Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe
🎄 Annonce spéciale Noël 🎄
Ce soir, pas deux… mais trois chapitres au pied du sapin. Préparez le plaid, les émotions et les nerfs solides : le domaine ne prend pas de vacances.
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Salle du néant
Un espace sans forme, sans matière. Rien n’est stable ici, ni la gravité, ni la pensée. Même le temps semble hésiter à avancer, comme s’il cherchait une raison de continuer. La lumière est partout et nulle part à la fois, plate, figée, sans source identifiable. Elle n’éclaire pas : elle expose. L’air lui-même paraît artificiel. Trop lisse. Trop contrôlé. Chaque respiration donne l’impression d’aspirer quelque chose de filtré, vidé de toute chaleur, comme si le Néant refusait jusqu’au droit d’espérer.
Au centre de ce vide flottant, deux silhouettes. L’une est debout, droite contre une paroi invisible, ou peut-être est-ce le Néant qui l’a décidé ainsi.
Souta a les bras croisés et ses yeux restent vifs. Cernés. Surveillant tout.
L’autre est assis, les épaules rentrées, le dos légèrement voûté. Immobile. Megumi.
Entre eux, une distance précise. Pas mesurée en mètres, mais en instinct. Une ligne qu’aucun des deux ne franchit.
Souta ne bouge presque pas. Il observe. Il analyse. Ses pupilles suivent le moindre micro-mouvement, le moindre frémissement de l’air autour de la silhouette en face.
— Bouge pas trop. J’te rappelle que t’as pas l’air plus réel que le reste ici.
Sa voix résonne à peine. Elle semble se perdre dans le vide avant même d’avoir fini la phrase.
Megumi ne répond pas tout de suite. Il tourne simplement la tête, lentement. Un mouvement contrôlé. Prudent. Son regard se pose sur Souta sans hostilité, sans chaleur non plus. Vide… mais pas creux.
Souta reste sur la défensive. Il croise les bras, plus pour se donner une contenance que par réel confort.
— J’ai déjà eu droit aux fausses Aya, aux fausses missions, et même à un faux Nanami qui me filait des cours de leadership…
Un souvenir traverse son visage. Bref. Amer. Il penche légèrement la tête, soupçon dans la voix.
— Alors… désolé, Megumi. Mais j’te crois pas sur parole. Pas encore.
Le Néant semble se contracter un peu, comme si la méfiance elle-même avait un poids ici.
Megumi ne cille pas. Aucune colère. Aucune blessure. Juste cette même immobilité tendue, comme un animal qui refuse de donner prise. Quand il parle enfin, sa voix est basse. Détachée. Mais précise.
— C’est bien. Reste sur tes gardes. Si t’étais trop détendu, j’aurais su que t’étais pas le vrai.
Un silence tombe entre eux. Pas un silence vide. Un silence chargé.
Souta cligne des yeux. Une ride se forme au coin de son regard. Quelque chose se fissure, très légèrement, dans sa posture rigide. Le coin de sa bouche se soulève malgré lui.
— T’as vu ? C’est presque une preuve que je suis moi. Je t’emmerde comme dans la vraie vie.
L’écho de sa phrase se dissipe lentement.
Megumi détourne les yeux une fraction de seconde. Pas assez longtemps pour être une fuite. Juste assez pour que Souta le remarque.
Et dans ce Néant où tout est faux, instable, manipulé… ce détail-là, infime, presque invisible, sonne étrangement vrai. La distance entre eux ne disparaît pas. Mais elle cesse, imperceptiblement, d’être une frontière.
Un battement sourd traverse l’espace. Pas un bruit. Une onde intérieure. Quelque chose qui ne frappe pas les murs, mais directement les nerfs. Le Néant se contracte une fraction de seconde, comme un cœur artificiel qui manquerait un battement. Les deux garçons crispent brièvement les mâchoires. Une douleur sourde pulse derrière leurs fronts.
Les sceaux vibrent. Pas violemment. Juste assez pour rappeler qu’ici, penser est un acte surveillé. Une pression invisible s’exerce, insistante, calculée. Une sanction discrète. Presque pédagogique.
Souta grince des dents. Il porte une main à son front, puis la laisse retomber, agacé.
— Chaque fois qu’on pense trop fort, elle cogne. Sympa, le verrou mental. J’espère qu’elle a pas mis ça en vente.
Sa voix se veut légère, mais son souffle est plus court qu’avant. Il force le sarcasme pour ne pas céder à la crispation.
Megumi ferme les yeux un bref instant. Quand il les rouvre, son regard est plus dur. Plus conscient.
— Elle veut qu’on reste figés. Comme des pions. Qu’on doute, qu’on se morde.
Il ne parle pas fort. Il n’a pas besoin. Le Néant écoute déjà.
Le regard de Souta dérive alors. Lentement. Comme attiré par quelque chose qu’il essaie de ne pas fixer trop longtemps. Là-bas. À la limite du visible.
Aya. Ou plutôt… sa projection.
Une silhouette translucide, baignée d’une lumière blanche presque douloureuse à regarder. Figée. À genoux. Les épaules légèrement affaissées, comme si même sa forme mentale portait un poids trop lourd. Elle ne bouge pas. Ne parle pas.
Souta avale sa salive.
— Elle parlait, y’a quelques heures. "Les autres arrivent." "Tenez bon."
Sa voix baisse malgré lui. Moins bravache. Plus nue.
— Et maintenant ? Plus rien. Même pas un écho.
Il n’ose pas s’approcher. Comme si franchir cette distance risquait de briser quelque chose d’irréparable.
Megumi la fixe à son tour. Son visage reste impassible. Mais quelque chose change dans sa posture. Un infime redressement. Une décision silencieuse.
— Elle est encore là. C’est ça qui compte.
Pas de promesse. Pas de faux réconfort. Juste un fait. Brut. Solide.
Le silence s’installe à nouveau. Mais ce n’est plus le même. Ce n’est plus un silence de méfiance, ni de repli. C’est un silence suspendu. Fragile. Comme une respiration retenue juste avant de repartir. Entre eux, le Néant attend.
Souta finit par murmurer. Sa voix est plus basse que le silence lui-même, comme s’il craignait qu’un mot de trop déclenche une nouvelle punition.
— T’as vu des trucs aussi ? Des visions. Shibuya, de Shinjuku. Les ruines. Gojo mort…
Il ne regarde pas Megumi en disant ça. Ses yeux restent fixés sur le vide, comme si les images pouvaient revenir à la moindre faiblesse.
Pendant une fraction de seconde, le Néant semble se resserrer. Une pression sourde effleure leurs tempes. Puis elle s’éloigne, satisfaite.
Megumi hoche lentement la tête. Le geste est presque imperceptible. Mais il suffit.
— Ouais. Tout. Encore. Encore. En boucle.
Il n’y a pas de colère dans sa voix. Juste une lassitude dense, accumulée couche après couche. Comme si les visions ne faisaient plus mal parce qu’elles étaient devenues familières.
Souta laisse échapper un rire sec. Un son bref, sans amusement, qui se brise aussitôt.
— Y’a deux ans et demi, et j’arrive quand même à me sentir coupable de ce que j’ai pas vécu.
Pas mal, hein ?
Ses doigts se crispent un instant sur le tissu de son pantalon. Il inspire lentement, comme pour repousser quelque chose qui lui serre la poitrine.
Megumi baisse légèrement la tête. L’ombre sous ses yeux semble plus profonde quand il parle. Sa voix se fait plus rauque, plus intérieure, comme s’il décrivait un mécanisme qu’il connaît trop bien.
— C’est la spécialité de ce piège. Tu doutes. Puis tu doutes d’avoir douté. Et à la fin, tu t’effaces.
Le mot résonne plus longtemps que les autres. Effaces. Comme si le domaine attendait ce moment précis.
Souta ferme brièvement les yeux. Puis, enfin, il se laisse glisser au sol. Lentement. Sans bruit. Il ne se rapproche pas trop. Il garde une distance instinctive, prudente. Mais sa posture n’est plus fermée. Les bras posés sur les genoux. Les épaules un peu moins tendues.
Comme quelqu’un qui accepte, au moins pour l’instant, de ne pas être seul.
— T’es chiant, Fushiguro. Mais t’es cohérent. J’crois que ça me rassure un peu.
Le silence revient. Mais il n’est plus hostile. Cette fois, il ressemble à une trêve fragile, née d’un constat partagé plutôt que d’une confiance aveugle.
Megumi reste immobile. Puis, presque malgré lui, un petit pli s’esquisse au coin de sa bouche. À peine visible. Mais réel.
— Toi aussi, Zenin. T’es pénible, mais t’as pas changé.
Ce n’est pas une insulte. C’est une ancre. Une manière d’avouer qu’il est soulagé.
Et dans cet espace conçu pour les dissoudre, le simple fait de se reconnaître devient un acte de résistance.
Souta souffle du nez, ironique. Un réflexe plus qu’un vrai rire. Une manière de reprendre de l’air dans un endroit qui n’en offre pas.
— Tu sais ce qu’il nous manque ? Un Gojo pour briser l’ambiance avec une vanne pourrie.
Le nom flotte un instant dans l’espace blanc. Le Néant ne réagit pas. Comme s’il hésitait à s’en emparer.
Megumi ne réagit pas tout de suite. Son regard reste fixé devant lui, là où l’horizon n’existe pas vraiment. Puis, calmement :
— S’il était là, il hurlerait déjà dans l’écho. Juste pour combler le vide.
L’image s’impose presque d’elle-même. Une voix trop forte. Trop vivante. Totalement déplacée ici.
Souta ricane, une seconde. Un vrai son, cette fois. Bref, mais sincère.
— Et il se prendrait une vibration en pleine tronche pour avoir pensé trop fort. Il soupire. Il nous manquerait presque, ce con…
Megumi confirme en silance.
Et.. Comme si le domaine, vexé, avait failli réagir à la simple évocation. Une tension furtive traverse l’air… puis s’éteint. Rien. Pas cette fois.
Un silence s’installe. Mais il n’est plus tranchant. Plus ce silence oppressant qui écrase, isole, dissout. C’est autre chose. Une pause. Un terrain fragile qui se dessine sous eux, lentement, sans certitude. Pas encore de confiance. Mais… un espace commun. Une lueur ténue, née non pas de l’espoir, mais de la mémoire partagée. Rien ne dit s’ils s’en sortiront. Rien ne promet que ce lien tiendra face au domaine. Mais au moins, dans cet endroit conçu pour effacer, ils sont deux à se souvenir.