Le Revers de L'Infini - Tome 4 : Infini
Le monde a basculé. Encore. Mais cette fois, ce n’est pas une simple distorsion, c’est une réécriture.
Le décor est méconnaissable, comme si la réalité elle-même avait été retournée contre eux, prise de convulsions et recrachée sous une forme hostile. Le ciel n’est plus un ciel : une tapisserie craquelée de ténèbres, tendue au-dessus de leurs têtes, striée de failles lumineuses d’un blanc trop pur pour être naturel. Ces trouées ne projettent pas vraiment de lumière ; elles imposent leur présence, comme des cicatrices laissées par quelque chose qui a forcé le réel.
L’air est lourd. Pas simplement irrespirable : chargé. Saturé de murmures indistincts, de vibrations basses qui font grincer les dents et vibrer les os. Chaque inspiration donne l’impression d’avaler un secret qu’on n’aurait pas dû entendre.
Sous leurs pieds, le sol n’est plus qu’un damier instable. Les cases noires et blanches ondulent à peine, presque imperceptiblement, mais assez pour donner la sensation désagréable d’être observé. Comme si le terrain attendait une erreur. Comme s’il prenait note.
Yuta tourne lentement sur lui-même, la main proche de sa lame, les sens tendus à l’extrême. Ses yeux balaient l’horizon qui refuse obstinément de rester fixe.
— Oh… je crois que ça sent pas bon…
À ses côtés, Panda incline la tête, observe le sol qui palpite doucement sous ses pieds massifs. Un souffle lui échappe, mi-sérieux, mi-fataliste.
— Ouais… je me demande si je préférais pas l’autre version, finalement…
Celle où la réalité essayait juste de nous tuer.
Jun, elle, n’a pas perdu une seconde. Déjà en position défensive, les muscles prêts à exploser, elle scrute chaque recoin mouvant, chaque ombre trop lente, chaque angle trop droit.
— C’est quoi ça… ? Restez sur vos gardes…
Aya, blême, semble rapetissée dans cet espace trop vaste. Elle tremble à moitié, serrant sa peluche contre elle comme une ancre dérisoire. Ses yeux parcourent le paysage déformé, s’accrochent à des détails qui n’existent peut-être même pas.
— Elle a tout changé… Sa voix est un souffle. Pas de colère. Juste un constat vidé.
À cet instant, une lumière douce se répand. Elle vient d’en haut. La présence de Shirosae se manifeste sans fracas, sans rupture. Elle descend lentement depuis les hauteurs impossibles du domaine, flottante, majestueuse, irréelle. Son éclat pâle irradie autour d’elle, et lorsqu’elle atteint le groupe, un halo protecteur les enveloppe tous, repoussant légèrement la pression ambiante, pas assez pour effacer l’angoisse, mais suffisamment pour leur permettre de respirer. Un battement de calme, fragile.
Jin baisse les yeux vers lui-même. Ses vêtements, naguère sombres, sont désormais immaculés, d’un blanc presque cérémoniel. Il grimace.
— Attendez… Pourquoi on est tous en blanc, au fait ? C’est pas ma couleur ! J’ai l’air d’un figurant dans un rituel chelou !
Jun jette un coup d’œil franchement dégoûté à sa propre tenue claire, pince les lèvres.
— La mienne non plus. Sérieux… quelle horreur. On dirait qu’elle se fout de nous jusque dans le dress code.
Maki, les sourcils froncés, laisse échapper un souffle agacé. Elle n’accorde pas un regard à sa tenue.
— Ma garde-robe, j’en ai rien à foutre. Elle est où, cette garce ?! Et surtout… on n’est pas au complet !
Toge, étonnamment calme au milieu de ce chaos esthétique et existentiel, balaie les alentours d’un regard attentif. Ses yeux s’arrêtent sur les fissures mouvantes du ciel, puis sur le sol qui respire. Il murmure, grave :
— Bonite séchée…
Panda se redresse légèrement. Sa voix est plus grave qu’à l’accoutumée, moins enjouée.
— Gojo va peut-être nous rejoindre, non ? Avec tout ce qui se passe là-haut… ça sent le niveau apocalyptique.
Aya serre sa peluche un peu plus fort. Ses épaules se crispent. Une inquiétude plus personnelle perce enfin à travers la peur globale.
— Et Souta… ? Et Megumi… ? Et Rin ? Et… Sho ? Ils sont où… ?
Son regard se lève vers Shirosae, presque suppliant. Pas un ordre. Pas une stratégie. Juste une demande nue.
— Trouve-les…
La lumière de Shirosae pulse doucement en réponse. Elle s’éleve dans le ciel en répendant une onde lumineuse qui guérit et apaise.
Et quelque part, très loin dans le domaine, quelque chose semble avoir entendu. Plus loin, dans un couloir noir strié de lueurs blafardes, un groupe progresse avec précaution. Les parois semblent absorber le son, avaler les pas, comme si le domaine refusait qu’on le traverse trop vite. Le sol ondule à peine sous leurs pieds, respirant à un rythme lent, malsain.
Todo avance en tête, Rin toujours dans ses bras, son regard balayant l’obscurité avec une agressivité contenue.
— C’est quoi ça encore… grogne-t-il, les mâchoires serrées.
— Un décor qui ne respecte aucune loi connue, répond Nanami sans détour. Il scrute le sol, observe les fissures mouvantes. Ça dépasse tout ce que j’ai déjà vu… mais elle nous avait déjà montré un avant-goût dans le métro.
Il jette un regard en coin à Sho.
— Tu te souviens ?
Sho souffle par le nez, nerveux.
— Ouais… j’me serais bien passé de la version longue, sans pub et sans sortie de secours.
Son regard glisse vers Rin, inerte, la tête ballante contre l’épaule de Todo.
— Et elle ? Ça donne quoi ?
Todo baisse les yeux vers elle, son expression s’assombrissant.
— Toujours une poupée de chiffon. Vivante, mais…
Il hésite une fraction de seconde.
— …la lumière est éteinte dans son regard.
À cet instant précis, l’air change. Une lueur pâle descend lentement du plafond inexistant, silencieuse comme une neige céleste. Shirosae apparaît, immense et irréelle, planant au-dessus d’eux. Sa présence écrase le décor sans le toucher.
Nanami lève les yeux, ajuste ses lunettes par réflexe.
— Oh…
Un temps.
— Alors ça, c’est nouveau.
Sans un mot, sans un geste inutile, Shirosae étend sa lumière pour guérir le groupe et éteindre les sceaux, puis elle incline légèrement sa forme lumineuse vers Rin. Une onde blanche s’en détache, douce mais dense. Elle enveloppe la jeune exorciste, pulse, irradie.
Todo serre instinctivement Rin contre lui.
— J’sais pas ce que tu fais, murmure-t-il entre ses dents… mais continue.
La lumière s’intensifie. Le sceau sur le front de Rin palpite, puis s’apaise. Ses doigts tressaillent. Une respiration plus profonde soulève sa poitrine.
Puis…
Rin cligne lentement des yeux en fixant Todo.
— …Hé…
Elle fronce les sourcils. Sa voix est rauque, mais bien réelle.
— C’est moi ou tu me portes comme une princesse ?! Repose-moi tout de suite ! T’es fou ou quoi ?!
Todo sursaute presque et la repose aussitôt, la tenant encore par réflexe.
— Détends-toi, la petite… t’étais à deux doigts de partir en mode légume.
Sho éclate d’un rire franc, soulagé.
— Ah ! Ça, c’est bien elle. Bon retour parmi les gens qui gueulent, Rinette.
Rin se redresse en grimaçant, une main sur son crâne.
— Putain… j’ai l’impression qu’on m’a démonté le cerveau à coups de marteau.
Elle balaie les alentours du regard, méfiante.
— On est dans le cauchemar de qui, là ?
Shirosae incline brièvement la tête, comme une reconnaissance silencieuse, puis s’élève déjà, disparaissant dans les hauteurs du domaine pour poursuivre sa veille.
Rin suit la lueur du regard, cligne des yeux.
— C’était qui, ça… ? J’ai mal au crâne…
— Quelqu’un qui vient littéralement de te sauver la mise, répond Sho en regardant vers le ciel.
Il hésite, puis ajoute :
— Un genre de dragon céleste. Lié à Gojo, je crois… En tout cas on l’a vu avec lui…
Rin claque la langue.
— Tch… ok. Donc soit on la remercie, soit on lui fait la peau plus tard.
— Doucement, tranche Nanami, la voix basse mais ferme.
Il observe les murs qui semblent suinter de l’ombre.
— À mon avis, chaque pas compte désormais. Le sol est instable… et ces voix…
Comme pour lui donner raison, des murmures rampent à nouveau le long des parois. Des chuchotements sans source, sifflants, insistants, qui se glissent entre les pensées.
Sho plisse les yeux, la main crispée sur son arme.
— Ouais… ça me dit vraiment rien qui vaille.
Le couloir d’ombre se referme légèrement autour d’eux. Et quelque part, dans le Néant d’Ébène, quelque chose écoute.
Et alors, la voix s’élève. Elle ne vient ni d’en haut, ni d’en bas. Elle n’a pas de direction. Elle est partout, glissée dans l’air même qu’ils respirent. Douce. Lisse. Dépourvue de toute aspérité humaine. Une voix qui n’a pas besoin de crier pour écraser.
« Bienvenue. Vous vouliez un monde à l’image de vos croyances…voici le reflet exact de vos peurs. »
Le sol sous leurs pieds tressaille imperceptiblement, comme s’il réagissait au simple fait d’être nommé. Les cases du damier se déplacent d’un souffle, réajustant leur place, cherchant l’équilibre, ou la faille. Un rire suit. Pas franc. Pas cruel. Presque enfantin. Mais trop lent. Trop maîtrisé.
« Chaque pas est une erreur. Chaque regard, une offrande. Ici, même vos souvenirs mentent. »
Sho sent un frisson lui remonter l’échine. Pas un frisson de peur brute, quelque chose de pire. Une impression de reconnaissance. Comme si la voix venait d’effleurer un souvenir qu’il n’avait jamais confié à personne.
Todo serre les poings. Les muscles de ses avant-bras se tendent.
— …Cette voix… elle cherche pas à nous intimider, grogne-t-il.
— Non, confirme Nanami sans lever la tête. Elle nous explique les règles.
La voix reprend, plus proche. Plus basse. Chaleureuse. Intime. Malsaine. Comme quelqu’un qui se penche à l’oreille d’un ami pour lui murmurer une vérité qu’il n’a jamais voulu entendre.
« Alors allez-y. Jouez. Offrez vos cœurs à l’échiquier. Le roi noir est tombé…à la reine de danser. »
À ces mots, le damier pulse. Lentement. Comme un cœur gigantesque enfoui sous la pierre. Certaines cases noircissent. D’autres blanchissent à l’excès. L’espace se réorganise autour d’eux, non pas pour les accueillir, mais pour les tester.
Nanami ajuste ses lunettes, un tic nerveux rare chez lui. Sa voix est basse, mais parfaitement contrôlée.
— Donc… Sukuna a été rayé par Gojo.
Il marque une pause.
— Et ça a provoqué… ça.
Sho inspire profondément, tente de chasser la pression qui écrase sa poitrine.
— J’sais pas si on a gagné quoi que ce soit, lâche-t-il, tendu.
Il regarde autour de lui, le sol mouvant, les murs qui respirent.
— On dirait plutôt qu’on vient de passer au niveau au-dessus.
Todo esquisse un sourire sans joie, les yeux toujours levés vers le vide.
— Ouais…
Il claque sa langue.
— Et vu la façon dont elle parle, j’ai comme l’impression qu’on est devenus les pièces principales.
Le silence retombe. Mais cette fois, ce n’est plus un vide. C’est une attente.
Un peu plus loin, au-dessus d’eux, ou peut-être à côté, tant les notions d’orientation se sont dissoutes, Gojo se tient sur un pilier suspendu dans le néant. Un fragment de structure arraché au réel, maintenu debout uniquement par sa volonté. Autour de lui, l’aura blanche pulse avec régularité, dense, contenue, comme un orage enfermé dans un cristal. L’Infini ne déborde pas. Il règne.
Ses yeux balayent le territoire en contrebas. Le damier mouvant. Les couloirs qui se replient sur eux-mêmes. Les zones qui respirent comme des poumons artificiels.
— {Je pars trois minutes…et elle transforme ça en escape game démoniaque. Classique.}
En contrebas, une voix fend soudain le vide.
— HEY !! MONSIEUR GOJO !!! ON EST LÀ !!
Sho agite le bras sans la moindre gêne, comme s’ils se trouvaient sur un quai de gare et non au cœur d’un territoire où la réalité se fait avaler.
Gojo incline légèrement la tête. Il les a vus. Évidemment. Il continue néanmoins d’observer, analysant les lignes de force, les angles morts, les zones où le domaine respire trop fort.
Todo plisse les yeux, suit son regard.
— Il fait un état des lieux du domaine…
Il croise les bras.
— Il cartographie. Comme toujours.
— Il pourrait quand même passer nous dire bonjour ! râle Rin, bras croisés, l’air faussement vexé.
Nanami soupire, déjà fatigué de cette discussion.
— Ce n’est pas vraiment le moment.
— Ou alors il cherche un marchand de mochi, lance Sho avec un sourire moqueur.
— Ou un bubble tea, renchérit Rin sans hésiter.
Elle lève le menton.
— Il se bat jamais sans son bubble tea, hein.
Avant que Nanami n’ait le temps de l’arrêter, elle met ses mains en porte-voix.
— GOJO SENSEI !! VIENS NOUS VOIR !!
Tap.
Nanami lui assène un petit coup sec derrière la tête.
— Tu veux qu’on se fasse repérer par des fléaux ?
— Aïe ! proteste Rin en se frottant la nuque. C’était pas cool, monsieur Nanami…
Un silence suit. Lourd. Chargé.
Sho baisse la voix, se tourne vers elle, soudain plus sérieux.
— …Je suis content de te revoir sur pied.
Rin cligne des yeux, surprise une demi-seconde.
— Oh.
Elle détourne légèrement le regard.
— Ouais… moi aussi, j’imagine.
Sho serre les dents.
— T’es restée inconsciente deux heures… peut-être plus.
Il balaie le décor d’un regard inquiet.
— On a perdu toute notion du temps ici.
Todo acquiesce lentement, grave.
— Le temps, dans le Néant… ça veut plus rien dire.
Il observe les ombres mouvantes, les murs qui respirent, les cases du sol qui se déplacent à peine quand on ne les regarde pas.
— Mais faut qu’on bouge.
Il retient légèrement le bras de Rin contre lui pour la stabiliser, puis relève le regard.
— Le jeu a commencé.
Une pause.
— Et la reine… elle perd jamais sans tout emporter.
Au-dessus d’eux, Gojo ferme brièvement les yeux. Il a entendu. Son aura pulse une fois. Plus dense. Plus tranchante.
— {Très bien. Elle veut jouer. On va jouer.}
Et quelque part, dans les entrailles du domaine, le plateau réagit.