Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 37 : L'Équation Brisée

4768 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 19/02/2026 20:49

[ NOTE ]


Les chapitres sont publiés par deux, et ce n'est pas pour faire joli. Si tu fonces dans celui-ci sans avoir lu le précédent, tu vas rater des informations vitales sur le pacte et sur ce qui est en train d'arriver à Aya. Et dans ce palais, l'ignorance, c'est le début de l'effacement. - Megumi Fushiguro






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Aya fixe Raku, les yeux écarquillés, le souffle court. Elle ne cherche plus à lutter contre ce qui l’habite ; au contraire, elle plonge en elle-même, laissant son esprit remonter vers sa projection, vers cette sensation étrange de fusion où la volonté devient une arme. Elle se souvient de la force brute, de cette autorité naturelle. Elle inspire, puis ferme un instant les paupières.

 

(Imagine. Visualise. Crée ta propre règle).

 

Elle ne veut pas seulement frapper, elle veut neutraliser. Elle pense à Raku ligotée, prisonnière de ses propres bandelettes, incapable de bouger, clouée au sol comme dans ce souvenir détourné où l'ombre était domptée.

 

Et le Palais répond. Dans un claquement sec, des bandelettes surgissent de nulle part, fines, noires, souples, mais tranchantes comme des serpents de papier maudit. Elles fendent l'air en sifflant et viennent enserrer Raku avec une précision chirurgicale, lui nouant les bras, les jambes, le torse, s'enroulant autour de son cou comme un linceul vivant. La silhouette de l’entité plie sous la contrainte, ses talons s'enfonçant dans les dalles du damier.

 

— Oh… tu essaies vraiment de me piéger avec mon propre pouvoir, souffle Raku, la voix étouffée par les liens, surprise mais sincèrement amusée.

 

Elle rit, un son bref et cassant, alors que le sol se fissure sous la pression de cette volonté qui l'écrase. Les bandelettes la clouent littéralement au damier, l'immobilisant dans une étreinte de lumière sombre. Gojo, immobile derrière Aya, sent la pression atmosphérique du domaine baisser d'un cran. Un sourire imperceptible étire ses lèvres.

 

— Ça marche… continue, murmure-t-il avec ce calme qui, à lui seul, est un bouclier. Ne la laisse pas respirer.

 

Mais un craquement sinistre, comme du bois sec qui se brise, fend l’air. Les bandelettes se fissurent, rongées de l’intérieur par une ombre poisseuse qui semble dévorer la matière même de l'attaque d'Aya.

 

Raku redresse la tête, sa voix devenant venimeuse :

 

— Le néant ne se soumet pas aux chaînes, Aya. Il dévore les barreaux de sa cage.

 

Elle éclate d’un rire bref, avant de se fondre dans l’espace, son corps se liquéfiant pour disparaître totalement… et réapparaître dans un recoin tordu de la salle, là où les miroirs sont les plus sombres. Le masque a changé. Ses traits se sont durcis, son crâne surmonté d'un cône volcanique. Reconnaissable entre mille : Jogo.

 

— Tu aimes jouer avec le feu ? Alors voyons si tu tiens la braise sans te consumer... ricane l'entité sous sa nouvelle forme.

 

Gojo, en arrière, lâche un petit rire provocateur.

 

— Celui-là, il est facile à battre, Aya. Il a l'habitude de perdre contre les meilleurs.

 

Aya, encore sous le choc de voir que sa simple volonté a pu entraver un monstre, reste figée une seconde.

(Ho... ça a vraiment marché).

 

Mais elle n'a pas le temps de savourer. Elle voit Kurosae bondir dans son angle mort, toutes griffes dehors, une traînée de ténèbres dans son sillage. Elle esquive de justesse, une pirouette instinctive sur le côté, sentant le souffle fétide de la créature frôler son visage.

 

— T’es pas assez sûre de toi ? T’as besoin d’aide pour finir le travail ?! hurle-t-elle à Raku, puisant dans sa propre colère pour alimenter sa force.

 

Elle tend les mains, et les flammes noires jaillissent avec une violence inouïe, frappant Kurosae de plein fouet. La créature hurle, un cri strident qui déchire le silence du palais. L’ombre frémit, se dérobe, brûlée par ce feu qui appartient au pacte, mais elle n'est pas détruite.

 

— Vise le noyau, indique Gojo d’un ton égal, comme s'il donnait une leçon dans une salle de classe. Cette saleté a un cœur. Si tu ne le touches pas, elle reviendra toujours.

 

Kurosae, comme réveillée d’une transe par la douleur, bondit de nouveau dans un rugissement caverneux. Dents. Griffes. Aura d’effacement. Elle n'est plus qu'une tempête de crocs et de haine.

 

Raku, sous l'apparence de Jogo, ricane à travers la pénombre, faisant jaillir des insectes de feu qui bourdonnent autour d'Aya.

 

— Le feu, hein ? Tu n’as rien inventé, gamine. Brûle, si tu veux… mais moi aussi, je suis faite de cendres et de regrets.

 

Aya détourne un instant la tête pour chasser un insecte de feu, mais c’est l'erreur fatale : Kurosae la percute de plein fouet, l'épaule la première. Le choc est brutal. Aya est projetée en arrière, elle roule sur le sol glacé, une griffure sanglante barrant son bras. Son cri de douleur résonne douloureusement dans la salle immense.

 

Haa… !

 

Souta fait un pas instinctif en avant, le visage déformé par l'angoisse, mais la main de Gojo se pose sur son épaule.

 

— Attends. Regarde son regard.

 

Aya se relève lentement, serrant son bras blessé, mais ses yeux ne sont plus ceux d'une victime. Ils brillent d'une lueur noire qui commence à consumer ses propres larmes.

 

Souta et Megumi échangent un regard bref, une étincelle de compréhension tacite qui se passe de mots. Ils ont vu le sang couler sur le bras d'Aya, et pour eux, le temps de l'observation est révolu. Dans une synchronisation parfaite, ils s’élancent, leurs silhouettes déchirant le voile de néant pour venir se placer de chaque côté de la jeune fille, tels deux remparts de chair et d'énergie.

 

Souta se campe sur ses jambes, son aura pulsant avec une fureur contenue, tandis que Megumi joint déjà les mains, l'ombre à ses pieds s'étirant et s'épaississant comme une marée d'encre.

 

— L’enfant du pacte n’est pas seule, Raku. Elle ne l'a jamais été, affirme Souta, sa voix basse mais tranchante comme un rasoir.

 

— Besoin de shikigamis avec toi pour nettoyer la salle, Aya ? lance Megumi, son regard noir concentré sur l'entité qui leur fait face.

 

Aya se relève lentement, titubante, les doigts crispés sur la plaie qui brûle son bras. Elle essuie d'un revers de main une mèche de cheveux collée par la sueur et le sang. Elle jette un regard de côté à Megumi, un défi brillant au fond de ses pupilles malgré la douleur.

 

— Il sait vraiment se battre, ton shikigami… ? demande-t-elle dans un souffle court.

 

Megumi esquisse l'ombre d'un rictus, sans sourciller, l'autorité naturelle des Zenin émanant de chaque fibre de son être :

 

— Serieux Aya… Mahoraga n’est pas le Général Céleste pour rien. Tu l’as vu attaquer Gojo de plein fouet, non ? Si cette chose s'approche encore, je le lâche.

 

Souta, à son tour, libère une fraction de sa puissance, faisant gronder l'air autour de lui :

 

— Et tu connais mon dragon à trois têtes... Il a très faim de néant aujourd'hui. Et sans lui Shirosae ne serait peut-être plus en vie…

 

Un courant de puissance brute fuse soudain entre les trois, une trinité d’énergie occulte qui sature l’espace. L’air frémit, se tord, incapable de contenir la pression combinée de leurs volontés.

 

Derrière eux, Gojo Satoru ouvre enfin les yeux, étonnement, sans peine. C'est une rareté qui annonce généralement la fin d'un monde. Ses pupilles d'azur brillent d’un éclat d’amusement glacé, une lumière divine qui semble percer les masques de Raku.

 

— Ça sent vraiment pas bon pour toi, tête de volcan... murmure-t-il avec une satisfaction non dissimulée. Tu pensais diviser pour régner, mais tu viens de créer le cocktail le plus explosif du siècle.

 

Aya, déjà en mouvement, n’écoute plus. Elle ne sent plus la morsure de sa blessure. Ses jambes répondent seules, portées par un instinct de prédatrice qui s'éveille enfin. Son feu pulse sous ses côtes, un brasier noir qui demande à être libéré. Karusea, la créature d'ombre, bondit encore dans un rugissement de haine. Aya se baisse d'un réflexe foudroyant, la griffe de l'ombre lui frôlant les cheveux. Elle pivote sur elle-même, une main ancrée au sol, et lance avec une insolence qui aurait rendu Gojo fier :

 

— C’est pas un salon de thé ici les gars !

 

Megumi et Souta n’attendent aucun signal. Entre eux, le temps des ordres est révolu ; seule subsiste la résonance de leurs énergies occultes. En un seul geste fluide, les mains se joignent, les ombres s'ouvrent, et chacun invoque sa part de chaos. Deux vortex colossaux, l'un d'une obscurité abyssale.

 

Mahoraga, l’immense shikigami céleste, émerge le premier. Sa stature de titan écrase les dalles du damier, tandis que la roue suspendue au-dessus de sa tête amorce sa rotation, cliquetant avec le son fatidique du destin.

 

À ses côtés, Kagenryū jaillit des ombres de Souta dans un grondement sourd qui fait vibrer les fondations du palais. Ses trois têtes se déploient, rugissant comme un chœur de tempêtes.

 

Un instant, le temps se suspend. Les deux entités se jaugent, une tension animale et primitive circulant entre elles. L’habitude est tenace : Mahoraga et Kagenryū ont été forgés pour s'affronter, pour se mesurer l'un à l'autre dans un cycle éternel de domination. Leurs auras se percutent, cherchant à s'écraser mutuellement.

 

Mais à l’instant où Kurosae surgit dans leur champ de vision, cette abjection née du néant pur, quelque chose bascule. L'instinct de prédateur cède la place à une nécessité supérieure. Sans attendre d’ordre, ils se jettent tous deux sur monstre, presque synchrones. Presque. La collaboration est brutale, maladroite, habitée par une rivalité qui refuse de mourir. Ils se gênent, se heurtent dans leur élan sauvage : un coude d’écailles massives de Kagenryū fauche involontairement une patte céleste de Mahoraga. Une aile de la chimère s’écrase contre la mâchoire du shikigami géant dans un fracas de plaques osseuses. C’est une chorégraphie de titans qui ne savent pas encore danser ensemble.

 

Pourtant, malgré les frictions et les chocs internes, l’attaque fuse, monstrueuse de puissance. Kurosae, prise entre le marteau de la lumière adaptative et l'enclume des ombres dévorantes, ne peut plus esquiver. Mahoraga frappe de sa lame de justice, tandis que les trois têtes de Kagenryū s'abattent comme des fléaux.

La lutte entre les trois shikigamis est engagée…

 


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Plus haut, suspendu dans l'ombre portée du trône d'obsidienne, Gojo ne lévite pas simplement ; il occupe l'espace avec une autorité absolue. Ses yeux sont grands ouverts, deux joyaux d'un bleu électrique, vifs, brillants d'un Infini qui refuse de se laisser effacer. Il esquisse un sourire, celui qui n'a rien de rassurant pour ses ennemis.

 

— Et si c'était avec moi que tu jouais un peu, pour changer ? lance-t-il, sa voix résonnant avec une clarté cristalline.

 

Il jauge Raku, qui arbore toujours la dépouille de Jogo, ses orbites de braise crachant une fumée noire et sa peau craquelée comme une terre aride. Puis, comme s'il venait d'avoir une idée lumineuse, il se tourne légèrement, brisant la tension du duel.

 

— Oh, attends... Aya ! Viens voir ! On fait un match à deux contre un ? Ça te dit de montrer à cette chose ce que ça fait d'avoir un vrai partenaire ?

 

Aya, perdue entre le chaos titanesque des shikigamis qui ravagent le damier et les pulsations de néant qui cherchent à l'étouffer, rejoint Gojo. Elle avance avec précaution, tenant son bras blessé contre elle, le sang tachant ses doigts.

 

— Je… j’ai peur de servir à rien contre elle, Satoru… C'est un monstre. Je ne suis qu'une erreur dans son plan.

 

Gojo baisse les yeux vers elle, et pendant un instant, l'Infini dans son regard se fait protecteur, presque tendre.

 

— Une erreur ? Non, Aya. Tu es l'inconnue qui va faire sauter toute son équation. Reste près de moi.

 

Raku les observe depuis son perchoir, immobile. Un rictus mauvais tord son visage volcanique, une expression de pur dégoût face à cette camaraderie qui l'insulte. Puis, elle frémit. Son corps s’immobilise dans une rigidité surnaturelle, avant de commencer à se distordre violemment.

 

Un craquement d'os, un râle souple, presque un soupir de plaisir.

 

La forme massive de Jogo fond dans une fumée noire, visqueuse, pour laisser place à une silhouette radicalement différente. Souple. Fine. D’une beauté dérangeante et insupportablement humaine. Les cicatrices courent sur sa peau comme des fils de couture mal ajustés.

 

Mahito.

 

Raku a choisi ce masque pour sa résonance avec la cruauté de l'âme humaine. Elle fait glisser sa main pâle dans l’air, un geste gracieux et joueur qui semble caresser le vide.

 

— Oh… vous êtes deux, maintenant ? Quelle touchante solidarité, susurre-t-elle avec la voix traînante et moqueuse du fléau des âmes. Tu veux vraiment essayer de me contenir, Aya ? Tu veux te croire utile dans ce grand théâtre de l'oubli ?

 

Elle penche la tête sur le côté, ses traits doux déformés par un sadisme qui fait vibrer l'air de la salle.

 

— Tu crois vraiment qu’à deux, vous allez m'empêcher d'exister ? Vous êtes venus ici pour m’embrasser dans un dernier adieu… ou pour m’implorer de vous laisser un fragment de souvenir avant que je ne dévore tout ?

 

Elle éclate d'un rire enfantin, un son perverti qui résonne contre les miroirs brisés du palais.

 

— Approche, Aya. Viens voir si ton âme a vraiment une forme... ou si elle n'est qu'une ombre que je peux modeler à ma guise.

 

Gojo garde un calme impérial, presque insolent face à la silhouette ricanante de Mahito. L’Infini pulse autour de lui, une distorsion de l’espace si pure qu’elle semble purifier l’air vicié du palais. Son regard, d'un bleu électrique, ne lâche pas Aya. Il ignore superbement les provocations de l'entité, comme s'il s'adressait à une enfant faisant un caprice au milieu d'un champ de bataille.

 

— Tu sais… murmure-t-il, sa voix portant juste assez pour être entendue sous le vacarme des shikigamis au loin. Quand quelqu’un parle autant et change de visage toutes les cinq minutes, c’est souvent qu’il doute de sa propre existence.

 

Il désigne Mahito d’un léger mouvement de menton, un geste empreint d'un mépris souverain.

 

— Elle essaie de te faire peur parce qu'elle sent que le vent tourne. On lui montre qu’elle a raison de flipper ?

 

Aya le fixe, les yeux encore un peu embrumés par la douleur de son bras, mais la présence de Satoru agit sur elle comme une ancre. Elle sent la chaleur de l'Infini frôler sa propre aura, la stabilisant. Elle prend une inspiration, ferme les poings, et acquiesce d'un mouvement sec de la tête.

 

— D’accord… On y va.

 

Mais Mahito soupire, un son d'un ennui profond, presque agacé.

 

— Vous m’ennuyez tous, avec vos espoirs de synchronisation...

 

En un éclair sombre, elle ne se déplace pas, elle se soustrait à la géométrie de la salle pour surgir à quelques mètres de Souta et Megumi. Sa main se tend, les doigts s'allongeant comme des griffes de cire, prête à effleurer la chair de Souta pour en réécrire la structure.

 

— Surtout lui… Ce grand et beau garçon-là. J’ai tellement envie de voir quel genre de monstruosité il cache sous sa peau...

 

Souta, n’entend pas, ne voit pas l’attaque qui arrive de derrière. Il est absorbé par son combat synchronisé aux côtés de Megumi.

 

Aya hurle, le cœur projeté contre ses côtes :

 

— Souta ! Attention !!

 

Gojo, lui, n’a pas bougé d'un millimètre. Ses yeux brillent d’un éclat sec, une clarté de diamant bleu. Il claque des doigts. Un son unique, net, qui résonne comme le verrou d'une cellule cosmique. L’Infini se referme.

 

Raku est stoppée net. La réalité autour d'elle se densifie jusqu'à devenir un mur infranchissable.

 

— Toucher à Souta ? Mauvaise idée, grince Gojo d'une voix qui a perdu toute trace d'amusement.

 

Elle s’arrête à un souffle du garçon. La lame que Mahito a fait pousser dans sa paume tremble contre la barrière invisible. Un millimètre. Pas plus. Le silence se fracasse sous la tension avant que Raku ne laisse échapper un rire. Un rire bas, sec, glacé. Un éclat de verre brisé dans la gorge du monde.

 

Gojo ne bouge pas, ses doigts serrent l’Infini comme on serre une gorge.

 

— Ce maudit pouvoir… Tu m’as vue venir, murmure Raku, presque flattée. C’est rare. Très rare. Tu m’étonnes, Satoru.

 

— Toujours quand il s’agit de mes gamins, répond-il avec une froideur d’acier.

 

Les yeux de Raku se plissent. Un sourire se déploie, malsain, affamé.

 

— Fais encore ça. J’aime quand tu bouges vite.

 

Elle pivote, sans élan, sans bruit. Une rotation pure. Ses yeux glissent vers Aya. Une seconde suffit. Une seule faille dans l'attention du plus fort.

 

Toi.

 

Une bandelette d’ombre fuse. Silencieuse. Meurtrière. Gojo tourne la tête, mais l'espace qu'il a utilisé pour protéger Souta a laissé Aya vulnérable un battement de cœur de trop. La lame frappe Aya. Une diagonale nette. Propre. La chair cède sous le tranchant du néant.

 

Aya s’effondre d’abord en silence, le choc anesthésiant la douleur. Puis un souffle étranglé s'échappe de ses lèvres, aussitôt avalé par l’immensité du Palais. Pas de cri. Pas d’écho. Juste le bruit sourd, petit, d'un corps qui tombe sur les dalles froides.

 

Gojo blanchit, véritablement. Pour la première fois, l'Infini ne peut pas combler le vide qui s'ouvre dans sa poitrine. Le monde se resserre autour de lui.

 

— Oh… pas très réactif sur celle-là, Satoru, susurre Raku en prononçant son nom comme un bonbon qu’elle écrase sous la langue.

 

Gojo se précipite, mais Aya est déjà au sol, la respiration cassée, ses petites mains crispées sur l'immence plaie béante sur son flan où le sang s’échappe, rouge et chaud, sur l'ivoire du damier. Raku rit doucement. Sans élever la voix. Parce qu’elle sait que dans ce silence, chaque goutte de sang qui tombe sonne comme un glas.

 

— Tes élèves te font trop confiance… Elle tapote sa joue, faussement pensive. Ils croient que, parce qu’elle est avec toi, le monde s'arrêtera de tourner avant qu'elle ne soit touchée. Quelle erreur délicieuse.

 

Gojo serre la mâchoire. Son aura devient lourde, écrasante, une pression qui commence à fissurer les miroirs alentour.

 

— … Raku.

 

— Hm ?

 

— Tu viens de signer ton arrêt de mort.

 

Elle répond d’un clin d’œil amusé, une insulte à sa puissance.

 

— Montre-moi. Tu ne peux pas me tuer... Il n’y a qu’elle qui puisse m’arrêter. Et tu le sais très bien.

 

Elle baisse les yeux vers Aya, affaissée dans son sang, son visage devenant de la même couleur que les dalles d'ivoire.

 

— Mais là… il n’y a pas grand-chose à en tirer, on dirait. Tu protèges très mal ce dont tu as besoin, Satoru. Parce qu’au fond… tu ne les aimes pas vraiment. Ils sont juste des outils. Surtout elle. Tu l’as dit toi-même : ce n’est qu’un réceptacle.

 

Aya tremble. La douleur est une morsure qui irradie dans tout son être. Son souffle se déchire.

— C’est faux ! Tais-toi !

 

Raku se penche légèrement, presque compatissante.

 

— Me taire ? Allons… Les réceptacles sont toujours persuadés qu’ils s’en sortiront intacts. Tu devrais demander à Yuji comment ça se termine. Ou à Megumi… s’il se souvient encore de ce qu’il était avant que ses ombres ne le dévorent. Un cauchemar… certes, mais il s’en souvient certainement dans son âme…

 

Aya serre les dents. La douleur lui arrache presque un sanglot, mais au fond de cette agonie, une étincelle refuse de s'éteindre. Elle ouvre sa paume. Une lumière fissure l’air, vacillante mais obstinée. Malgré la plaie. Malgré le sang qui poisse ses vêtements. Malgré la peur qui lui hurle de renoncer.

Aya appelle. Elle appelle ce qui reste de Shirosae, même blessée, même brisée. Une silhouette blanche tente d’émerger, fragile, tremblante au-dessus de son corps meurtri.

 

Aya halète, la voix étranglée :

 

Viens… s’il te plaît…

 

Raku sourit. Lentement. Carnassière. Elle n'attendait que ça : que le fruit soit assez abîmé pour qu'elle puisse enfin s'en saisir.

 

Alors que le sang d'Aya continue à imbiber les dalles d'ivoire, une onde de pureté absolue se propage depuis sa poitrine. Shirosae ne se contente pas d'apparaître ; elle s'infuse. La silhouette blanche, bien qu'éthérée et tremblante, se déploie comme un linceul de lumière protectrice autour de la jeune fille.

 

D'abord, les plaies. Sous la caresse de Shirosae, le sang s'arrête de couler, non pas en coagulant, mais en retournant littéralement dans les veines d'Aya. La chair se referme dans un éclat de lumière argentée, laissant une peau intacte, plus diaphane qu'avant, marquée d'une fine cicatrice qui brille comme un filament de néon. La douleur n'est plus qu'un écho lointain.

 

Aya sent une force titanesque couler dans ses membres. Ce n'est plus Shirosae à ses côtés, c'est Shirosae en elle.

 

{Je ne te laisserai pas t'éteindre...} murmure l'entité, sa voix résonnant avec une clarté nouvelle. {Maintenant, nous ne sommes qu'une.}

 

Mais Shirosae ne s'arrête pas là. Elle perçoit la faille que Raku a exploitée, le moment où Gojo a dû diviser son attention. Dans un geste de pure volonté, la lumière de Shirosae s'étend vers Satoru.

 

L’Infini de Gojo, qui vacillait sous le poids de sa rage et de sa culpabilité, se stabilise instantanément. La barrière invisible devient une constante mathématique parfaite, absolue. Gojo sent son énergie occulte s'harmoniser avec celle d'Aya, créant un circuit fermé que même Raku ne peut plus infiltrer. L'espace autour d'eux devient une zone de droit divin où le Néant n'a plus prise.

 

Gojo redresse la tête, ses yeux brillant d'un éclat nouveau, apaisé mais implacable.

 

— Merci, Shirosae. Je m'occupe de la suite.

 

Aya se relève. Ses mouvements ne sont plus ceux d'une enfant blessée, mais ceux d'une prédatrice calme. Ses yeux, autrefois pleins de doutes, sont maintenant d'un blanc pur, semblables à ceux de l'entité. Elle regarde Raku, dont le sourire carnassier commence à se figer devant cette démonstration de force.

 

— Tu disais que je n'étais qu'un réceptacle, Raku ? lance Aya, sa voix doublée par celle, profonde, de Shirosae.

 

Elle lève la main, et cette fois, la flamme noire est entourée d'une aura d'argent. Un feu qui ne se contente pas de brûler, mais qui efface l'effaceur.

 

— Regarde bien ce qu'un réceptacle peut faire quand il décide de ne plus rien subir.

 

Sous les pieds d'Aya, le damier explose. Non pas sous l'effet d'un choc, mais parce qu'elle réclame le domaine pour elle-même. Les miroirs ne reflètent plus Mahito ; ils ne reflètent plus que le visage déterminé d'Aya, multiplié à l'infini.

 

Gojo tourne la tête vers Aya. Le mouvement est vif, précis, débarrassé de toute l'hésitation qui l'avait fait blanchir quelques secondes plus tôt. L'air vibre autour de lui, stabilisé par la présence de Shirosae qui agit comme un ancrage spirituel. Une bribe de l’infini sublime se deploie autour de Raku.

 

— Elle est bloquée, Aya. Elle est prisonnière de mon espace. C’est ton moment.

 

Aya sent la panique monter, une vague de froid qui tente d'éteindre l'incendie dans sa poitrine. Les bandelettes ? Raku les a brisées comme du verre. Le feu ? Elle en rit, elle s'en drape comme d'un vêtement de cendres.

 

Elle serre les dents jusqu'à s'en faire mal, les yeux rivés sur Raku qui flotte, suspendue au milieu de l'Infini, telle une mouche prise dans de l'ambre invisible. L'entité semble attendre, son visage de Mahito figé dans une expression d'ennui supérieur, mais Aya perçoit maintenant la fissure : Raku ne peut plus bouger. Elle est soumise à la loi de Gojo.

 

Alors, Aya imagine. Pas seulement une attaque, mais une sanction. Elle puise dans sa peur, dans ce sentiment d'impuissance qui l'a rongée si longtemps, et elle le transforme en acier. Elle visualise la pointe d'un poignard, la finesse d'un scalpel, la cruauté d'un dard.

 

{Visualise. Tranche. Ne laisse rien passer}.

 

Et le monde lui répond avec une violence inouïe. Les lames naissent du néant, surgissant du vide entre les carreaux du damier. Elles sont des dizaines, fines, noires, acérées comme des éclats de nuit pure. Elles flottent autour d'elle, vibrant d'une énergie instable, prêtes à mordre la chair de celle qui se croyait intouchable.

 

Raku, incapable de bouger le moindre cil dans la stase imposée par Gojo, esquisse un sourire faible, presque imperceptible.

 

— Tu imagines si fort, ma douce... C’est presque attendrissant de voir tant de peine pour si peu d'effet...

 

Mais le sarcasme meurt dans sa gorge. Les lames fondent sur elle. Ce n'est pas une pluie, c'est une exécution. Elles déchirent l'air dans un sifflement strident. La plupart s'écrasent contre l'aura de Raku, mais l’une d’entre elles, plus éclatante, plus dense, chargée de tout le poids du pacte de Shirosae, traverse son flanc de part en part.

 

Un craquement sec retentit, comme une branche morte qui cède. Une goutte noire, épaisse et visqueuse comme du goudron, s'échappe de la plaie et tombe lentement, suspendue dans le champ de l'Infini.

 

Raku grince des dents, un râle de surprise et de douleur lui échappant, mais elle ne hurle pas. Elle refuse d'offrir ce plaisir à la gamine. Pourtant, le constat est là, gravé dans le silence du vestibule.

 

Elle saigne.

 

Gojo ne sourit pas. Son visage est d'une gravité absolue, ses yeux bleus scrutant la goutte de néant qui perle au flanc de l'entité. Il parle bas, sa voix résonnant avec une autorité qui semble clouer Raku un peu plus fermement dans l'espace.

 

— Tu l’as touchée, Aya. Tu as brisé son invulnérabilité.

 

Il baisse doucement la tête vers la jeune fille. Pour la première fois, il n'y a plus de défi ou d'ironie dans son ton, seulement la reconnaissance d'un fait accompli qui change tout.

 

— Si elle saigne, c’est qu'elle a une forme. Si elle a une forme, c’est que c’est réel. Et si c'est réel...

 

Ses pupilles brillent d'un éclat meurtrier.

 

— ... Alors on peut l'enfermer pour de bon.





La suite de ce combat samedi entre 17h et 20h...

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