Le Revers de L'Infini - Tome 3 : Labyrinthe

Chapitre 28 : La lumière dans la brèche

3747 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 27/12/2025 20:12

Le silence règne dans la pièce blanche. Pas un silence vide, un silence épais, qui colle à la peau, qui entre dans les poumons et refuse d’en ressortir. Il n’y a aucun écho ici. Aucun retour. Même le moindre souffle semble absorbé avant d’exister vraiment.


Aya est assise, recroquevillée sur elle-même, le dos légèrement voûté, comme si l’espace tentait de la plier lentement. Sa peluche est toujours serrée contre sa poitrine, écrasée entre ses bras trop maigres. Ses doigts ne la lâchent pas. Ils se sont crispés autour du tissu au point d’en blanchir les jointures, comme si c’était la seule chose encore réelle dans ce néant propre, trop propre. Elle ne bouge plus.


Ses yeux sont ouverts, mais ils ne regardent rien. Ils fixent un point indéfini devant elle, avalé par la lumière blanche qui ne projette aucune ombre. Son souffle est là, lent, fragile, mais irrégulier, comme si même respirer demandait un effort conscient. Chaque inspiration semble hésiter. Chaque expiration paraît plus courte que la précédente.


Sa projection, plus loin, figée dans le néant, n’a pas repris vie depuis sa tentative avortée.

Elle est là… et pourtant pas vraiment. Une silhouette translucide, agenouillée, immobile, suspendue dans une posture inachevée. Les sceaux qui l’entravaient sont toujours visibles, à peine vibrants, comme des cicatrices encore chaudes. La lumière blanche en son centre pulse faiblement, mais sans rythme. Pas un battement. Juste une lueur qui refuse de mourir, ou qui n’a plus la force de naître. Entre Aya et cette projection, il n’y a pas de distance mesurable.

Pas de mètres. Pas de pas possibles. Seulement une séparation mentale, cruelle, comme si elle se regardait se noyer sans pouvoir tendre la main. Tout est suspendu.



Le temps ne s’écoule plus vraiment. Il stagne. Il s’étire dans une attente malsaine, comme si le domaine lui-même retenait son souffle, observant jusqu’où elle peut tenir avant de céder. Aya cligne à peine des yeux. Un battement de cils. Puis plus rien. Ni cri. Ni révolte. Ni espoir formulé. Juste cette immobilité forcée, cette fatigue qui n’est plus physique mais existentielle, celle d’une lumière qu’on a empêchée de brûler, et qu’on laisse maintenant se consumer lentement, en silence.

 

Un frisson parcourt l’espace. Pas un souffle, quelque chose de plus profond. Comme si le concept même de distance venait de se froisser. L’air se déchire doucement, sans bruit, sans violence, à la manière d’un voile qu’on écarte avec des doigts patients. La lumière blanche ondule une seconde… puis se stabilise. Une silhouette glisse à travers la faille. Pieds nus sur le sol immaculé. Aucune trace. Aucun poids apparent. Gracieuse. Fluide. Irréelle. Raku entre.


Sa présence écrase la pièce sans la toucher. L’espace semble se réorganiser autour d’elle, comme s’il reconnaissait une autorité supérieure. Sa robe noire ondule lentement, pas comme un tissu, comme une tache d’encre vivante, flottant dans un monde trop clair. À chacun de ses pas, la lumière paraît légèrement moins pure.


Aya n’a pas la force de lever les yeux. Son corps reste recroquevillé, figé dans une posture défensive devenue inutile. Sa peluche est toujours là, serrée contre elle comme un vestige d’un monde qui n’existe plus. Ses épaules tremblent à peine, mais ce frémissement suffit à trahir qu’elle a senti l’arrivée. Impossible de ne pas la sentir.


La présence s’approche. Lente. Calculée. Chaque pas est une décision. Raku sourit.

— Bonsoir Aya… Tu espérais peut-être que je reste dans l’ombre ? Que je t’oublie ?

La voix est douce. Trop douce. Elle n’a pas besoin de volume pour transpercer. Elle se glisse directement sous la peau, réveille la fatigue, gratte les fissures déjà ouvertes.


Aya frémit. La torpeur se fissure sous l’impact de cette voix. Ses doigts se crispent davantage sur la peluche. Son souffle se bloque une fraction de seconde… puis elle lève enfin les yeux. Ses pupilles tremblent, mais elles ne fuient pas.

— Tu as ce que tu voulais…


Raku tourne lentement autour d’elle, mains croisées dans le dos, comme une prédatrice qui inspecte une proie déjà blessée. Son regard glisse sur Aya sans la toucher vraiment, évaluant, mesurant ce qu’il reste. Chaque pas dessine un cercle invisible. Une cage mentale.

— Je voulais venir te voir en personne… Une reine blanche mérite un peu plus d’attention que des projections ou des illusions, tu ne crois pas ?


Elle s’arrête derrière Aya. Puis s’accroupit. Leurs visages ne sont plus séparés que par quelques centimètres. Trop proches. L’air entre elles est glacial, saturé d’une pression sourde.

— Je voulais voir… si la lumière pouvait encore vaciller. Si elle pouvait se consumer d’elle-même…


Ses yeux brillent d’un intérêt presque scientifique. Cruel. Fasciné.

— Et pour répondre à ta question… Non… Je n’ai pas eu ce que je veux puisque tu ne m’as pas encore vraiment rejointe de ton plein gré…


Aya la fixe. Quelque chose change. Dans le blanc fatigué de son regard, une braise s’allume. Minuscule. Fragile. Mais réelle.

— Jamais ça n’arrivera…


La pensée part avant même qu’elle n’en ait conscience. Une impulsion pure, désespérée mais précise. Elle glisse dans l’éther, contourne les barrières, cherche sa projection comme on lance une bouteille à la mer.

(Aide-les… Je l’occupe…)


Raku sourit davantage, comme si elle avait senti le mouvement sans avoir besoin de le voir. Elle effleure la joue d’Aya du bout des doigts. Le contact est glacé. Pas douloureux, pire. Intime. Comme si on touchait directement l’intérieur du crâne.

— Tu es née pour guider. Pour contenir. Pour ordonner les créatures que même les Zenin n’ont jamais pu maîtriser…

Sa voix descend, se fait plus basse, plus dense, presque murmurée dans un espace où rien n’échappe.

Mais seule… tu n’es qu’une chandelle. Et moi… je suis la nuit.


Aya tourne faiblement la tête pour éviter son contact. Le geste est lent, coûteux, mais volontaire. Un refus physique, même minime.

— Un jour je deviendrai une fournaise. Et ce feu sera contre toi.

Les mots sortent lentement. Chaque syllabe est arrachée à l’épuisement. Il n’y a pas de force dans la voix, mais il y a une direction. Une promesse plantée comme un clou dans l’avenir.


Raku se redresse. Son expression n’est ni vexée ni surprise. Elle est satisfaite. Comme si elle venait de confirmer une hypothèse.

— Tu as du mordant… J’aime bien… Mais…

Elle tourne les talons. Sa robe noire se fond déjà dans la lumière, comme si l’espace lui ouvrait la voie.

— J’attendrai d’être la bienvenue… Je suis patiente... 300 ans à vous étudier... Je ne suis pas à quelques heures tu sais...

 

---

 

Dans le néant, quelque chose bouge. Ce n’est pas un son. Pas une lumière non plus. C’est une intention. La projection d’Aya ouvre les yeux. Ils ne s’ouvrent pas comme ceux d’un corps qui se réveille, mais comme une conscience qui se rappelle qu’elle existe. Autour d’elle, le vide ondule, fissuré par des filaments de pensée encore instables. Les chaînes mentales vibrent, grincent, prêtes à rompre. Devant elle, deux silhouettes figées dans l’ombre.


Souta et Megumi.

Ils sont là, mais à moitié absents. De nouveau, leurs corps mentaux sont rigides, verrouillés, comme des statues à qui on aurait volé l’élan. Sur leurs fronts, les sceaux pulsent à contretemps, irréguliers, douloureux. Chaque battement est une morsure dans leur crâne.


Alors l’écho d’Aya frappe. Pas une voix. Pas un cri. Une onde. Elle traverse l’espace mental comme une vague claire, balayant les scories, les doutes, les images parasites laissées par Raku. Les entraves vibrent violemment. Les symboles se fissurent. Un craquement sourd résonne dans le néant. Les chaînes cèdent. La projection se libère.


Une lumière douce s’élève d’elle, d’abord fragile, presque hésitante, puis de plus en plus stable. Elle se glisse dans les fissures du vide, les élargit, les purifie. Là où elle passe, l’ombre recule. Pas vaincue, repoussée. Elle brille. Lentement. Mais avec une détermination nouvelle.


{Souta… Megumi… Je suis là…}

La pensée ne supplie pas. Elle s’ancre.



À quelques pas, peut-être à une infinité de distances, Raku, toujours près du corps réel d’Aya, observe. Ses yeux brillent d’un intérêt renouvelé. Pas de colère. Pas de panique. De la curiosité pure.

— Bien… Je vais donc m’en retourner à mes occupations… Et te laisser à tes réflexions...


Aya ne détourne pas le regard.

— Tu dis beaucoup de choses sur moi… Comment tu sais tout ça ?


Raku incline la tête, amusée, comme si la question la flattait.

— Je sais. C’est tout. Et pas uniquement parce que j’ai observé deux mois à l’école…

Son sourire s’élargit. Se déforme. Devient plus ancien. Plus lourd.

— C’est toi qui m’as réveillée, Aya… Ton énergie maudite a pulsé fort un jour. Trop fort. Et moi… je me suis relevée alors que je m'étais rendormie.



Dans le néant, autour de la projection, les ombres se retirent franchement. Les fragments d’illusions se désagrègent, tombent en poussière mentale. Les murs du piège se lézardent.


Le sceau de Souta vacille violemment. Il se fissure, résiste à peine. Celui de Megumi pulse plus fort, lutte encore, comme s’il refusait de céder sans combat.


Souta halète. Son corps mental tremble. Puis il redresse la tête, les traits tirés mais lucides.

— T’as mis le temps…


{Pardon.}

La réponse est immédiate.

{Je devais grandir… Le temps joue contre moi.}


La projection se redresse complètement. Et quelque chose change. Une lumière jaillit dans son dos, pure, éclatante sans être aveuglante. Deux ailes translucides se déploient lentement, faites d’énergie condensée, de volonté cristallisée, de liens tissés dans la douleur et la persévérance. Elles ne battent pas l’air. Elles existent.


Elle n’est plus une simple projection. Elle est un immense shikigami divin. Le dragon Shirosae Né non d’un rituel, mais d’un choix. D’une volonté refusant de s’éteindre.



Ailleurs, Raku fronce enfin les sourcils. Elle sent la perturbation. Le déséquilibre. La faille qui n’était pas prévue.

(Hm… Quelque chose perturbe mon néant.)

Sans un mot de plus, elle se retire. Sa présence se dissout, absorbée par les strates supérieures du domaine. Pas une fuite. Un retrait stratégique.



Dans le vide qui reste, la lumière d’Aya demeure.

Megumi entrouvre enfin les yeux. La douleur est encore là, sourde, lancinante, mais quelque chose a changé. Le poids écrasant qui comprimait sa poitrine s’est fissuré. Devant lui, dans l’espace instable du néant, une forme ailée flotte. Elle ne projette pas d’ombre. Elle n’en a pas besoin. Sa lumière suffit à repousser le vide.

— Qu’est-ce que c’est que ça… ?

Sa voix est rauque, comme s’il parlait après avoir retenu son souffle trop longtemps.


Le shikigami ne répond pas tout de suite. Il tend simplement la main. À cet instant, les sceaux gravés sur leurs fronts crépitent. Des lignes de malédiction s’illuminent brutalement, tentent de se refermer, de mordre. L’espace se contracte autour d’eux, comme si le néant refusait de lâcher sa proie. Un combat invisible s’engage.


Pas de coups. Pas de cris. Seulement une pression, une lutte de volontés.

Le shikigami plonge ses mains dans les sceaux. Sa lumière vacille, tremble, se déforme sous la résistance. On dirait qu’elle va céder. Que la structure même de son existence va se briser.



Et alors, la voix de Raku résonne. Froide. Tranchante. Pour la première fois… troublée.

— Qu’est-ce que… cette chose ?



La lumière pulse plus fort, comme en réponse. Le shikigami tremble, oui. Mais elle tient. Ses ailes vibrent, diffusent une onde claire qui fissure les symboles un à un. Les sceaux hurlent, non pas avec un son, mais avec une douleur mentale insupportable, puis se défont. Des fragments de malédiction se dispersent, dissous dans le vide.

{Vous êtes libres… Suivez-moi…}


Souta inspire brutalement, comme s’il venait de refaire surface après une longue noyade. Il se redresse, les mains tremblantes, le souffle court.

— Enfin…


Megumi fixe toujours la forme brillante. Son regard, d’ordinaire si fermé, vacille. Quelque chose se serre dans sa poitrine.

— …Aya ?


Le néant tremble. Cette fois, ce n’est plus une menace : c’est une rupture. Une brèche s’ouvre devant eux, étirée, instable, bordée de lumière et d’ombres déchirées.


Souta ne réfléchit pas. Il se met en mouvement aussitôt.

— Pas besoin de me le dire deux fois… On se casse ! On te suit.


Megumi serre les poings. La peur est encore là. Mais elle n’est plus paralysante. Il hoche la tête, une seule fois.

— Allons-y.


Ils s’engagent derrière la lumière, laissant derrière eux le piège mental, les chaînes, le doute. À chaque pas, la pression diminue. À chaque pas, le néant perd de sa cohérence. Devant eux, la forme ailée flotte avec assurance. Shirosae. Guide éthérée. Présence calme au milieu du chaos.

{Vous devez vous battre… Je peux vous aider avec vos shikigamis... Le général et la chimère}



Et ailleurs, ou peut-être exactement ici, sur un autre plan, Aya sent quelque chose tirer doucement sur elle. Comme un fil tendu entre deux cœurs. Elle perçoit sa projection. Non… plus que ça. Transformée.

{Qu’est-ce que…}


Son corps est faible. Son esprit vacille. Raku est encore trop proche. Elle est vulnérable, épuisée, au bord de la rupture. Mais le lien est là. Solide. Chaud. Vivace. Un lien qu’on ne brise pas avec des sceaux. Et tant qu’il tient… Aya tient aussi.

 

---


Gojo, quelque part dans un couloir d’ombre, est appuyé contre un mur fendu. La pierre derrière lui est froide, fracturée, comme si le domaine lui-même peinait à maintenir sa cohérence. Ses épaules sont lourdes. Chaque respiration tire sur ses côtes. Son corps proteste encore, malgré sa volonté de fer.

— Tch... Ce silence... même l'air est figé.


Il ferme un instant les yeux. Pas pour se reposer, pour écouter. Ici, le silence n’est jamais vide. Il est chargé. Compressé. Prêt à mordre. Alors ça vient. Un frémissement. Infime. Presque rien. Pas une attaque. Pas une pression hostile. Plutôt… un battement, comme un cœur dissimulé sous des couches de néant. Une onde traverse l’espace, glisse le long des murs invisibles, frôle sa peau.


Gojo rouvre les yeux. Son dos quitte le mur sans même qu’il s’en rende compte. Son corps réagit avant son esprit. Ses sens s’aiguisent, l’Infini se déploie légèrement autour de lui, attentif. L’air change. Il n’est plus complètement mort. Quelque chose vient de passer.

Une lumière, non, pas une lumière aveuglante. Une chaleur douce, diffuse, presque timide. Comme une présence qui hésite encore à exister pleinement.

— C’est pas de moi... ni de Sukuna. Alors... quoi ?


Il plisse les yeux. Analyse. Décompose. Rien ne colle avec les signatures qu’il connaît. Ce n’est ni maudit, ni divin au sens strict. Ce n’est pas hostile. Ce n’est pas neutre non plus. L’Infini ondule autour de lui. Pas comme face à un danger. Mais comme face à… un appel.

— ...Aya ?


Le nom lui échappe sans qu’il y réfléchisse vraiment. Il serre les dents aussitôt, contrarié par sa propre certitude. Il ne voit rien. Il n’a aucune preuve. Et pourtant, tout en lui le sait. Ce n’est pas elle telle qu’il la connaît. Mais c’est lié à elle. Quelque chose agit, ailleurs dans le domaine. Quelque chose qui force des lignes, qui fissure des règles. Pas avec brutalité, avec obstination.

— Peu importe ce que c’est... continue...


Sa voix est basse. Sérieuse. Dépourvue de moquerie pour une fois. Comme une prière mal déguisée. Il baisse les yeux vers ses bras. Vers ses flancs encore meurtris. Les plaies sont là… puis elles ne le sont plus tout à fait. La douleur s’émousse. La chair se referme. Lentement. Inexplicablement. Pas une régénération classique. Pas son énergie habituelle. Quelque chose l’aide.


Gojo laisse échapper un souffle surpris, presque un rire sans joie.

— …Heh.

Il redresse la tête. Son regard s’éclaire d’un éclat dangereux.

— D’accord. J’comprends pas encore le comment.

Il pousse sur ses jambes, se remet pleinement debout. Ses épaules se redressent. L’espace autour de lui semble reculer d’un pas.

— Mais si quelqu’un est en train de fissurer ce foutu domaine…

Un sourire lent, tranchant, se dessine sur son visage.

— …alors j’ai juste à tenir assez longtemps pour frapper quand ça craque.

L’Infini se stabilise autour de lui, plus net. Plus présent.

 


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Souta progresse dans la lumière tremblante, avançant presque à l’aveugle, comme s’il marchait au fond d’un rêve trop lumineux. Chaque pas semble incertain, mais son corps suit sans hésiter. La chaleur qui émane de la forme ailée lui traverse la poitrine, apaise quelque chose qu’il n’avait même pas réalisé être brisé.


Il plisse les yeux, encore ébloui, puis un sourire étire lentement ses lèvres. Pas un sourire bravache. Un sourire fatigué, sincère, presque reconnaissant.

— Tant que t’es là… on te suit.

Sa voix est rauque, usée par les heures de lutte mentale, mais elle tient. Il n’y a pas de doute dedans. Juste un constat simple, presque naïf : ils ne sont plus seuls.


Il jette un regard rapide à Megumi, comme pour vérifier qu’il est bien réel, qu’il avance lui aussi. Puis il reporte son attention sur la lumière devant eux.

— Franchement… j’sais pas ce que t’es devenue exactement, Aya…

mais si t’as réussi à foutre le bordel dans le néant de cette tarée…

Un léger souffle de rire lui échappe.

— …alors j’te fais confiance.


Megumi marche à ses côtés, plus rigide, plus concentré. Ses traits sont fermés, son esprit encore marqué par les sceaux qui ont mordu trop longtemps. Chaque pas est une lutte silencieuse contre la fatigue, contre les restes d’emprise qui tentent encore de l’alourdir. Mais ses yeux ne quittent pas l’horizon de lumière.

— On tiendra, dit-il enfin, la voix basse mais ferme.

Il serre les poings, sent l’écho de ses shikigami frémir, répondre faiblement à la présence qui les guide. Quelque chose se réveille en lui aussi. Lentement. Prudemment.

— Mais si tu peux les guider… alors fais-le jusqu’au bout.

Il n’y a pas d’ordre dans sa voix. Juste une demande grave. Une confiance lucide, presque austère.


Le néant autour d’eux grince, proteste. Des fissures de lumière s’étendent dans l’obscurité, comme des veines nouvelles dans un corps malade. La présence de Raku n’est plus écrasante, elle est agacée. Déstabilisée.


Souta inspire profondément.

— Hé… Fushiguro.


Megumi tourne légèrement la tête.

— Ouais ?


— Quand on sort d’ici…

Un temps.

— …on leur devra une sacrée explication.


Un mince rictus passe sur le visage de Megumi.

— D’abord, on sort vivants.


Devant eux, la lumière palpite plus fort, comme si elle avait entendu. Comme si elle avait accepté. Et pour la première fois depuis le début de ce cauchemar, le chemin ne semble plus être une fuite. Mais une avancée.

 

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Raku reste figée devant l’échiquier. Une fraction de seconde de trop. Puis elle sent la vague. Pas une attaque. Pas une intrusion classique. Une remontée. Une reprise de rythme. Quelque chose qui recommence à battre là où elle avait soigneusement tout étouffé.

L’Infini ondule : Gojo.

 

Sa mâchoire se crispe. Ses doigts tremblent, imperceptiblement, mais assez pour la trahir.

— Non… non non non… NON ! Je refuse de perdre le contrôle !

La lumière des cases vacille. Les pièces blanches, qu’elle croyait affaiblies, vibrent d’une lueur nouvelle. Pas coordonnée. Pas encore. Mais vivante. Sa respiration se fait plus courte.

— Il n’a pas le droit… pas maintenant…

 

Elle abat la main sur l’échiquier. Les cases résonnent comme des os frappés trop fort. Puis, d’un geste sec, presque rageur, elle saisit un cavalier noir. La pièce est chaude. Chargée de haine compacte, de violence prête à être lâchée.

— Tu restes à genoux, roi blanc.

Elle le déplace brutalement. La trajectoire est oblique. Vicieuse. Directement vers la case du roi.

— Je t’écrase avant que tu ne te relèves.


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Au même instant. Dans le couloir où Gojo est adossé au mur fendu, l’air se contracte. Un changement subtil, mais brutal. Comme si la pénombre venait de retenir son souffle. Les ombres s’épaississent au fond du passage. Elles ne rampent pas. Elles se rassemblent. Puis quelque chose émerge. Un fléau de rang S.

 

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