Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Le Palais de l'Oubli ne gémit plus, il hurle. Les fondations mêmes de la réalité se tordent sous la violence du choc entre les serviteurs de l'âme et les ombres du néant. Des éclats d’ombres primordiales et des décharges de lumière occulte s’écrasent contre les murs déjà dévastés, chaque impact résonnant comme une cloche de fin du monde dont le glas ébranle la poitrine des vivants. La salle du trône est devenue une arène où les concepts de vie et de mort s'affrontent physiquement.
Au milieu de cette tempête, Kagenryū est une vision d'enfer et de fureur. Son corps immense, marqué par des cicatrices d'énergie qui brillent comme des brûlures stellaires, fend les airs à une vitesse qui défie sa masse. Ses trois cous de serpent se déploient, les mâchoires grandes ouvertes, crachant un feu d'acier noir, un souffle de destruction si pur qu'il consume la lumière elle-même avant de consumer sa cible.
En contrepoint, Mahoraga déploie une grâce mécanique et terrifiante. Le Général Céleste tourne sur lui-même avec la précision millimétrée d’un sabre sacré. La roue à huit poignées cliquette au-dessus de sa tête dans un rythme frénétique, adaptant sa puissance à chaque seconde qui passe. Ses lames divines cinglent l’espace, traçant des arcs de cercle argentés qui tranchent les vrilles de néant comme si elles n'étaient que du papier.
Il n'y a plus de stratégie fine, plus de retenue. La bataille est totale, viscérale, absolue. Kurosae, l'ombre de Raku, est prise dans cet étau de crocs et d'acier divin, obligée de se matérialiser pour ne pas être dispersée, offrant ainsi une cible concrète à la fureur des deux monstres.
Le damier sous leurs pieds vole en éclats, les carreaux d'ivoire et d'ébène projetés dans les airs comme des projectiles, alors que le Palais tout entier semble vouloir s'effondrer sur lui-même pour mettre fin à ce sacrilège.
Souta est au bout de ses forces. Une traînée de sang chaud dégouline de son front, traçant un sillon sombre sur son visage couvert de poussière, mais son regard reste ancré dans le chaos. Ses doigts sont verrouillés dans un mudra complexe, si tendus que ses articulations blanchissent sous l'effort de maintenir le lien avec son dragon.
— Kagenryū… On ne fléchit pas maintenant ! rugit-il, la voix éraillée par la fatigue. Elle a besoin de nous. Tiens-le… Jusqu’au dernier éclat, tu m'entends ? Dévorer ou être dévoré !
À ses côtés, Megumi semble fait de marbre. Son souffle est court, mais son ton reste d’une glace absolue, dépourvu de tout sentiment superflu. Il observe les micro-mouvements de la bête du néant avec une précision de chirurgien.
— Mahoraga, il est instable, murmure-t-il, les mains jointes avec une force tranquille. Brise son rythme. Ne le laisse pas se recomposer. Fais-le tomber.
Kurosae hurle. C’est un son qui n'appartient pas au monde des vivants, un cri de métal broyé et de vide sidéral. Masse de néant liquide et changeante, le monstre bat l’air de ses ailes de brume comme s'il s'agissait de lames flottantes, cherchant à décapiter les deux titans qui le harcèlent.
Mais les deux shikigamis… dansent. C’est une fusion bancale, une chorégraphie née de l'urgence et de la nécessité. Ils se gênent encore, se percutent parfois dans l'étroitesse du champ de bataille ; une tête du dragon fouette l'air à quelques millimètres de la roue, une lame céleste manque d'entailler une aile de Kagenryū. Ils s'opposent par instinct, par nature. Pourtant, malgré ce chaos interne, chaque frappe devient plus précise. Plus lourde. Plus désespérément vivante. Là où l'un échoue, l'autre compense. La force brute du dragon maintient Kurosae au sol pendant que les lames de Mahoraga tranchent des points vitaux.
Souta, un bref sourire provocateur aux lèvres malgré l’épuisement qui menace de le faire s'écrouler, jette un coup d'œil à Megumi :
— Et après, on dit que les invocateurs foutent rien et laissent les autres faire le sale boulot... souffle-t-il entre deux respirations saccadées.
Megumi ne répond pas, mais la lueur de détermination dans ses yeux est le seul acquiescement dont Souta a besoin. Le duo de choc est en train de mettre à mort l'ombre de la déesse. Mais, un bras massif de Kurosae s’abat dans un sifflement de mort, Mahoraga pivote avec une froideur mécanique, sa lame de la loi tranchant le néant comme s'il s'agissait de simple soie. Le membre noir se dissout en fumée avant même de toucher le sol.
Presque au même instant, la tête centrale de Kagenryū plonge en avant, ses mâchoires refermées sur l’aile spectrale de la créature. Le craquement est atroce, non pas celui d'un os, mais celui d'une réalité qu'on déchire. La douleur, pure et abyssale, se propage dans le vide, faisant vibrer les dalles du damier comme une peau de tambour. Le palais ne se contente plus de trembler ; il s’effondre. Des pans entiers de plafonds invisibles s'écrasent dans des grondements souterrains, libérant des cascades de poussière d'étoiles mortes.
Souta est au point de rupture. Son corps tremble violemment sous l’effort de maintenir la structure du dragon, chaque muscle de ses bras saillant sous une peau trempée de sueur. Il sent le poids de Kagenryū dans son propre sang, une pression qui menace de faire exploser son cœur.
— Tiens bon… grogne-t-il entre ses dents serrées, alors que ses genoux menacent de céder. Si je vacille… il crève… et on y passe tous.
Megumi garde les yeux clos une seconde, puisant dans ses dernières réserves d'énergie occulte pour stabiliser l'ombre. Lorsqu'il les rouvre lentement, ses pupilles semblent n'être plus que deux puits de vide.
— Mahoraga est à sa limite d'adaptation, murmure-t-il, la voix blanche. Le domaine rejette sa présence.
Un frisson secoue l’air, un silence soudain et oppressant qui coupe le vacarme de la bataille. Kurosae s’arrête net. La masse mouvante du néant se fige, comme un film dont on aurait pressé la touche pause. Une faille apparaît dans sa structure, une vibration erratique dans son aura qui signale l'épuisement. Sa présence s’effondre un instant, laissant entrevoir le noyau de vide qui le maintient. C'est une hésitation. Une micro-seconde de vulnérabilité où le monstre n'est plus un prédateur, mais une cible.
Gojo, toujours à distance, ne quitte pas Raku des yeux, mais son attention englobe tout le champ de bataille. Sa voix, plus grave, résonne avec une clarté prophétique dans le vacarme des structures qui s'effondrent.
— Elle perd le fil… Elle se disperse. Aya vient d’affaiblir la source, et l'ombre ne sait plus comment se lier au monde.
Il sent la trame du domaine s'effilocher. L'invulnérabilité de Raku n'est plus qu'un souvenir lointain, une armure brisée par la lame de volonté d'Aya. La goutte de sang noir qui perle au flanc de l'entité agit comme un poison sur l'architecture même du palais et sur l’existance de Kurosae.
Souta, dont les mains brûlent sous la friction de son propre pouvoir, voit cette faille. Il voit Kurosae vaciller, son noyau battant comme un cœur à découvert. Il n'y a plus de place pour la stratégie, plus de temps pour la prudence.
La masse de Kurosae frémit, son noyau de vide pulsant à découvert comme un cœur mis à nu. L’espace se distord autour d’elle, les lois de la géométrie pliant sous l'instabilité du néant. Megumi plisse les yeux, son regard perçant le chaos. À ses pieds, l’ombre projetée par les éclats de lumière du palais en ruine ne se contente plus de suivre ses mouvements : elle s’étire, s'anime, s'élargissant comme une mare de goudron vivant, une nappe de ténèbres absolues qui semble dévorer la pierre.
Sans prévenir, il disparaît. Pas une esquive, pas un bond. Une absorption. Son corps se dissout dans sa propre ombre, avalé par le damier brisé comme si la réalité l'avait rayé de la carte. Une fraction de seconde plus tard, il réapparaît à l’exact opposé du champ de bataille, jaillissant avec une fluidité spectrale de l’ombre portée par l’aile déchirée de Kurosae. Il est devenu le prédateur du vide, utilisant la silhouette de l'ennemi comme son propre portail.
Souta, haletant, les poumons brûlants, écarquille les yeux devant cette maîtrise qu'il ne soupçonnait pas.
— … Sérieusement ? souffle-t-il, un mélange d'effroi et de respect dans la voix.
Megumi ne répond pas. Son visage est un masque de concentration pure. Il tend la main, les doigts crispés, synchronisant son flux d'énergie occulte avec celui de Souta dans une harmonie forcée. Sous leurs pieds, les ombres du palais se mettent à glisser, à ramper, se reconnectant entre elles comme un système nerveux géant. Une toile noire, dense et solide, se tisse sous les pattes de Kagenryū et autour de Mahoraga, leur offrant un point d'appui dans le vide, une traction impossible contre la tempête gravitationnelle du néant.
— Je te couvre dans l’ombre, dit simplement Megumi, sa voix résonnant avec la froideur d'un verdict.
— Alors j’y vais en plein jour ! répond Souta, un rictus sanglant fendant son visage.
Puisant dans ses dernières réserves, là où la douleur se transforme en pur instinct, il libère un cri de guerre qui semble faire vibrer les fondations du Palais.
— MAINTENANT ! BALANCE TOUT !
Kagenryū plonge comme une comète de jais, mais au moment de l’impact, la réalité se déchire. L’ombre sous le dragon s’ouvre comme une gueule béante. Le corps colossal de la créature traverse littéralement le sol du palais, s'enfonçant dans une mer de ténèbres... pour réapparaître une micro-seconde plus tard, jaillissant du sol directement dans l'angle mort de Kurosae.
L’attaque n’a suivi aucune trajectoire prévisible. Elle a court-circuité l’espace. Le choc est monstrueux, une collision de mondes. Les griffes du dragon s’enfoncent dans la matière du néant, l'arrachant de l’intérieur. Kurosae semble se faire transpercer par sa propre ombre. Au même instant, Mahoraga s’enfonce lui aussi dans la nappe obscure, sa silhouette se fragmentant en éclairs de nacre dans la ténèbre, avant de surgir sur le flanc opposé.
Deux angles. Deux dimensions. Une exécution parfaite.
Megumi serre les dents, une traînée de sang coulant de sa lèvre sous la pression mentale de maintenir un tel déploiement.
— Même les monstres… ont des angles morts.
Kurosae est frappée simultanément par la lumière divine et par l’ombre primordiale. Son noyau de vide se fissure, libérant un cri qui n'est plus un hurlement, mais un effondrement structurel. Le monstre implose sur lui-même. Megumi, le visage livide mais le regard d'une fixité terrifiante, sent la trame du domaine rompre sous ses doigts. Ses mains se joignent une ultime fois dans un craquement d'os.
— C’est le moment, Mahoraga. Fais-le taire !
Il pointe son index vers la silhouette titubante de l'entité. Le Général Céleste bondit, titan blanc découpé sur le noir absolu du palais en ruine. La roue au-dessus de sa tête tourne à une vitesse telle qu'elle ne semble plus qu'un disque de lumière pure, l'adaptation finale ayant atteint son paroxysme.
Il tranche. La lame de la Loi sectionne le néant avec une netteté chirurgicale. La partie inférieure de Kurosae s'évapore en cendres froides avant même de toucher le sol. Puis, le silence. Un silence de mort, lourd, épais, qui précède l'apocalypse. Un cri spectral, aigu, désespéré, résonne depuis les entrailles du Palais, comme si l'âme du bâtiment elle-même venait d'être arrachée. Les restes de Kurosae explosent dans une dissipation de brume éthérée, une reddition totale du néant face à la volonté de deux jeunes hommes qui ont refusé de mourir.
Une goutte de sang noir tombe sur le damier. Ploc. Puis une autre. Un liquide sombre, poisseux, qui semble grignoter la pierre d'ivoire.
Raku vacille totalement. Sa forme de Mahito se fissure, les cicatrices sur sa peau s'ouvrant pour laisser échapper une fumée noire. Un filet de ce sang d'encre glisse du coin de sa bouche. Son regard s’embue, perdant sa clarté prédatrice pour une confusion humaine et pathétique. Elle chancelle, ses jambes se dérobant sous elle. Sa main tremble, incapable de se refermer sur le vide.
L’impact s’est répercuté jusque dans sa propre chair. Kurosae n'était pas qu'une invocation ; il était une extension de son être, un fragment de son âme mis à nu.
— … Insolents… murmure-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un sifflement d'air dans une gorge tranchée.
Gojo la fixe, ses yeux bleus grands ouverts, brillant d’un Infini qui semble désormais déborder de ses pupilles pour inonder la pièce. Il n'y a plus d'arrogance en lui, seulement une sérénité implacable, celle du bourreau qui voit enfin le bout du chemin.
— Aya…
Il ne détourne pas le regard de Raku. Il n'a pas besoin de voir la jeune fille pour sentir sa présence, vibrante et terrifiée, juste à côté de lui. Il sait qu’elle entend le poids de chaque mot.
— C’est maintenant. C'est l'instant où le pacte se referme.
Il lève doucement une main, un geste d'une lenteur solennelle, tout en maintenant la pression de l'Infini sur l'entité blessée.
— Avance. Pose ta main sur son front, Aya. Fais-le avant qu’elle ne comprenne, avant qu’elle ne tente de se régénérer. Réclame ce qui t'appartient.
L'air entre Aya et Raku semble s'écarter, laissant un chemin de lumière au milieu des décombres.
Souta, à l'autre extrémité du damier dévasté, flanche brusquement. Ses jambes se dérobent, son corps totalement vidé par l’effort surhumain de maintenir Kagenryū. Megumi, dont le propre souffle n'est plus qu'un sifflement rauque, le soutient d’un bras ferme, l’arc-boutant contre lui. L'autre main de Megumi reste levée, les doigts crispés, encore prête à frapper, à protéger, jusqu’à la dernière étincelle d'énergie occulte.
Aya ne bouge pas. Elle est une statue d'ivoire au milieu d'un champ de ruines. Elle regarde Raku, cette entité qu'elle croyait être un dieu, désormais à genoux, brisée, couverte de ce sang noir qui macule le sol. Puis, ses yeux dérivent vers Gojo. Elle cherche en lui une garantie, une assurance que le monde ne va pas s'effondrer au moment où elle tendra la main.
Sa gorge se serre, et sa voix n'est plus qu'un murmure qui se perd dans les craquements du palais :
— Et si ça ne marche pas… ? Si je ne suis pas assez forte pour elle ?
Gojo tourne lentement la tête vers elle. Le bandeau a disparu, et ses yeux bleus semblent contenir toute la voûte céleste. Son regard est d’une netteté absolue. Aucune peur n'y subsiste, aucune trace de ce doute qui ronge les hommes. Juste la vérité, nue et tranchante.
— T’as pas besoin d’être sûre de toi, Aya. Personne ne l'est jamais vraiment ici.
Il marque un temps, laissant le silence du Palais peser sur ses mots.
— Tu as juste besoin d’y croire… une seconde de plus qu’elle. C'est ça, le secret des miracles.
Aya ne parle plus. Les paroles se sont envolées, laissant place à une résolution glacée. Elle avance d’un pas, ses bottes crissant sur les éclats de miroirs. Puis d’un autre.
Le monde autour d'elle semble ralentir, se liquéfier. Sa main s’élève, hésitante un instant, avant de se stabiliser. Le feu noir, celui de son héritage et de sa propre force, pulse doucement au creux de sa paume, mêlé à la lueur argentée de Shirosae.
Raku lève les yeux vers elle. Le masque de Mahito s'efface, laissant entrevoir un visage sans âge, épuisé par l'éternité. Et pour la première fois, celle qui avait toujours une insulte ou un rire cruel à la bouche… ne dit rien. Elle se contente d'attendre, soumise à la loi du pacte qu'elle a elle-même engendré.
Aya pose sa main.