Le Revers de L'Infini - Tome 5 (final) : Le Pacte
Shibuya - Quai de la ligne Fukutoshin
La nuit s’est incrustée dans la station, épaisse et immobile. Sous la lumière crue et artificielle des néons, Gojo Satoru est une silhouette d'encre sur le gris du béton. Il est assis au bord du quai, les jambes pendantes au-dessus de l'obscurité des rails, le dos calé contre un pilier métallique froid.
Il fixe le tunnel. Longtemps. Ses Six Yeux, d'ordinaire si vifs, sont écarquillés, fixés sur un point invisible dans le noir. C’est un regard fixe, presque douloureux, comme s’ils n’avaient plus le droit de se fermer. Sans téléphone à consulter, sans rien pour l'ancrer au présent, il est seul avec le décompte des secondes qui s'écoulent dans son esprit. Le temps s'étire, visqueux.
Il ne cherche même pas à tâter ses poches. Il sait que l'appareil n'est plus qu'un souvenir broyé. Il n'a que ses mains, vides, posées à plat sur le béton froid du quai. Le silence revient, plus épais encore.
Au bout d'un moment qui pourrait être une heure ou une éternité, il se lève. Ses mouvements sont lents, dépourvus de sa souplesse habituelle. Il suit la ligne jaune de sécurité, marchant comme un équilibriste sur le fil du rasoir, avant de s'arrêter juste au bord du gouffre. Il plonge son regard dans l'entrée du tunnel, là où l'architecture du domaine s'est repliée sur elle-même. Là où Rin a disparu.
Il prend une inspiration longue, profonde, sentant l'air vicié de Shibuya lui brûler les poumons. Il referme lentement sa veste, boutonnant le col avec une précision machinale, comme si le froid qu'il ressentait ne venait plus de la station, mais de son propre sang. Puis, il revient s'asseoir. Même place. Même posture.
Le silence est soudain lacéré par un hurlement de métal. Un train de maintenance, vide et spectral, fend la nuit à toute vitesse. La rame fait trembler le quai, déplaçant une masse d'air qui fait voler ses cheveux blancs. À l'intérieur, derrière une vitre sale, on devine la silhouette d'un homme portant un bandeau sur les yeux. Gojo ne bronche pas. Il ne cligne même pas des yeux face à la rafale de vent. Il ne regarde pas le train passer ; il regarde à travers. Il reste là. Encore.
Puis, comme poussé par une impulsion irrationnelle, il se lève une seconde fois. Il descend sur les rails, ses semelles claquant sourdement sur le ballast. Il avance de quelques mètres dans le tunnel et pose une main nue contre le mur de béton brut. Ses doigts se crispent légèrement contre la pierre, cherchant une vibration résiduelle, un souffle d'énergie occulte, un dernier écho de l'aura de la gamine. Mais rien. Le mur est mort. La pierre est muette.
Il remonte sur le quai et s'assied à nouveau, le dos contre son pilier. Pas de message à attendre. Pas d'appel à passer. Juste l'attente pure, dépouillée de tout artifice. Il ferme les yeux une seule seconde, une micro-coupure de conscience, puis les rouvre brusquement. Il est toujours là. Toujours en veille. Toujours seul. Il attend.
5h05.
Les premiers bruits de la ville qui s'éveille filtrent par les bouches de métro. Les néons de la station clignotent nerveusement une fois, deux fois… puis s’allument d’un éclat franc. Un homme en costume, les yeux mi-clos, descend sur le quai. Une étudiante suit quelques secondes après, ployant sous un sac trop grand, écouteurs dans les oreilles. Ils passent à quelques pas de lui, leurs chaussures frôlant ses jambes. Ils ne le voient pas. Pour eux, il n'est qu'une ombre immobile dans le décor urbain, un marginal égaré dans le premier train.
Gojo est toujours là. Assis au même endroit. Immobile. Les yeux ouverts sur le vide. Silencieux et terrifiant, comme un fantôme trop visible pour qu’on ose le regarder en face. Il attend, car c'est la seule chose qu'il peut encore offrir à celle qui ne reviendra pas…