Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe
Le couloir est plongé dans un silence pesant. Un silence artificiel, trop dense pour être naturel, comme si le domaine retenait volontairement son souffle. Les murs gris nacré vibrent à peine, une pulsation lente, presque organique, qui se répercute jusque dans les os. La surface n’est ni lisse ni rugueuse : elle semble hésiter sur sa propre consistance, comme une peau mal fixée au réel.
Une lumière mourante clignote quelque part au plafond, ou peut-être derrière les parois elles-mêmes. Elle palpite faiblement, irrégulière, incapable d’éclairer quoi que ce soit. Elle ne sert qu’à rappeler que l’obscurité pourrait être pire.
Gojo est toujours là. Adossé contre le mur, jambes étendues devant lui, posture relâchée en apparence seulement. Son souffle est régulier, maîtrisé, trop contrôlé pour quelqu’un dont le corps crie encore sous les séquelles du combat. La douleur est là, sourde, persistante, mais elle ne dicte pas le rythme. Il l’a rangée. Mise de côté.
Ses yeux, cerclés de fatigue, restent ouverts. Lucides. Aiguisés. Il ne regarde pas autour de lui. Il fixe un point précis. La lisière du supplice. L’endroit exact où l’espace cesse d’être stable, où l’air frissonne sans raison, comme si quelque chose de trop grand pour ce couloir tentait de se glisser dans un interstice trop étroit.
Quelque chose approche. Il le sent avant de l’entendre. Une pression subtile, une modification du flux du domaine, un déséquilibre infime que seul son Sixième Œil encore actif peut capter. Ce n’est pas une attaque. Pas encore. C’est une présence consciente.
Un pas léger résonne dans la brume. Pas un frottement. Pas un raclement. Un pas choisi. Calculé. Trop précis pour appartenir à un fléau sans esprit.
Gojo ne bouge pas. Il ne se redresse pas. Il ne force pas son corps déjà éprouvé. Il relève seulement le menton de quelques millimètres, juste assez pour signifier qu’il sait. Sa voix est sèche, sans provocation excessive, mais chargée de cette ironie qui lui sert d’armure.
— Si t’es venue me tuer, tu peux faire la queue. J’ai été très demandé ces derniers temps…
Les mots glissent dans le couloir et ne rencontrent aucune résistance. Le silence se fend doucement, comme un tissu trop tendu qu’on incise sans bruit.
Alors elle apparaît. Une silhouette glisse dans son champ de vision. Pas une monstruosité. Pas une aberration hurlante. Une figure féminine. Majestueuse.
Sa silhouette est droite, féline, chaque mouvement mesuré, maîtrisé, exempt de la moindre hésitation. Une couronne d’ombres presque imperceptible flotte au-dessus de ses cheveux fluides, comme une idée plutôt qu’un objet réel. Elle ne cherche pas à impressionner, elle sait qu’elle impose.
Son regard doré est tranchant. Froid comme de l’acier noir. Pas de colère. Pas de jubilation visible. Seulement une certitude glaciale. Sa démarche est lente, impériale, chaque pas semblant plier légèrement le domaine à sa volonté. L’air s’alourdit autour d’elle. Pas par menace directe, mais parce que sa présence redéfinit ce qui est permis ici.
Gojo hausse un sourcil.
— Oh…
Le mouvement est infime, mais il lui coûte plus qu’il ne veut l’admettre. Une pulsation sourde explose derrière ses tempes, comme un rappel brutal de tout ce que son corps a encaissé. Sa vision vacille une fraction de seconde. Le couloir semble se dilater, puis se resserrer. Il cligne des yeux. Une douleur pulse derrière ses tempes. Peut-être une hallucination. Ou peut-être...
Il inspire lentement, jauge ce qu’il voit. La présence est trop nette. Trop cohérente. Trop… posée pour être un simple mirage né de la perte de sang.
— J’ai peut-être trop saigné. Voilà que mes hallucinations deviennent jolies.
La silhouette s’arrête à un mètre de lui. Elle ne répond pas. Ne relève pas la provocation. Ne sourit même pas. Elle se contente de l’observer. Son regard glisse sur lui avec une précision clinique. Les blessures. La posture faussement détendue. La tension dissimulée dans les épaules. Elle prend tout. Comme on jauge un objet qu’on a déjà brisé, mais pas encore fini d’utiliser.
Puis elle se penche. Le geste est lent. Calculé. Elle ramasse le cube, posé devant lui, comme on récupérerait une pièce tombée au sol. Ses doigts se referment dessus avec un soin presque déplacé. Il n’y a ni empressement, ni brutalité. Juste une attention méticuleuse. Presque… de la tendresse. Le cube réagit faiblement à son contact. Une vibration sourde. Comme s’il reconnaissait sa propriétaire.
Gojo observe la scène, un éclat amusé passant dans ses yeux fatigués. Il esquisse un sourire plus large. Feint la surprise, joue la comédie jusqu’au bout :
— Attends... attends attends attends.
Il toussote. La douleur remonte. Du sang s’échappe de ses lèvres et tache son menton. Il l’essuie vaguement du revers de la main, sans perdre le fil, sans perdre le ton.
— T’as changé.
Un court silence s’installe. L’air semble plus dense. Plus étroit.
Pause. Il désigne vaguement son visage avec deux doigts, geste lent, presque théâtral.
— À notre premier rencard, t’étais plus... papier bulle. Bandages, masque, ambiance... “mystère et moisissure”, tu vois ?
Son sourire se fait goguenard, étiré malgré la fatigue, malgré la brûlure dans sa poitrine. Il force la légèreté comme on force une respiration : parce que s’arrêter serait pire.
— Et là BAM, t’arrives genre... boss final. Démarche de déesse, brushing de diva maudite, regard qui dit “j’ai licencié l’espoir”.
Il incline légèrement la tête, juste assez pour la défier sans se lever. Juste assez pour rappeler qu’il est encore là. Encore conscient. Encore dangereux.
— Tu veux m’impressionner ?
Elle ne répond pas. Mais un pli léger fend le coin de sa bouche. Ce n’est pas un sourire franc. Plutôt une micro-faille dans son masque de souveraine. Quelque chose d’amusé, oui, mais pas amusé avec lui. Amusé par lui. Comme on observe une créature blessée continuer à mordre.
Le cube pulse faiblement entre ses doigts. La lumière qu’il dégage se reflète sur sa peau, dessine des ombres mouvantes sur ses traits immobiles. Elle ne détourne pas les yeux de Gojo une seule seconde.
Gojo, lui, le sent. Cette pression muette. Cette façon qu’elle a de prendre possession de l’espace sans un mot. Il baisse un peu la voix. Faux sérieux, vrai sarcasme.
— Bon. Je vais pas mentir. T’es presque mon genre, là.
Le clin d’œil est imparfait. Un peu plus lent que d’habitude. Mais il est là. Calculé. Précis. Une provocation volontaire, plantée comme une aiguille dans le silence.
— Mais j’suis plus branché sorcières que démons. Ça doit être mon côté romantique.
Il s’interrompt. Tousse à nouveau. Cette fois, le son est plus rauque. Une douleur profonde remonte de sa poitrine. Il grogne malgré lui. Une grimace traverse son visage, brève, incontrôlable, avant qu’il ne la chasse aussitôt, comme s’il refusait de lui offrir ce plaisir.
Il reprend, reprenant le contrôle du ton avant celui du corps.
— Cela dit… je t’accorde un bon point pour l’effet dramatique. T’arrives au ralenti, genre “regarde-moi, misérable insecte”, pendant que je ressemble à un sushi oublié dans le frigo.
Son regard glisse un instant sur ses propres vêtements déchirés, le sang séché, l’aura instable qui peine à masquer l’état réel de son corps. Puis il revient à elle. Toujours accroché. Toujours présent. Il inspire lentement. Pas seulement pour parler, pour tenir. Pour rester conscient. Pour rester lui. Comme s’il consignait mentalement la scène, avec ce détachement moqueur qui lui sert d’armure :
— Pas mal. T’as bossé ton entrée.
Le silence retombe. Mais il n’est plus vide. Il est chargé. Et, pour la première fois depuis qu’elle est là, elle n’est plus totalement hors d’atteinte.
Elle finit par répondre. La voix est douce, trop douce pour être honnête. Elle glisse dans l’air comme une lame fine, polie, sans aspérité apparente… jusqu’à l’instant où elle tranche.
— Et toi, toujours aussi bavard… même à l’article de la mort, Satoru.
Chaque syllabe est mesurée. Elle ne hausse pas le ton. Elle n’en a pas besoin. Le domaine lui-même semble se pencher pour écouter, comme si ses murs buvaient ses mots.
Gojo hausse les épaules. Le geste est léger, presque désinvolte, mais son corps accuse le mouvement : une tension dans la clavicule, un souffle un peu trop court. Il le masque aussitôt derrière son éternel aplomb.
— Eh. On meurt qu’une fois. Mais on peut être chiant jusqu’au bout.
Son regard ne la quitte pas. Pas par défi pur, plutôt par calcul. Il jauge. Il observe la façon dont elle se tient, la distance qu’elle maintient, la manière dont elle évite soigneusement de trop s’approcher.
Il penche légèrement la tête. Cette fois, l’humour laisse filtrer quelque chose de plus brut. Plus vrai.
— Tu veux mon dernier mot ? Ou tu préfères une playlist ?
Un silence passe. Pas vide. Chargé.
Un sourire froid naît sur les lèvres de Raku. Pas un sourire de joie. Un sourire de contrôle. De victoire anticipée. Elle le fixe encore une seconde, pas lui, exactement… ce qu’il représente. Puis son regard glisse vers le cube.
— Pendant que tu te débats, j’empile les sacrifices…
Elle parle comme on dresse un bilan. Comme une comptable de la douleur. Chaque mot s’enfonce plus profondément que le précédent. Sa voix devient plus basse. Plus dense. Chaque syllabe semble peser davantage que la précédente.
— Tes pions tombent un à un… pendant que toi… tu sers à rien.
Le domaine frémit imperceptiblement, comme s’il approuvait.
Elle repose le cube lentement. Trop lentement. Le geste est presque cérémonial, mais l’intention est claire : du mépris. Comme si l’objet, et ce qu’il pourrait contenir, ne méritait même plus son attention directe.
— Une pièce inutile, même brillante…finit toujours dans la boîte, Satoru.
Elle tourne les talons. Pas d’effet dramatique supplémentaire. Pas de regard en arrière. Comme si la conversation était déjà terminée. Comme si, pour elle, il l’était aussi.
La pièce vibre légèrement dans son sillage. Une onde discrète, insidieuse, traverse l’espace. Le cube, posé au sol, pulse doucement. Puis plus fort. Ses multiples yeux s’ouvrent un à un. Humides. Vigilants. Tous braqués sur Gojo.
La lumière clignote.
Lente.
Oppressante.
Gojo reste immobile. Le silence s’étire. Il ne bouge pas. Ne rit pas. Ne provoque plus. Puis, dans un souffle. Plus bas. Presque absent. Comme s’il parlait à lui-même… ou à quelque chose de plus ancien encore.
— Ils croient que je suis tombé…
Ses paupières se ferment brièvement. Juste assez longtemps pour laisser passer la fatigue. La douleur. La colère. Puis une autre chose se rallume derrière. Une lueur d’orgueil. De calcul. De certitude.
— Mais même à genoux…
Il rouvre les yeux. Fixe le cube. Le regarde vraiment. Non comme une prison. Mais comme un problème à résoudre. Plus lucide que jamais.
— Je compte mes coups.
Silence.
Un dernier souffle, presque pragmatique, brise l’instant :
— Il faut vraiment que je sorte d’ici.