Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
[ NOTE ]
Écoutez bien, parce que je ne le répéterai pas : on ne plaisante pas avec le Néant. Si vous n'avez pas lu le chapitre précédent, vous allez rater la clé de l'origine de Raku. Alors, faites demi-tour, lisez l'origine du drame, et revenez me voir. Je ne bouge pas. — Gojo Satoru.
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Un souffle. Léger, presque imperceptible, s'échappe des lèvres de Gojo Satoru. C’est le bruit d’un homme qui vient de voir le monde s'écarter du bord de l'abîme. Il relâche lentement Souta, ses mains quittant les épaules du garçon avec une douceur inhabituelle. Ses propres épaules s’abaissent d’un cran, libérant une tension millénaire. Il n'y a pas de sourire grandiose, pas de pose triomphale pour les caméras de l'histoire. Juste une respiration, humaine et profonde.
— C’est fini, dit-il doucement, et sa voix semble apaiser les dernières vibrations du chaos. Elle revient…
Il s’approche d’Aya sans hâte, ses pas ne faisant aucun bruit sur les débris du damier. Il y a dans sa démarche un respect nouveau, une reconnaissance pour celle qui a traversé le miroir et en est revenue avec le monstre dans ses filets.
Megumi ne bouge pas d'un millimètre. Il reste planté là, les traits encore tirés par l'épuisement et la terreur rétrospective, fixant la silhouette fragile au sol.
— T’as réussi… murmure-t-il, comme s'il avait besoin de l'entendre pour y croire.
Souta avance d’un pas hésitant, ses jambes pesant des tonnes. Il s’arrête à mi-chemin, s’agenouillant pour ramasser la peluche qui gît dans la poussière, oubliée durant la tempête. Ses doigts tremblent encore violemment lorsqu'ils se referment sur le tissu froissé.
— Tu es revenue… souffle-t-il, la voix brisée par une émotion qu'il ne cherche plus à cacher. Ça va… ?
Les paupières d’Aya papillonnent, luttant contre la lourdeur d'un sommeil qui ne veut pas la lâcher. Elle ouvre les yeux lentement. L’éclat de la lumière résiduelle l’éblouit à peine, filtré par la présence apaisante de Shirosae qui veille toujours. Elle redresse péniblement la tête, balayant du regard les ruines noires et les visages familiers. La confusion embrume encore ses traits.
— Je… je suis revenue ?...
Elle regarde ses mains, tournant les paumes vers le haut comme pour vérifier qu'elles lui appartiennent encore. Elle regarde Souta, Megumi, puis Gojo. Elle s’assoit doucement, chaque mouvement lui coûtant un effort immense, comme si la gravité de la Terre entière venait de se réinstaller dans ses os.
— C’est fini… répète-t-elle, plus pour elle-même que pour les autres.
Soudain, un frisson parcourt l’air. Une pression colossale s’échappe enfin des murs invisibles, une expiration finale du palais. Comme un cri silencieux qui s'éteint dans la gorge d'un mourant. Gojo se redresse, le corps à nouveau en alerte.
— Le domaine… s’effondre.
Un craquement résonne. Discret, cristallin. Comme si le verre lui-même expirait son dernier souffle. Autour d’eux, les murs d'obsidienne se dissolvent en une brume inconsistante. Les miroirs s’éteignent les uns après les autres, engloutissant les reflets déformés. Les ténèbres se déchirent.
Et d’un coup, sans transition, sans la moindre pitié pour leurs sens : la réalité.
Tokyo. Station Shibuya. Le quai du métro, désert et baigné d'une lumière crue, artificielle. L’air n'est plus chargé de magie et de mort ; il est simplement froid, sec, saturé d'une odeur de poussière et de fer. Un silence de mort, mais un silence urbain, réel, celui des lieux vides de vie humaine.
Megumi tourne sur lui-même, les yeux grands ouverts, cherchant un ennemi qui n'est plus là.
— On est de retour…
Souta ne regarde rien d’autre qu’Aya. Il serre la peluche contre son cœur, comme s'il craignait qu'elle ne disparaisse à nouveau dans un pli de l'espace.
— …Et elle aussi… Elle est là.
Gojo lève les yeux vers elle. Son regard d'azur se pose un instant sur la jeune fille qui se relève avec une lenteur de vieille femme, aidée par sa propre volonté. Il esquisse un sourire discret, un sourire que peu de gens ont la chance de voir. C'est un sourire tendre, fier, et terriblement soulagé.
— Tu as réussi, Aya. Bienvenue chez toi.
— Je ne la sens pas… C’est normal ? demande-t-elle, la voix fragile. Je veux dire… elle est où ? Je la contiens vraiment, c’est ça ?
Gojo hoche lentement la tête. Il l'observe avec une attention presque clinique, mais teintée d'une solennité nouvelle.
— Oui. Tu as accompli le pacte, Aya. Elle est là, mais elle est silencieuse. Pour l'instant.
Son regard se voile un instant, une ombre furtive traversant l'azur de ses yeux. Il ne dit rien de plus, mais sa main se crispe imperceptiblement sur son propre bras.
Le silence de plomb de la station Shibuya est bientôt brisé par une rumeur qui remonte des profondeurs. Au loin, un cliquetis métallique résonne sur les rails, suivi de pas traînants et de halètements sourds. Des silhouettes floues se découpent contre l'obscurité des tunnels. Par les voies sombres, ils reviennent. Un à un.
Défaits, les vêtements en lambeaux, le regard hébété de ceux qui reviennent d'un enfer sans nom, mais vivants. Aya les aperçoit, et sa respiration se suspend. Le contraste entre leur retour et le vide qu'elle ressent en elle est vertigineux. Elle pose une main tremblante sur sa poitrine, là où battait autrefois une terreur constante.
Les silhouettes sortent peu à peu du noir, baignées par la lumière crue des néons du quai. Yuta avance en tête en soutenant Toge, dont le visage est livide. Maki suit, sa lance servant de béquille, tous avancent, tandis que Nanami ferme la marche avec Sho, réajustant ses lunettes d'un geste machinal malgré son costume en lambeaux. Chacun porte les stigmates du combat, certains marqués par le sang, d'autres simplement vidés de leur substance. Mais ils sont tous là.
Ils se rassemblent dans un silence confus, échangeant des regards qui cherchent encore à comprendre comment le cauchemar a pu s'arrêter si brusquement. Megumi, l'instinct de l'exorciste reprenant le dessus, commence à les compter à voix basse, ses sourcils se fronçant au fur et à mesure que l'appel progresse.
— …Il en manque une, lâche-t-il, la voix soudain blanche.
Souta tourne lentement la tête vers l’obscurité béante des rails, là où le tunnel semble ne jamais finir. Un pli d'angoisse se forme entre ses sourcils.
— Rin ?
Un silence lourd, poisseux, s'installe.
Aya, soudain, ne bouge plus. Elle est devenue une statue de sel. Dans le fond de sa mémoire, là où Raku a été murée, quelque chose a bougé. Une porte s'est ouverte. Quelque chose qu'elle n'avait pas osé regarder, une image qu'elle avait instinctivement repoussée dans les tréfonds de son inconscient.
En enfermant Raku, elle n'a pas seulement capturé le monstre ; elle a récupéré la clé de sa propre prison mentale. Les souvenirs refluent, violents, glacés, comme une inondation qu'on ne peut plus arrêter. Tous.
Elle se souvient de Rin. De son sourire, de ses vannes, de son tempérament de feu, de son courage, de sa loyauté et de toute ce qui faisait d’elle sa meilleure amie. Aya ouvre la bouche pour crier, mais aucun son ne sort. Elle sait maintenant pourquoi la place est vide.
Le vent siffle dans le tunnel désert, un courant d'air froid qui charrie l'odeur de la poussière et du fer. Gojo ne bouge pas. Il se tient droit, immobile, mais sa posture semble soudain peser des tonnes. Sa voix est basse, dépouillée de son habituelle arrogance, presque un soupir ; un fil fragile qu’on pourrait croire volé au silence de la station.
— Elle est restée là-bas, murmure-t-il, les yeux fixés sur l'obscurité béante où les rails disparaissent.
Il marque une pause, comme s'il revoyait la scène à travers le prisme de son pouvoir.
— Juste avant l’effondrement total du domaine… mon Sixième Œil a perçu une résistance. Une anomalie dans la structure même du Néant. Quelqu’un a tenu la frontière ouverte de l'intérieur, de force. Une volonté pure qui s'opposait à la dissolution. C'était Rin. Elle a maintenu la porte juste assez longtemps… pour les faire sortir. Pour qu'ils ne soient pas effacés avec le domaine.
Sa voix s'éteint un instant, étranglée par une vérité qu'il déteste admettre.
— Avant que tout ne soit englouti… elle n'a pas eu le temps de passer. La structure s'est refermée sur elle. Elle… elle est devenue la clé de voûte de leur évasion.
À quelques pas, Megumi reste figé, comme frappé par une foudre invisible. Son poing se serre avec une telle force que ses jointures blanchissent, sa gorge se bloque sur une protestation qui ne viendra jamais. Il regarde ses camarades qui reprennent leur souffle, digérant encore le prix payé pour leur survie.
— Elle s’est sacrifiée… pour les autres... répète-t-il, le ton monocorde, luttant pour ne pas laisser sa voix se briser.
Gojo ferme les yeux. Ses mâchoires se crispent, dessinant des lignes dures sur son visage d'ordinaire si lisse. L'Infini qu'il maîtrise ne peut rien contre ce vide-là.
— Ouais... Elle a choisi d’être leur dernier rempart avant l’oubli. Elle a échangé sa place contre la leur.
Le silence retombe, plus lourd que jamais, alors que la réalité de la perte s'installe dans le groupe.
Aya écoute, mais chaque mot de Gojo agit comme un poison lent dans ses veines. Son regard s'arrache à l'obscurité pour balayer frénétiquement les silhouettes qui émergent des rails. Elle voit les traits tirés de Maki, le bras ensanglanté de Toge, la démarche lourde de Yuta. Elle les compte, une fois, deux fois, ses lèvres articulant les noms dans un silence terrifié. Son regard cherche la lueur familière, l'éclat de Rin. Elle ne trouve que le vide.
— Quoi ?... Où est Rin ?
Le cri reste coincé dans sa gorge avant de sortir, étranglé. Elle se tourne brusquement vers Satoru, agrippant presque le tissu de son uniforme. Sa voix tremble, heurtée par les battements sourds de son cœur qui cogne contre ses côtes comme un oiseau en cage.
— Il faut aller la chercher ! Elle est peut-être juste derrière... Satoru, fais quelque chose ! Ouvre une brèche, n'importe quoi !
Gojo tourne lentement la tête vers elle. L'absence de son bandeau rend son regard insupportablement lucide. Il pose une main sur l'épaule d'Aya, un geste lourd, mesuré, destiné à l'ancrer au sol alors que tout son monde vacille. Son regard porte tout le poids du réel, cette froideur implacable que même l'Infini ne peut masquer.
— Elle est restée, Aya. Elle a sciemment tenu les portes.
Sa voix est un couperet qui tombe dans le silence de la station.
— Pour qu’eux reviennent, elle a dû faire contrepoids. Le domaine s’effondre sur lui-même en ce moment même... et elle est restée dedans pour s'assurer que le néant ne les rattrape pas.
Le silence se referme alors sur eux comme un couvercle de plomb. Personne ne dit un mot. Les survivants, qui commençaient à peine à réaliser qu'ils étaient sauvés, s'immobilisent, frappés par la violence de la nouvelle. Même l’air de Shibuya, d'ordinaire si vibrant de courants d'air, semble se figer, prisonnier de cette seconde où la victoire prend le goût amer de la cendre.
Aya sent sa main glisser de l'épaule de Gojo. Elle regarde le tunnel noir, cette gueule béante qui vient de dévorer son amie, et réalise que le prix du pacte n'a pas été payé uniquement avec son propre sang.
Yuta s’approche à pas lents, chaque mouvement semblant lui coûter une énergie qu'il n'a plus. Ses épaules sont voûtées, son regard habituellement si déterminé est éteint, comme vidé par le spectacle de la dissolution de Rin.
— Je suis désolé… On n’a rien pu faire... murmure-t-il, sa voix s'étouffant dans l'immensité de la station.
Nanami le rejoint, ses pas résonnant sur le béton froid. Il s’arrête à ses côtés, la silhouette toujours droite malgré son costume en lambeaux. Son calme est une armure, mais sa gravité trahit la fissure intérieure.
— Elle a choisi, Yuta. Tu le sais aussi bien que moi. On ne discute pas le choix d'un exorciste qui sauve ses camarades.
Yuta secoue lentement la tête, refusant cette logique froide. Ses doigts se crispent sur la poignée de son sabre.
— …Elle n’aurait pas dû. Elle était encore si jeune...
— Peut-être, répond Nanami d'un ton monocorde. Mais maintenant, faisons en sorte que ce sacrifice ne soit pas vain. Faisons en sorte que ça compte.
Il se tourne vers Aya, son regard s'adoucissant l'espace d'une seconde.
— Merci. De nous avoir sortis de là, toi aussi. Sans ton combat contre l'origine, personne n'aurait pu franchir cette porte.
Mais Aya n’entend plus. Les remerciements glissent sur elle comme du poison. Le vide que laisse Rin est une brûlure que rien ne peut apaiser. Sa voix s’élève soudain dans un cri étranglé, un son pur et déchirant qui rebondit contre les carreaux de faïence de Shibuya :
— Non !!
Elle s’effondre à genoux, les mains frappant le sol froid. Les larmes jaillissent, traçant des sillons clairs sur son visage couvert de suie. Elle se balance d'avant en arrière, brisée.
— Non… pas Rin... Pas elle... Pas après tout ça !
Souta fait un pas vers elle, la main tendue, puis il hésite. Il veut parler, trouver les mots pour la consoler, mais sa propre gorge est nouée par une amertume insupportable. Ses poings restent fermés, enfoncés dans ses poches, et ses yeux fuient la scène, fixant désespérément le noir des rails.
Megumi regarde Aya, son visage de pierre masquant mal le tumulte intérieur. Il ne dit rien, mais une faille s'ouvre dans son regard, une colère sourde, non pas contre Aya ou Rin, mais contre ce monde qui exige sans cesse le sang des plus innocents pour continuer de tourner.
Gojo, immobile au centre du groupe, baisse la tête. Ses cheveux blancs tombent sur son visage, masquant ses yeux d'azur. Sa voix n’est plus qu’un murmure, une confession inaudible que seul le vent de Shibuya semble recueillir au bord de ses lèvres.
— (Seize ans… C’était encore une gosse...Tu as encore échoué, Satoru...L'Infini, la puissance absolue... c’est jamais suffisant. Même maintenant.)
Nanami s’avance, pose une main sur l'épaule de Gojo, prêt à dire quelque chose pour briser cette spirale de culpabilité. Puis il renonce. Il sait qu'il n'y a pas de remède à ce genre de silence.
Yuta s’agenouille lentement, gardant une distance respectueuse, comme s'il craignait que sa propre tristesse ne vienne écraser celle d'Aya. Il pose ses poings sur ses cuisses, les phalanges blanches, et parle à voix basse, ses mots flottant dans l'air froid sans s'adresser à personne en particulier.
— Elle n’a pas mérité ça... C’était la plus courageuse d'entre nous au moment où il le fallait.
Il baisse les yeux, incapable de soutenir le regard de ses camarades. Aya, elle, ne s'arrête pas de pleurer. Ses larmes tracent des chemins sombres à travers la poussière sur ses joues, et le béton sous ses genoux semble absorber toute sa chaleur. Elle répète cette phrase comme une litanie douloureuse, un reproche qu'elle s'inflige à elle-même :
— J’aurais dû aller plus vite… J'aurais dû la sceller plus tôt... C’est ma faute...
Gojo ferme un instant les yeux. L'air vibre autour de lui, mais il ne cherche pas à utiliser son pouvoir. Pour une fois, il subit la réalité.
— Tu n’étais pas seule dans ce combat, Aya, intervient-il, sa voix perdant son tranchant habituel. Ne prends pas sur toi le poids du monde entier.
Souta murmure alors, sans relever la tête, sa voix étouffée par une amertume profonde :
— Nous avons été trop lents. C’est plutôt ça, la réalité... On a passé trop de temps à hésiter, et c'est elle qui a payé la note.
Aya reste au sol, prostrée. Chaque goutte qui frappe le béton est un écho de son impuissance. Elle appelle son nom dans un souffle, comme si elle espérait que le tunnel finirait par lui répondre.
— Rin...
Plus loin, Maki ne s'avoue pas vaincue. Elle parcourt les murs du quai du regard, ses doigts gantés de sang séché palpant les surfaces froides, cherchant un passage, un angle mort, une faille résiduelle dans l'espace que Gojo aurait pu rater. Elle peste à voix basse, ses dents serrées jusqu'à la douleur.
— (Il doit bien y avoir un moyen... On ne laisse pas quelqu'un derrière. Pas comme ça.
Le reste du groupe est une fresque de désolation. Toge s’est recroquevillé dans son col, comme pour s'y cacher tout entier, ses yeux fixant un point invisible au sol. Panda reste dans un coin, ses larges épaules secouées par des sanglots sourds, sa fourrure grise tachée de la poussière du domaine. Todo, d'ordinaire si tonitruant, est une ombre massive et muette, les poings si serrés que ses jointures blanchissent sous l'effort de ne pas hurler. Les jumeaux, Jin et Jun, sont figés, le regard vitreux, absents à eux-mêmes.
Puis il y a Sho. Il est prostré contre un pilier de béton, les jambes tremblantes, le souffle court et saccadé. Ses yeux sont injectés de sang, brûlés par une réalité qu'il refuse d'intégrer. Ses lèvres bougent frénétiquement, articulant un murmure en boucle, une litanie de supplicié. Il répète les derniers mots de celle qu’il a tenté d’arracher au néant, le corps encore vibrant de l'impact quand elle l'a repoussé :
— « Casse-toi Sho… Dis aux autres que je les aimais quand même… Casse-toi Sho… »
Le message lui brûle la gorge, mais il ne sort pas. Il reste là, pétrifié par l'impuissance.
Aya, elle, chuchote pour elle-même. Mais ce n’est pas à son propre esprit qu’elle s’adresse. Elle plonge son regard au plus profond de ses propres ténèbres intérieures, là où la prisonnière est désormais enfermée.
— Dis-moi comment… comment on peut aller la chercher, ordonne-t-elle mentalement à Raku. On ne peut pas la laisser là-bas... Tu connais ce domaine mieux que quiconque. Réponds-moi !
Mais Raku reste muette.
Gojo regarde les rails sombres, là où l'acier s'enfonce dans une gorge de ténèbres définitives. Il prend une inspiration, une seule, pour stabiliser ce qui menace de s'effondrer en lui. Il tente d'adopter ce calme maîtrisé qui est à la fois sa force et son fardeau.
— On rentre, ordonne-t-il, sa voix résonnant avec une autorité sans appel.
D'un geste fluide, il déchire l'espace. Un portail d'énergie s'ouvre dans l'air vicié de la station, une arche pulsante d'une lumière bleue, douce et presque irréelle, qui contraste violemment avec la grisaille industrielle.
— Directement à Jujutsu High. Shoko vous attend. Vous avez tous besoin de soins... et de repos.
Mais Aya se relève d’un bond, comme propulsée par un ressort de pure douleur. Ses vêtements sont des lambeaux, sa peau est marbrée de suie, mais ses yeux sont soudain secs de rage. Une fièvre insupportable y brûle.
— Non ! hurle-t-elle, le son ricochant contre les piliers. Il faut la retrouver ! On ne peut pas la laisser là-bas, seule dans ce vide ! C'est impossible !
Elle s'élance vers les rails, les poings serrés, prête à plonger dans le tunnel noir. Gojo fait un pas, barrant le chemin sans même avoir besoin de la toucher. L'Infini est un mur invisible, infranchissable.
— Aya... Le domaine s’est effondré sur lui-même. Il n'y a plus de porte. Il ne reste rien à traverser, sinon le néant pur.
Megumi parle sans la regarder, sa voix blanche, dépouillée de tout relief :
— On l’aurait tous ramenée… si on avait pu. Crois-tu qu'on resterait là si une chance existait ?
Aya s’arrête net. Elle pivote vers Gojo. Son regard brille d'une colère si vive qu'elle semble pouvoir consumer l'azur de ses Six Yeux.
— Comment t’as pu ? crache-t-elle. Comment t’as pu laisser ça arriver, toi qui peux tout faire ? Tu m’as rien dit ! Tu savais le prix, n'est-ce pas ? Tu le savais et tu nous as laissé y aller ! Tu avais dit une heure, Satoru ! Tu avais promis qu’on rentrerait TOUS ensemble !
Le reproche claque comme un fouet. Gojo ne bronche pas. Il ne cherche aucune excuse. Il encaisse l'impact de la promesse brisée.
Souta, à ces mots, semble se rétracter physiquement. Il ne dit rien, mais sa mâchoire se contracte avec une violence telle qu’on entend presque le grincement de ses dents. Ses yeux, fixés sur ses propres mains encore tremblantes, se voilent d’une ombre insupportable. C’est pour lui qu’ils ont franchi ce seuil. C'est pour son sang, pour son nom, que le décompte a commencé. Chaque syllabe du hurlement d'Aya lui rappelle qu'il est le prix de ce sacrifice, une monnaie d'échange qu'il n'a jamais demandé à être.
Dans un élan de désespoir sauvage, Aya bouscule Gojo violemment. L'impact est dérisoire contre la stature du plus fort, mais Gojo n'oppose aucune résistance.
— Je sais, murmure-t-il pour lui seul.
Elle part en courant. Ses pas résonnent frénétiquement sur le quai alors qu'elle fuit. Elle fuit le portail bleu, elle fuit les visages défaits, elle fuit cette réalité qu'elle refuse de valider. Elle court vers la sortie, vers l'école, vers un espoir insensé qu'elle est la seule à porter encore.
Souta fait un pas instinctif pour la suivre, puis s'arrête, les bras ballants.
— Elle va où comme ça... ?
Megumi fixe le tunnel vide, là où Rin s'est évaporée.
— Elle va là où elle croit pouvoir réparer l’irréparable. Elle va chercher dans ses livres et dans ses souvenirs ce que nous n'avons pas eu le courage de sauver.
— Laissez-la, murmure Gojo, les yeux clos. Pour l’instant... elle a besoin de cette colère pour ne pas s'effondrer.
Les survivants passent le portail un à un. Yuta, Maki, Panda, Nanami, Toge, Todo, Sho, les jumeaux... puis pour finir, les cousins Zenin. Ils s'engouffrent dans la lumière bleue comme des spectres. Silencieux. Brisés. Aucun ne se retourne. Aucun ne regarde Gojo. Le silence qui s'installe après leur départ est le plus terrible de tous : celui d'une victoire qui ressemble à une défaite.
Gojo reste seul. Le portail se referme avec un dernier bourdonnement électrique. L’espace autour de lui semble s’être solidifié, une chape de plomb. Il glisse machinalement la main dans sa poche pour sortir son téléphone, un réflexe d'homme moderne cherchant un point d'ancrage. Mais ses doigts ne rencontrent que des fragments de verre et de plastique tordu. L'appareil a été pulvérisé par la pression du combat. Il retire sa main, les doigts tachés d'une poussière de cristaux liquides qui brille ironiquement sous les néons.
Il lâche un petit rire amer, un son sans joie.
— Même ça... murmure-t-il.
Puis il s’assoit au bord du quai, les jambes pendantes au-dessus du vide. Ses yeux restent ouverts, fixes, perdus dans un horizon que lui seul peut voir. Le Sixième Œil reste allumé, pulsant au rythme de son cerveau fatigué. Mais il ne cherche plus de faille. Il n'analyse plus ; il endure. Il subit le poids de chaque atome d'air, chaque goutte de silence qui tombe dans cette tombe de béton.
Sa tête baisse. Ses épaules se voûtent. Le plus fort des exorcistes n'est plus qu'une silhouette noire dans un désert de lumière artificielle. Dans le creux de son esprit, une pensée unique résonne, lourde et définitive :
(...Je suis fatigué...)
Suite et fin de la fanfiction mercredi entre 18h et 21h... Dernier chapitre et Epilogue