Le Revers de L'Infini - Tome 4 : Infini
Chapitre 5 : Shikigamis : Mode d'emploi
2160 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 05/01/2026 20:05
Le domaine intérieur n’est plus qu’un champ de ruines instables. Des pans entiers de réalité se sont effondrés, laissant derrière eux des arches brisées, des sols en suspension, des murs qui ne mènent nulle part. Une brume fine glisse entre les décombres, ni froide ni chaude, comme un souffle retenu par le monde lui-même.
Les pas de Souta et Megumi s’y posent sans bruit, étouffés par la poussière maudite. Ils avancent côte à côte, sans se regarder, parfaitement synchronisés malgré la fatigue. Leurs silhouettes découpent le vide avec une détermination muette. Par réflexe, ils tournent la tête une fraction de seconde.
Là-bas. Très loin.
La lumière de Shirosae fend encore le ciel du domaine, pulsant comme un second soleil. Chaque battement fait vibrer leurs os. Une énergie monstrueuse s’en dégage, brute, souveraine. Le choc des rois. Gojo contre Sukuna. Un affrontement qui dépasse l’échelle humaine. Souta déglutit, sent la pression lui écraser la poitrine.
Ils reprennent aussitôt leur course, détournant le regard. Le cœur du domaine les appelle. Là où tout a commencé. Là où Raku respire encore.
— Tu crois qu’elle nous attend ? murmure Souta, sans tourner la tête, comme s’il craignait que la question seule puisse attirer quelque chose.
Megumi ne ralentit pas. Son regard est droit, fixé sur l’obscurité devant eux. Sa voix tombe, plate, tranchante.
— Je m’en fous.
Un silence. Puis, plus sombre encore :
— Je la cherche pour lui arracher son sourire.
Souta laisse échapper un souffle bref, presque un rire. Pas de joie. Juste de l’adhésion.
— Parfait.
Il serre les poings, sent le poids de ce qu’ils ont perdu, de ce qu’ils risquent encore.
— On est deux.
Dans ce domaine qui s’effondre, au milieu des ruines et des mensonges, cette certitude-là suffit à les faire avancer. Ils s’arrêtent en même temps, comme mus par un même instinct. Les gravats cessent de glisser sous leurs pas. La brume se fige autour d’eux, attentive. Leurs regards se croisent. Pas de discours. Pas de stratégie énoncée. Juste un échange bref, lourd de tout ce qu’ils ont traversé. De tout ce qui ne peut plus attendre.
Megumi incline légèrement la tête.
— On les appelle ?
Souta esquisse un sourire tendu, presque soulagé.
— Je pensais que t’allais jamais le proposer…
Ils se placent côte à côte. Les épaules alignées. Les respirations se calquent l’une sur l’autre. Le domaine, comme s’il comprenait ce qui s’annonce, gronde faiblement. Les fissures dans l’espace s’élargissent.
Megumi éxécute son mudra. Les sceaux s’imbriquent. Souta ancre ses pieds, ses doigts traçant un cercle instinctif dans l’air.
L’énergie maudite explose. Un grondement sourd traverse le sol, profond, ancien. L’espace se plie sous la pression.
Derrière Megumi, la réalité se déchire. Mahoraga surgit. Ses pieds frappent le sol dans un fracas titanesque. Chaque pas fait trembler le domaine déjà agonisant. La roue tourne lentement au-dessus de sa tête, cliquetant comme un compte à rebours divin. Ses yeux s’ouvrent, froids, calculateurs. L’adaptation est déjà en marche.
Plus loin, l’air se distord à nouveau. Kagenryū s’élève d’un bond brutal, arrachant des blocs de matière en émergence. Ses trois têtes grognent entre elles, se disputent l’espace, la proie, l’ordre d’attaque. L’une crache une vapeur brûlante, l’autre griffe le vide, la troisième observe, patiente. Comme toujours.
Le domaine hurle silencieusement sous leur présence. Et au-dessus de tout cela, loin dans les hauteurs brisées, Shirosae veille. Sa lumière ne descend pas. Elle ne commande pas.
Elle observe. Un éclat pâle, stable, protecteur. Comme une main posée sur leur dos.
— Tu peux lui dire de se calmer ? râle Megumi, lançant un regard noir à la tête de serpent qui le fixe avec une intensité franchement malsaine. Elle me regarde comme si j’étais un snack.
La tête en question ouvre légèrement la gueule. Un filet de vapeur s’en échappe, sifflant, impatient.
Souta roule des yeux, les bras croisés.
— Toi tu peux parler. Le tien fait claquer ses talons comme une diva en manque d’attention…
Mahoraga, comme vexé, fait résonner ses pas métalliques contre le sol du domaine. Clang. Clang. L’anneau au-dessus de sa tête tourne d’un cran supplémentaire. Lent. Pesant.
Kagenryū grogne en retour. Les trois têtes se mettent à discuter entre elles dans une cacophonie animale : la tête de loup montre les crocs, celle de serpent ondule, prête à frapper, celle de faucon pivote nerveusement, scrutant Mahoraga comme une proie potentielle.
— Ils sont pires que nous, lâche Souta en reculant d’un demi-pas.
— Ils sont nous. En plus musclés, et sans filtres, réplique Megumi, déjà tendu.
Le sol vibre. L’air devient lourd, électrique, saturé de deux volontés qui n’ont jamais appris à coexister. Les shikigamis se rapprochent, lentement, cercle contre cercle. Chaque pas est un défi. Chaque souffle, une provocation.
Mahoraga incline légèrement la tête. La roue tourne. Click.
Kagenryū répond par un grondement plus grave. Les ailes se déploient, soulevant une bourrasque de débris et de brume.
— Oh non… murmure Souta. Ne me dis pas qu’ils vont…
BOOM.
Une détonation brute déchire l’espace. Mahoraga charge. Le sol explose sous son pied. Il abat sa lame circulaire dans un arc monstrueux. Kagenryū bondit à sa rencontre dans un rugissement multiple, crocs et griffes jaillissant en même temps. Les têtes attaquent chacune de leur côté, coordonnées par le chaos.
CHOC.
Crocs contre métal. Griffes contre lame. Plumes arrachées, étincelles, éclats de matière maudite. L’air explose, compressé par l’impact. Le domaine gémit, des fissures s’ouvrent sur les parois déjà ruinées.
— MAIS RETIENS-LE PUTAIN ! hurle Megumi en tentant de former un signe à la volée.
— C’est le tien qui a chargé le premier ! s’écrie Souta en esquivant une onde de choc.
— Il a juste reculé ! Le tien l’a regardé de travers !
Mahoraga bloque une mâchoire de Kagenryū à mains nues, plante son pied dans le sol, et repousse. L’une des têtes hurle, l’autre crache un souffle brûlant qui lèche le flanc du géant.
— CONTRÔLE MAHORAGA ! Moi j’ai TROIS têtes à gérer ! s'énerve Souta.
Megumi tente de reprendre le lien. Ses veines brillent d’énergie, son souffle devient plus court.
— J’ESSAIE !
Kagenryū se cabre, les ailes battant violemment. La tête de serpent tente de mordre Mahoraga à la gorge. La roue tourne encore. Click. Click.
— Oh merde… il s’adapte, grince Megumi.
Mahoraga change d’angle. Son bras se tord, sa lame pivote différemment, anticipant l’attaque suivante. Il frappe. Kagenryū encaisse de justesse, projeté en arrière dans un fracas titanesque.
Un silence d’une demi-seconde.
La lumière de Shirosae enfle d’un coup, comme si l’espace lui-même retenait son souffle. Son éclat pâle devient presque aveuglant, écrasant les ombres, figant les vibrations sauvages du domaine. Sa voix descend alors, nette, limpide, dépourvue de colère mais chargée d’une autorité absolue :
— Stop. L’ennemi, ce n’est pas vous. Obéissez-leur.
Ce n’est pas un ordre crié. C’est une vérité imposée. Mahoraga s’arrête net. Son pied levé retombe lentement sur le sol dans un clang sourd. L’anneau au-dessus de sa tête cesse de tourner, figé à un cran précis. Le géant détourne légèrement le regard, comme pris en faute, sa posture redevenue droite, presque… docile. Kagenryū se fige à son tour. Les ailes se replient dans un bruissement sec. Les trois têtes baissent simultanément, chacune à sa manière : le loup grogne à contrecœur, le serpent se replie en sifflant, le faucon détourne le regard, vexé.
Un silence pesant retombe, étrange après tant de violence. L’air, encore chargé d’électricité, semble enfin respirer.
— C’est officiel, souffle Souta, encore un peu sonné. Elle a plus d’autorité que tout notre clan réuni.
Il lève une main vers le ciel, là où flotte Shirosae, minuscule et immense à la fois.
— Merci, Aya !
La tête de loup de Kagenryū grogne faiblement, ses yeux brillants fixés sur Souta avec une intensité qui n’a rien de rassurant. Un grondement bas, presque vexé.
— Non mais j’te jure…, marmonne Souta en reculant d’un demi-pas. Il me regarde comme si c’était moi le problème…
Il soupire, puis se tourne vers l’imposante créature tricéphale, levant les mains en signe d’apaisement.
— Détends-toi, sérieux… On est du même côté, là.
Kagenryū ne répond pas. Mais ses griffes se rétractent légèrement, et la tension dans son corps décroît d’un cran. Juste assez.
Au-dessus d’eux, Shirosae détourne déjà son attention. Sa lumière s’atténue, se resserre, puis elle s’élève à nouveau, silencieuse, retournant à sa veille céleste. Son éclat se projette vers l’horizon déchiré, là où deux volontés titanesques s’affrontent : Gojo et Sukuna.
Megumi croise les bras, laissant enfin ses épaules retomber. Son souffle se stabilise.
— Enfin un peu de calme…
Souta jette un dernier regard de côté vers Kagenryū, puis vers Mahoraga, tous deux désormais immobiles, presque sages.
— Elle les a juste regardés…, murmure-t-il. …et ils ont obéi.
Un frisson lui parcourt l’échine.
Ce n’était pas de la domination. Ce n’était pas de la peur. C’était autre chose. Une reconnaissance.
Un silence lourd retombe, épais comme une chape. Même le domaine semble retenir son souffle. Les gravats cessent de vibrer. L’air est tendu, fragile.
Puis, très lentement, Mahoraga pivote la tête vers Kagenryū. Un simple mouvement.
Mais chargé de trop de promesses. La tête de serpent de Kagenryū frémit, ses écailles grinçant dans un froissement sec. La tête de faucon siffle, les ailes se déployant d’un cran, réflexe ancien, instinctif. Le loup grogne, grave, profond.
— Non, lâche Megumi aussitôt, sec, sans détour.
— NON, appuie Souta, plus fort, en écho immédiat.
Mahoraga frappe le sol de son pied massif. Un boom sourd résonne dans les ruines. Kagenryū hérisse ses plumes, un nuage d’énergie sombre pulsant autour de son corps. La tension remonte d’un coup.
Megumi serre les dents.
— Je vous jure qu’elle revient. Elle revient tout de suite si vous recommencez.
Il pointe vaguement le ciel, là où la lumière de Shirosae a disparu.
— Et elle aura pas la voix douce, cette fois.
Souta en rajoute, levant le doigt comme un parent à bout de nerfs vers son shikigami :
— Tu veux qu’elle revienne ? Tu veux vraiment qu’elle te gronde devant tout le monde ?
Silence immédiat.
Mahoraga se fige. Lentement. Comme si l’idée faisait son chemin. Kagenryū se raidit… puis, presque imperceptiblement, baisse les têtes. Les deux colosses détournent le regard. Fixent le sol. Immobiles. Pris en faute. Sans aucune ambiguïté.
Un instant passe.
— …On est vraiment en train d’élever des kaijus à menace émotionnelle, marmonne Megumi, fatigué.
— Franchement, souffle Souta, je préfère encore affronter Raku que gérer une crise d’ego de shikigami.
Ils échangent un regard bref. Mi-épuisé. Mi-hilare malgré eux. Puis, presque en même temps, ils forment leurs mudras. L’énergie se condense. L’air frémit.
Deux silhouettes lupines émergent dans un souffle spectral. Les loups prennent forme, agiles, silencieux. Ils se frôlent, museaux proches. Se jaugent. Pas d’hostilité. Juste une tension animale maîtrisée.
— Pas de bagarre, prévient Megumi, sans détour.
— Pas de concours de dominance, ajoute Souta, pointant un doigt accusateur.
Les deux loups échangent un regard canin, oreilles dressées. Puis, comme s’ils s’étaient compris sans un son, ils s’élancent ensemble dans les ruines, leurs silhouettes se fondant dans l’ombre, rapides, efficaces. Éclaireurs parfaits.
Souta se redresse, glisse les mains dans les poches.
— Avoue… Ça, c’était presque classe.
Megumi soupire, déjà en marche.
— Ouais. Si on oublie qu’ils vont sûrement se battre pour savoir qui flairera Raku en premier.
Ils reprennent leur progression. Mahoraga et Kagenryū avancent derrière eux, lourds, disciplinés… à peu près.
Les loups ouvrent la voie, silencieux, rapides, tranchant l’obscurité. Devant eux, le cœur du domaine les attend.