Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe

Chapitre 27 : La Tour Vacille

2338 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 25/12/2025 21:42

[ NOTE ]


OY ! Avant de foncer tête baissée dans le prochain carnage… lis les deux chapitres d’avant. Parce que si tu débarques ici sans savoir qui est déjà tombé, qui a été marqué, et qui manipule vos souvenirs… tu vas te faire humilier comme un fléau de bas rang.

Allez. Chapitres précédents. Maintenant. Après tu reviens, et on casse des gueules ensemble ! Aoi Todo






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Les ruines de Shibuya s’étendent comme un cadavre de ville, brisées, calcinées, rongées par la fumée figée. Les façades éventrées ressemblent à des cages thoraciques ouvertes, les rues sont striées de fissures noires où l’énergie maudite suinte par vagues irrégulières. Rien ne pousse ici. Rien ne vit vraiment. Et pourtant, quelque chose respire encore sous la surface.


Le quatuor progresse lentement, les pas lourds, chacun attentif aux moindres vibrations de l’air. À chaque foulée, la densité maudite semble changer de texture, tantôt poisseuse, tantôt coupante, comme si le domaine lui-même hésitait sur la façon de les accueillir.


Todo est le premier à ralentir franchement. Ses épaules se tendent, son regard balaye les ruines avec une vigilance accrue.

La densité maudite change, dit-il en fronçant les sourcils. Quelqu’un ou quelque chose s’amuse avec nous.


Nanami ajuste légèrement ses lunettes, sans cesser d’avancer. Son ton reste posé, mais son corps, lui, est prêt à réagir.

Ou teste nos limites, corrige-t-il, la voix toujours égale.


Sho lâche un souffle agacé, fait claquer son fouet contre sa cuisse comme pour se rassurer.

Toujours la même chose… c’est pénible, soupire-t-il en jetant un œil au ciel, excédé.


Derrière eux, Rin traîne légèrement. Elle ferme la marche, mais ce n’est pas de la fatigue. Ses pas sont mécaniques, presque désynchronisés du reste du groupe. Son regard n’est pas fixé sur les ruines, ni sur ses alliés. Il est accroché à quelque chose que personne d’autre ne voit. Un point invisible, suspendu devant elle, comme une fissure qui n’existe que pour elle. Son souffle se fait plus court. Au creux de son front, une pression sourde s’installe. Le sceau pulse. Lentement. Insidieusement.


Sho se retourne, sentant l’écart se creuser. Sa voix claque, plus sèche qu’il ne l’aurait voulu.

Reste pas derrière, Rinette…


Elle sursaute à peine.

Ouais… j’arrive, répond-elle à voix basse.

Mais elle ne le regarde pas. Ses yeux restent rivés droit devant, figés, comme si l’espace venait de se plier une fraction de seconde trop tôt. Une sueur froide perle à sa tempe.


Nanami ralentit à son tour. Il n’aime pas ça. Pas du tout.

Tu avances, Rin ? lance-t-il, un rien inquiet. Faut pas qu’on traîne…


Sho s’arrête presque net cette fois. Il se retourne complètement, le froncement de sourcils plus marqué.

Ça va ?


Rin vacille d’un pas. Sa main se crispe sur le manche de sa lance. Sa voix sort à peine, brisée, comme arrachée à une pensée qu’elle n’arrive pas à formuler.

Non… il dirait jamais ça…


Le silence tombe aussitôt. Un silence épais, chargé. Même l’énergie maudite autour d’eux semble retenir son souffle. Quelque chose vient de s’accrocher à Rin.


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Dans la tête de Rin, quelque chose glisse. Pas une attaque frontale. Pas une douleur nette. Une présence. Insidieuse. Collante. Comme une pensée qui ne serait pas née d’elle. Une voix douce s’insinue, ironique, presque chantante, avec ce faux réconfort qui donne envie d’écouter.

 

« T’es forte. La plus forte. La plus bruyante aussi. Mais dis-moi, petite tour… tu serais pas un peu… vide quand tu cries plus ? »


Son souffle se bloque. Son cœur rate un battement. Le monde autour d’elle vacille légèrement, comme si la réalité venait de perdre une couche.


Un reflet de Sho apparaît dans son esprit. Pas le vrai. Une version figée, pâle, les épaules basses. Il recule d’un pas, le regard lourd de reproche, et murmure :

« Tu casses toujours tout, Rin… T’es qu’un boulet… On a failli crever à cause de toi »


La phrase s’enfonce comme une lame mal aiguisée. Pas assez nette pour tuer. Juste assez pour rester.


Elle secoue la tête faiblement, les jambes tremblantes. Sa main glisse presque sur la hampe de sa lance.

Non… il dirait jamais ça.

Mais la voix de Raku revient aussitôt, patiente, onctueuse, certaine de son effet. Elle ne force pas. Elle affirme.

 

« Mais si. Si je l’ai vu. Et senti. Quand il t’a regardée. Il doute. Même lui. Et toi… tu devrais douter aussi… »


Une pression sourde écrase ses tempes. Les visages de ses alliés se dressent autour d’elle, un à un, comme des silhouettes découpées dans une mémoire qu’on aurait salie.


Nanami apparaît d’abord. Droit. Impeccable. Froid. Il ne hausse pas le ton. Il ne la regarde presque pas.

« Tu réfléchis jamais avant d’agir… Si tu pouvais partir, ça nous arrangerait. »


Puis Todo. Les bras croisés. Le regard détourné, blasé, comme déjà lassé d’elle.

« T’es trop bruyante… On va mal finir à cause de toi. »


Le pire, ce n’est pas ce qu’ils disent. C’est ce qu’ils font ensuite. Ils se détournent. Ils partent. Leurs silhouettes s’éloignent sans un regard en arrière, avalées par le décor brisé de Shibuya.


Rin reste seule. Son souffle devient haché. Son cœur cogne trop fort dans sa poitrine. Le sceau sur son front pulse plus vite, comme s’il se nourrissait de chaque fissure qui s’ouvre en elle. Ses genoux plient légèrement. La lance tremble. Et au fond de ce silence intérieur, une idée commence à s’installer. Pas encore formulée. Mais dangereusement proche.

 

Et si… elle n’était vraiment qu’un poids ?

 

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Elle s’arrête net. Pas un ralentissement. Pas une hésitation. Un arrêt brutal, comme si quelque chose venait de lui couper les fils. Son regard se vide. Littéralement. Les pupilles se dilatent, puis flottent, incapables de se fixer. Dans sa tête, les images dansent, mal cadrées, disloquées, cruelles. Des visages familiers qui se tordent, des mots qui ne devraient pas exister, des souvenirs rongés par une logique étrangère.


Rin ?

La voix de Sho fend l’air, trop humaine, trop réelle. Il s’arrête net à son tour, le cœur déjà en alerte.


Nanami pivote lentement, prêt à lâcher une remarque sèche, presque automatique :

Bon Enoba…

Mais il voit son expression.


Le blanc de ses yeux trop visible. Le sceau sur son front, tendu comme une plaie prête à éclater. Et tout change.

Non… c’est pas vrai…


Todo se retourne d’un bloc, l’instinct hurlant avant la pensée.

Il se passe quoi ?

Son regard s’écrase sur Rin. Sa silhouette est figée dans une posture instable, comme si le sol venait de se dérober sans prévenir. Son corps penche légèrement, mais son esprit, lui, est déjà ailleurs. Il s’avance, sans réfléchir, et pose une main lourde sur son épaule.

Rin ??


À cet instant, tout se brise. Elle porte brusquement une main à son front. Un cri lui arrache la gorge, pas un cri de douleur normale, mais un son étranglé, déformé, comme si quelque chose criait à travers elle.


Le sceau explose de lumière. Une éclat rouge traverse son visage, comme une fissure lumineuse sous la peau. Le sang jaillit de son nez, épais, sombre, coule sur ses lèvres, son menton. Ses jambes cèdent. Elle recule, chancelle, perd l’équilibre.


Sho se jette en avant, la peur au ventre, attrape ce qu’il peut.

Rin… on est là…


Elle flanche ! rugit Todo.


Rin s’effondre dans les bras de Sho. Son corps est chaud, trop chaud. Tremblant. Raide par à-coups. Elle reste consciente, mais son regard ne voit plus rien. Il traverse les choses. Comme si le monde avait perdu toute consistance.


Todo gronde, la voix basse, saturée de rage contenue :

C’est Raku. Elle joue avec elle comme avec un pion.


Sho serre Rin contre lui. Ses mains sont poisseuses de sang. Il jure entre ses dents.

Merde.

Il la soulève avec précaution, sent son poids mort, anormalement lourd, comme si quelque chose s’accrochait à elle de l’intérieur.

Je sais pas ce qu’elle lui fait, mais son front… vous avez vu ?


Nanami remonte calmement ses lunettes. Trop calmement. Sa voix est clinique, tranchante.

Elle tente de la faire imploser de l’intérieur.


Sho resserre sa prise, comme si la lâcher une seconde pouvait la faire disparaître.

Il faut avancer et trouver les autres…

Il baisse les yeux vers Rin. Son visage est livide, marqué de sang, les lèvres entrouvertes sans un son.

En espérant que ça empire pas…

Accroche-toi…


La voix de Raku s’infiltre alors dans l’air. Pas localisée. Pas sonore. Elle s’imprime directement dans les nerfs.

 

« Rin avançait trop droit, trop fort. Les tours, ça s’ébranle rarement... jusqu’à ce que je murmure à l’intérieur… Elle est la preuve : même les piliers peuvent vaciller. Et vous ? Qui sera le prochain à douter ? »


Le silence retombe d’un coup. Épais. Poisseux. Comme un linge humide jeté sur leurs visages. Un souffle grinçant traverse l’espace. Puis plus rien.


Sho fronce les sourcils, la mâchoire serrée.

C’est ça, ouais…


Rin est toujours consciente. Mais absente. Ses yeux sont ouverts, pourtant vides. Son corps ne répond plus. Elle ne peut pas marcher. Son esprit n’est plus là … pas vraiment.


Todo s’approche. Son regard s’adoucit un instant, malgré la colère qui le ronge.

Allez... Je la porte.


Sho hoche la tête et lui confie Rin avec un soin presque cérémonial.

Dac mon poto… fais attention à elle.


Nanami ajuste encore ses lunettes, pensif. Déjà en train de disséquer l’horreur.

Bien. Elle peut donc attaquer sans qu'on la voie directement...

Il note. Mécaniquement. Comme si comprendre était la seule chose qui empêchait la peur de gagner.

 

Todo récupère Rin avec une facilité déconcertante. Son mouvement est sûr, presque doux malgré sa carrure. Il la soulève comme on ramasse quelqu’un qui ne répond plus, sans hésiter, sans demander. Le contraste est brutal : la puissance brute contre ce corps devenu trop mou, trop absent.

T'inquiète, Bro... Elle doit rien peser, ta copine...


Mais même en disant ça, il sent que quelque chose cloche. Rin n’a pas le poids normal d’un corps fatigué. Elle est lourde autrement. Comme si une partie d’elle refusait d’avancer. Comme si son esprit s’accrochait ailleurs.


Nanami reprend aussitôt, déjà en marche, l’air sec, presque coupant :

Elle a dû repérer que Rin a du caractère... Ça devait pas lui plaire...

Il ne ralentit pas. Ses pas sont réguliers, maîtrisés. Il refuse de laisser quoi que ce soit paraître. Mais son regard se fixe droit devant lui, trop rigide. Comme s’il s’interdisait de regarder Rin plus longtemps.


Sho serre les dents, avance à ses côtés. Ses épaules sont raides, sa respiration courte.

Quelle merde...

Le mot tombe lourdement, sans emphase. Il regarde Rin, le sang séché sur son visage, ses paupières entrouvertes qui ne clignent plus vraiment. Cette absence lui retourne l’estomac.


Todo ajuste Rin contre lui, la cale mieux contre son torse. Sa voix descend encore d’un cran. Grave. Promesse à peine déguisée.

Elle va payer... Elle se cache dans sa tour du néant... mais on va bien finir par débusquer cette garce qui se prend pour une reine...

Ses doigts se crispent légèrement dans le dos de Rin. Il ne la regarde pas comme une blessée. Il la regarde comme quelqu’un qu’on lui a volé.


Sho hoche la tête, le regard durci par une colère qui ne trouve pas encore de cible.

On est d'accord. On va lui faire payer.

Ses poings se serrent. Les jointures blanchissent. Il a besoin de frapper quelque chose. Quelque chose de réel. Pas ce vide qui lui répond.


Nanami, froid comme toujours, tranche :

La tour, donc... Mise hors d'état de nuire...

Il s’arrête une fraction de seconde. Juste assez pour poser les yeux sur Rin. Son regard n’est pas tendre. Mais il n’est pas indifférent non plus.

J'espère qu'elle ne va pas s'enfoncer trop loin dans son inconscient...

Il sait ce que ça veut dire. Il sait ce que certains ne reviennent jamais chercher.


Todo baisse les yeux vers Rin. Son visage est fermé. Sa mâchoire se serre.

On dirait une poupée de chiffon...

Ce n’est pas de la cruauté. C’est de la peur brute, dite sans filtre. La peur qu’elle ne revienne pas entièrement.


Sho se tourne vers lui aussitôt, les sourcils froncés, la voix chargée d’une violence contenue :

Elle a touché à la mauvaise personne. Elle va le regretter, cette garce.


Le groupe continue d’avancer. Rin ne dit rien. Ne bouge pas. Son corps est là. Mais son esprit est ailleurs, prisonnier d’un endroit où eux ne peuvent pas encore entrer. Et quelque part, dans le néant, Raku sourit.





Suite et fin de l'arc 3 samedi entre 20h et 22h30... Restez attentifs...

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