Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Un craquement sec, sinistre, fend le silence de la salle comme si la structure même de l'air se brisait sous une pression insupportable.
Comme un pli grotesque dans l’espace, la réalité se tord et se dilate. La silhouette de Raku émerge des replis du vide, déjà installée sur son trône d’obsidienne avec une nonchalance royale, comme si elle n’avait jamais bougé de là. Elle croise les jambes avec une lenteur et une élégance étudiée, faisant danser entre ses doigts une bandelette flottante, vestige d'un nom déjà oublié. Son regard doré, d'une profondeur abyssale, les contemple tous avec un sourire carnassier qui ne cherche même plus à feindre la politesse.
— Ohhh… quel délice, susurre-t-elle, sa voix se répercutant contre les parois de cristal noir. Un conflit au sein même de l’escouade des élus ? Vous me régalez au-delà de mes espérances.
Son regard glisse paresseusement vers Aya, l'isolant du groupe par la seule force de sa malveillance.
— Allez-y. Doutez. Déchirez-vous. Faites mon travail à ma place, c'est si touchant. Je n’ai même plus besoin de poser un doigt sur vous… vous vous étouffez déjà dans vos propres principes.
Elle se penche en avant, ses coudes s'appuyant sur ses genoux, un rictus qu'elle croit maternel déformant ses traits d'ivoire.
— Tu les entends, ma douce, pas vrai ? Même eux ne savent plus s'il faut te chérir, te sacrifier… ou juste te laisser disparaître pour soulager leur conscience. Elle souffle un rire cristallin, chargé d'un mépris infini. Bravo... Magnifique. Satoru qui joue les bourreaux par pragmatisme, l'autre Zenin qui s'agrippe à son rôle de héros tragique... Et la petite Aya, au milieu, qui attend sagement de savoir quel côté va l'effacer en premier.
Elle lâche la bandelette qui s'évapore avant de toucher le sol.
— Pourquoi s'embêter à détruire le monde quand vous le démembrez si bien tout seuls ? Non, vraiment, ne vous arrêtez pas pour moi. Satoru, tu en étais à expliquer pourquoi sa mort est une nécessité statistique, c'était la partie la plus croustillante. J'ai tout mon temps... le Néant ne presse personne, il attend simplement que le fruit soit assez mûr pour tomber.
Souta avance d’un pas, brisant l'aura d'oppression qui émane du trône. Son regard est d’acier, ses épaules sont verrouillées par une tension qui n'est plus de la peur, mais de la haine pure.
— Ferme-la, Raku, crache-t-il. Tes monologues ne valent pas plus que tes miroirs !
Il fixe l'entité un instant, ses yeux brûlant d'un défi sauvage, puis tourne brièvement les yeux vers Aya. Ce n'est plus un regard de pitié, mais de reconnaissance.
— T’as peur d’Aya, finit-il par dire. C’est pour ça que tu veux la briser avant qu’elle ne réalise qui elle est. Tu veux la contrôler parce qu'elle est la seule chose ici que tu ne possèdes pas encore. Mais tu la sous-estimes, comme tu nous sous-estimes tous.
Aya, encore tremblante, fait un pas en arrière, ses doigts se crispant sur sa peluche. Mais sous l'insulte de Raku, quelque chose en elle se redresse. La chaleur de Shirosae et sa propre flamme noire fusionnent en une résolution glacée. Elle redresse le menton, fixant la reine du Néant sans ciller.
— Arrête de vouloir jouer avec moi… murmure-t-elle, sa voix gagnant en volume à chaque syllabe. Je ne suis pas un pion, et je ne suis pas ton jouet. Je ne me laisserai pas faire.
Elle pointe alors ses compagnons du doigt, un geste d'une autorité surprenante qui semble faire vibrer les carreaux du damier.
— Et laisse-les partir ! Ce combat est entre toi et moi. Laisse-les sortir de ce palais !
Raku écarte les bras dans un geste d'une grâce théâtrale, comme si elle embrassait l'immensité de son propre domaine. Elle semble sincèrement amusée, d'une joie perverse qui fait froid dans le dos.
— Laisse-les partir ? Mais ma chère enfant…
Son sourire s'étire, devenant si large et si cruel qu'il en devient presque insupportable à regarder, une balafre sur le visage du monde.
— Tu parles de ces trois-là, tes petits gardiens de fortune… mais les dix autres ? Tes précieux exorcistes… tes amis ? Ils sont déjà en train de se dissoudre, Aya. Un peu plus à chaque seconde. Leurs souvenirs s'effilochent comme de la vieille toile. Ils oublient leurs noms, leurs amours, le but de leur vie... un peu comme toi, à chaque fois que tu doutes.
Elle penche la tête, ses yeux vides brillant d'une lueur maligne.
— Et plus tu traînes… plus ils s’effacent. Bientôt, il ne restera d'eux que des silhouettes de cendre dans le vestibule des noms perdus. À toi de voir combien de temps tu veux gaspiller en bavardages.
Un souffle glacial balaie la salle, faisant vibrer les miroirs dans un concert de gémissements stridents. Le damier gémit sous les pieds des exorcistes, comme si le sol lui-même craignait la présence de sa reine.
Gojo laisse échapper un soupir. Un son presque las, celui d'un homme qui a entendu trop de monologues de vilains.
— Tu parles trop, Raku, lance-t-il avec une désinvolture qui claque comme une insulte.
Il fait un pas en avant, paisible, les yeux toujours protégés par son bandeau ou ses paupières closes, mais son aura, elle, sature chaque centimètre carré de la pièce. Il avance avec la certitude d'une force de la nature.
— Et tu mens mal. C’est ton plus grand défaut.
Il s’arrête juste à hauteur d’Aya, comme un rempart vivant.
— Si t’avais déjà gagné, tu serais pas là à essayer de nous convaincre de ta grandeur. Les vrais vainqueurs ne bavassent pas, ils savourent.
Puis il incline à peine la tête vers la jeune fille. Son ton change, perdant son ironie pour une douceur grave, profondément humaine.
— T’as le choix, Aya. C’est précisément ça qu’elle ne supporte pas. L'incertitude du destin. Toi, malgré tes peurs, malgré tes larmes... t’as encore le choix. Elle ? Pas elle. Elle est prisonnière de sa propre nature depuis des siècles.
Aya inspire profondément, une bouffée d'air qui semble brûler ses poumons mais qui clarifie son esprit. Ses épaules se redressent, sa colonne vertébrale se fige. Ses doigts tremblent une dernière fois sur le tissu de sa peluche… puis s’immobilisent. Elle la range d'un geste sec, ou la serre contre elle, mais son regard ne quitte plus Raku.
— Alors je ne doute plus, déclare-t-elle, sa voix résonnant avec une autorité nouvelle.
Elle tend les mains devant elle. Une flamme noire, striée d'éclats de lumière pourpre, éclate dans ses paumes avec le bruit d'un incendie de forêt.
— Viens te battre !
Raku laisse tomber la nouvelle bandelette qu'elle triturait. Un frisson d’excitation pure tord son visage, un rictus de prédatrice qui a enfin trouvé une proie digne de ce nom.
— Enfin ! rugit-elle.
L’air autour d'eux explose. Les murs de cristal se tordent comme de la cire, les miroirs éclatent un à un dans des éclairs sombres, projetant des milliers de reflets brisés dans l'air. Une onde de néant, lourde et étouffante, écrase la pièce comme une marée montante. Raku descend lentement de son trône, chaque pas qu'elle pose sur le damier résonnant comme un décret de mort, une onde de choc qui fait craquer les dalles.
— Montre-moi si ta pauvre petite lumière peut vraiment brûler le néant primordial… ou si elle n’est faite que pour s’y dissoudre et disparaître !
Gojo, posté juste derrière Aya, esquisse un rictus. Léger. Sincère. Un sourire de combattant qui reconnaît le début de la fin.
— Voilà. Là, ça devient sérieux. On sort enfin du théâtre.
Souta redresse le menton, son énergie occulte bouillonnant autour de lui comme une tempête d'ombres. Ses yeux brûlants sont fixés sur Raku, mais son cœur est avec Aya.
— Alors brûle-la, Aya ! Ne regarde pas en arrière. On te lâche pas, on est juste là !
Megumi, glacial, jauge déjà la distance, les angles, les moindres micro-mouvements de l'entité. Ses mains sont prêtes pour ses mudras, mais il reste en retrait, respectant l'espace d'Aya.
— Si elle vacille, on bouge. Pas avant, prévient-il, sa voix étant un rempart de discipline.
Il ajoute, le regard fixe :
— Elle doit le faire seule… c'est son combat. Mais elle n'est pas seule pour autant. On tient notre rôle, Aya. Pas plus. Pas moins. On est tes piliers, alors appuie-toi sur nous.
Aya n’entend plus les voix derrière elle. Le fracas des miroirs qui volent en éclats, les avertissements de Megumi, la rage contenue de Souta... tout cela n'est plus qu'un lointain bourdonnement, un bruit de fond étouffé par le battement sourd et régulier de son propre cœur.
Elle regarde Raku, et la peur qui la dévorait depuis son entrée dans ce palais a fini par se consumer. À sa place, un vide s'est installé. Non pas le vide stérile du néant, mais quelque chose de pur, de cristallin. Quelque chose d'ancien, qui dormait dans ses veines bien avant sa naissance, attendant que l'obscurité soit assez dense pour s'éveiller.
Elle prend la parole, et sa voix n'est plus celle d'une petite fille perdue ; elle est claire, limpide, portant en elle une autorité qui fait vibrer les piliers d'obsidienne.
— Libère-les. Maintenant. Tous, sans exception !
Elle serre les poings, et la flamme noire qui lèche ses doigts s'intensifie, projetant des ombres mouvantes sur le damier.
— C’est entre toi et moi, Raku. Ne mêle plus personne à ça.
L'entité l’observe, immobile comme une idole de pierre. Son sourire se plisse, devenant un rictus plus fin, presque admiratif, si tant est que le néant puisse ressentir de l'admiration.
— Voilà… murmure-t-elle, et le son semble glisser sur le sol comme un serpent. Tu comprends enfin. Tu embrasses ta nature. Tu n'es plus la proie, tu es le réceptacle qui s'éveille.
Mais sa voix se fait brusquement plus froide, tranchante comme une lame de glace. Sa cruauté reprend le dessus, sans filtre.
— Mais il est trop tard pour les autres, ma douce. Le néant ne rend jamais ce qu'il a commencé à digérer. Il les grignote déjà... morceau par morceau, souvenir par souvenir. Dans quelques instants, il ne restera d'eux que des ombres sans nom.
Elle fait un pas. Un seul. L’air autour d'elle ploie physiquement, se tordant sous une pression gravitationnelle insupportable. Derrière elle, l’ombre de Kurosae serpente, spectre muet d’un cauchemar primordial prêt à dévorer la lumière. Ses ailes brisées s'ouvrent dans un froissement de cuir et de mort.
— Montre-moi ce que vaut vraiment l’enfant du pacte face à l'éternité du néant...
Gojo se tient droit derrière Aya, tel un monument de puissance tranquille. Ses yeux sont toujours clos, mais son aura crépite, une tension électrique qui hérisse les cheveux de quiconque s'en approche. Il est la barrière ultime, le gardien du seuil.
Il murmure à Souta et Megumi, sans même détourner la tête :
— Elle est prête. Ne vous mêlez pas du premier choc. Elle doit marquer son territoire dans ce domaine, sinon elle sera submergée.
Souta a la gorge nouée, ses poings tremblent d'une envie furieuse de se jeter en avant pour s'interposer, pour la soustraire à ce duel atroce. Mais il ne bouge pas. Il respecte la volonté qui émane du petit dos bien droit d'Aya. Sa voix est cependant tranchante, chargée d'une promesse de destruction totale à la moindre faille :
— Elle l’est… je le sens. Mais je te préviens, Sensei...
Il plante son regard dans la direction de Raku, ses pupilles dilatées par l'adrénaline et l'énergie occulte :
— Si elle tombe… si ce monstre lui fait seulement verser une larme de trop... alors je déchaîne l’enfer sur ce palais… J’ouvrirai mon domaine…
— Nous éviterons d’en arriver là, répond Gojo sans détour.