Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Le sol se dérobe sous les pas, les dalles grincent, s’inclinent, se reforment à peine le temps d’un appui. Autour d’eux, les fléaux grouillent, surgissent par nappes, comme si le domaine lui-même suintait de malédictions. Et pourtant, Rin avance.
Sa lance décrit des arcs larges et violents, fend l’air avant de fendre les crânes. Chaque impact résonne jusque dans ses épaules, lui remonte dans les bras, mais elle ne lâche rien. Elle bondit d’une dalle à l’autre, rattrape un déséquilibre d’un coup de hanche, crache entre ses dents pour reprendre son souffle. Essoufflée, oui. Ralentie, jamais.
— C’est moi ou… plus on essaie d’approcher du palais, plus on dirait qu’il s’éloigne ?!
Elle écrase un fléau d’un coup oblique, la lance s’enfonce, elle arrache, se redresse d’un mouvement sec. La rage lui brûle le ventre.
— Ça me gonfle !
Sho, quelques pas derrière, claque son fouet dans un crépitement d’énergie maudite. Chaque impact laisse une cicatrice dans l’air, un éclair bref avant l’explosion.
— Elle se fout clairement de nous…
Un fléau éclate à ses pieds, projetant des éclats d’ombre. Il recule d’un demi-pas, souffle fort, serre les dents, puis repart aussitôt.
— On va finir par croiser les autres, c’est sûr. Ce foutu plateau peut pas les avaler tous sans les recracher quelque part.
Un sifflement fend soudain l’air. Pas celui d’un fléau. Pas une attaque.
Quelque chose de… joyeux.
— T’entends ça ? lance Rin en s’arrêtant net, lance levée.
Un grondement léger suit, glissant, continu. Comme une masse qui dévale une pente gelée.
— Ssshhhrrrrriiii…
Puis un cri déchire l’espace, saturé d’énergie et d’enthousiasme pur :
— F̵R̵E̵E̵ ̵S̵T̵Y̵Y̵Y̵L̵E̵E̵E̵E̵ YEEEAAAHHHH !!
Jin déboule sur un long toboggan de glace, arc à la main, genoux fléchis, posture bancale mais parfaitement assumée. Il décoche des flèches incandescentes à la volée, sans même ralentir. Chaque trait embrase un fléau avant qu’il n’ait le temps de comprendre ce qui lui arrive.
Derrière lui, Jun suit la trajectoire avec une précision presque irréelle. Sa glace se forme et se reforme sous ses pas, lisse, tranchante, gelant net les créatures qui tentent de grimper sur les parois avant de les faire éclater sous leur propre poids.
Rin reste figée une demi-seconde. Sho aussi.
Puis ils éclatent de rire, un rire franc, presque incrédule.
— C’est… commence Rin.
— …incroyable, termine Sho, soufflé.
Rin lève sa lance bien haut et se met à faire de grands signes, comme si le domaine entier pouvait les entendre.
— HEEEY LES JUMEAUX ! ON EST LÀ !
Jin capte leur silhouette au détour d’une spirale et ralentit à peine, toujours en pleine descente.
— Jun ! annonce-t-il à pleins poumons. Arrêt prévu en bas ! Premières années repérées !
Jun repère Sho et Rin à son tour. Elle incline légèrement les bras. La glace répond instantanément. Un segment du toboggan se déploie, se tord, s’ouvre en sens inverse pour venir les cueillir.
— Venez.
Aucun besoin de répéter.
Sho bondit le premier, fouet replié, un rire incontrôlé lui échappant.
— Youhouuuuuuu !
Il s’écrase sur la glace, glisse droit vers le centre du flux. Rin saute juste derrière, lance en avant, déjà prête à frapper.
— C’est une idée de génie, les gars ! crie-t-elle en se calant dans la trajectoire. Vous êtes en train de la troller comme des pros !
Elle pivote juste assez pour trancher un fléau qui tente de s’accrocher à leur sillage, puis se remet dans l’axe, cheveux et manteau fouettés par le vent glacé.
— T’crois quoi ? réplique Jin en décochant une nouvelle flèche. J’suis pas qu’un pyromane, j’suis aussi créatif !
Jun ne répond pas. Elle reste concentrée, les yeux rivés sur la structure qu’elle maintient, mais un sourire fend brièvement son visage. Le toboggan se renforce, s’allonge, traverse sans faillir les plateformes mouvantes.
— Hey ! lance Rin en plissant les yeux. C’est pas un gros panda, là-bas, dans l’escalier ?
Au loin, Panda fracasse des fléaux à mains nues, massif, implacable, chaque coup résonnant comme un tambour de guerre.
— On va récupérer tout le monde, affirme Jun, la voix ferme.
Le toboggan file droit vers lui.
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Et dans d’autres coins du domaine…
Toge rouvre enfin les yeux. Ce n’est pas brutal. Pas un sursaut. Juste un battement de paupières, lent, douloureux, comme s’il revenait d’un endroit trop lourd pour être nommé. Sa vision accroche d’abord des formes floues, des halos d’ombre et de lumière mêlées. Puis une silhouette nette : Yuta.
Il est là, accroupi à quelques pas, immobile comme une statue de garde. Son katana repose au sol, mais sa main n’en est jamais vraiment loin. Autour d’eux, l’aura de Rika se déploie en silence, massive, oppressante, un rempart vivant. Chaque fléau qui s’approche trop près est dissous avant même d’oser franchir ce cercle invisible.
Toge tente de parler. Rien ne sort. Sa gorge brûle encore, râpeuse, comme tapissée de verre pilé. Il avale difficilement. Yuta le voit. Immédiatement.
— Bouge pas, murmure-t-il. T’as assez donné.
Il ne pose pas de question. Il n’en a pas besoin. Le regard de Toge suffit. Fatigué. Coupable. Vivant.
Rika penche légèrement la tête, comme si elle confirmait silencieusement : il est sous protection. Ils restent ainsi. Sans avancer. Sans attaquer. Une parenthèse fragile au milieu de la tempête.
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Plus loin, bien plus loin, Todo marche seul. Chaque pas résonne à peine avant d’être avalé par le néant. Pas d’écho. Pas de réponse. Le domaine étouffe le son comme s’il refusait de le lui rendre. Il claque des doigts une fois. Puis une autre. Rien.
Boogie-Woogie reste muet. Sa mâchoire se serre. Ses épaules sont tendues, prêtes à exploser, mais il n’y a rien à frapper. Rien à échanger. Juste ce vide insultant qui le prive de ce qu’il fait de mieux.
— Tch…
Il s’arrête. Poings fermés. Respiration lourde. Todo n’est pas perdu. Il attend. Parce qu’il sait que ce silence est une provocation. Et que tôt ou tard, quelqu’un sera assez stupide pour la briser.
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Ailleurs encore, Maki et Nanami avancent. Ou plutôt… recommencent. Les mêmes dalles. Les mêmes angles impossibles. Le même escalier qui ramène toujours au même point, malgré leurs calculs, malgré les repères gravés à la hâte. Le segment se replie sur lui-même, boucle cruelle, méthodique.
Nanami le comprend. Il ne le dit pas tout de suite. Mais sa mâchoire se crispe davantage à chaque passage.
Maki, elle, frappe quand même. Un fléau surgit, elle l’écrase sans ralentir, comme si la violence pouvait forcer le réel à céder.
— Elle nous fait tourner, lâche-t-elle enfin. Comme des cons.
Nanami ajuste sa prise sur son arme.
— Oui. Mais chaque boucle a une faille.
Ils continuent. Encore. Refusant de céder au rythme imposé. Tout cela est loin. Fragmenté. Éparpillé sur l’échiquier dément de Raku.
Pour l’instant, ce qui compte, c’est le mouvement. Le toboggan de glace fend l’espace, emportant rires, cris, feu et givre dans son sillage. Il traverse les pièges, bouscule la logique, entraîne avec lui une énergie que le domaine n’avait pas prévue. Le chaos ne marche plus. Il glisse. Et avec lui, quelque chose se rassemble.