Le Revers de L'Infini - Tome 4 : Infini
Quelques instants plus tôt…
Les ruines s’étendent à perte de vue, vastes et disloquées, comme un souvenir calciné qu’on aurait tenté d’effacer à coups de feu. Le béton est fendu, vitrifié par endroits. Des carcasses de bâtiments penchent dangereusement, figées dans l’instant précis de leur chute. L’air est lourd, saturé de cendres et de tension, épais au point de râper la gorge à chaque respiration.
Todo avance en tête, large silhouette découpée dans la poussière, Rin inerte contre lui. Il la porte sans effort apparent, mais son regard est dur, constamment en alerte. Sho marche à sa droite, les traits tirés, l’énergie nerveuse à fleur de peau. Nanami ferme la marche, droit malgré la fatigue, lunettes impeccablement en place comme si l’ordre pouvait encore tenir tête au chaos.
Ils progressent lentement. Trop lentement. Chaque pas est mesuré, chaque silence suspect. L’espoir de retrouver les autres est mince, presque ridicule, mais il est là. Tenace.
Puis… Le monde tressaille. Pas un bruit, pas d’explosion au sens classique. Une déflagration d’énergie, sourde, immense, qui traverse l’espace comme une onde de choc invisible. Le sol vibre sous leurs pieds. L’air se comprime brutalement, puis se détend dans un souffle blanc. Une lumière jaillit. Vive. Pure. Incongrue dans cet enfer de cendres.
Todo s’arrête net. Ses bottes raclent le gravat. Ses bras se resserrent instinctivement autour de Rin. Ses doigts, pourtant habitués à broyer des fléaux, se crispent à peine, réflexe inconscient. Il lève lentement la tête vers le ciel, les sourcils froncés, la mâchoire serrée. Un rictus bref tord sa lèvre.
— …C’est pas normal, ça.
Nanami s’immobilise à son tour. Il recule d’un demi-pas, comme si l’air venait de changer de densité. Il lève les yeux sans un mot, puis échange un regard rapide avec Todo… puis avec Sho. Pas besoin de parler. Le ciel… brûle.
Pas en flammes. Pas en feu. Il est perforé par une colonne de lumière blanche, presque irréelle, qui semble descendre de nulle part. L’énergie qui s’en échappe est si dense qu’elle colle à leur peau comme une seconde sueur, invisible mais oppressante. Une pression douce, écrasante, qui fait vibrer les os.
Leurs vêtements pâlissent lentement, comme lavés par cette clarté trop pure pour ce monde.
— C’est quoi ça…?
La voix de Sho monte malgré lui. Il regarde ses manches, puis autour de lui, affolé.
— Et nos fringues ! Putain… regarde ça !
Il inspire trop vite, le souffle court.
— Il se passe quoi…?
Todo ne répond pas tout de suite. Il observe. Il fixe l’horizon, là où la lumière fend l’obscurité comme une faille divine, droite, souveraine. Son regard se plisse. Il penche légèrement la tête, comme pour ajuster une perspective invisible.
— …C’est pas un éclair.
Il avance d’un pas, lentement, prudemment, sans quitter le ciel des yeux.
— Regarde bien. Y’a un point, là-dedans…
Il cligne des yeux.
— Et un…
Un silence.
— …C’est quoi ce bordel ? Un dragon ? Un ange ?
Nanami suit la trajectoire du regard. Son expression reste figée, mais quelque chose change dans la tension de son visage. Il ajuste ses lunettes d’un geste précis, presque mécanique, comme s’il avait besoin de netteté pour accepter ce qu’il voit.
— Ce n’est pas un point.
Il marque une pause, analytique, presque incrédule.
— Ni un éclair.
Un battement de cœur.
— C’est Gojo.
Sho inspire brusquement.
Nanami continue, la voix plus basse, plus grave.
— Et derrière lui…
Il fronce légèrement les sourcils.
— …je ne sais pas ce que c’est.
Il observe encore, attentivement, comme s’il disséquait une équation impossible.
— Mais ça le porte.
Le silence retombe sur le groupe, plus lourd qu’avant. Même le vent semble hésiter à souffler.
Todo serre un peu plus Rin contre lui. Un sourire lent, presque sauvage, étire son visage.
— …Heh.
Il souffle du nez.
— Alors comme ça… le boss est de retour.
Sho déglutit, les yeux toujours rivés sur la lumière.
— Putain…
Un rire nerveux lui échappe.
— On dirait qu’il est revenu… encore plus énervé.
Nanami, sans quitter le ciel des yeux :
— Ou plus déterminé que jamais.
Sho plisse les yeux, cherchant à percer l’éclat aveuglant qui déchire le ciel. Il incline la tête, comme s’il tentait de donner une forme précise à quelque chose qui refuse d’en avoir une.
— Ouais… y a clairement un truc qui le suit.
Il hésite, puis ajoute, plus lentement :
— Mais… ça dégage pas une aura dégueulasse. C’est pas comme un fléau.
Todo tourne légèrement la tête vers lui, juste assez pour le regarder de côté. Son rictus s’élargit, mais il n’y a rien de moqueur dedans. C’est un sourire de vétéran. De type qui a déjà survécu à trop de miracles.
— C’est justement ça qui devrait t’inquiéter, frangin.
Il reporte son attention vers le ciel, hoche lentement la tête, comme s’il validait une pensée intérieure.
— Quand c’est avec Gojo…
Un souffle.
— …même les trucs lumineux ont tendance à tuer très fort.
Nanami croise les bras, posture droite, presque professorale malgré les ruines. Il lève légèrement le menton, les yeux toujours fixés sur la colonne de lumière.
— Ce n’est pas maléfique, Sho.
Il marque un temps. Suffisant pour que le mot s’imprime.
— C’est pire.
Le silence tombe, lourd, presque inconfortable.
Nanami reprend, sans hausser la voix, mais avec cette précision clinique qui fait toujours mouche.
— C’est déterminé.
Sho cligne des yeux, passe son regard de Todo à Nanami, clairement perdu.
— Attendez… quoi ?
Il pointe vaguement le ciel.
— Donc… ça lui veut du mal ?
Todo garde les yeux rivés vers la silhouette qui fend les hauteurs. Sa voix est grave, posée, presque tranquille.
— Non.
Il marque une pause. Plus lourde.
— C’est avec lui.
Un demi-sourire, dur.
— Donc c’est pas un problème.
Il inspire.
— …Sauf si t’es en travers de sa route.
Nanami hoche imperceptiblement la tête.
— Nous ne sommes pas visés.
Il baisse légèrement les yeux, comme pour ramener la conversation au présent immédiat.
— Mais nous ne sommes pas exclus du risque collatéral… Il part clairement dans la direction du territoire de Sukuna…
Un constat, pas une menace.
— Il serait plus sage de nous éloigner de la zone d’impact potentielle.
Sho baisse les yeux vers ses vêtements blanchis, passe une main sur sa manche, encore un peu déboussolé.
— Franchement…
Il lève à nouveau la tête, hésitant.
— Ça a pas l’air… méchant, quoi.
Puis, presque naïf :
— Donc… on fait quoi ?
Il désigne le ciel du menton.
— On va dire bonjour à Gojo sensei ? Ou on continue de chercher les autres ?
Todo relève doucement les yeux vers la lumière, puis les redescend vers Sho. Il souffle par le nez, amusé malgré tout.
— Si t’as envie de traverser une marée d’énergie pure, compressée à un niveau divin, juste pour lui faire coucou…
Il hausse les épaules.
— Fais-toi plaisir.
Puis il reprend sa marche, sans hésiter, Rin toujours solidement maintenue contre lui.
— Mais ouais. On continue.
Un ton plus sérieux :
— S’il a besoin de nous, il nous trouvera bien avant qu’on le voie venir.
Nanami, déjà en mouvement, ne se retourne même pas.
— Gojo ne se rejoint pas.
Il ajuste sa trajectoire entre deux amas de gravats, parfaitement concentré.
— On retrouve les autres.
Puis, avec une certitude tranquille :
— Lui, il fait ce qui doit être fait.
Sho les regarde s’éloigner, reste figé une seconde, puis pousse un long soupir.
— Ok…
Il lève les mains.
— Ambiance très rassurante, merci.
Il emboîte le pas, jetant un dernier regard vers la lumière céleste, puis un coup d’œil vers Rin, toujours inconsciente, protégée dans les bras de Todo.
Todo ne se retourne pas. Sa voix arrive, basse, stable.
— T’inquiète, brother.
Un sourire dans le ton.
— C’est quand y a plus d’ambiance qu’il faut vraiment flipper.
Nanami ne ralentit pas. Son regard est droit, fixé sur l’horizon brisé.
— Marche, Sho. Le reste peut attendre.
— Vous êtes tous hyper cérémonieux quand vous voulez, marmonne Sho en avançant, les mains dans les poches.
Il lève une dernière fois les yeux au ciel, résigné.
— Ok, ok… j’avance.
Un soupir.
— Je me tais.
Et au-dessus d’eux, la lumière continue de brûler, indifférente, écrasant le monde de sa certitude.