Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
[ NOTE ]
On est en plein milieu d'un "escape game" de l'horreur et certains essaient de tricher ? Si tu n'as pas lu le chapitre précédent, tu vas être aussi paumé que Megumi essayant de comprendre une blague au second degré. Allez, un petit effort de lecture, sinon je vous laisse gérer le prochain fléau en solo. Et croyez-moi, ils sont malpolis. - Gojo Satoru
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Gojo flotte toujours en lévitation, immobile, les yeux clos. Il n’a pas besoin de regarder. Autour de lui, l’air se plisse, se détend, puis se déchire à intervalles réguliers. À chaque pulsation de son énergie, un fléau s’approche… et disparaît. Pas d’explosion spectaculaire. Juste une annihilation nette, propre, presque polie. Des cendres retombent, se dissolvent avant même de toucher le sol. Son énergie maudite ne déborde pas. Elle circule. Calme. Précise. Mortellement disciplinée.
En retrait, Aya reste immobile, les deux mains serrées autour de sa peluche comme autour d’un point fixe. Elle lève parfois les yeux vers lui. Elle ne comprend pas tout, mais elle sent une chose avec certitude : tant qu’il est là, rien ne passe. Cette certitude la tient debout.
Un changement dans l’air.
Un frottement différent.
Un souffle trop humain.
Deux silhouettes émergent à l’extrémité du couloir. Souta et Megumi déboulent presque en même temps. Leurs pas résonnent lourdement. Leurs vêtements portent encore les traces du feu : tissu noirci, fibres fondues, marques de brûlure encore tièdes. Leurs auras sont éraflées, instables sur les bords, mais tenaces. Elles tiennent. Comme eux.
Ils sont debout.
Et vivants.
Gojo entrouvre à peine un œil. Juste assez pour les “voir” à sa manière. Un sourire en coin étire sa bouche.
— Oh. Regardez-moi ça… l’entrée des artistes.
Souta ne baisse pas la garde. Son corps reste légèrement penché vers l’avant, prêt à réagir. Il expire bruyamment par le nez, un souffle râpeux coincé entre fatigue et adrénaline.
— On a failli mourir cramés.
— Stylé, alors, répond Gojo sans la moindre hésitation. C’est le thème du moment.
Megumi s’arrête à son tour. Il pose les mains sur ses genoux, laisse passer une seconde pour reprendre son souffle. Puis il se redresse, d’un mouvement sec, maîtrisé malgré la tension encore visible dans ses épaules.
— Elle nous a attaqués sous la forme de Jogo.
Le sourire de Gojo se tord légèrement. Une grimace mi-amusée, mi-exaspérée.
— Ah… Jogo, marmonne-t-il. Le cône de lave préféré des amateurs de demi-échec.
Souta secoue la tête, passe une main dans ses cheveux brûlés, puis jette un regard rapide vers Aya. Elle est là. Entière. Protégée. Son regard glisse ensuite vers Shirosae, toujours suspendue au-dessus d’eux, baignée d’un éclat discret mais ferme, comme un fil de lumière qui refuse de rompre.
— On a forcé le passage avec le Double Territoire, dit-il. Elle nous attendait au bout.
Il marque une pause, plus grave.
— Sans Shirosae… on serait pas là.
Gojo incline légèrement la tête. Son sourire change. Moins moqueur. Presque attendri.
— Ah oui… j’ai senti passer ça, dit-il calmement. Un beau chaos instable. Violent. Totalement suicidaire.
Il laisse flotter une seconde de silence.
— J’ai été ému.
Megumi expire par le nez, un souffle bref.
— Ça a tenu.
— À peine, corrige Gojo sans méchanceté. Mais bon… c’est votre signature.
Il ouvre enfin les deux yeux, juste un instant. Assez pour les fixer tous les deux.
— Un coup d’éclat qui aurait pu être un enterrement.
Puis, plus bas. Plus sincère.
— Je suis content de vous retrouver.
Autour d’eux, le domaine gronde encore au loin. Mais ici, pour quelques secondes volées au jeu, ils sont réunis. Et Raku le sent.
Souta, les yeux encore sombres d’énergie résiduelle, observe Gojo un instant de plus. Le contraste le frappe toujours : cette posture tranquille, presque désinvolte, alors que tout autour hurle, grince, se tord. Il fronce légèrement les sourcils.
— T’as pas ouvert les yeux ?
Gojo ne répond pas tout de suite. Son sourire, habituellement insolent, s’amenuise. Pas disparu. Juste… rangé. Quand il parle enfin, sa voix est plus basse, plus dense, comme si chaque mot pesait.
— Non.
Un court silence. L’air autour d’eux frémit, chargé d’énergies qui s’entrechoquent sans jamais se stabiliser.
— Ici, c’est pas un champ de bataille, continue-t-il. C’est un piège à perception.
Il reste immobile, suspendu, les paupières closes. Pourtant, tout dans son attitude dit qu’il “voit” malgré tout. Autrement.
— Mon Sixième Œil, ici, voit trop bien. Il attrape tout… sauf ce qu’il faut.
Il marque une pause, le front imperceptiblement plissé.
— Si je l’ouvre, c’est pas le monde que je regarde. C’est le vide qui me regarde en retour.
Souta déglutit sans s’en rendre compte. Megumi, à côté, ne dit rien, mais ses épaules se tendent légèrement. Aya, elle, serre un peu plus sa peluche, attentive au moindre mot.
Gojo lève un doigt, sans ouvrir les yeux, et le pointe vaguement dans leur direction. Pas accusateur. Presque… fédérateur.
— Bienvenue dans le funhouse. Plus de règles claires. Plus de logique fiable. Les murs mentent, le sol ment, même les souvenirs mentent.
Un souffle, presque un rire.
— Mais y’a moi.
À peine le mot est-il prononcé qu’un fléau jaillit derrière lui, surgissant d’une fissure de l’espace, gueule ouverte, griffes tendues. Il n’y a ni alerte, ni réaction visible de Gojo. Il ne se retourne même pas. L’ombre du fléau touche l’air autour de lui. Et se désintègre. Pas d’explosion. Pas de cri. Juste une implosion silencieuse, comme si la créature avait tenté d’exister au mauvais endroit. Il n’en reste rien. Même pas des cendres.
Gojo reprend, comme si l’interruption n’avait jamais eu lieu :
— Et maintenant… y’a vous aussi.
Il incline légèrement la tête, un sourire revenu, fatigué mais sincère.
— Super. On est quatre à naviguer à l’aveugle. Quatre à sentir au lieu de voir. Quatre à improviser.
Un bref silence retombe. Le domaine gronde au loin, frustré.
— Autant dire, conclut-il, qu’on n’a pas de plan.
Son sourire s’étire d’un cran.
— Mais on a quelque chose de mieux. On est encore debout.
Souta s’avance doucement vers Aya. Il ne se presse pas. Comme si un geste trop brusque risquait de briser quelque chose de fragile entre eux. Son regard glisse d’elle à la peluche qu’elle serre contre sa poitrine, puis remonte vers son visage encore marqué par la fatigue. Sa respiration est irrégulière, le souffle de quelqu’un qui revient de loin. Quand il parle enfin, sa voix est étonnamment calme, presque posée.
— Merci pour tout.
Aya cligne des yeux, prise de court. Elle n’avait pas anticipé ça. Pas dit comme ça. Elle relève un peu la tête, surprise, puis un sourire timide, sincère, se dessine sur ses lèvres.
— … vous êtes là… vous avez réussi…
Il y a du soulagement dans sa voix. Quelque chose qui se relâche enfin. Ses doigts se resserrent instinctivement autour de la peluche, comme pour s’assurer qu’elle est bien réelle, que ce moment ne va pas se dissoudre comme le reste du domaine. Mais quand les mots de Souta prennent vraiment sens, elle baisse légèrement les yeux. Ses épaules se contractent à peine, touchée malgré elle.
— Me remercie pas… J’étais pas seule.
Elle hésite une fraction de seconde, puis désigne la peluche d’un geste presque maladroit, presque gêné.
— Elle voyait pour moi.
Le silence qui suit n’est pas vide. Il est dense. Chargé. Souta hoche lentement la tête. Pas par politesse. Par compréhension. Ses yeux restent sur elle, attentifs, sans jugement. Il ne sourit pas vraiment, mais son regard s’adoucit. Quelque chose s’y éclaire, comme si une tension ancienne venait de lâcher.
— …T’as veillé sur moi. Même sans être là.
Il détourne légèrement le regard, comme si dire la suite de face était trop difficile. Sa voix baisse d’un ton, devient plus grave, plus intime.
— Je m’en souviendrai.
Ce n’est pas une promesse lancée en l’air. C’est un fait. Quelque chose d’ancré.
Derrière eux, Gojo flotte toujours, bras croisés, parfaitement immobile. Il a entendu chaque mot. Évidemment. Il ne fait aucun commentaire. Il ne plaisante pas. Pas cette fois. Mais un sourire discret, presque imperceptible, étire le coin de ses lèvres, celui qu’il réserve aux instants qu’il juge justes, et qu’il choisit de ne pas perturber.
Un fléau s’approche dans son dos, rampant hors d’une distorsion du sol. Gojo ne se retourne même pas. L’ombre est écrasée net, dissoute dans un souffle sec, comme une pensée inutile qu’on balaie.
Aya, un peu troublée par le regard de Souta, relève les yeux. Elle alterne entre lui et Gojo, puis jette un coup d’œil vers le ciel sombre du domaine.
— J’ai essayé d’aider tous ceux que je voyais… enfin, qu’elle voyait.
Elle incline légèrement la tête vers Shirosae, qui plane au-dessus d’eux, silencieuse, constante, sa lumière pulsant doucement comme un cœur.
— C’est le minimum que je pouvais faire…
Souta la regarde encore une seconde. Puis il secoue lentement la tête. Un refus tranquille. Sans colère. Sans emphase.
— C’est pas le minimum.
Il relève enfin les yeux vers elle. Sa voix reste basse, mais elle est ferme, assurée, sans hésitation.
— C’est toi, Aya.
Il marque une courte pause.
— C’est plus que ça.
Le domaine gronde au loin, impatient. Mais ici, dans ce court instant suspendu, quelque chose tient encore. Et ne cède pas.
Gojo n’ajoute rien. Il se contente de croiser les bras, en silence. Son sourire en coin reste accroché à son visage, discret, presque moqueur — le genre de sourire qu’il réserve quand il observe plutôt qu’il n’intervient. Il laisse les secondes passer, capte les flux, écoute le domaine respirer comme une bête contrariée.
Une rafale d’énergie jaillit soudain sur leur flanc droit.
Megumi se décale d’un pas sec et explose un fléau d’un coup de poing brutal, saturé d’énergie maudite. L’impact écrase la créature contre une dalle noire qui se fissure sous le choc avant de se résorber.
— Mais c’est une usine ou quoi ?! lance-t-il, agacé, en secouant sa main. Tu en as tué combien depuis le départ ?!
Gojo soupire, toujours bras croisés, comme si la question l’ennuyait plus que la situation elle-même.
— J’ai arrêté de compter au bout de quarante. Et j’exagère même pas.
Un autre fléau surgit derrière eux, difforme, hurlant. Il n’atteint jamais le groupe : l’Infini le stoppe net, l’écrase sur place, le réduit à une poussière d’ombre qui se disperse dans l’air.
Souta pivote à demi, observant l’horizon mouvant où d’autres silhouettes se forment déjà.
— Elle cherche pas le kill, conclut-il. Elle nous épuise. Physiquement. Mentalement.
Il serre les dents.
— Du fléau en boucle. Toujours juste assez pour nous forcer à réagir. Pas pour gagner. Juste pour vider les réserves.
Megumi acquiesce, le regard sombre.
— Un siège. Version domaine.
Aya sent un nœud se former dans sa poitrine. Elle lève instinctivement les yeux vers Shirosae, qui plane un peu plus haut, attentive, presque tendue elle aussi.
— Aide-les…
Ce n’est pas un ordre. C’est une supplique calme. Claire.
Shirosae descend aussitôt d’un battement d’ailes. Sa lumière bleutée s’intensifie, gagne en densité. Elle fend l’air comme une lame silencieuse et traverse un fléau en plein bond. La créature n’a même pas le temps de hurler : elle se dissout, effacée, comme si elle n’avait jamais existé.
Un second fléau tente de contourner par le haut. La lumière de Shirosae pulse. Il se désagrège avant même d’approcher.
Gojo sourit, les yeux toujours clos.
— Voilà… souffle-t-il.
Un léger amusement dans la voix.
— Là, on commence à ressembler à quelque chose.
Le domaine gronde autour d’eux, contrarié. Les fléaux continuent d’apparaître, mais moins hardis, plus prudents. Comme s’ils avaient compris que la proie ne s’épuiserait pas aussi facilement. Et au centre du chaos, le groupe tient. Serré, lucide, pas intact, mais debout.
Le jeu continue... La suite jeudi entre 20h30 et 22h30