Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe

Chapitre 26 : Fissures et Flammes

7954 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 25/12/2025 21:21

[À l'extérieur du domaine de Raku – Les ruelles sont silencieuses, balayées par un vent sec]


La ville semble figée dans une respiration interrompue. Pas un moteur. Pas un cri. Pas même le bourdonnement lointain d’un transformateur. Seulement le vent, sec et râpeux, qui soulève la poussière et racle les façades éventrées comme une main nerveuse.


Les pas de Maki résonnent, lourds, irréguliers, sur l’asphalte fendu. Chaque foulée réveille une douleur différente. Son bras gauche pend légèrement, inutile. Sous la manche arrachée, une entaille profonde laisse couler un sang sombre, déjà poisseux. Elle n’a pas pris le temps de bander. Pas encore. Son souffle est saccadé. Pas de panique. Juste l’usure. La fatigue qui s’infiltre dans les muscles comme un poison lent. Et dans son regard… il n’y a plus de place pour le doute. Seulement la rage. Et cette lucidité brutale qui arrive quand on a été rejeté.

 

Putain… elle m’a crachée dehors comme une erreur. Comme si j’étais rien.


Sa mâchoire se contracte. Elle crache au sol sans ralentir, comme pour expulser le goût amer qui lui colle à la langue.

 

Juste parce que j’ai pas d’énergie maudite… ça te fait peur, hein, Raku ?


La nuit est tombée sans prévenir, comme si le ciel avait décidé d’abandonner le décor. Les immeubles prennent des allures de silhouettes étrangères, déformées, trop anguleuses. Un Shibuya qui ressemble à une mauvaise imitation, un décor de théâtre monté à la va-vite. Pourtant, son corps se souvient. Le domaine. La pression. Le rejet. Ses dents se serrent. Chaque pas tire sur ses côtes, sur son épaule, sur cette entaille qui brûle à vif. Elle avance quand même. Droite. Têtue. Parce que s’arrêter, c’est laisser le domaine gagner encore un peu.


Elle râle, la voix rauque, presque étouffée par le vent.

— Rin… Sho… Nanami… Todo… où vous êtes bordel… tout le monde… ?


Le nom de chacun résonne différemment. Comme un appel lancé dans un puits trop profond. Puis, au loin. Une lueur. Faible. Vacillante. Pas franche. Pas rassurante. Mais réelle. Des silhouettes se découpent, floues d’abord, puis un peu plus nettes à mesure qu’elle avance. Son cœur rate un battement. Elle accélère malgré la douleur. Son pas devient instable. Son corps proteste.


Elle chancelle une seconde… puis se redresse. Elle les reconnaît. Et pour la première fois depuis son expulsion, quelque chose d’autre que la rage traverse son regard.

 


---

 

[Camp des exorcistes extérieurs – Base avancée improvisée dans un ancien bâtiment gouvernemental]


L’ancien bâtiment gouvernemental tient encore debout par habitude plus que par solidité. Les murs fissurés grincent sous les rafales du soir, et chaque bourrasque fait vibrer les vitres protégées par des plaques de métal rivetées à la va-vite. À l’entrée, des projecteurs bricolés diffusent une lumière trop blanche, trop dure, qui découpe des ombres démesurées sur les façades.


À l’intérieur, le chaos est organisé. Des câbles pendent du plafond éventré. Des cartes de Shibuya sont scotchées aux murs, griffonnées de symboles, de cercles, de croix rouges. Des couvertures sont jetées sur des bancs, des caisses de matériel servent de tables. Une chaleur flotte, presque humaine, générée par les corps, par l’attente, par l’angoisse contenue.


Et au milieu de tout ça… Maki. Elle franchit à peine le seuil que ses jambes cèdent presque. Sa silhouette est raide, son bras gauche poisseux de sang séché, son regard encore accroché à un ailleurs dont elle n’est pas complètement sortie.


Panda est le premier à la voir.

Maki ! T’es vivante !


Il ne réfléchit pas. Il traverse la pièce en quelques enjambées et la rattrape juste avant qu’elle ne s’effondre. Il la soutient sans poser de questions, sans commenter son état. Son étreinte est ferme. Présente. Solide. Comme un rappel simple : t’es pas seule.


Toge arrive juste derrière. Il glisse une main sous son bras valide, l’aide à s’asseoir sur un banc, avec ce silence délicat qui le caractérise. Il ajuste une couverture sur ses épaules, sans un mot de trop.


Yaga s’avance alors. Lentement, mais sans hésiter. Sa stature impose le calme, mais son regard est grave. Très grave. Sa voix résonne dans la pièce sans détour, sans douceur inutile.

Raconte. Qu’est-ce qui s’est passé là-dedans ?


Jun, encore sous le choc de la voir ici, s’approche à son tour. Ses yeux balaient les blessures, le sang, la tension dans la posture de Maki.

Mince… t’es amochée…


Jin arrive juste après, accompagné de sa sœur. Il croise les bras, les mâchoires serrées. Quarante-huit heures. Quarante-huit heures sans nouvelles claires. Ça pèse.

Ça fait déjà presque 20h… Il se passe quoi dedans ?


Jun s’approche encore d’un pas. Son regard se durcit, mais l’inquiétude transperce malgré tout.

Les autres sont encore en vie ?


Maki inspire profondément. Une goutte de sueur perle à sa tempe. Elle l’essuie du revers de la main, grimace légèrement, puis parle. Sa voix est rauque, coupée par l’effort, mais elle ne détourne pas les yeux.

On a été tous séparés dès le départ… J’étais avec Rin et Sho… Puis quand les renforts sont entrés, on a de nouveau été tous séparés… Je me suis retrouvée seule pour mieux être éjectée je pense…


Chaque phrase tombe comme un clou. Le silence s’épaissit à mesure qu’elle parle. Son regard se plante alors dans celui de Yaga. Direct. Sans filtre.

Megumi est tombé aux mains de Raku… On ne sait pas où elle les détient, Souta et lui… Et… je sais pas qui est encore en vie ou mort…


Sa mâchoire se serre une seconde.

J’ai pas revu Gojo, Aya et Yuta non plus…

Un souffle. Plus bas. Plus sec.

Ça craint…


Personne ne parle tout de suite. Les projecteurs bourdonnent. Le vent fait trembler la structure.


Yaga se fige un instant. Ce n’est pas de l’hésitation — c’est du calcul. Sa mâchoire se crispe, puis ses bras se croisent avec force, comme s’il tentait de contenir quelque chose de plus vaste que la pièce.

Elle commence à se sentir acculée. Elle isole, elle fragmente… C’est de la stratégie défensive. Et psychologique…

Sa voix est calme, mais lourde. Il ne parle pas d’un fléau ordinaire. Il parle d’un esprit qui réfléchit, qui apprend en temps réel.


Jin échange un regard avec sa sœur. Rien à dire. Ils comprennent la même chose : plus le domaine dure, plus il devient dangereux. Leurs traits sont fermés, presque figés.


Maki reprend, plus bas. Comme si prononcer les mots trop fort risquait de les rendre réels.

C’est pas tout… Il y a un autre danger ambulant là-dedans…


Jun fronce les sourcils, déjà exaspérée, déjà inquiète.

Un autre… comme si ça suffisait pas…


Un court silence. Maki inspire. Cette fois, sa voix ne tremble pas.

Ouais… Elle a signalé la présence de Sukuna…


Le nom tombe comme une enclume. L’air change instantanément. Même Panda se raidit. Yaga ne cligne pas des yeux.


Maki serre le poing malgré la douleur qui traverse son bras blessé. Les jointures blanchissent.

Je veux y retourner. Dès que possible. On va pas les laisser là-dedans…


Jun la fixe aussitôt. Pas de colère. Juste de la lucidité brute.

T’es pas en état et elle t’a rejetée… C’est la mort la prochaine fois…


Maki tourne légèrement la tête vers Jin. Il ne détourne pas le regard. Sa voix est grave, posée, presque douloureuse.

Elle a pas tort… Si elle t’a expulsée, c’est qu’elle te voit comme une menace. Elle te laissera pas une deuxième chance.


Yaga intervient aussitôt. Sa voix coupe net toute dérive émotionnelle.

Et c’est pas pour autant qu’on va te tenir à l’écart, Maki. Mais t’y retournes pas tant que t’es pas remise. On aura besoin de toi au bon moment, pas avant.


Maki relève les yeux. Essuie d’un geste sec un filet de sang sur sa joue. Son regard est dur. Frustré. Vivant.

Je suis pas du genre à rester sur le banc de touche.


Jun détourne un instant le regard, puis le reporte sur le groupe. La colère perce sous la logique.

Comment on peut ouvrir cette faille en même temps ? …On a pas le pouvoir d’y aller.


Maki les regarde un à un. Lentement. Comme si elle évaluait leurs forces, leurs limites, leurs peurs.

C’est un domaine évolutif, nourri par la psyché de Raku… On a forcé une faille avec Rin et Sho… On a détruit une des racines du domaine…

Elle marque une pause.

Certes de l’intérieur. Mais il doit bien y avoir des solutions, non ?


Un silence tendu s’installe.


Toge, jusqu’ici silencieux, lève légèrement la tête. Sa voix est basse, caractéristique, mais son intention est claire.

Poisson grillé.

Il hoche doucement la tête vers Maki, puis vers Jin et Jun. Un constat simple, presque triste :

On sera pas assez nombreux.


Et dans cette base improvisée, entre fatigue, rage et calcul, une vérité s’impose peu à peu :

le prochain pas devra être coordonné, risqué, et probablement irréversible.

 


Jun tourne lentement sur elle-même, balayant l’espace du regard comme une cartographe sous pression. Les murs fissurés, les angles morts, les zones d’ombre — tout est passé au crible. Elle réfléchit à voix haute, parce que penser seule, ici, c’est déjà trop dangereux.

Y a peut-être une faille ailleurs autour… Si vous avez cassé des trucs à l'intérieur… Un domaine a pas toujours qu'une entrée.

L’idée flotte un instant, fragile mais nécessaire. Une hypothèse à laquelle s’accrocher.

Elle se tourne vers Toge, esquisse un sourire volontairement léger, presque provocateur, comme pour desserrer l’étau.

— Et toi… On a tous faim… détends-toi.


Toge inspire doucement. Lentement. Il ne répond pas à la blague, pas vraiment. Son regard reste tendu, concentré, comme s’il écoutait autre chose que la conversation. Quelque chose sous la surface.

Sashimi doux.


Panda renifle l’air une seconde. Ses narines frémissent, son expression change. Plus sérieuse. Plus animale.

Y’a une odeur d’énergie maudite résiduelle par là-bas…

Il pointe une ruelle à moitié effondrée. Les gravats forment une sorte de goulet sombre, étroit, presque avalant.

C’est faible, mais ça pourrait être une faille secondaire…


Maki serre les dents. Sa mâchoire se contracte, un tic nerveux qu’elle ne prend même plus la peine de masquer.

Impossible de joindre les autres pour frapper à la fois de l'extérieur et de l'intérieur…

Elle fronce les sourcils, réfléchit vite. Trop vite. Puis ses yeux s’illuminent d’une colère contenue.

Mais elle nous a sous-estimés…


Jun suit son regard, puis celui de Panda. Elle hoche lentement la tête, déjà convaincue.

Ça vaut le coup d'aller voir non ?


Toge serre les poings. Une tension presque imperceptible traverse ses épaules. Il n’aime pas ça. Il sent le danger. Mais il sent aussi l’opportunité.

Bonite…


Jin approuve aussitôt. Son regard est déterminé, déjà tourné vers l’action, vers l’avant.

Yep ! Allons voir ça… On n’a qu’à frapper jusqu’à ce que ça cède. Peut-être qu’on percera assez pour forcer une brèche…

Il part déjà vers la ruelle, sans attendre l’assentiment complet. Le genre de décision qui se prend parce que ne rien faire serait pire.


Jun le suit sans hésiter, le pas rapide, l’énergie tendue.

On revient pour vous dire !

 

Yaga les observe s’éloigner jusqu’à ce que leurs silhouettes se fondent dans l’obscurité de la ruelle éventrée. Un instant de trop. Comme s’il essayait de graver leur démarche dans sa mémoire. Puis il détourne enfin le regard. Son visage est fermé. Plus vieux. Plus lourd. Il se tourne vers Maki, la voix grave, sans détour, mais chargée d’une inquiétude qu’il n’essaie même plus de cacher.

S’ils trouvent une faiblesse, il faudra agir vite. Prépare-toi… même blessée, on aura besoin de toi… Même si ça m'embête de l'admettre….


Maki ne répond pas tout de suite. Son bras la lance encore, son corps proteste, mais son regard, lui, est déjà ailleurs, tourné vers l’intérieur du domaine, vers ceux qui y sont encore coincés. Elle hoche lentement la tête. Pas en signe d’obéissance. En signe d’acceptation.


Panda lâche un long souffle, les bras croisés. Son ton est plus sombre que d’habitude. Moins bravache. Plus lucide.

Si quelqu’un peut revenir vivant de là-dedans… c’est eux. Mais ça va pas se faire sans casse, c'est certain…

Ses yeux suivent la même direction que ceux de Yaga. Il sait. Ils savent tous. Chaque tentative coûtera quelque chose. Du sang. Du temps. Peut-être pire.


Toge baisse la tête. Ses épaules s’affaissent légèrement, comme si le poids de la situation venait de s’abattre sur lui d’un coup. Ses doigts se crispent contre le tissu de sa manche.

Sashimi…

Le mot tombe doucement, presque inaudible. Un vœu maladroit. Un espoir fragile. Une façon à lui de dire revenez.


Le camp retombe dans un silence pesant. Un silence d’attente. Un silence d’avant la tempête.


Et Maki, au milieu d’eux, serre les dents. Blessée ou pas, rejetée ou pas, elle sait déjà une chose : le prochain coup, elle sera là.

 

[Plus loin – Dans les ruelles effondrées]

Les gravats s’accumulent en couches instables, comme si la ville avait été froissée puis jetée là sans ménagement. L’air est plus lourd ici. Chargé. Chaque pas soulève une poussière fine qui colle à la peau et brûle légèrement les poumons.


Jun ralentit légèrement. Son instinct se met à hurler avant même que son esprit ne comprenne. Ses yeux plissent, cherchant ce qui ne se voit pas.

On se rapproche... je le sens.


Jin, juste devant elle, s’arrête brusquement. Trop net pour être un hasard. Il tend la main, paume contre un mur fissuré dont la surface semble onduler à peine, comme une peau sous tension. La chaleur est là. Résiduelle. Vivante.

Là... C’est encore chaud...

Il retire lentement la main, observe ses doigts comme s’il s’attendait à y voir une brûlure. Puis il jette un regard à sa sœur. Ses pupilles brillent, excitées autant qu’inquiètes.

On prévient et on tente d’ouvrir ici ?


Jun acquiesce, les lèvres pincées. Elle jauge l’endroit, la pression dans l’air, l’instabilité presque palpable du décor. Trop risqué pour rester seuls trop longtemps.

Je vais chercher les autres. Essaye… mais si ça ouvre, n'entre pas sans moi !


Sans attendre de réponse, elle s’éloigne en courant, ses pas résonnant brièvement avant d’être avalés par le silence déformé des ruelles. L’urgence la pousse. Une urgence qui n’a plus rien de théorique.


Jin la regarde s’éloigner avec un petit souffle agacé. Un mélange d’inquiétude et de frustration. Il passe une main dans sa nuque.

Sérieux… toujours à temporiser.


Il reste seul face au mur invisible. Le décor semble se refermer légèrement autour de lui, comme si le domaine avait remarqué son intérêt. Il fait craquer ses épaules, inspire profondément, et canalise son énergie. Une sphère incandescente prend forme dans sa paume. Rouge orangé, instable, vibrante. La chaleur fait onduler l’air autour de son bras.

Pas grave. Moi, j’vais cogner jusqu’à ce que ça cède.


Il projette sa première salve de feu droit contre le mur invisible. L’impact est brutal. La ruelle entière tremble. Les gravats vibrent, certains s’effondrent dans un fracas sec. Une onde sourde se propage dans l’air, comme un battement de cœur trop fort. Le mur ne cède pas. Mais il répond. Une vibration profonde remonte le long du bras de Jin. Quelque chose, derrière la paroi, s’est retourné vers lui. Une attention. Une présence.

 


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[Retour au camp – quelques minutes plus tard]


Le souffle de Jun est encore court lorsqu’elle débouche dans la base improvisée. La poussière colle à ses bottes, ses cheveux sont plaqués contre son front par la sueur. Elle n’a même pas le temps de ralentir.


Yaga relève immédiatement la tête, comme s’il l’attendait déjà.

Alors ?


Jun n’essaie pas d’enrober. Sa voix fuse, nette, urgente.

Y a bien quelque chose... Jin essaye de l'ouvrir.


Un bref silence suit. Pas d’hésitation. Pas de débat.

Très bien. On bouge.

Yaga est déjà en train de se lever, attrapant son manteau. L’ordre est tombé. Définitif.


Maki se redresse lentement. Chaque muscle proteste, son bras blessé tremble sous l’effort. Elle inspire à fond, encaisse la douleur, puis plante ses pieds au sol.

Vu sa personnalité, il va forcer jusqu’à ce que ça pète...


Panda serre les poings, ses épaules roulent, prêt à encaisser le choc à venir. Son regard est fixé vers la sortie.

Alors on va être là pour passer au bon moment.


Toge reste immobile une seconde de plus que les autres. Ses yeux ne quittent pas la direction qu’a prise Jun plus tôt. Sa voix est basse, presque comme un vœu lancé dans le vide.

Accroche-toi…


Yaga se tourne vers Jun, déjà en mouvement.

Guide-nous. Si une faille s’ouvre… on rentre. Qu’importe ce qu’il y a derrière.


Jun hoche la tête une seule fois.

Suivez-moi.

Elle repart aussitôt, sans se retourner. Le groupe s’arrache au camp comme une vague tendue vers l’impact.

—{J'espère qu'il a pas fait n'importe quoi}

La pensée de Jun pulse à chaque foulée.


Maki marche à sa hauteur. Sa mâchoire est crispée, son regard dur.

S’il l’a fait exploser, on saura que ça a marché.


Yaga accélère pour se placer à son niveau, un sourcil légèrement levé, plus inquiet qu’il ne veut l’admettre.

Il sait au moins ce qu’il fait, ton frère ?


Panda laisse échapper un grognement sourd en ajustant son pas.

S’il grille un arbre en passant, j’dis rien, mais j’veux pas finir rôti...


Toge avance sans ralentir. Son ton est calme, presque cérémonial, comme s’il scellait quelque chose par ces mots.

Saumon…


Ils accélèrent encore. Quelque part, devant eux, une barrière invisible est en train de plier. Ou de choisir qui elle va avaler.

 


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[Ruelle effondrée – Faille énergétique]

 

Le groupe débouche dans un amas de gravats instables. Les murs alentour sont éventrés, penchés comme des dents cassées, et le sol est fissuré en veines irrégulières. L’air est brûlant par endroits, glacé à d’autres, saturé d’une énergie maudite instable qui hérisse la peau. Au fond de la ruelle, une lumière rouge palpite, irrégulière, comme un cœur malade battant trop vite. Chaque pulsation fait vibrer les débris, soulève la poussière, tord légèrement l’espace autour d’elle.

 

Jun plisse les yeux et accélère.

— Jin ! On est là !

Elle le rejoint, enjambant un bloc de béton fendu, les autres dans son sillage. La chaleur devient plus dense à mesure qu’ils approchent.

— Ça donne quoi ?

 

Jin ne se retourne pas. Son corps est tendu, ancré face à la fissure invisible. Sa main est tendue, doigts écartés, et une flamme dense danse au bout de ses phalanges, compressée, instable.

— C’est là… j’le sens...

L’espace devant lui ondule faiblement, comme une surface d’eau sous pression. Sans prévenir, il frappe. D’un coup sec, il projette sa lance de feu droit devant lui. L’impact est brutal. Une onde de chaleur explose, les murs tremblent, la lumière rouge s’affole.

— Ouvre, bordel !

 

Jun sursaute, puis se rapproche aussitôt. Elle pose une main ferme sur son épaule, l’obligeant à relâcher un peu la pression.

— Garde ton énergie. Laisse les autres essayer.

 

La flamme vacille. Jin serre les dents, mais ne proteste pas.

 

Yaga s’avance à leur hauteur. Son regard scrute la zone, attentif au moindre frémissement, à la moindre micro-fissure.

— S’il y a la moindre brèche… on entre dès que ça cède.

La lumière rouge pulse à nouveau, plus fort, puis se stabilise à peine.

— Préparez-vous. On n’aura peut-être qu’un instant...

 

Jin souffle bruyamment par le nez. Il dissipe sa lance de feu, qui se délite en braises orangées avant de disparaître complètement. Il recule de quelques pas, frustré.

— Tch… j’étais à deux doigts.

Il recule.

— OK… j’vous laisse jouer. Mais si ça bouge pas, j’y retourne...

 

Panda n’attend pas une seconde de plus. Son corps se transforme, masse musculaire déployée, forme gorille activée. Il frappe le point exact où l’air semble le plus dense. Son poing s’abat avec un fracas sourd. Le sol tremble. Une fissure lumineuse apparaît une fraction de seconde… puis se referme.

— Faut faire craquer ce foutu mur.

 

Jun, bras croisés, observe la scène avec une attention fébrile.

— Ça va s'ouvrir... Faut se tenir prêt.

Elle se tourne vers Toge, le fixe, l’œil pétillant malgré la tension.

— Toi tu dis jamais un mot de trop... j’dois dire que ça a un côté très sexy...

 

Panda se redresse à moitié, interrompt son enchaînement, un sourcil levé.

— Ouh là, Jun qui flirte ? On note la date.

 

Toge devient immédiatement écarlate, détourne le regard, les épaules raides.

— …Saumon grillé.

 

Yaga lève aussitôt la main. Son ton est net, autoritaire, sans hausser la voix.

— Concentrez-vous. Si la faille s’ouvre, on entre. Ensemble.

 

Jun ne se démonte pas. Elle affiche un large sourire, presque provocant, malgré la pression qui monte.

— Je suis focus, vous en faites pas !

Elle adresse un clin d’œil appuyé à Toge.

 

Jin ricane, bras croisés, la tension un peu relâchée.

— C'était pas Gojo ton crush à l'origine, frangine ?

 

Jun hausse les épaules, parfaitement à l’aise.

— Il est carrément hors zone lui. Et il parle trop... dommage.

 

Derrière eux, Maki lâche, sèchement, sans même lever les yeux.

— Il est surtout vieux et insupportable ouais...

 

Jun se retourne vers elle, un sourcil levé, amusée.

— Mais il est carrément canon.

 

La lumière rouge pulse de nouveau. Plus fort. Plus instable. Quelque chose, de l’autre côté, répond. L’air se met à trembler comme une membrane trop tendue. Un grésillement aigu, presque métallique, siffle dans la ruelle, vrillant les tympans. Les débris autour de la faille frémissent, certains se soulèvent légèrement avant de retomber dans un cliquetis sec.


La lumière rouge se contracte brutalement, pulsant à un rythme anarchique.


Yaga, sombre :

Préparez-vous. Ça sent pas bon.


Jun plisse les yeux, le souffle ralenti, déjà prête à projeter.

Ça va s'ouvrir.


Toge murmure, les lèvres tendues, la voix presque avalée par le grésillement :

Algues rouges.


Un craquement sec, profond, résonne soudain, comme si quelque chose venait de se rompre de l’intérieur. L’espace se déchire brutalement. Mais au lieu d’une ouverture lumineuse, c’est une déferlante noire qui explose hors de la brèche. Une masse d’ombres compactes, mouvantes, visqueuses, se répand dans la ruelle en hurlant. L’air devient glacé. Poisseux. Des silhouettes se forment dans la nuée : corps distordus, membres trop longs, visages lisses ou béants, cris déformés qui semblent sortir directement de la faille elle-même.


Jin fronce les sourcils, recule d’un demi-pas pour mieux jauger.

Des fléaux… Merde.


Les premiers touchent le sol dans un fracas humide. Hauts rangs. Leur simple présence écrase l’atmosphère, fait vibrer les murs, fait grincer les dents.


Jin enflamme aussitôt ses poings. La chaleur explose autour de lui, chassant brièvement la noirceur.

Parfait. J’avais besoin de me défouler.

Il bondit en avant sans hésitation. Ses pieds frappent le sol, la flamme s’enroule autour de ses bras, compressée, violente. Une boule incandescente jaillit de ses mains et fuse droit devant lui.


Le premier fléau, rampant, gueule grande ouverte, est touché de plein fouet. L’explosion est brutale, rouge et blanche à la fois. La créature est pulvérisée, réduite en fragments carbonisés projetés contre les murs.


Jun est déjà en mouvement. Le sol givre sous ses pas. L’air autour d’elle craque d’un froid brutal. D’un geste sec, elle génère une série de lances de glace, parfaitement formées, translucides et meurtrières. Elles claquent dans l’air et partent en rafale.


Trois fléaux sont empalés net, cloués contre un mur, leurs cris coupés d’un seul coup avant même de toucher le sol.


Maki serre les dents, les muscles tendus malgré sa blessure.

La salope ! Elle a renforcé sa garde !


Jun esquive une projection d’ombre et riposte sans ralentir, déjà en train de reformer des projectiles.

Elle sait que ça lui chauffe aux fesses…


Un fléau massif bondit depuis la faille, ses membres se tordant de manière impossible. Avant qu’il n’atteigne le groupe, Toge avance d’un pas. Son col est abaissé, ses yeux brûlent d’une détermination rare. Il inspire profondément.

Écrasez-vous !


La commande explose. Une onde de choc sonique se déploie à partir de lui, invisible mais terriblement violente. L’air se compresse puis éclate. Les fléaux les plus proches sont pulvérisés sur place, leurs corps se brisant comme du verre noir. D’autres sont projetés contre les murs, disloqués, réduits en amas informes. La ruelle tremble. La faille hurle encore. Et malgré les corps qui s’effondrent, la brèche continue de cracher des ombres.


Jin reste une fraction de seconde figé, la chaleur encore vibrante autour de ses poings. Il observe les restes pulvérisés des fléaux, les débris d’ombre qui retombent comme de la cendre.

Toujours impressionnant…


Jun ne ralentit pas une seconde. Elle se retourne brièvement vers Toge, un sourire féroce aux lèvres, les joues rougies par l’effort et l’adrénaline.

J’adore !

Déjà, elle pivote sur elle-même. Une lame de glace se forme dans le prolongement de son bras et tranche net un fléau qui tentait de l’encercler. Le corps se fend en deux dans un craquement sec, se désagrégeant avant même de toucher le sol.


Maki avance malgré la douleur, le bras bandé mais la posture implacable.

Ouais, ben qu’elle protège bien son cul, la démone !

Sa lame décrit un arc précis. Deux créatures sont découpées d’un geste net, l’arme s’enfonçant dans leur chair noire avec un bruit humide, répugnant. Leurs cris s’éteignent aussitôt, étouffés par la violence du coup.


À côté, Panda, sous sa forme bestiale, charge en rugissant. Il attrape un fléau par le torse et le fracasse contre un mur effondré. Le béton éclate, la créature se disloque dans un râle étouffé.

Elle en a envoyé combien !


Les ombres continuent d’affluer. Certaines rampent, d’autres bondissent, d’autres encore glissent sur les murs comme des insectes difformes.


Au centre du chaos, Yaga plante fermement ses pieds dans le sol. Son poing s’abat violemment contre l’asphalte fissuré. Une onde de choc circulaire se propage, soulevant poussière et gravats, déséquilibrant plusieurs fléaux qui s’effondrent dans un enchevêtrement grotesque.

Faut refermer cette brèche ou on va être submergés !


Jun ne répond même pas verbalement. Elle se contente de sourire, déjà en action.

C’est de la bleusaille… ça va pas nous arrêter.

Elle pose brutalement les mains au sol. Une vague de glace se propage en éventail, recouvrant le bitume d’une couche gelée. Les jambes des fléaux sont prises dans la glace, figées en plein mouvement. Plusieurs glissent, s’effondrent lourdement les uns contre les autres.


Panda éclate d’un rire grave, déjà en train d’écraser un autre ennemi.

J’adore quand tu dis ça. Continue comme ça, Jun !


Yaga garde le poing levé, le regard balayant le champ de bataille, calculant chaque mouvement.

Restez groupés !


Un fléau surgit trop près, gueule béante, prêt à frapper. Toge s’avance d’un pas, le regard dur, concentré à l’extrême. Sa voix claque comme une lame.

Crache !


L’ordre frappe de plein fouet. Le fléau est violemment propulsé en arrière, son corps se tord dans l’air avant de s’écraser plusieurs mètres plus loin, disloqué contre les décombres dans un fracas sourd.


La brèche hurle encore. Les fléaux tombent, mais l’assaut continue. Et tous le savent : tant que la faille reste ouverte, le combat ne fait que commencer.


 

Jun est déjà en mouvement quand elle adresse un clin d’œil rapide à Panda. Sans ralentir, elle pivote sur un talon et projette une nouvelle volée de piques de glace, qui sifflent dans l’air avant de transpercer deux fléaux tentant de contourner le groupe. Les créatures se figent une demi-seconde, puis se fissurent de l’intérieur dans un craquement sec. Elle jette un regard rapide vers Toge, évaluant la distance, le nombre, le timing.

Essaye “explosez”... Tu crois qu’ils explosent tous ?


À peine la question lancée, Jin éclate presque de rire, porté par l’adrénaline. Il plante ses pieds dans le sol, l’énergie maudite s’embrase autour de ses bras, et il balance une salve de feu droit dans la mêlée.

T’en laisses pour moi, Jun ? Juste un !

Il verrouille sa cible : un fléau plus massif, bardé de chairs épaisses, qui avançait en écrasant les gravats sous son poids. Jin tend le bras. La boule de feu percute le monstre en plein torse.

Explosion. Un souffle brûlant balaie la ruelle. Il ne reste plus qu’un nuage noir et des fragments calcinés qui retombent lourdement au sol.


Jun observe la scène, un sourire crispé au coin des lèvres, mi-amusé, mi-impressionné.

Celui-là, il a pas eu le temps de respirer à l’extérieur.


Toge, resté en retrait une fraction de seconde, fixe le champ de bataille. Les fléaux encore debout s’agitent, hurlent, se rapprochent. Il inspire lentement, profondément. Son regard se durcit. Sa voix tombe, ferme, nette, sans trembler :

Explosez !


Un instant suspendu. Un silence lourd s’abat sur la ruelle, comme si l’air lui-même retenait son souffle. Puis, brutalement, plusieurs fléaux gonflent de l’intérieur, leurs corps se déformant de manière grotesque, comme broyés par une pression invisible. Ils éclatent les uns après les autres dans un souffle étouffé, projetant des lambeaux d’ombre et de chair maudite contre les murs.


Panda sursaute légèrement, avant d’éclater d’un rire grave, franchement impressionné.

Okay... ouais. Bon mot. Très bon mot. Toujours !


Jun regarde les morceaux retomber au sol, ses yeux s’écarquillant un instant avant qu’un sourire franc ne prenne le dessus.

On fait une bonne équipe, t’as vu !

Elle se tourne vers Toge et lui adresse un clin d’œil appuyé.

Tu gères, toi !


Maki avance à leur hauteur, haletante, son arme dégoulinant encore du sang noir et visqueux des fléaux. Chaque pas est un effort, mais son regard reste dur, concentré.

Toge, continue comme ça... On nettoie, et vite.

Elle se tourne ensuite vers Jun et Jin, la voix tranchante, sans détour.

On doit refermer cette brèche avant que d'autres sortent. On est là pour ouvrir une entrée, pas relâcher l’enfer !


Jun acquiesce immédiatement, déjà en action.

Ça, on l’a compris !

Elle claque le pied au sol : la surface se couvre instantanément de givre. Un fléau perd l’équilibre, glisse lourdement, et Jun l’achève d’un coup de pied précis, qui pulvérise sa tête gelée.


Toge, légèrement surpris par l’avalanche de compliments, détourne les yeux, visiblement mal à l’aise. Ses épaules se tendent.

...Saumon.

Mais malgré lui, un léger sourire s’esquisse au coin de ses lèvres. Déjà, il se reconcentre. Sa posture se redresse. Il relance son pouvoir, libérant un rayon d’impact sonore qui traverse l’air et percute un fléau approchant, l’écrasant contre le sol dans un fracas brutal.


La brèche grésille encore.

 

Maki essuie d’un revers de manche la sueur mêlée de sang qui lui pique les yeux. Sa posture est tendue, chaque muscle criant fatigue, mais son regard reste d’une lucidité tranchante. Elle plante son arme dans le sol une seconde, juste assez pour reprendre appui, puis relève la tête vers les autres.

— Jun ! Toge ! Flirtez plus tard. On referme ça avant que ça dégénère...


Autour d’eux, la faille pulse encore, irrégulière. Chaque battement recrache des étincelles d’énergie maudite qui déforment l’air, comme une plaie qui refuse de se refermer. Les fléaux restants hurlent au loin, désorganisés mais toujours attirés par cette brèche béante.


Yaga avance d’un pas, évaluant la vibration, la fréquence, la structure même de l’ouverture. Ses traits sont graves.

Un contre-sceau maudit pourrait faire l’affaire… Mais il nous faut un catalyseur puissant.


Jun se tourne vers lui aussitôt, les mains encore couvertes de givre, la respiration rapide mais maîtrisée.

Comme quoi ?


Maki serre les dents. Elle passe la lame de son épée contre son bras blessé, la douleur ravivée volontairement, comme pour rester ancrée. Le sang perle à nouveau, sombre.

Et une foutue bonne coordination. Si on referme mal, ça nous explose à la gueule !


Panda cesse un instant de frapper. Il observe la faille, incline la tête, puis se tourne vers Toge. Son ton est grave, réfléchi.

Un catalyseur… Toge ? Tu pourrais sceller la dernière onde d’énergie avec ta voix ?

 Une fois que la faille est affaiblie ?


Tous les regards convergent vers Toge. Il déglutit imperceptiblement. La pression est immédiate. La faille grésille plus fort, comme si elle réagissait déjà à l’idée même d’être refermée.


Yaga acquiesce lentement, sans détour.

Ça pourrait marcher… Mais il devra la viser au bon moment. Et vous, vous devrez repousser les fléaux assez loin pendant qu’il se prépare.


Un grondement répond à ses mots, comme un avertissement. À la lisière du champ de bataille, plusieurs silhouettes recommencent à se former, attirées par l’énergie instable.


Jin n’attend pas la fin de la phrase. Il fait tournoyer deux sphères de feu autour de ses poings, l’air se distord sous la chaleur.

Pas de problème !

Il tourne la tête vers Jun, déjà en position, le regard brillant d’excitation guerrière.

Coordination ?


Jun lui répond sans hésiter. Le givre se cristallise le long de ses avant-bras, ses piques de glace prenant forme dans un claquement sec.

Comme d’habitude !

Ils se projettent aussitôt vers l’avant.


Le feu de Jin explose en éventail, repoussant une vague entière de fléaux dans un mur de décombres. Jun enchaîne, gelant le sol sous leurs pieds, brisant les corps figés dans une pluie d’éclats noirs. Panda charge à leur suite, fracassant, projetant, écrasant sans relâche.


Maki couvre les angles, chaque coup précis malgré la fatigue, empêchant la moindre créature de s’approcher de Toge.


Au centre, Toge ferme les yeux. Il inspire. La faille pulse. Encore une fois. Plus fort. La fenêtre est étroite. Mais ils tiennent. Toge s’essuie le front d’un geste rapide. Sa respiration est courte, irrégulière. Chaque inspiration semble lui brûler la gorge, mais il avance quand même. Un pas. Puis un autre. La faille crépite encore, instable, comme une plaie qui refuse de cicatriser.

Éloignez-vous.

Le ton est calme, mais il ne laisse aucune place à la discussion.


Les autres obéissent immédiatement. Même Jin recule, même Maki cesse de frapper. Le champ de bataille se fige autour de lui, suspendu à cet instant unique. Toge tend la main. Ses doigts tremblent à peine.

Explosez !


Le monde répond. Un fracas sec déchire l’air, brutal, presque violent. Les fléaux encore coincés dans l’ouverture sont soufflés comme des fétus de paille, broyés par une pression invisible. Un cri aigu traverse la ruelle, long, déformé, puis s’éteint net, coupé comme une ligne trop tendue.


Un souffle d’air traverse le groupe. Une vibration de lumière pulse une dernière fois. Puis la brèche se referme. Brutalement. Comme une mâchoire qui claque. Le silence retombe d’un coup, lourd, irréel.


Jun se tourne aussitôt vers Toge. Il chancelle. Son corps bascule légèrement vers l’avant, une main plaquée contre sa gorge, comme s’il essayait d’empêcher quelque chose de remonter.

Il ne parle pas. Un mince filet de sang s’échappe du coin de sa bouche et glisse lentement sur son menton.


Maki bondit sans réfléchir et le rattrape avant qu’il ne tombe, le soutenant de tout son poids.

Toge ! Ça va ?


Jun accourt, l’inquiétude visible jusque dans sa respiration.

Mince... Ça va aller ? Il te faut quelque chose ?


Yaga arrive à leur hauteur, déjà en train d’évaluer la situation, le regard dur.

Il a trop donné. Il faut qu’il se repose... tout de suite !


Plus loin, Panda écrase le dernier fléau encore animé d’un coup sec. Le corps maudit se disloque dans un bruit humide. Il halète, redresse la tête vers eux.


Toge tousse faiblement. Chaque secousse lui arrache un peu d’air. Il essuie le sang d’un revers de manche, lentement, puis hoche doucement la tête.

...Saumon...


Maki pose une main ferme mais douce sur son épaule, comme pour l’ancrer.

Ça veut dire qu’il tient le coup.


Jun balaie les alentours du regard. Les fléaux gisent au sol, inertes, dissous, éparpillés dans les gravats.

C’est les derniers.


Jin, encore tendu, prêt à frapper au moindre mouvement, finit par relâcher légèrement la pression.

T’as assuré, Toge ! Repos pour toi !


Yaga se redresse. Il observe chacun d’eux, un par un. La fatigue est là. Les blessures aussi. Mais ils tiennent.

C’était sport ! Bravo à tous.


Jun laisse retomber ses bras le long du corps, l’adrénaline retombant d’un coup.

Bon... On a pas réussi à rentrer...


Maki nettoie mécaniquement son arme, le visage fermé, le regard déjà ailleurs.

Si on ne peut pas entrer… alors faut forcer Raku à ouvrir elle-même.


Panda se penche vers l’endroit où la faille s’est refermée. Le sol est encore chaud, fissuré, chargé d’un résidu malsain.

Y avait une faiblesse, ça veut dire que d’autres peuvent apparaître. Faut rester en alerte...


Jin souffle fort, les yeux brillants, encore pris dans la fièvre du combat.

Ouais… On attend pas. On chasse la moindre faille. Dès qu’elle cède, on fonce !

Il serre les poings, la détermination gravée dans chaque geste.

On a une quinzaine de personnes à sortir de là !


Jun acquiesce aussitôt.

C’est sûr qu’il y en a d’autres ! On va réussir à entrer !

Elle se tourne vers Toge, pose doucement une main sur son épaule, bien plus délicatement cette fois.

Tu as assuré...


Toge hoche lentement la tête. Son souffle est encore court, mais un léger sourire se dessine sur ses lèvres.

…Merci.


Maki observe le champ de ruines autour d’eux. Sa voix est basse, mais inflexible.

On va tous rentrer. Pas question de les laisser là-dedans.


Panda fait craquer ses épaules, les bras croisés, massif et solide.

On est leur dernière ligne. On flanchera pas.


Yaga, droit, balaye le groupe du regard, comme pour graver cet instant.

Reprenez votre souffle. Dès que quelque chose bouge… on fonce.

Un silence suit. Chargé. Pesant. Yaga pense…

(Gojo est avec eux… mais qu’est-ce qu’il fout... ?)

Il garde l’inquiétude pour lui.

 


---

 


[Focus sur Gojo]

 

Toujours les yeux rivés sur le cube. Gojo n’a pas bougé depuis un moment indéterminé. Assis contre la paroi invisible, une jambe repliée, l’autre étendue, il semble presque détendu, si on oublie le sang séché sur sa joue, les traces de brûlures le long de ses bras, et cette rigidité subtile dans ses épaules qui trahit l’effort constant pour rester conscient.


Il sifflote. Faux. Désaccordé. Une chanson de merde, volontairement agaçante, qui résonne étrangement dans l’espace blanc. Il penche la tête sur le côté, observe le cube comme on regarderait un animal étrange derrière une vitre.

T’as de beaux yeux tu sais...


Les multiples pupilles du cube frémissent. Certaines se ferment. D’autres s’ouvrent davantage. Elles le fixent toutes, sans cligner.


Gojo ricane doucement, puis grimace quand une douleur sourde lui traverse les côtes. Il reprend son souffle, lentement, refuse de montrer la moindre faiblesse.

— Sérieux… y’en a un là, à gauche… un peu globuleux… Il fait très “j’ai vu des choses que j’aurais pas dû voir”.


Il tapote le sol du bout des doigts, comme s’il parlait à un chat particulièrement hostile.

— J’sais pas si t’es censé être un outil, une prison ou un concept chelou… Mais franchement, niveau déco, on peut faire mieux.


Un silence lourd lui répond. Le cube pulse faiblement, comme une respiration artificielle.


Gojo plisse les yeux. Son Sixième Œil s’active par réflexe, malgré la fatigue, malgré la barrière qui l’étouffe.

— …Tch.

Il détourne le regard une seconde, ferme les yeux, puis les rouvre aussitôt.

— Tu sais ce qui est marrant ? C’est que t’es censé me regarder. Me contenir. Me réduire à rien.


Un sourire lent, dangereux, étire ses lèvres.

— Mais pendant ce temps-là… moi, je te détaille.


Il incline légèrement la tête, le ton plus bas, presque confidentiel.

— Et crois-moi… quand je sors d’ici… Je vais te démonter conceptuellement.


Il s’arrête de siffloter. Le silence retombe, plus lourd encore.


Puis, comme si de rien n’était, il reprend, faussement léger :

— Allez. Cligne des yeux si t’es d’accord.


Le cube ne bouge pas. Gojo sourit quand même. Parce qu’il est toujours là. Et tant qu’il peut parler… il n’a pas perdu.

 

---

 

 

[Retour à l’extérieur du domaine]

 


Maki s’assoit lourdement près de Toge, comme si ses jambes avaient enfin décidé d’abandonner. Le sol est froid, rugueux, mais elle s’en fiche. Elle pose son arme contre le mur, essuie distraitement le sang séché sur ses doigts. Son bras la lance encore, sourdement, mais elle serre les dents. Ce n’est pas le moment.


Toge est penché en avant, une couverture sur les épaules. Sa respiration est redevenue plus régulière, mais chaque inspiration semble encore lui coûter. Ses yeux restent mi-clos, concentrés sur le sol, comme s’il comptait les secondes pour ne pas penser à la douleur dans sa gorge.


Maki jette un coup d’œil autour d’eux. Le camp est agité, mais contenu : Panda parle à voix basse avec Jun, Jin fait les cent pas un peu plus loin, l’énergie encore trop haute pour redescendre. Yaga, lui, observe tout sans en avoir l’air, droit comme un pilier fatigué.

Maki finit par lâcher, la voix rauque, sans agressivité mais chargée d’usure :

Elle est pas là, Shoko ? Ça nous aiderait bien là…


Le nom flotte un instant dans l’air, comme un espoir un peu trop facile. Yaga se fige à peine. Juste assez pour que Maki le remarque. Il se racle la gorge, ajuste légèrement sa posture avant de répondre.

Elle est… disons… pas en état...


Maki ferme les yeux une seconde. Pas longtemps. Juste assez pour ravaler ce qui monte. Quand elle les rouvre, elle souffle, sèchement, en laissant retomber sa tête contre le mur.

Sérieux... Elle était obligée de se mettre la tête à l’envers aujourd’hui ?!


Sa voix claque, mais sans vraie colère. Plutôt une fatigue mêlée d’impuissance. Le genre de phrase qu’on balance quand tout s’accumule et qu’il manque juste une pièce pour que ça tienne.


Toge tourne légèrement la tête vers elle. Il ne dit rien. Il n’a pas besoin. Sa présence suffit.


Yaga reste silencieux un instant de plus. Son regard glisse vers la faille désormais refermée, vers la ville figée, vers l’endroit où tant de monde est encore coincé.

Ce n’est pas juste une mauvaise journée. C’est une course contre quelque chose qui réfléchit plus vite qu’eux. Et tout le monde le sent.

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