Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe
Chapitre 24 : Ce qu’elle veut, c’est qu’on tombe
4378 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 23/12/2025 20:37
[ NOTE ]
OY. Si t’as pas lu le chapitre précédent, retourne le lire maintenant. Un vrai combat, ça se prépare, et l’histoire aussi. Reviens seulement quand t’es prêt à encaisser la suite - Aio Todo
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Le sol craque sous chaque pas, les plaques de béton disjointes s’enfoncent légèrement, comme si la ville elle-même hésitait à continuer d’exister. Par endroits, l’asphalte est vitrifié, ailleurs il s’effrite en poussière noire.
Le ciel, d’un rouille sale, est figé dans une immobilité malsaine. Pas de nuages qui passent. Pas de lumière qui change. Juste cette masse lourde, suspendue au-dessus d’eux comme une cloche inversée, prête à retomber à la moindre erreur.
L’air est saturé d’une électricité maudite invisible, mais omniprésente. Elle ne brûle pas la peau. Elle tire. Elle palpite, comme un souffle contenu trop longtemps, comme un cri coincé derrière des dents serrées.
Todo avance sans parler.Ses pas sont lourds, réguliers. Ses épaules sont tendues, ses poings crispés au point que ses jointures blanchissent. Son regard balaie les décombres avec une intensité presque agressive, comme s’il attendait que quelque chose surgisse, un ennemi, une vérité, ou simplement une raison valable à cette errance.
Sho marche à ses côtés. Un demi-pas derrière. Ses traits sont tirés, ses paupières lourdes. Ce n’est pas de la fatigue physique. C’est autre chose. Une sensation de coton dans le crâne, comme si ses pensées glissaient au lieu de s’accrocher. Il cligne des yeux plus souvent que d’habitude, comme pour se forcer à rester présent.
Todo finit par briser le silence, la voix basse, râpeuse.
— J’ai l’impression d’errer sans but…
Il serre la mâchoire, agacé.
— Ça m’énerve. Et j’ai la tête qui pèse… Elle nous a fait quoi, bordel ?
Il porte brièvement une main à sa tempe, comme s’il essayait de chasser un bourdonnement intérieur. Ses doigts restent là une seconde de trop, puis retombent, frustrés.
Sho secoue lentement la tête. Le geste est presque imperceptible, mais chargé.
— Je sais pas…
Il inspire profondément, comme si l’air lui résistait.
— Mais c’est vraiment gênant. J’ai peur des conséquences de son geste…
Il s’arrête une fraction de seconde, le regard perdu sur une façade effondrée. Ses sourcils se froncent.
— J’ai l’impression qu’il me manque un truc. Pas un souvenir précis… plutôt une connexion. Comme si quelqu’un avait tiré sur un fil, et que tout tenait encore debout… mais mal.
Todo ralentit légèrement pour marcher à sa hauteur. Il ne le regarde pas tout de suite.
— Ouais.
Un silence. Puis, plus grave :
— Pareil. C’est pas une blessure. C’est… un verrou.
Ils reprennent leur marche. Autour d’eux, la ville reste muette. Trop muette. Pas même un fléau de bas rang pour troubler l’air. Comme si quelque chose avait nettoyé la zone… ou réservé cet espace pour plus tard.
Sho resserre inconsciemment sa prise sur son fouet.
— Frèrot…
Il hésite.
— Si elle a touché à nos têtes… faut pas qu’on se sépare.
Todo hoche lentement la tête.
— Compte là-dessus.
Il esquisse un sourire sans joie.
— Si elle pense qu’on va se perdre dans le brouillard… elle nous sous-estime.
Ils avancent encore.
Todo s’immobilise brusquement. Comme si quelque chose, à l’intérieur, venait de se briser net. Son regard se fixe sur deux formes au sol, à quelques mètres à peine. Il ne cligne pas des yeux. Il ne respire presque plus. Son corps tout entier se tend, figé dans une alerte trop tardive. Il s’avance d’un pas. Puis d’un autre. Lentement. Prudemment. Comme si s’approcher trop vite risquait de rendre la scène réelle. Sa voix sort enfin, mais elle n’a plus sa force habituelle. Elle accroche. Elle tremble à peine.
— T’avances plus, Sho.
Un silence.
— Pas un pas de plus.
Sho s’arrête net, surpris par le ton plus que par les mots. Il suit la direction du regard de Todo… et comprend. Deux corps. L’un est allongé sur le dos, bras écartés dans une posture presque paisible, grotesquement fausse. Les yeux sont entrouverts, figés dans un regard vide qui ne voit plus rien. La poussière s’est déposée sur ses cils. Le sang, séché, a assombri le col de sa veste.
L’autre est affaissé sur lui-même, comme s’il avait essayé de se recroqueviller au dernier instant. Un katana est enfoncé dans son ventre, la garde souillée, les doigts encore crispés autour du manche. Le sang a coulé en abondance avant de noircir, s’infiltrant dans les fissures du sol, figé dans la poussière comme une peinture obscène.
Sho recule d’un pas. Puis d’un autre. Son souffle se coupe. Sa vision se brouille. Il se détourne brusquement, titube sur quelques mètres avant de s’effondrer à genoux. Il vomit violemment, le corps secoué de spasmes incontrôlables. Ses mains tremblent, s’enfoncent dans les gravats pour s’ancrer à quelque chose de réel.
— Putain…
Le mot sort à peine. Étouffé. Cassé.
Todo, lui, s’agenouille lentement entre les deux cadavres. Le mouvement est lourd, solennel. Comme s’il s’inclinait devant quelque chose qu’il n’a pas su empêcher. Il observe les visages. Les blessures. Les détails qui hurlent sans faire de bruit. Le silence autour d’eux est total. Même le domaine semble retenir son souffle. Son visage se ferme. La colère est là, prête à exploser, mais quelque chose la maintient en laisse. Sa voix, quand il parle, est basse. Trop basse pour quelqu’un comme lui. Comme tenue par un fil fragile, sur le point de rompre.
— …Ils se sont entretués.
Il tend une main, hésite un instant, puis referme doucement les doigts d’un des morts, comme pour lui rendre un peu de dignité.
— Pas un combat. Pas un fléau.
Un souffle lent.
— Une manipulation.
Derrière lui, Sho reste plié en deux, les yeux humides, la gorge brûlante, incapable de regarder à nouveau.
Todo serre les dents. Ses épaules tremblent légèrement.
— Elle nous a fait ça aussi, murmure-t-il. Et eux… ils n’ont pas tenu.
Il se redresse lentement, le regard dur, brûlant désormais d’une certitude glaciale.
— Sho.
Sa voix reprend un peu de sa solidité.
— Regarde pas trop longtemps.
Un temps.
— C’est exactement ce qu’elle veut.
Todo reste agenouillé un instant de plus. Le vent soulève à peine la poussière autour des corps, comme si même l’air hésitait à les toucher.
— Keita… T’étais toujours trop dans le cœur.
Sa voix est basse, presque rauque. Il passe lentement un doigt sur la poignée du katana, encore tiède, comme s’il pouvait y lire les dernières secondes du garçon. Une inspiration courte.
— Et toi, Shinji… t’aurais jamais dû baisser ta garde.
Il ferme les yeux. Une seconde seulement. Pas pour prier. Pas pour pleurer. Juste pour empêcher quelque chose de trop violent de déborder. Quand il les rouvre, ce qui s’y reflète n’a plus rien de chaleureux. Plus de feu. Juste une détermination dure, compacte. Il se redresse.
— C’est pas eux qui sont tombés.
Un temps.
— C’est cette garce qui les a poussés.
Sho revient lentement. Chaque pas lui coûte. Il garde les yeux baissés, contourne légèrement la scène, comme si regarder trop longtemps risquait de le faire basculer à son tour. Il pose finalement une main sur l’épaule massive de Todo. Le contact est bref, mais ancré.
— Elle va payer, murmure-t-il.
Todo ne détourne pas le regard des corps.
— Elle fait plus que tuer, Sho.
Sa mâchoire se serre.
— Elle nous arrache un morceau de nous-mêmes. Et elle regarde si on tombe avec.
Il tend la main, désigne les fronts marqués. Les sceaux noirs, discrets mais bien là, palpitent encore faiblement, comme des braises mal éteintes. Une signature. Une moquerie.
— Tu vois ces marques ?
Sho avale difficilement sa salive. Il porte instinctivement la main à son propre front. Un frisson lui parcourt l’échine.
— On a intérêt à rester concentrés.
— On se quitte pas, répond Sho aussitôt, trop vite, comme pour conjurer l’idée même de séparation.
Todo hoche la tête.
— Pas question. Et on bougera pas d’un pas sans avoir tout nettoyé.
Il se penche à nouveau. Avec une lenteur presque solennelle, il retire le katana de Keita. Aucun geste brusque. Aucune précipitation. Il nettoie rapidement la lame sur un pan de tissu, puis la dépose délicatement à côté du corps, alignée, droite. Comme un dernier respect accordé à un guerrier tombé trop tôt. Il se relève. Cette fois, il ne dit plus rien.
Sho non plus. Le silence s’installe entre eux, épais, compact, chargé de tout ce qui ne sera pas dit. Plus lourd qu’un adieu. Plus tranchant qu’une promesse.
Ils reprennent la route sans un mot de plus. Le décor reste sinistre, figé dans une agonie permanente. Chaque pas soulève des volutes d’énergie maudite qui s’accrochent aux chevilles comme une brume sale, insistante. Les ruines semblent les observer, silencieuses, témoins complices.
— Elle voulait qu’on les trouve, lâche Todo après un long moment. C’est un avertissement.
Sa voix est calme, mais tendue, comme un câble trop tiré. Sho hoche la tête. Ses yeux piquent encore, humides, mais il refuse de ralentir. Il serre les dents, ajuste sa prise sur le fouet.
Ils avancent. Le silence est lourd, ponctué seulement par le craquement du béton et le souffle contrôlé de leurs respirations. Puis… Un bruit. Lointain. Un grondement étouffé, comme une explosion étouffée sous la terre. Puis un second. Plus proche.
Et enfin… un cri. Inhumain. Déchiré. Pas un simple rugissement de fléau, quelque chose de plus furieux, plus désespéré.
Todo s’arrête net, déjà en posture de combat.
— T’as entendu ? lance-t-il, les sens tendus à l’extrême.
Sho acquiesce aussitôt.
— Ouais… C’est étrange.
Il marque une demi-seconde d’hésitation, pas de peur, de calcul.
— On va voir ?
Todo n’attend pas la fin de la phrase.
— Si c’est un des nôtres, on l’aide. Pas de discussion.
Ils accélèrent. Le sol tremble légèrement sous leurs foulées. L’air devient plus dense, saturé de violence fraîche. Les grondements se font plus nets, plus chaotiques. Des impacts. Des cris. Des détonations d’énergie maudite. Ils tournent à l’angle d’un mur éventré. Et tombent sur le chaos.
Un bataillon de fléaux grouille dans la rue élargie, leurs silhouettes difformes s’entremêlant dans une marée noire et convulsive. Des griffes, des mâchoires, des membres trop nombreux. L’odeur est suffocante.
Au centre, deux silhouettes tiennent encore. Nanami, droit comme un pilier au milieu de la tempête, le regard froid, précis. Chaque coup est mesuré, chaque mouvement calculé pour économiser l’énergie et maximiser l’impact. Du sang maudit macule son costume, mais sa posture ne faiblit pas.
À ses côtés, Rin est tout l’inverse, une tempête incarnée. Sa lance tournoie dans un arc brutal, furieuse, chaque frappe accompagnée d’un cri rageur. Elle recule, entrave avec ses ronces d’énergie maudite, avance, saute avec souplesse, frappe encore, refusant de céder un centimètre malgré l’encerclement. Les fléaux tombent. D’autres prennent leur place.
Todo sourit, un sourire bref, dangereux.
— On dirait qu’on arrive juste à temps.
Sho inspire profondément. La fatigue, la colère, la peur, tout se condense en une seule chose : l’élan.
— Parfait, murmure-t-il. J’avais besoin de cogner.
Ils s’élancent. Devant eux, la rue est devenue une marée noire en mouvement. Les fléaux se pressent, se chevauchent, hurlent dans une cacophonie de mâchoires et de membres difformes. L’air est saturé de haine brute, presque suffocant.
— On les aide ! Vite ! hurle Sho, déjà en mouvement.
Ils plongent dans la mêlée sans réfléchir, comme attirés par l’aimant du chaos. Sho fait claquer son fouet avec une précision nerveuse : le cuir chargé d’énergie s’enroule, tranche, arrache. Deux fléaux sont happés d’un même mouvement, leurs corps éclatent dans une gerbe noire avant même d’avoir compris ce qui les frappait.
Todo, lui, entre comme une masse lancée à pleine vitesse. Un pas, un pivot, et son poing s’abat. Un fléau est littéralement broyé sous l’impact, son corps se déformant avant d’exploser contre un mur déjà fissuré.
— Salut les potos ! balance Todo, la voix couverte par le fracas.
Sho ricane, bondit sur un amas grouillant, pivote sur lui-même et fouette à nouveau, envoyant valser un fléau qui s’écrase plusieurs mètres plus loin.
— Salut Rinette ! Bonjour monsieur Nanami !
Rin, couverte de sueur et de sang maudit, répond sans même se retourner. Elle plante sa lance dans un crâne béant, arrache l’arme d’un coup sec et enchaîne dans le même mouvement.
— Sho ! Moins de blabla, plus de baston ! Hurle Rin en sautant sur un fléau qu’elle écrase au sol.
—Toujours aussi aimable râle Sho en dézinguant un fléau.
Nanami fend un ennemi en deux d’un geste net, presque chirurgical. Il recule d’un pas, ajuste calmement ses lunettes malgré la violence ambiante.
— Vous tombez bien, répond-il d’un ton égal. Mais méfiez-vous, ils arrivent par vagues.
Comme pour lui donner raison, un nouveau groupe de fléaux surgit des ruelles adjacentes, rampant, grimpant sur les carcasses de voitures, attirés par le carnage.
—Vous leur avez fait quoi pour les énerver comme ça ?! Lâche Todo en écrasant un autre fléau.
—Seulement passer sur leur territoire… Tu sais comment c’est Aoi. Répond Nanami
Le quatuor se met naturellement en place, sans un mot de plus. Nanami sécurise les angles, bloque les percées. Rin harcèle le front, implacable. Sho couvre les flancs, son fouet dessinant des arcs meurtriers dans l’air. Todo frappe là où la ligne menace de céder, un rempart vivant.
Les impacts résonnent comme des coups de tonnerre. Les cris se mêlent aux rugissements, aux déflagrations d’énergie maudite. Le sol est labouré, les murs éclaboussés d’ombre. Chaque seconde est une lutte pour ne pas se laisser submerger. Puis, peu à peu… le flot ralentit. Un dernier fléau tente de fuir. Todo le rattrape et l’écrase d’un coup sec.
Le silence retombe, brutal, presque irréel. Les quatre exorcistes restent un instant immobiles, haletants, entourés de restes fumants. Enfin… le calme.
— Enfin, souffle Sho. Vous avez vu les autres ?
Il passe une main sur sa nuque, encore électrique, le regard balayant les ruines comme s’il s’attendait à voir surgir un visage familier entre deux pans de béton.
Nanami secoue lentement la tête. Son expression reste maîtrisée, mais ses traits sont tirés, marqués par la fatigue et quelque chose de plus lourd encore.
— Personne. À part… elle. Raku. Déguisée en traumatisme.
Le mot tombe comme une sentence. Même le vent semble se figer une seconde.
— Pareil, ajoute Todo. Elle a pris le visage d’une exorciste de mon ancienne école. Et elle nous a posé un sceau, comme à vous…
Il marque une pause. Son regard se durcit, ses mâchoires se serrent.
— Et on a trouvé deux camarades de Kyoto morts. Ils se sont entretués. Pas l’œuvre d’un fléau.
Sho inspire brusquement. Rin cesse de nettoyer sa lame.
— Ils avaient des sceaux ? demande Nanami, déjà convaincu de la réponse.
— Ouais. Répond Todo la voix rauque.
Le silence qui suit est lourd, presque étouffant. Pas un silence de répit. Un silence de compréhension. De colère contenue.
Rin finit par souffler, sans détour, la voix râpeuse :
— J’en ai marre. J’ai faim. J’suis fatiguée. Et Gojo avec son « une heure »… Ça fait au moins presque deux jours qu’on tourne en rond !
Elle donne un coup de pied dans un débris, qui roule en grinçant.
— Faut les retrouver, dit Sho aussitôt. Tous.
Il ne hausse pas la voix. Mais il y a quelque chose d’inflexible dedans.
Todo hoche la tête, le regard sombre, fixé sur l’horizon dévasté.
— Deux ont été tués par Sukuna… il est vraiment dans le jeu… Et la dernière a été prise par Raku pour nous piéger… Que des exorcistes de classe 1…
Nanami ferme brièvement les yeux, comme pour remettre de l’ordre dans un tableau déjà trop chaotique, puis reprend, méthodique, presque clinique :
— Donc… Les cinq de Kyoto sont morts. Trois autres toujours portés disparus. On a perdu Maki. Souta et Megumi sont captifs. Aucun signe de Gojo, Yuta ou Aya.
Chaque nom est un poids de plus. Une absence qui mord.
— Faut qu’on reste groupés, conclut Todo, sans discussion possible.
— Et qu’on bouge. Vite, ajoute Nanami. Une cible mouvante est plus dure à piéger.
Rin ajuste sa prise sur sa lance, déjà prête à repartir.
— Je prends la droite.
Sho répond aussitôt, comme si le plan allait de soi.
— La gauche pour moi.
Nanami se place légèrement en retrait, instinctivement.
— Je couvre l’arrière.
Todo esquisse un sourire bref, déterminé, presque féroce.
— Devant, c’est pour moi.
Ils se mettent en marche sans un mot de plus. Leurs pas se calent les uns sur les autres. Plus d’hésitation. Plus de dispersion. Quatre silhouettes dans un Shibuya brisé. Quatre volontés encore debout. Et au-dessus d’eux, invisible mais omniprésente, la sensation claire qu’ils ne sont plus des proies errantes.
Le combat est loin d’être terminé…
Zone sinistrée – surcharge d’énergie maudite
L’air est presque solide. Il colle aux poumons, s’accroche à la gorge, ralentit chaque inspiration comme si le monde refusait qu’on respire librement ici. Les ruines autour d’eux se dressent en silhouettes calcinées, des immeubles éventrés dont les entrailles suintent une énergie maudite épaisse, lourde, omniprésente. Même la lumière paraît figée, suspendue dans un état maladif, trop terne pour être naturelle, trop stable pour être rassurante.
Todo ralentit le pas le premier. Ses épaules se tendent, son instinct de combattant hurle avant même que sa bouche ne s’ouvre. Ses yeux balaient l’horizon fissuré, notant chaque anomalie, chaque zone d’ombre trop dense.
— J’aime pas trop ce coin… Restez attentifs. Ça pue le fléau, et pas le petit…
Nanami ajuste ses lunettes d’un geste précis. Le simple fait de respirer ici lui donne l’impression de mâcher de la poussière maudite. Sa voix est calme, mais ses doigts se crispent légèrement sur son arme.
— En effet… La densité est anormalement élevée. Ce n’est pas une accumulation naturelle.
Sho fronce le nez, comme si l’odeur elle-même l’agressait. Il plisse les yeux, cherchant un mouvement, un signe, n’importe quoi qui donnerait forme à cette menace diffuse.
— Toujours ces zones… Quel enfer. T’as l’impression que le décor lui-même te veut du mal.
Rin, à ses côtés, serre sa lance plus fort. Ses narines frémissent, ses sens en alerte maximale. Elle ne détourne pas le regard de l’avant.
— Ça sent grave la mort aussi… Pas juste le fléau. La vraie. Celle qui reste.
Un ricanement fend soudain le silence. Clair. Profond. Trop conscient. Trop… amusé. Il résonne dans l’air comme une lame qu’on fait glisser lentement contre de l’os.
Le cœur de Rin rate un battement. Elle lève immédiatement son arme, pivote sur elle-même.
— C’était quoi ça encore ?!
Nanami, lui, ne bouge pas d’un millimètre. Son visage se ferme, ses traits deviennent durs, presque austères. Sa voix tombe, basse, contrôlée.
— {Priez fort… Je pense savoir qui c’est…}
Todo se fige. Plus un muscle ne bouge. Son regard se durcit d’un coup, comme s’il venait d’identifier un prédateur au sommet de la chaîne.
— {Je pensais au même. Et j’aime pas ça.}
Sho avale difficilement sa salive. Un frisson lui parcourt l’échine, malgré lui.
— {Merde… Manquait plus que lui.}
L’air se déchire. Un mouvement fluide, presque paresseux, traverse l’espace. Une ombre se détache du sommet d’un building éventré. Sukuna se laisse tomber, sans hâte, sans crainte, comme un félin qui descend au milieu de sa proie pour le plaisir de la voir se tendre. Il atterrit au sol sans bruit. Pas un impact. Pas un souffle déplacé. Juste cette présence écrasante, arrogante, qui plombe l’atmosphère d’un seul coup.
Ses yeux brillent d’un amusement malsain. Un sourire lent, cruel, étire ses lèvres.
— Comme on se retrouve…
Son regard glisse sur eux, un à un, comme on évalue des pièces sur un plateau. Rin. Sho. Todo. Puis il s’arrête sur Nanami, s’attarde. Le sourire se fend davantage, jusqu’à devenir presque obscène.
— On joue à chat ?
Le silence qui suit est glacial. Cette fois, il n’y a plus de doute. Ils ne sont pas entrés dans une zone dangereuse. Ils sont entrés dans le terrain de jeu d’un roi.
Rin, le menton levé, sent la colère lui mordre la langue. Elle ouvre la bouche. Elle a déjà la phrase prête, courte, tranchante, exactement le genre de réponse qui ne recule jamais. Insolente. Frontale. Vivante.
Mais Nanami est plus rapide. Sa main se lève et vient se poser sur ses lèvres. Ferme. Calme. Intransigeante.
— Tais-toi Enobara.
Le contact est bref, mais suffisant. Rin fulmine. Ses épaules se tendent immédiatement, une impulsion violente traverse son corps. Elle tente de repousser sa main d’un geste sec, réflexe pur, colère instinctive, puis s’arrête net.
Elle comprend. Pas parce qu’elle est d’accord. Mais parce qu’elle sent, jusque dans ses os, ce qui se tient devant eux.
Sho reste figé. Ses doigts se referment sur le manche de son fouet, trop fort. Les muscles de ses avant-bras tremblent légèrement, prêts à bondir, mais son corps refuse d’obéir sans ordre clair. Chaque seconde passée ici est une seconde de trop.
Todo inspire lentement, profondément. Il choisit ses mots avec un soin rare chez lui. Son ton se veut neutre, pas soumis, surtout pas, mais suffisamment contrôlé pour ne pas jeter d’huile sur le feu.
— On cherche pas la guerre, mec. On passe. Tranquilles, ok ?
Sukuna ne répond pas tout de suite. Il tourne de nouveau autour d’eux lentement. Un cercle parfait. Comme un loup qui jauge une meute blessée, sans se presser, savourant l’odeur de la peur contenue. Ses pas sont presque élégants, chorégraphiés, chaque mouvement calculé pour rappeler qu’ici, le rythme lui appartient.
Rin sent son regard glisser sur elle avant même qu’il ne s’arrête à sa hauteur. Une pression invisible s’écrase sur sa poitrine. Elle serre les dents, refuse de baisser les yeux. Son poing se crispe sur la hampe de sa lance, si fort que ses jointures blanchissent. Sukuna s’arrête pile devant elle. La fixe. Longtemps. Trop longtemps. Puis il éclate de rire. Un rire trop long. Trop fort. Trop heureux.
— Oh, je vois que vous avez croisé ma fille.
Les pupilles de Rin se contractent. Sa mâchoire se verrouille. Elle sent la rage remonter, brûlante, incontrôlable, prête à exploser malgré tout. Il se penche légèrement vers elle, sourire acéré, presque intime.
— Allez-y. Je lui laisse le plaisir de s’occuper de vous.
Il se redresse, tourne les talons sans un mot de plus, comme si leur existence venait de perdre toute importance. Puis, d’un bond fluide, il regagne son perchoir, dominant à nouveau la scène. Un simple observateur, pour l’instant.
Sho laisse échapper un souffle à peine audible.
— {Ouf…}
Todo hoche la tête, mais ses épaules restent tendues. Il se remet en marche immédiatement, accélérant le pas, refusant de laisser le silence s’installer trop longtemps.
Nanami suit, en silence. Sa main se retire enfin. Ses lunettes sont toujours parfaitement en place, mais son regard est dur, vigilant.
Rin, elle, repousse finalement la main de Nanami avec agacement. Pas violemment. Juste assez pour marquer le coup. Son regard brûle.
— {Si on peut même plus s’exprimer…}
Elle ravale le reste. Pas maintenant. Pas devant lui.
Ils s’éloignent à pas rapides, sans se retourner. Personne n’ose rompre le silence. La tension reste suspendue derrière eux, lourde, poisseuse, comme un gaz toxique qu’on ne peut ni voir ni fuir.
Là-haut, dans son silence haut perché, Sukuna les regarde glisser hors de sa portée immédiate.
Un sourire vague flotte encore sur ses lèvres. Ses yeux brillent de malice. La chasse n’est pas finie. Elle ne fait que changer de rythme.
La suite jeudi entre 20h30 et 22h30... Et oui... Même le jour de Noël !