Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 19 : Le feu ne gagne pas toujours

1475 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 03/02/2026 19:02

Le couloir des ombres vacille sous leurs pas. Il ne s’effondre pas brutalement, il s’effiloche. À mesure que Souta et Megumi avancent, le territoire se délite derrière eux, rongé par la contrainte de leur double extension. Les arches de pierre se fissurent, les symboles gravés pâlissent, et chaque dalle quittée se dissout dans un souffle étouffé, aspirée par le néant mouvant du domaine comme si elle n’avait jamais existé.

 

Souta ne ralentit pas. Son souffle est court, mais tenu, calé sur le rythme de sa course. Ses muscles brûlent, pas assez pour le freiner, juste assez pour lui rappeler qu’il est bien vivant. L’énergie maudite pulse autour de lui, compacte, disciplinée, tenue à la limite exacte entre explosion et contrôle.

Dans son ombre, son shikigami ondule, prêt à jaillir au moindre signal, crocs et griffes retenus par une volonté ferme.

 

Juste derrière, Megumi avance sans un mot. Son regard est fixé droit devant, dur, calculateur. Mahoraga n’est pas totalement là, pas encore, mais sa présence pèse, lourde, adaptative, comme une menace latente. Chaque pas de Megumi ajuste l’équilibre du territoire, chaque micro-variation est analysée, intégrée. Il ne force pas. Il impose.

 

Ils n’échangent pas un regard, ils n’en ont pas besoin. La cadence est commune. Les battements de leurs auras s’accordent. Deux ombres. Un seul mouvement.

 

Au-dessus d’eux, Shirosae plane. Sa lumière pâle glisse le long des parois du couloir, épouse leurs silhouettes, amortit les secousses, lisse les aspérités du domaine. Elle ne commande pas. Elle n’entrave pas. Elle soutient. Une présence constante, presque imperceptible, mais sans laquelle le territoire se serait déjà retourné contre eux.

 

Puis… Un grondement sourd remonte du sol. Pas un piège discret. Pas une illusion. Un avertissement. Le couloir tangue. Les arches vibrent. Une dalle se plie sous leurs pieds, gémissant comme une structure trop tendue. L’air s’alourdit, saturé d’une chaleur brutale qui tranche violemment avec la froideur des ombres. Devant eux, quelque chose émerge.

 

Megumi s’arrête net, comme si le couloir venait de lui parler directement dans les nerfs. Ses yeux se plissent, non par peur, mais par reconnaissance forcée. Une mémoire qui refuse de rester enterrée.

 

— …Jogo ?

 

Le nom tombe à plat, lourd. Pas une invocation. Un constat amer.

Souta le rejoint aussitôt, sans reculer d’un pas, sans même ralentir. Il ne connaît pas cette chose, pas vraiment, mais tout, dans la façon dont la chaleur rampe sur sa peau, dans la manière dont l’air vibre trop fort autour de cette silhouette, lui hurle que quelque chose cloche. Ce n’est pas une présence. C’est une imposture.

 

— C’est pas un fléau comme les autres…, lâche-t-il, la mâchoire serrée.

 

Sa voix est basse, contenue, mais son énergie commence déjà à s’accumuler, comme une tempête maintenue sous pression.

 

Shirosae descend lentement. Ses ailes effleurent l’air dans un battement mesuré, presque solennel. Elle ne se précipite pas. Elle s’interpose. Sa lumière pâle tranche net avec l’orange violent des flammes, dessinant une frontière claire entre les exorcistes et la chose qui leur fait face. Sa voix résonne, calme, limpide, sans la moindre hésitation.

 

— Ce n’est pas lui.

Une pause.

— C’est elle.

 

Le rire qui répond n’est pas immédiat. Il monte. Lentement. D’abord grave, caverneux, presque familier, un écho déformé de ce qu’a été Jogo. Puis une autre intonation s’y greffe, plus haute, plus fine, acide comme du verre pilé. Deux voix qui se superposent mal, qui se parasitent.

 

— Oh… les enfants de l’ombre…, siffle la silhouette noyée dans les flammes.

 

La tête penche légèrement sur le côté, trop fluide pour être honnête.

— Vous avez joué avec votre petit territoire ridicule…

 

Le feu pulse.

— Maintenant, c’est à moi.

 

C’est bien la voix de Raku. Travestie. Déformée. Portée comme un masque trop serré. Chaque mot semble lutter pour rester cohérent, comme si même cette forme empruntée la rejetait.

 

Un cercle d’énergie incandescente se déploie sous ses pieds. La dalle hurle en silence. Le sol se fissure, se craquelle, se tord sous la chaleur. Le couloir des ombres grince, ses parois se contractent, menacées d’effondrement. L’air devient lourd, suffocant, chargé d’une pression qui écrase la poitrine.

 

Megumi serre les poings. Pas de panique. Pas d’hésitation. Il lit le tableau avec une lucidité glaciale.

 

— Elle veut nous couper la route.

 

Souta ne détourne pas le regard. Son énergie maudite converge dans sa paume, dense, vibrante, prête à être relâchée à la moindre ouverture. Autour de lui, l’espace ondule imperceptiblement.

 

— Et elle va échouer.

 

Shirosae bat des ailes une seule fois. Lentement. Sa lumière s’intensifie, s’enroule autour des deux exorcistes, s’ancre dans leurs ombres comme un serment silencieux. Elle ne crie pas. Elle n’ordonne pas. Sa voix glisse entre eux comme un souffle posé sur une braise.

 

— Restez ensemble.

Une infime pause.

— L’union… est votre force.

 

Le feu monte. Pas d’un seul bloc, il s’enroule. Des spirales de flammes jaillissent des parois du couloir, vrillent, cherchent les angles morts, les failles, la peur. La chaleur se fait oppressive, lourde, comme si l’air lui-même voulait brûler leurs poumons. Le territoire gémit, craque, menace de se refermer sur eux.

Mais les flammes ne les atteignent pas. La lumière de Shirosae fend l’air dans un battement net. Pas violent. Décisif.

 

Une pression invisible se déploie autour de Souta et Megumi, une bulle sans surface, sans éclat, mais absolue. Le feu la percute de plein fouet. Il rugit, se tord, tente de s’y accrocher, et glisse. Rejeté. Inoffensif.

 

Le contraste est brutal : la fournaise à l’extérieur, le calme tendu à l’intérieur. La silhouette en flammes chancelle. La “peau” de Jogo se craquelle, se fissure comme une statue chauffée trop vite. Des lignes lumineuses parcourent l’illusion, révélant ce qu’elle cache mal. Quelque chose se désaccorde. La voix aussi.

 

— Tch…

 

Un son sec. Irrité. Presque vexé. La chose (Raku) pose une main contre le sol. Le geste est lent, calculé. À l’impact, l’échiquier tout entier gronde. Les dalles vibrent sous leurs pieds, comme si le plateau respirait, contrarié.

 

— Ce n’est qu’un détour, murmure-t-elle, la voix déjà en train de se dissoudre. Les ombres ne gagnent jamais longtemps…

 

Le feu s’affaisse. Les spirales se délitent en cendres qui retombent sans chaleur. L’air s’allège brutalement, laissant derrière lui un silence presque douloureux. La silhouette disparaît, aspirée par le décor comme si elle n’avait jamais été là.

La dalle devant eux s’illumine. Pas d’explosion, pas de piège immédiat. Juste une clarté froide, expectative.

Silence.

Le piège est vide.

 

Souta s’avance d’un pas prudent, le corps encore tendu, les sens à l’affût. Son regard balaie les parois, le sol, l’espace au-dessus.

 

— Elle fuit ? demande-t-il, sans vraiment y croire.

 

Megumi ne répond pas tout de suite. Il observe. Longuement. Les résidus d’énergie, les fractures laissées dans le territoire, la manière dont le couloir respire encore trop vite.

 

— Non, dit-il enfin. Elle recule. Pour mieux piéger.

 

Shirosae descend légèrement, sa lumière plus douce maintenant, mais toujours vigilante. Sa voix se glisse dans leurs pensées, claire, sans urgence inutile.

 

— Le chemin est ouvert.

Une pause infime.

— Pour l’instant. Votre domaine s’efface, ne trainez pas.

 

Souta n’attend pas davantage. Il bondit en avant, l’élan franc, la décision déjà prise. Megumi le suit immédiatement, Makora grondant à ses côtés, prêt à frapper si le sol ose mentir. Autour d’eux, la lumière de Shirosae pulse.

Proche. Présente. Engagée.

 

Le couloir change subtilement. Les arches s’étirent, la pierre se polit, la clarté gagne en intensité. Ce n’est pas encore une sortie. C’est une direction. La lumière grandit.

 

Et au bout du chemin, quelque part au cœur du domaine, les attendent Gojo, Aya… et le centre névralgique d’un jeu qui n’aime pas qu’on avance ensemble...

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