Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte

Chapitre 40 : Le Poids de l'Ancre

2743 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 23/02/2026 18:14

Le silence qui a suivi l'effondrement du palais est plus lourd que le vacarme de la bataille. C’est un silence de crypte, un vide stagnant où l’air lui-même semble avoir été vidé de sa substance. Dans la pénombre de cette salle dévastée, où les derniers éclats de miroirs s'éteignent comme des étoiles mourantes, Megumi reste figé. Sa haute silhouette, sombre et anguleuse, semble taillée dans le même granit que les décombres environnants. Ses yeux, d'un noir d'encre, sont rivés sur le corps d'Aya, petite forme immobile et diaphane sur l'ivoire maculé du damier.


Son poing se serre avec une telle force que ses jointures craquent, un bruit sec, presque indécent dans ce vide oppressant. Il ne tremble pas. Le tremblement impliquerait une faille, et Megumi est devenu un mur de glace. Mais la tension qui habite son bras est celle d'un homme qui retient un hurlement, une force de compression prête à tout broyer.


Pas encore... murmure-t-il pour lui seul, sa voix n'étant qu'un souffle rauque que le néant tente d'étouffer. Pas un autre Yuji… pas ce cycle de sacrifices... pas ça.


Les spectres du passé dansent devant ses yeux avec une clarté cruelle. Il revoit le quai de la station, le sourire sanglant de Sukuna dans le corps de son ami, le poids de son propre silence alors qu’il regardait Yuji traité comme une vulgaire marionnette. Ce sentiment d'impuissance n'est pas une émotion passagère ; c'est une maladie chronique qui revient le hanter.

 

Mais plus que le souvenir de Yuji, c’est sa propre chair qui hurle. Sous sa peau, Megumi sent encore l'écho de cette invasion spectrale, cette sensation d'avoir été dévoré de l'intérieur, dépossédé de son propre nom. Le cauchemar orchestré par Raku en 2018 n'était peut-être qu'une illusion, mais ses nerfs, eux, ne font pas la différence.

Il se souvient de l’ombre qui cesse d’être son alliée pour devenir son geôlier. Il revoit ce moment atroce où sa souveraineté a été suspendue, arrachée de ses mains comme on arrache le cœur d'un vivant. C’était un viol de son âme, pur et simple : cette présence étrangère qui ne se contentait pas d’occuper son corps, mais qui en expulsait sa conscience, griffant les parois de son être pour y graver son propre néant.

 

Il sait ce que signifie être privé de tout pouvoir d'agir, réduit à l'état de spectateur impuissant de ses propres gestes, témoin muet de sa propre profanation. Il connaît ce dégoût viscéral d'être devenu un contenant, une simple outre dont on a vidé le sens et la dignité pour y loger un monstre. Ce que les autres appellent de la "nécessité tactique", lui le ressent comme une exécution lente.

 

En regardant Aya, il ne voit pas une élue ou un réceptacle : il voit une âme que l'on est en train de déshabiller de son humanité. Il sait ce qu'Aya ressent, ou ce qu'elle va ressentir : ce dégoût viscéral d'être devenu un contenant, un simple objet dont on a vidé le sens pour y loger un monstre. Il refuse de voir une autre vie brisée sur l'autel de la "nécessité tactique". Il refuse que le pragmatisme des exorcistes devienne un synonyme de cruauté.


Il ne regarde pas Gojo. Il ne peut pas. Il sent la présence écrasante de son mentor derrière lui, cette puissance infinie qui, pour la première fois, semble stérile.

La colère de Souta était un incendie, une explosion de rage désordonnée. Celle de Megumi est un glacier noir : profonde, ancienne et impénétrable. Pourtant, chaque mot qu'il prononce est un ultimatum lancé à l'homme qui se tient là, debout dans sa puissance solitaire.


— Elle va revenir, assène-t-il, comme s'il pouvait forcer le destin par la seule volonté de son ton.


Sa voix gagne en assurance, une lame d'acier froid qui tranche le silence.


— Sinon… sinon on ne vaut pas mieux qu'eux.


Il ne précise pas qui est ce « eux ». S'agit-il des fléaux qui ne voient en l'humain qu'une ressource ? Des anciens du monde occulte qui sacrifient des gamins depuis des siècles pour maintenir leur confort ? Ou de Satoru lui-même, si jamais il décidait que la perte d'une réceptacle n'est qu'un "dommage collatéral" acceptable ?


Pour Megumi, à cet instant précis, si Aya ne se réveille pas, la frontière entre les sauveurs et les bourreaux aura définitivement disparu. S'ils ne peuvent pas sauver une fille qu'ils ont eux-mêmes entraînée dans cette horreur, alors leur titre d'exorciste n'est qu'un déguisement pour cacher leur propre monstruosité.

Il attend. Son ombre s'étire sur le damier, immense et sombre, comme s'il était prêt à plonger lui-même dans les profondeurs pour aller arracher l'âme d'Aya au néant, quitte à ne jamais en revenir.

 


---

 


Plan Blanc

 

Un vide immaculé, sans contour, sans repère. Le plan blanc s'étend comme une page vierge où la réalité attend d'être réécrite. Dans cet espace hors du monde, les lois de la physique n'ont plus cours ; seul subsiste le poids des âmes.

 

Face à elle, Raku. Elle n'est plus le monstre volcanique ni le fléau aux cicatrices. Elle a retrouvé une « forme humaine », dépouillée de ses masques de combat. Elle se tient là, silencieuse, les mains jointes dans le dos, un demi-sourire flottant sur ses lèvres comme une énigme sans solution.

 

Non, murmure-t-elle, et sa voix n'est plus qu'un souffle qui caresse l'esprit d'Aya. Pas encore.

 

Raku fait un pas, et le blanc semble se courber sous elle. Son aura ne hurle plus la destruction, elle pèse. Elle plane autour d'Aya comme un parfum entêtant, comme un souvenir d'enfance qu'on aurait désespérément voulu oublier. Ses yeux ne sont plus des puits de haine ; ils brillent d’une lueur étrange, ni triomphale, ni menaçante. Ils sont profonds, fatigués, presque… tristes.

 

— Tu es à la frontière, dit-elle. Là où je t’attendais depuis que le premier nom a été prononcé.

 

Aya recule, mais il n'y a pas de distance dans ce lieu. Son souffle tremble à peine, mais son cœur bat avec une régularité de métronome, ancré par le contact encore frais de sa main sur le front de l'entité.

 

D'autres avaient prévu ta venue il y a bien longtemps, murmure la jeune fille, sa voix trouvant une force qu'elle ne soupçonnait pas. C’est pour ça que je suis là. Pour t’arrêter. Pour que l'oubli cesse de dévorer ce qui nous reste.

 

Le sourire de Raku s’efface à moitié, laissant place à une mélancolie amère. Une ombre glisse dans sa voix, une trace de venin qui subsiste malgré la défaite.

 

— Tu es si jeune… Tu crois vraiment que sceller le néant, c’est gagner ? Que porter le vide en toi te rendra victorieuse ? Tu vas me contenir, Aya… tu vas m'enfermer dans tes tripes et tes pensées. Mais le vide finit toujours par transformer le vase qui le contient. Il te changera. Millimètre par millimètre, souvenir après souvenir. Bientôt, tu ne seras plus toi. Tu seras ma prison, et une prison finit toujours par ressembler à son prisonnier.

 

Une pulsation douce, une vibration d'argent pur, résonne soudain dans l'esprit d'Aya. Une chaleur familière qui dissipe le froid du doute.

 

{Elle ment.} La voix de Shirosae est calme, stable, comme un phare dans la brume. {Le néant déforme ce qu’il touche… il ronge le fer et le bois, mais il ne peut rien contre le lien du pacte. Toi, tu peux l’équilibrer, Aya. Tu n'es pas le vase, tu es l'équilibre. C’est pour ça que tu es là. C'est pour ça que tu as survécu.}

 

Le regard d’Aya se durcit. Elle redresse les épaules, fixant Raku droit dans ses yeux sans âge. Le blanc autour d'elles commence à vibrer de flammes noires et de lueurs blanches.

 

— Si je veux te contenir… si je décide que c'est mon rôle… tu me laisseras faire ?

 

Un silence de mort retombe sur le plan blanc. Puis le sourire de Raku revient, mais il est plus glacial, plus sauvage. Elle écarte légèrement les bras, son image vacillant comme un reflet dans l'eau troublée.

 

— Tu crois que je vais me laisser faire ? Tu crois que je vais t’ouvrir les bras et me laisser enchaîner par une gamine ?

 

Raku s’avance, un pas après l’autre. Lente, presque lascive, elle réduit l'espace qui les sépare. L'air entre elles devient électrique, saturé de l'énergie du duel final qui ne se joue plus avec des poings, mais avec des volontés.

 

— Si tu veux me contenir… alors bats-toi jusqu'au bout, Aya. Montre-moi que ta vie vaut plus que mon vide. Parce que si tu flanches… si tu hésites ne serait-ce qu'une seconde… alors je t’emporte avec moi dans l'oubli définitif.


Le plan blanc se fissure, laissant jaillir des visions de vies qu’Aya n’a jamais vécues, des millénaires de solitude et de haine… Et cette image insoutenable de la genèse de son ennemie : une femme brisée par la violence et la cruauté des hommes, et ce moment de bascule où la vie s'éteint pour laisser place à un enfant mort-né qui, dans un dernier souffle de désespoir, s'éveille en tant que fléau primordial.

 

Raku n'est pas née de l'ombre, elle est née du vide laissé par un espoir assassiné et d’un monde qui a refusé sa naissance. Aya reçoit la vision de cette chute originelle de plein fouet. Raku est le regret qui dévore le temps.

 

Aya chancelle. Ce n'est pas seulement son esprit qui vacille, c'est son identité même qui est submergée par cette douleur qui n'est pas la sienne, mais qui devient son héritage. Elle comprend enfin : elle n'a pas été choisie pour vaincre un monstre, mais pour offrir un refuge à un cri qui dure depuis des siècles.


La jeune fille hurle, mais aucun son ne sort de sa gorge éthérée. Sous l'assaut de Raku, ses souvenirs s'effilochent. L'odeur du thé, le sourire bravache de Gojo, le rire de ses amis, ces instants volés à Shibuya avec Souta avant que tout bascule... tout est aspiré pour ne laisser que le vide.


— Tu veux ton corps ? siffle l'entité, dont le visage se colle presque au sien, ses yeux devenant des gouffres. Pour quoi faire ? Pour ressentir la douleur de la perte ? Pour voir tes amis mourir un par un ? Donne-moi ta place. Donne-moi ton nom, et je t'offrirai le repos éternel. Laisse-moi sortir dans cette chair, et je t'effacerai doucement.


Le corps astral d'Aya commence à s'évaporer par les extrémités. Ses mains deviennent transparentes, se fondant dans le blanc. Elle perd la sensation de ses pieds. Elle n'est plus qu'une pensée qui s'éteint.


{Aya !} La voix de Shirosae tonne, brisant l'hypnose. {Ne regarde pas son vide. Regarde le lien. Le corps n'est pas une récompense, c'est l'ancre !}


Aya puise dans une rage nouvelle. Elle ne se bat pas pour être une héroïne, elle se bat pour ne pas disparaître. Elle visualise ses poumons qui brûlent dans la salle noire, son sang qui bat contre ses tempes. Elle veut cette douleur. Elle veut cette cruauté du monde réel.


— Je ne suis pas... une monnaie d'échange ! parvient-elle à articuler.


Elle lève les mains et saisit les poignets de Raku. Le contact est atroce ; c'est comme plonger ses bras dans de l'azote liquide. Le froid remonte jusqu'à son cœur, menaçant de le geler. Un souffle invisible, d’une douceur presque insupportable, effleure l’âme d’Aya. Ce n'est plus une voix extérieure, c'est une vibration qui résonne dans la moelle de son être, un battement de cœur partagé, un murmure qui dissipe les ténèbres de Raku. En cet instant, elle ne se bat plus pour sauver le monde, mais pour protéger le droit d'avoir un cœur, même s'il doit saigner.

 

{Tu n’es pas seule, Aya.Tu ne portes pas le vide, tu portes l’équilibre. Je suis là… je reste avec toi. Jusqu’au bout.}

 

Aya regarde Raku droit dans les yeux, puis prend une grande inspiration.

 

Tu veux que je sois seule. Tu veux que je me ferme. Tu veux que je renonce. Non. Je vais te contenir, pour le sacrifice de Daya et Masaru, et pour tous ceux que ce monde cruel a brisés ! Même si je ne sais pas encore comment, même si j’ai peur. Je choisis ce qui reste possible. Tu n’annuleras pas le monde Raku... Je vais te contenir, comme le pacte l'exige !


Raku rit, un son strident qui fait saigner l'esprit d'Aya.


— Parfait ! Alors porte-moi ! Deviens mon cercueil et souffre avec moi !

 

Aya grimace de douleur, elle ne cherche plus à convaincre l'entité ; elle l'aspire. Elle utilise sa volonté comme un siphon d'argent pur. Elle sent l'immensité de Raku s'engouffrer dans son être, une sensation de déchirement interne, comme si elle avalait une étoile morte. Ses yeux brûlent, son esprit crie sous la pression, mais elle ne lâche pas. Elle transmute sa terreur en une cage de fer et de soie.


Raku s’étrangle dans un cri silencieux. Ses traits se liquéfient, son arrogance s'évapore sous la force de gravité de l'âme d'Aya. Son corps astral se tord, saisi par des chaînes d'argent et de ténèbres nées de l'esprit d'Aya. L’espace blanc vacille, parcouru de fissures d'encre. Le néant, pour la première fois de son existence millénaire… se fige. Il devient solide. Captif.

 

Un verrou invisible claque dans le vide, un son définitif qui marque la fin d'une ère.


La voix de Shirosae résonne une dernière fois dans ce plan éthéré, douce et profonde comme un chant de berceau :

 

{C’est fini, Aya. Tu l’as enfermée… Elle ne peut plus fuir. Elle est devenue une partie de toi, une ombre domptée. Reviens maintenant. Reviens vers la chaleur. Tu n’as plus à lutter.}


Aya sent ses forces l'abandonner. Son esprit est lourd, saturé par la masse qu'elle vient d'absorber. C'est un poids qu'elle devra porter à chaque seconde, une présence qui grattera aux parois de son cœur.


{Ils t’attendent. Tu seras fatiguée… c’est normal. On ne porte pas le néant sans en payer le prix. Mais n'oublie pas : ton corps est ton royaume. Reprends-le. Maintenant.}


La lumière blanche faiblit. Elle ne s'éteint pas brusquement, elle se retire, comme une marée descendante. Le corps astral d’Aya, diaphane et paisible, s’efface lentement de cet entre-deux mondes. Elle ne se laisse pas dériver ; elle force le passage, plongeant vers la douleur, vers le froid, vers le monde réel, là où le sang, la poussière et les larmes l'attendent.

 


---

 


Le silence oppressant de la salle noire est soudain déchiré par une inspiration brisée, un son fragile et humain qui semble ramener la vie dans les décombres. C’est un souffle court, saccadé, comme celui d'une naufragée qui retrouve enfin la surface.

 

Aya bouge faiblement. Ses doigts, encore pâles, tressaillent contre la pierre glacée du damier, grattant instinctivement la poussière pour s'ancrer dans la réalité. Le monde n'est plus ce blanc infini et stérile ; il est redevenu froid, dur, et saturé de l'odeur métallique du sang et de l'ozone.

 

Ses paupières frémissent avant de s'ouvrir lentement sur un monde flou. Elle revient à elle, émergeant des profondeurs d'un sommeil qui aurait dû être éternel.


Laisser un commentaire ?