La nuit où les étoiles se sont rallumées
I will come home, Rupert Gregson-Williams
Ocar’s Secret, Rupert Gregson-Williams
Delivering the News, Howard Shore
Dix minutes plus tard, mon cul est de nouveau posé dans la caisse de Xander.
Je voulais rentrer à pied, sauf que j’ignorais où je me trouvais et qu’il m’a emmerdé jusqu’à me faire céder. Ce mec ne tourne pas rond, il doit vraiment se sentir coupable pour continuer à jouer les bons samaritains. Son visage calme me fout encore plus la gerbe.
Pour ne rien améliorer, une nouvelle émotion s’infiltre dans mes pensées, à mesure qu’on se rapproche de chez Nate. Le dégoût. Le dégoût de moi, du souvenir de mains qui me touchent, de…
Putain, Xander est vraiment arrivé à temps.
J’inspire les relents de sueur et de sang qui tapissent toujours le siège. Faudrait sûrement que je m’excuse ou que je remercie pour le sauvetage, les soins et tout ça, mais mes lèvres restent closes et mes yeux se perdent dans le paysage qui défile à travers la vitre. Au petit matin, les rues sont encore désertes. La Nouvelle-Orléans sort tranquillement de son sommeil, et moi, je suis épuisé. Vidé. De nouvelles larmes coulent. À croire qu’elles ne vont jamais s’arrêter.
Enfin, on s’arrête devant chez Nate.
Je sors d’un bond.
Je sens le regard de Xander dans mon dos, alors que je parcours péniblement les derniers mètres, puis pousse la lourde grille. J’ai conscience de mon état lamentable : la puanteur de mes vêtements, de ma peau couverte de sueur et de mes baskets... Heureusement que mes vêtements cachent le pire.
Un nuage de buée apparaît à chacune de mes respirations quand je remonte l’allée. Ça caille vraiment, mais je n’ai rien sous mon sweat-shirt, à part les bandages et les pansements. J’enroule mes bras autour de moi pour tenter de me réchauffer.
Vers l’étang, mon ventre se noue.
Et si Nate m’accueillait en me tendant mes affaires ? À cette pensée, mon bide se serre de plus en plus, jusqu’à faire remonter une vague de nausée. J’aimerais me faire des idées, mais en vérité, je n’en sais rien… Nate a prouvé à quel point il pouvait être imprévisible. Horriblement imprévisible.
J’essaie d’imaginer un monde où lui et moi serions des simples connaissances, où je ne saurais plus rien de sa vie – ce qu’il fait, ses rêves, ses craintes, ses réussites – et où j’en serais réduit à lui écrire uniquement pour son anniversaire.
Mes pieds s’arrêtent.
Une flaque d’eau commence à imbiber mes semelles, mais j’en m’en fous. Je ne peux pas. Putain, je ne peux pas.
Mes pieds font volte-face.
Je ne sais pas où ils vont, je sais seulement qu’ils veulent mettre le maximum de distance entre moi et cet endroit. Je suis loin, très loin, perdu dans l’espace, écartelé par la grande Sirius et le soleil. Pourtant, mes jambes continuent à avancer. Encore. Malgré tout.
Au bout d’un moment, le décor devient familier, et c’est drôle, je n’aurais jamais pensé être aussi soulagé en voyant la petite bicoque de Cliff, avec ses murs fissurés et son portail rouillé. À cette heure, mon oncle doit sûrement être en train de distribuer le courrier. Je parcours les derniers mètres comme un naufragé au bord de la noyade. Mes clés… Par une incroyable coïncidence, elles sont dans la poche de mon jean. Mes doigts engourdis tentent d’enfiler la tige métallique dans la serrure. Un essai. Deux. Trois. Putain, la serrure a été changée ou quoi ? J’ai l’impression qu’une sorte de brouillard chelou m’empêche de bien voir.
Quand mes forces m’abandonnent, je m’adosse contre le chambranle. Mais pas question de renoncer. Les dents serrées, je m’acharne jusqu’à ce que le « clic » caractéristique résonne. J’ouvre.
Je suis chez moi.
Enfin, chez mon oncle.
Mon oncle qui n’est pas du tout en train de distribuer le courrier.
— Putain, qu’est-ce que tu fous là, Cliff ? je maugrée.
Puis mon regard tombe sur Jaeger, qui me regarde d’un air bizarre, comme s’il m’attendait.
Génial, le comité d’accueil est au complet. Il ne manque plus qu’une banderole et un mot de bienvenue.
Cliff rompt le silence juste avant qu’il devienne carrément gênant.
— Viens t’allonger sur le canapé.
Mes pieds me supplient de faire demi-tour, d’aller ailleurs, tandis que Jaeger semble chercher la prochaine réplique.
C’est là que la porte de la salle de bains s’ouvre et qu’une meuf surgit, les cheveux dégoulinant et l’air pas vraiment réveillée. Merde, c’est qui ? Qu’est-ce qu’elle fout là ? Mortifié, je mets mon bras devant mon visage, comme s’il pouvait me faire disparaître.
— Faut que j’y aille.
C’est tout ce que je trouve à dire.
— Non, non, reste ! réplique aussitôt Jager. On allait partir.
Quand je descends le coude, je vois que la fille n’est plus en vue, que Cliff veut m’aider à aller jusqu’au canapé et que Jaeger me tend un verre d’eau. Putain, ils croient vraiment que je vais crever ? Mais je dois offrir un triste spectacle... En fait, le moindre mot gentil pourrait me briser en mille morceaux.
Je dois vraiment y aller.
Pourtant, j’avance dans la direction opposée.
Et je me laisse tomber sur le foutu canapé.
Quelques minutes plus tard, la meuf refait son apparition. Elle et Jaeger nous disent rapidement au revoir. Je les soupçonne de vouloir me laisser seul avec Cliff, car contrairement à Kenna, mon pote a toujours compris le sens des mots « vie privée ». Je crois que je lui en suis reconnaissant
— Tu veux en parler ? demande mon oncle, alors que je tiens toujours le verre d’eau, comme si je voulais le faire éclater.
Je secoue la tête.
— Je veux pas me mêler de ce qui ne me regarde pas, Finn, mais tu sais que je reste là pour toi, hein ? Tu sais que tu peux tout me dire.
Et juste comme ça, le nom de Nate se met à flotter dans la pièce. Cliff me connaît trop bien, désormais. Il sait que je galère quand j’essaie de maintenir mon petit ami hors de l’eau sans replonger moi-même.
Je le regarde, et je vois ma mère. Les mêmes traits, le même sourire, la même bienveillance dans le regard. J’essaie de stopper mes pensées, mais c’est trop tard, elles ont déjà fait le pas suivant. Nate n’a rien à voir avec ma mère, et pourtant, mon cerveau fait aussi la putain de comparaison.
Elle m’a abandonné !
Il a déjà failli le faire aussi, et rien ne garantit qu’il ne retente pas le coup.
Je… je ne suis pas sûr de pouvoir le supporter.
— Hé Finn, s’alarme Cliff.
Dire qu’à une époque, je ne pleurais jamais. Là, j’ai l’impression que les vannes ne font que s’ouvrir et se fermer.
— C’est pas grave, ça va aller. Laisse sortir.
Cette gentillesse. Ça me flingue, putain, ça me flingue.
— Pourquoi c’est aussi difficile de l’aimer ? Pourquoi ça me fait aussi mal ? je finis par cracher entre deux sanglots.
Le regard de Cliff devient lointain. Je sens qu’il réfléchit à une réponse et qu’il soupèse soigneusement ses mots.
Il doit sûrement être heureux que je me confie, que je lui montre qu’il est important pour moi. Et d’un côté, je suis fier d’y être arrivé. De simplement pouvoir lui parler et de penser que ça m’aidera à calmer la douleur. Parce que c’est bien de ça qu’il s’agit : le calvaire que j’ai traversé, cette nuit, n’est rien à côté de ce que j’ai enduré face à Nate, tout à l’heure.
— Quand j’étais ado, je suis tombé fou amoureux d’une fille… Ouais, tu t’y attendais pas, à celle-là, hein ? s’amuse mon oncle. Je te garantis qu’elle m’en a fait voir de toutes les couleurs, mais j’ai tenu bon, et tu sais pourquoi ? Parce que l’amour, c’est pas qu’une face A. Il y aussi la face B... Et on ne peut pas tout maîtriser.
— Merci, mais les psys, j’ai déjà essayé, je grommelle.
Là, Cliff se met carrément à rire. À rire.
— Je te parle d’expérience. Comme je le disais, quand on n’arrive pas à maîtriser, il vaut mieux lâcher prise, puis voir où tout ça nous mène. C’est pas facile, parce qu’on devient vulnérable. Fragile. Mais n’oublie pas que Nate l’est encore plus que toi en ce moment.
Alors là, je suis soufflé. D’où lui vient toute cette philosophie à deux balles ? Sauf que je sais qu’il a raison. Et il a même le culot d’enfoncer le clou :
— J’ai connu quelqu’un qui m’a rejeté pendant longtemps, alors que j’essayais de l’aider.
— J’ai fini par m’excuser, je grommelle.
— C’est vrai.
Et je comprends qu’il n’y a rien à ajouter parce que ces trois petites phrases ont tout résumé. Tant que Nate n’aura pas décidé d’aller de l’avant, tout ce que je peux faire, c’est rester là pour lui, malgré les paroles blessantes et le rejet. Parce qu’on ne peut pas agir à la place des autres.
Ouais, Cliff a peut-être raison.
Je ferme les yeux, douloureusement. Ma tête se met à tourner, comme si quelque chose cédait en moi – un barrage qui m’a permis de survivre à cette putain de nuit. Je m’effondre sur le canapé, mais mes yeux n’ont enfin plus de larmes.
Comme s’il craignait que je prenne froid, Cliff amène un plaid. Ses traits tirés révèlent son propre épuisement, pourtant, il continue à prendre soin de moi, alors je ravale mes protestations et m’enroule dans la couverture. Parce que tout ce que je vois, désormais, c’est le geste que faisait aussi ma mère, quand je fuyais ma chambre et mon lit.
Ce qui ne m’empêche pas de grimacer à la vue d’une bassine.
— C’est pas vraiment nécessaire.
— On ne sait jamais, réplique-t-il avec un clin d ’œil.
Donc il ne se doute pas de l’ampleur de mes blessures. Tant mieux. Il sera toujours temps de s’en soucier plus tard.
Quand il quitte la pièce, la fatigue me retombe dessus d’un coup, mais je ne peux pas m’endormir. Pas encore.
Il faut que je sache.
Les mains tremblantes, je rallume mon portable. Les messages m’éclatent aussitôt à la gueule. Comme prévu, les premiers proviennent de la mère de Nate, de plus en plus inquiète. Au fur et à mesure que je les lis, la honte me submerge : je lui ai fait une sacrée frousse. Et en bon lâche que je suis, je n’y réponds pas tout de suite, non. À la place, j’ouvre ceux de Nate, les doigts tremblants.
Nate – Hier, à 23h36
Je suis désolé.
Je voulais pas dire ça.
Où es-tu ?
Nate – Hier, à 23h54
Vraiment, je me suis comporté comme un idiot.
Je sais que tu t’inquiètes pour moi.
Oublie tout ce que j’ai dit. Je promets de ne plus jamais me mettre en colère.
Nate – Aujourd’hui, à 00h10
Je te jure que je regrette !
Si tu savais à quel point je m’en veux !
Je t’aime Finn !
Mais s’il te plaît, ne m’ignore pas.
Où es-tu ?
Nate – Aujourd’hui, à 00h15
Finn? !
Tu reçois même pas mes messages !
Est-ce que tu vas bien ?
Réponds-moi s’il-te-plaît !
Appels manqués de Nate – Aujourd’hui, à 00h16
Appels manqués de Nate – Aujourd’hui, à 00h17
Appels manqués de Nate – Aujourd’hui, à 00h18
Appels manqués de Nate – Aujourd’hui, à 00h19
Nate – Aujourd’hui, à 00h20
S’il-te-plaît ! S’il-te-plaît !
Réponds-moi !
Je m’inquiète !!!!
Appels manqués de Nate, Aujourd’hui à 00h21
Appels manqués de Nate, à 00h22
Appels manqués de Nate, à 00h23
Nate – Aujourd’hui, à 00h45
Finn !
Dis-moi juste que tu n’es pas en train de faire une connerie.
Je t’en supplie.
Je t’aime ! Je veux pas te quitter !
Je te le jure !
Dis-moi que tu vas bien et que tu vas rentrer !
Le reste des messages sont du même genre. S’il savait…
Soudain, je m’en veux, alors qu’un intense soulagement finit de dénouer le fond dans mon estomac. Nate ne m’a pas largué. Il veut toujours de moi, il regrette et il s’est inquiété.
Mes pouces se précipitent sur le clavier et écrivent très vite.
Moi – Aujourd’hui, à 10h10
Je vais bien. Désolé pour la frayeur
J’avais besoin d’être un peu seul
Mais vraiment, tout va bien, ne t’en fais pas
La réponse fuse, immédiate.
Nate – Aujourd’hui, à 10h10
Jaeger vient de me dire que t’étais chez Cliff
J’arrive !
Moi – Aujourd’hui, à 10h11
Non non, pas besoin
J’ai juste besoin de dormir un peu
Après, promis, je rentre
Nate – Aujourd’hui, à 10h11
T’es sûr ?
Je me sens tellement mal.
Je te jure que j’étais pas moi-même, hier.
Vraiment, pardon.
J’ai dit des trucs horribles, mais je le pensais pas.
Moi – Aujourd’hui, à 10h12
Ouais sûr, t’en fais pas
Je dors un peu et j’arrive
Tu peux à dire à ta mère que tout est ok ?
Encore désolé de vous avoir fait peur
Je repose mon portable sur la table basse. Mes yeux se ferment, mais mon cerveau refuse de lâcher prise. Avec un soupir, je tends le bras puis regarde le nouveau message qui s’affiche. Un sourire idiot se dessine aussitôt sur mes lèvres. Il n’a quand même pas osé faire ça ?
Je cligne des yeux. L’image ne s’efface pas.
Nate m’a envoyé une photo du tableau, sauf que quelques détails ont changé. Sous chacune des lueurs, un post-it a été collé. J’y lis les noms des petites sœurs de Nate, de sa mère, de son grand-père, puis le mien, ceux de Kenna, de Kurt et de Jaeger.
Nate – Aujourd’hui, à 10h13
Ma nouvelle interprétation du tableau. 🤗
C’est vous, mes soleils.
Et pas question que je vous lâche.
Spécialement toi. ❤️
Une larme roule le long de ma joue jusqu’à glisser dans mon sweat. Et cette fois, il ne s’agit pas de tristesse.
Je veux répondre, mais mes yeux ont décidé de faire la grève. Et puis, il y a cette sensation bizarre, comme si le monde s’éteignait autour de moi. Le tic-tac de l’horloge semble venir de très loin, tout à coup. Le salon devient flou. Je… Quelque chose cloche. Mon cœur bat trop fort. Ma poitrine trop serrée. Je lutte pour aspirer de l’air, mais je n’y arrive pas.
Sans explication, une image me revient en tête, si précise qu’elle me crève les yeux. Une bière. Tendue par Poison, peu avant mon combat. Poison…
Non.
Horriblement lentement, les pièces du puzzle se mettent en place. Le moment où il m’a dit que je ne m’en sortirais de toute façon pas.
Il a empoisonné la bière.
Et les effets ne se manifestent que maintenant.
— Au…sec…
Mais l’obscurité m’a déjà englouti.
Note de l'autrice Je confesse. J’avais les yeux humides en relisant ce chapitre, dans lequel j’ai mis un peu de mon propre vécu, ce qui m'a inspiré des phrases telles que:
"J’essaie d’imaginer un monde où lui et moi serions des simples connaissances, où je ne saurais plus rien de sa vie – ce qu’il fait, ses rêves, ses craintes, ses réussites – et où j’en serais réduit à lui écrire uniquement pour son anniversaire."
Ou alors
" — C’est pas grave, ça va aller. Laisse sortir.
Cette gentillesse. Ça me flingue, putain, ça me flingue.
— Pourquoi c’est aussi difficile de l’aimer ? Pourquoi ça me fait aussi mal ? je finis par cracher entre deux sanglots."
Bref, pas facile, mais contente du chemin parcouru... Parce que la vie, ça reste des hauts et des bas. ^^ Heureusement que l'écriture est là pour les moments de "bas" et aide tellement! :')
Et donc, fière de ce bout de texte, qui reste un de mes préférés! :’)
Pour celles et ceux qui connaissent les livres originaux... Vous vous êtes sans doute rendu.es compte que ce chapitre coïncide avec le tome 3, p. 353 à 354.
J’ai fait attention à bien reproduire les dialogues. =)
PS: Une pensée pour les joyeux drilles du Discord de fanfiction.fr avec qui j'avais partagé des extraits de ce chapitre en primeur.
Et si vous voulez voir le petit "trailer" pour ce chapitre, rendez-vous sur mon Insta: april.autrice
Merci encore d'être si nombreuses et nombreux à me lire!
N'hésitez pas, si vous voulez papoter en MP sur le forum ou sur Insta. Je serai toute ouïe. =)