureté de son regard, la rigidité contrôlée de son maintien. Une version d’elle-même arrêtée dans le temps.

Mais derrière cette image… quelque chose cloche.

 

Dans le miroir, juste derrière son épaule, une silhouette floue se dessine. À peine une déformation de la lumière. Une présence suggérée plus que montrée. Impossible à identifier clairement, et pourtant impossible à ignorer.

L’air semble se resserrer d’un cran.

Une voix s’élève alors.

Douce. Basse. À peine plus qu’un souffle glissé entre deux pensées.


— Tu cours encore toute seule, Maki ?


Elle ne réagit pas tout de suite. Son corps reste immobile, prêt, mais son regard ne quitte pas l’axe devant elle. Elle ne cherche pas le miroir du coin de l’œil. Elle refuse de lui donner cette victoire-là.

Sa voix, quand elle répond, est sèche. Maîtrisée.


— C’est pas toi Mai.


Pas une question. Une affirmation.

La voix se déplace. Elle ne vient plus d’un point précis. Elle se diffuse dans le blanc, se mêle à l’espace, comme si le couloir lui-même parlait. Elle se charge d’une nuance étrange, entre reproche et tendresse feinte, une douceur perverse qui cherche moins à attaquer qu’à s’infiltrer.


— T’as peur de te retourner ? Ou peur de ce que tu vas voir ?


Un battement.

Un seul.


Maki pivote d’un coup sec, le mouvement précis, sans hésitation, naginata prête à frapper.

Il n’y a rien.

Pas de silhouette. Pas d’ombre. Pas de présence.

Juste le blanc. Et, face à elle… son reflet. Seul. Parfait. Immobile.

Comme si rien n’avait jamais été là.

 

Et alors, la voix se déploie. Elle ne vient plus d’un point précis : elle envahit. Elle rampe le long du sol blanc, s’insinue dans les interstices de l’air, vibre à l’intérieur même du crâne de Maki. Elle est partout à la fois. Sinueuse. Lointaine. Viscérale. Pas un son : une présence sonore.


Raku.

Chaque mot semble réécrire l’espace autour d’elle, comme si le langage lui-même avait du poids.


— Tu n’es ni lumière, ni ombre. Tu n’émets rien. Tu ne résonnes avec rien. Tu es l’espace vide entre les cases. Et pourtant… tu bouges encore.


Le blanc autour de Maki palpite faiblement, comme une surface d’eau troublée par une vibration invisible. Son reflet se dédouble un instant, se recale, se fige à nouveau. L’univers attend une réaction.

Un rictus ironique tord la bouche de Maki. Pas un sourire. Une griffure.


— T’as jamais eu à te battre avec les poings, hein ? On dirait une môme qui découvre qu’un pion lui échappe.


Sa voix est sèche, ancrée dans le corps. Elle ne cherche pas à impressionner. Elle constate. Sa prise se resserre imperceptiblement sur la hampe de la naginata, comme un réflexe ancien, appris dans la douleur.


La voix change. Elle perd sa texture feutrée. Elle devient plus froide. Plus plate. Dépouillée de toute affectation humaine. Chaque syllabe tombe comme une pièce déplacée sur un échiquier.

— Tu n’es pas un pion. Tu es un accident stratégique.


Le silence qui suit est brutal. Compressé. Comme si l’espace retenait son souffle.

Puis un soupir de mépris glacial glisse dans l’air :

— Et je déteste les accidents.


Le monde cède.

Le sol tremble violemment. Le blanc se fissure en lignes nettes, se déchire comme du papier mouillé. Les parois inexistantes explosent en lambeaux lumineux, et le couloir se désagrège, avalé par le vide.


À sa place surgit un dojo en ruines, suspendu dans le néant. Des poutres brisées flottent sans gravité. Des tatamis déchirés oscillent lentement, comme des vestiges arrachés au temps. L’air devient lourd, saturé d’odeurs oubliées : sueur séchée, fer, poussière ancienne, sang fantôme.


Autour de Maki, des armes apparaissent.

Des lames ébréchées.

Des chaînes tordues.

Des éclats de métal impossibles à identifier.


Pas des objets. Des souvenirs solidifiés. Des fragments de combats passés, déformés, mal digérés par le domaine. Mais Maki ne bouge pas. Elle ne recule pas. Elle ne se met pas en garde de façon ostentatoire. Elle lève simplement les yeux. Redresse sa naginata. Et dans son regard, quelque chose de brut, de primitif, de vivant s’allume. Une lueur sauvage, sans haine, sans peur.


— Essaie autant que tu veux.

Sa voix tranche l’air. Nette. Franche. Irréversible.

— Tu peux pas falsifier ce que j’ai gravé à la main.


Les armes flottantes vibrent un instant, comme hésitantes. Le dojo grince, instable, menacé par cette résistance qui ne correspond à aucun calcul.


Raku ne répond pas tout de suite. Quand sa voix revient, elle est plus aiguë. Plus tendue. Une irritation mal contenue perce sous le contrôle.


— Tu es trop plate pour être un jeu. Trop silencieuse pour être une symphonie. Trop réfractaire pour être utile.


Chaque phrase tombe comme une sentence administrative. Froidement.

Puis la dernière note, glaciale, sans emphase :


— Alors… tu sors.


L’espace se contracte autour de Maki. Pas encore une attaque. Pas encore une expulsion. Mais une décision vient d’être prise.


Un vent surgit de nulle part. Pas un souffle naturel : une compression brutale de l’air, comme si l’espace se pliait sur lui-même. La pression monte d’un coup, écrase la poitrine, fait vibrer les os. Le blanc du domaine se ride, se plisse, se fissure.


Et soudain, le sol éclate. Pas une explosion sonore, une implosion lumineuse. Une lumière blanche, aveuglante, déchire tout. L’espace se tord, se retourne comme une feuille qu’on froisse, et Maki est happée dedans sans transition. Plus de haut, plus de bas. Juste une traction monstrueuse qui arrache le corps à toute prise. Elle tente de s’ancrer. Par réflexe. Les muscles se tendent, la naginata claque contre une surface déjà en train de disparaître.

Trop tard.


— Tch… lâche.


La phrase est arrachée à l’impact, avalée aussitôt par la déchirure.


Son corps est expulsé par une faille ouverte à la volée. Pas projeté : rejeté. Comme un corps étranger. Elle traverse l’espace en vrille, le monde défilant en éclats incohérents, puis le choc. Un impact sec. Violent. Incontestable.

Elle atterrit lourdement dans une rue détruite. Le béton craque sous elle. Les bâtiments alentour sont éventrés, éventrés jusqu’à l’os, leurs façades ouvertes comme des carcasses. L’asphalte est brûlé, noirci, encore tiède par endroits. Le ciel est noir, voilé d’un gris étouffant qui écrase les épaules. Derrière elle, le portail du domaine pulse une dernière fois.


Un battement.

Un frisson.


Puis il se referme. Sec. Hermétique. Définitif. Comme une paupière qu’on claque sans intention de rouvrir.


Maki reste là un instant. Sa main ensanglantée frappe le sol, paume ouverte, pour s’assurer qu’il est réel. La douleur répond immédiatement, franche, honnête.

— Putain… Elle m’a éjectée.


Les mots sont plats, mais la tension derrière est brutale. Elle ferme les yeux, inspire à fond, tente de faire appel à l’écho du domaine, à cette pression sourde qu’elle sentait encore quelques secondes plus tôt.

Rien.

Pas de résistance. Pas de vibration. Pas même un rejet. Le vide absolu. Sa signature a été bannie.


Un murmure, entre les dents, presque admiratif malgré elle :

— Elle a pigé. J’étais son bug dans la matrice.


Elle ouvre les yeux. Fixe l’horizon ravagé. Une lueur dure traverse son regard. Elle esquisse un sourire. Pas moqueur. Pas victorieux. Amer. Tranchant.

— Trop dangereuse pour son échiquier, hein ?


Elle se redresse. Vacille une seconde, pas de faiblesse, juste le corps qui se recale dans la gravité réelle. Puis elle repart. La posture basse. L’attention totale. Chaque pas calculé. Déjà en alerte, déjà en train de balayer la zone, prête à retrouver ceux qui restent à l’extérieur. Ses pas crissent sur la poussière noire, réguliers, déterminés.


— Tu veux jouer sans moi… C’est ce qu’on verra.


Et cette fois, ce n’est plus une pièce qu’on déplace. C’est une chasse qui commence.



La suite mardi soir entre 20h et 22h...

Laisser un commentaire ?