Le Revers de L'Infini - Tome 4 : Infini

Chapitre 10 : La Reine se lève

1211 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 09/01/2026 20:17

[ NOTE ]


Juste avant de continuer… si t’as pas lu le chapitre précédent, fais-le. Sinon, tout ce qui arrive là va perdre son sens.

Okkotsu Yuta






___________________________________





Le roi noir est tombé. Raku demeure immobile. Droite, parfaite, inamovible, comme une stèle dressée au milieu d’un cimetière que le temps aurait renoncé à éroder. Rien dans sa posture ne trahit la moindre secousse. Pas de colère. Pas de surprise. Pas même de crispation. Seulement cette présence dense, absolue, qui impose le silence autour d’elle.

 

L’échiquier s’est figé. Les pièces noires, jadis animées d’un mouvement presque organique, frémissant, pivotant, anticipant, retombent une à une dans une immobilité glaciale. Comme si le fil qui les faisait vivre venait d’être tranché net. Le plateau, lui, ne vibre plus. Il attend.

 

Au centre, le roi renversé repose sur le marbre veiné d’obsidienne. Couché sur le flanc. Dépouillé de toute dignité. Une pièce inutile, désormais. Personne ne le relèvera. Raku l’observe longtemps. Ses yeux ne cillent pas. Ils analysent. Mesurent. Intègrent l’événement comme une donnée parmi d’autres. Puis ses doigts glissent sur la surface du plateau. Lentement. Délibérément. Froid contre froid. Pierre contre volonté.

 

Un souffle à peine audible s’échappe de ses lèvres :

— Ah…

Une pause.

— Il a tenu plus longtemps que prévu.

 

Le sourire qui accompagne ces mots n’a rien d’humain. Ce n’est ni la satisfaction d’une victoire, ni la déception d’un échec. C’est un plaisir calculé, discret, presque élégant. Celui d’une prédatrice qui reconnaît, sans émotion excessive, que la proie a résisté juste assez pour rendre la chasse digne d’intérêt. Puis ce sourire s’efface. Sa voix change. Elle ne raconte plus.

Elle décrète. Raku lève la main. L’échiquier craque.

 

Pas un simple bruit de pierre fendue, un craquement sec, étranglé, comme un cri qu’on aurait étouffé avant qu’il ne naisse. Une fissure serpente d’un bord à l’autre du plateau, rapide, implacable, dessinant une balafre irrégulière au cœur du jeu. Et dans cette brisure… quelque chose respire. Quelque chose qui n’était pas censé être là. Quelque chose qui attendait.

 

— Alors il est temps… que la reine avance.

 

Sous ses pieds, une onde sourde se propage. Pas un tremblement sonore, une pression, profonde, intime, qui traverse la matière comme une pensée malsaine. Le sol se déforme. Se cambre. Se contracte comme un animal blessé cherchant à fuir. Puis il cède. D’un seul bloc. Comme si l’univers lui-même venait d’être renversé, pièce trop lourde qu’on abat sans hésiter.

 

L’illusion de Shibuya, celle qui tenait encore par-dessus le réel, mince pellicule de cohérence, se déchire. Les buildings s’effondrent à l’envers, aspirés vers un ciel qui n’existe plus. Les vitres coulent le long des façades comme de la cire noire, lentes, épaisses. Les angles se ramollissent, fondent, se tordent, se dévorent entre eux dans une géométrie malade. La ville ne tombe pas. Elle est retirée.

 

Raku forme un mudra et sa voix traverse les décombres. Calme. Posée. Inévitable. Comme le couperet qui tombe sur une nuque déjà offerte.

Extension du territoire… Néant d’Ébène.

 

Et le monde se renverse. Pas brutalement. Pas d’un seul coup. Mais avec cette lenteur insupportable qui laisse au cerveau le temps de comprendre qu’il n’y a plus rien à comprendre.

 

Le sol devient plafond. Le plafond devient sol. Puis la notion même de haut et de bas se disloque, se froisse, se jette hors du réel comme une règle devenue inutile. La gravité hésite. Change de camp. Puis disparaît. Les corps flottent une fraction de seconde. Assez longtemps pour que la panique s’installe.

 

Au-dessus, ou en dessous, des silhouettes apparaissent. Trop longues. Trop étirées. Trop humaines pour être autre chose que monstrueuses. Elles marchent à l’envers, leurs pas silencieux frappant un ciel qui n’en est plus un. Leurs membres se plient selon des angles impossibles. Leurs ombres s’allongent sans source de lumière, rampant sur les parois comme des parasites conscients. Elles avancent comme si la logique n’avait jamais existé. Comme si le monde avait toujours été ainsi.

 

Les murs pleurent. Littéralement. De longues coulures d’ombre suintent du béton, épaisses, visqueuses, lentes. Elles tombent au ralenti, comme des larmes trop lourdes pour être pleurées normalement. Et dans ces traînées noires, des yeux s’ouvrent. Partout.

 

Dans les fissures. Dans la pierre. Dans les angles morts. Dans les replis de la lumière elle-même. Ils clignent. Ils observent. Ils reconnaissent. Puis viennent les voix.

Des chuchotements d’enfants morts, trop proches, trop intimes. Des voix qui ne résonnent pas dans l’air mais dans la tête, rampantes, insistantes, poisseuses comme des doigts sales sur la mémoire.

« Nanami… »

« Sho… »

« Maki… »

« Jun… »

« Yuta… »

 

Un prénom. Puis un autre. Puis encore un. À chaque nom prononcé, le domaine pulse. Il souffle. Il bat. Comme un cœur malade. Sous leurs pieds, le sol n’est plus qu’un damier vivant. Des cases noires. Des cases blanches. Elles respirent.

Certaines s’enfoncent sous le poids du pas, aspirant lentement la chair. D’autres vibrent, prêtes à céder. D’autres encore s’ouvrent brutalement, révélant des gueules béantes où des rangées de dents grincent autour d’un abîme en torsion. Des mains surgissent. Trop nombreuses. Trop longues. Trop avides.

 

Elles jaillissent des cases, des murs, des ombres. Elles attrapent chevilles, poignets, hanches. Elles griffent, agrippent, serrent. Elles tirent. Elles veulent avaler. Elles veulent éteindre. Elles veulent rappeler. Rappeler les fautes. Rappeler les regrets. Rappeler les morts.

Plus rien n’a de forme stable. Plus rien n’a de direction. Chaque pas devient une négociation avec l’abîme. Chaque respiration, une lutte contre quelque chose qui essaie d’entrer à la place de l’air.

 

Et là-bas… Tout au bout d’un escalier impossible. Un escalier qui monte, mais ne s’approche jamais. Chaque marche semble reculer à mesure qu’on l’atteint, conçu non pour mener quelque part, mais pour mesurer la volonté de ceux qui osent l’emprunter. Un palais se révèle.

Une cathédrale renversée, suspendue dans le vide. Les murs s’étirent à l’infini. Les arcs se contorsionnent comme des os mal soudés. Les vitraux n’ont plus de couleur, seulement des ombres figées derrière la vitre, silhouettes emprisonnées dans un cri silencieux. Un bâtiment qui devrait s’effondrer sous son propre poids. Mais qui flotte. Qui observe. Qui attend.


Le Palais de l’Oubli.

 

La véritable demeure de Raku. Son royaume. Son trône. Son ventre. Et cette fois… Aucun souvenir n’en ressortira intact...





La suite dimanche entre 20h et 22h... Le jeu change...

Laisser un commentaire ?