Le Revers de L'Infini - Tome 4 : Infini

Chapitre 7 : Le prix du Cavalier

2534 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/01/2026 21:34

Shibuya, près du canal. Sous la passerelle éventrée, l’ombre est plus épaisse, presque rassurante après la violence du domaine. L’eau en contrebas clapote faiblement, chargée de reflets instables. Des morceaux de béton pendent au-dessus d’eux comme des crocs figés. Pendant un instant rare… le monde ne hurle plus.


Au loin, la lumière blanche de Shirosae pulse doucement, régulière, obstinée. Un phare irréel planté au cœur du chaos. Chaque battement éclaire brièvement les ruines, comme si le ciel respirait encore.


Yuta reste debout, adossé à un pilier fissuré, les bras croisés. Il ne baisse pas sa garde, même ici. Son regard demeure levé, accroché à la lueur qui pulse au loin.

— On souffle ici. Deux minutes, dit-il enfin.


Ce n’est pas une pause confortable. C’est une pause tactique.

 

Il jette un regard vers Aya, sans s’y attarder. Il a appris à ne pas la fixer trop longtemps. À ne pas tirer sur une lumière déjà trop sollicitée.

— T’as l’air à bout…


Un silence, puis plus doucement :

— Comment tu tiens ?

 

Aya relève les yeux. Ses traits sont tirés, cernés, comme si chaque pensée pesait sur ses tempes. La peluche est toujours serrée contre elle, mais ses doigts tremblent moins qu’avant.

— Je me sens… vidée.

 

Elle inspire avec difficulté, comme si l’air peinait à remplir ses poumons.

— Comme si on m’avait raclé de l’intérieur.

 

Son regard dérive vers le ciel brisé, là où Shirosae irradie, stable, implacable.

— Mais… il a le dessus, murmure-t-elle.

 

Une certitude fragile, mais réelle.

— Je le vois. À travers elle. Il ne recule pas. Pas une seconde.

 

Yuta suit la direction de son regard. Sa mâchoire se crispe imperceptiblement.

— Ouais…

Il hoche lentement la tête.

— Il a repris le terrain.

Un souffle passe entre ses dents.

— C’est plus vraiment un échange, maintenant. Il impose le rythme. Il force Sukuna à répondre.

 

Puis il la regarde de nouveau.

— Et toi… même comme ça, t’arrives encore à maintenir un lien pareil.

Un silence plus doux.

— T’as pas idée de ce que ça représente.

 

Aya baisse les yeux.

— J’ai peur de lâcher…

Sa voix est basse, presque avalée par l’air.

— Pas pour moi. Pour lui. Pour eux.

 

Yuta s’accroupit légèrement, à sa hauteur, sans la toucher.

— T’as déjà fait bien plus que ce que la plupart auraient pu faire.

Il relève le menton, regard clair.

— Et tant que ce lien tient… tant que tu respires… t’as pas lâché.

 

Aya hoche doucement la tête. Puis, comme si la pensée la traversait malgré elle :

— Sukuna ne l’a pas touché une seule fois…

Un souffle nerveux lui échappe, presque un rire sans joie.

— Par contre, Satoru… qu’est-ce qu’il est prétentieux.

 

Yuta laisse passer une seconde.

— Tu trouves Gojo prétentieux ?

 

Aya ne répond pas tout de suite. Son regard reste accroché à la lumière.

— Il provoque. Il insiste. Il le pousse…

Elle serre un peu plus la peluche contre elle.

— Et maintenant Sukuna regarde ailleurs.

Elle avale difficilement sa salive.

— Il ne le regarde plus lui.

 

Un silence. Plus lourd.

 

Yuta comprend immédiatement. Le coin de sa bouche se relève à peine.

— Ah.

Il secoue doucement la tête.

— Ça, c’est exactement pour ça qu’il fait ça.

Il se redresse légèrement, regard tourné vers la lueur.

— Les types comme Sukuna… si tu les laisses croire qu’ils dominent, ils prennent toute la place. Ils écrasent tout.

 

Sa voix reste calme, mais ferme.

— Alors Gojo les pique. Il les énerve. Il les force à sortir de leur trajectoire.

Il serre légèrement les poings.

— Une seconde d’orgueil mal placé… c’est une seconde où Sukuna réfléchit moins. Où il veut gagner maintenant.

 

Il regarde Aya.

— Et c’est là qu’il fait des erreurs.

 

Aya écoute en silence.

 

— Gojo n’est pas prétentieux par inconscience Aya, reprend Yuta.

Un bref sourire.

— Il l’est par stratégie.

Puis, plus bas :

— Et surtout… parce qu’il sait exactement ce qu’il fait.

 

Aya détourne les yeux un instant.

— Être sûr de soi… ça peut tuer, murmure-t-elle.

 

Yuta ne la contredit pas.

— Oui.

Un temps.

— Mais Satoru n’est jamais vraiment sûr. Pas quand ça compte.

Il relève les yeux vers la lueur.

— Quand il sourit comme ça…

Un silence.

— C’est rarement parce qu’il se sent tranquille.


Aya relève les yeux vers lui, lentement, comme si chaque mouvement demandait un effort.

— Tu le connais depuis longtemps ?


Yuta met un instant à répondre. Pas par hésitation — plutôt parce qu’il choisit ses mots. Son regard se perd brièvement dans la lumière lointaine, là où le combat des rois déchire encore le ciel.

— Quatre… peut-être cinq ans, dit-il finalement.

Il inspire doucement.

— Il m’a sauvé.


Le mot tombe sans emphase. Brut. Vrai.


— Il a eu confiance en moi avant même que je comprenne ce que j’étais. Avant que je comprenne que…

Il s’interrompt une fraction de seconde, puis reprend, sans détour.

— À l’époque, j’avais essayé de mettre fin à ma vie. Je n’arrivais plus à supporter ce que j’étais devenu. Ce que j’attirais. Ce que je détruisais sans le vouloir.


Il se redresse légèrement, comme pour assumer pleinement ce qu’il vient de dire. Son regard reste droit, sans honte, sans fard.


— Gojo paraît immature. Bruyant. Insupportable.

Un souffle, presque un sourire.

— Mais il est d’une lucidité terrifiante. Il a regardé ce que j’étais… et il n’a pas détourné les yeux.


Aya reste silencieuse. Elle cligne des yeux, surprise, touchée. Ses doigts se resserrent autour de la peluche.

— Mettre fin à ta vie… ?

Sa voix se brise un peu.

— Oh…


Elle baisse les yeux, avale difficilement sa salive. Puis les relève vers lui, avec une douceur prudente, presque tremblante.

— Je suis… vraiment contente qu’il t’ait trouvé, murmure-t-elle.

Un faible sourire éclaire son visage fatigué.

— Et que tu sois encore là.


Yuta la regarde. Longuement. Quelque chose de chaud passe dans son regard, discret mais profond.

— Moi aussi, murmure-t-il.


Un silence s’installe. Pas un silence vide. Un silence plein de ce qui aurait pu ne jamais exister, et de ce qui, malgré tout, est encore là.

 

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Salle de l’échiquier


Le plateau s’étend sous ses yeux comme une plaie ouverte, veines de marbre noir et blanc pulsant d’une lueur malsaine. Les cases semblent respirer, imperceptiblement, au rythme de la volonté qui les domine. Ici, rien n’est décoratif. Tout est fonctionnel. Calculé.

Raku reste droite, immobile, silhouette nette découpée dans la pénombre. Pas un pli dans sa posture. Pas un battement inutile. Seuls ses doigts bougent.


Un pion noir.

Puis un autre.


Elle les place lentement, méthodiquement, encerclant la Reine blanche et le Cavalier avec une patience presque affectueuse. Chaque pièce glisse sur le marbre dans un chuintement feutré, comme si l’échiquier lui-même retenait son souffle.


— Le Cavalier protège… murmure-t-elle enfin, la voix basse, posée.

Elle incline légèrement la tête, observant l’ensemble.

— Il bondit. Il surprend. Il casse les lignes droites.


Ses doigts effleurent la pièce du Cavalier. Un contact bref. Calculé.

— Mais combien de fois peut-il bondir… avant que ses muscles ne lâchent ? Avant que l’élan ne devienne inertie…?


Un dernier pion est posé. Le cercle est presque parfait. Pas d’attaque immédiate. Pas encore. Juste une pression constante, étouffante. Une promesse de manque d’air.


Raku redresse lentement la main. Ses yeux parcourent l’échiquier une dernière fois, comme on contemple une œuvre achevée.

— Parfait.


Un sourire étire ses lèvres. Froid. Sans joie. Le sourire de quelqu’un qui ne cherche pas à gagner vite, mais à être certaine que, quand la chute viendra, elle sera irréversible.

 

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Retour au canal — Shibuya


L’air se crispe soudainement. Ce n’est pas un bruit. Pas une vibration franche. Plutôt une contraction invisible, comme si l’espace retenait son souffle avant de frapper. Les ombres autour de Yuta et Aya se plissent, se froissent, puis se décollent des surfaces auxquelles elles semblaient appartenir. Les murs suintent du noir. Le sol se fissure et recrache des silhouettes difformes. Des fléaux. Longilignes, étirés à l’extrême, trop maigres pour être naturels, trop précis pour être erratiques. Ils ne hurlent pas. Ils glissent.

Un sifflement sec accompagne leur approche, comme des lames qu’on tire hors de leurs fourreaux.


Yuta réagit instantanément. Il se place devant Aya, un demi-pas suffit. Sa posture change : ancrée, tendue, prête à rompre.

— Reste derrière moi.


Son regard balaye l’environnement à une vitesse folle. Les angles morts. Les hauteurs. Les fissures. Trop nombreux. Trop coordonnés. Ce n’est pas une meute affamée. C’est une embuscade.

Il serre la poignée de son katana. L’énergie maudite s’éveille sous sa peau, froide et nette.

— C’est pas une attaque au hasard, lâche-t-il entre ses dents. C’est dirigé.


Le mot tombe comme un verdict.


Un souffle passe. Glacial. Calculé.

— Elle joue.


Aya reste en retrait, le dos presque collé au béton effondré. Sa peluche est plaquée contre sa poitrine, ses doigts crispés dans la fourrure usée. Elle sent la pression. Pas seulement celle des fléaux, celle de l’intention derrière eux.

— Elle nous attaque… murmure-t-elle, la voix tendue. Et Shirosae est déjà avec Satoru…

Ses yeux glissent brièvement vers la lueur lointaine qui pulse encore dans le ciel brisé, puis reviennent à Yuta. Elle inspire profondément.

— T’inquiète. J’suis pas du genre à reculer.


À peine les mots prononcés qu’un fléau bondit. Trop rapide pour un humain normal. Une masse noire hérissée d’excroissances osseuses, gueule ouverte dans un silence affamé.


Yuta pivote. Un seul geste.

Sa lame tranche l’air, puis la chair maudite. Le fléau est coupé net, se désagrégeant avant même de toucher le sol.

— Allez. Au suivant…

Il plante son pied, ancre son centre de gravité.

— Rika ! Aide-moi !


L’espace derrière lui se déchire dans un grondement sourd. Une présence colossale se matérialise, tordant la lumière autour d’elle. Rika émerge des ombres, massive, écrasante, son regard fixé sur ceux qui osent approcher.

— Je suis là, Yuta, résonne sa voix, vibrante, presque possessive.


Les fléaux hésitent. Une fraction de seconde. Juste assez pour comprendre leur erreur.

Puis ils se jettent quand même.


Yuta resserre sa prise. L’énergie pulse autour de lui, amplifiée, dense, presque palpable. Il sent Rika derrière lui, comme une seconde colonne vertébrale, un soutien absolu.

— Ils ont choisi le mauvais moment.


Il bondit. Rapide. Précis. Chirurgical. Le premier fléau est tranché d’un mouvement net, le second repoussé par une onde brutale, le troisième écrasé avant même d’atteindre sa cible.


— Rika, sur les côtés !

Il fend l’air en avançant.

— J’ouvre devant !


L’ombre et la lumière s’entrechoquent. Et au cœur de la mêlée, Yuta tient la ligne.

 

Aya les regarde, pétrifiée. Le combat se déroule trop vite pour elle. Les silhouettes noires surgissent, explosent, disparaissent dans des gerbes d’ombre et d’énergie. Yuta est partout à la fois, précis, implacable, et Rika est une masse vivante derrière lui, une muraille de rage et de protection. Mais Aya, elle, n’a pas le luxe de la vitesse. Seulement celui de la peur.

Ses doigts tremblent autour de la peluche. Sa respiration est courte, hachée. Chaque sifflement dans l’air lui vrille les nerfs. Chaque ombre qui bouge lui donne l’impression qu’elle va être la suivante.

Et puis… ça arrive. Un fléau différent. Plus fin. Plus discret. Pas de charge frontale. Pas de cri. Il s’infiltre. Le sol sous Aya se fissure sans bruit. Une vrille noire jaillit, liquide, vive, comme une aiguille sortie des entrailles du monde. Trop rapide pour qu’elle comprenne. Trop précise pour être accidentelle. Les crocs se referment juste sous son bras. Un claquement sec.

Un éclair de douleur.


CLAC


La morsure est superficielle. Pas profonde. Pas mortelle. Mais réelle. Horriblement réelle. La chair se déchire, le sang jaillit en un filet chaud qui coule le long de son bras. La douleur arrive après, brutale, fulgurante, comme si son corps venait seulement de comprendre ce qui lui arrivait. Aya recule d’un pas, chancelle. La peluche glisse presque de ses mains.


Yuta entend le bruit. Un bruit minuscule. Mais pour lui, c’est un coup de tonnerre. Il se retourne, une demi-seconde trop tard.

— Tch !

Sa lame décrit un arc violent. Le fléau est tranché net, pulvérisé avant même de pouvoir se replier. Des fragments d’ombre retombent au sol comme de la cendre morte.

— Je t’ai dit de PAS la toucher !

Sa voix claque, chargée d’une colère froide, presque incontrôlée. Rika rugit derrière lui, l’espace tremble sous son cri.


Yuta est déjà près d’Aya. Son regard la balaie, rapide, précis, inquiet.

— Tiens bon ! ne regarde pas ça, d’accord ? Respire !


Aya pousse un cri étouffé, plus de surprise que de douleur, mais ses jambes flanchent.

— Haa…!

Elle porte une main à son bras. Du sang. Pas beaucoup. Mais assez pour la faire trembler. Assez pour lui rappeler qu’elle est vulnérable. Qu’elle est une cible. Son cœur s’emballe. Sa vision se trouble. Et quelque part, très loin. Là où le ciel est déchiré par la lumière et la violence. Shirosae se crispe.


L’aura blanche qui enveloppe Gojo vacille imperceptiblement. Une pulsation irrégulière. Une hésitation dans le flux parfait de l’Infini. Comme une note fausse dans une symphonie divine. Shirosae tourne la tête. Son regard ne se pose pas sur Sukuna. Il se pose sur Aya.

Un lien invisible se tend. Une alarme silencieuse. Une douleur qui n’est pas la sienne, mais qu’elle reconnaît immédiatement.

Pendant un instant : un seul

Elle délaisse le combat. La lumière se détourne légèrement. Pas assez pour abandonner Gojo. Juste assez pour aider. Un filament blanc se détache de son aura, traverse l’espace comme une caresse brûlante, cherche Aya à travers les ruines et les ombres.


La lumière vacille. Le boost de Gojo passe de 200% à 150% à cet instant…

Mais elle revient vers celle qu’elle protège. Vers son lien… 

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