La nuit où les étoiles se sont rallumées
Carry you, Ruelle, Fleurie
Supernova, Ansel Elgort
Le monde tournoie, blanc et flou.
Soudain, tout me revient. Le tableau, la dispute, la soirée, le combat, Poison, Cliff… Merde.
Je suis mort ?
Mes mains affolées s’écrasent sur ma gorge, à la recherche du pouls. Rien. Je m’obstine, tremblant de tous mes membres, et j’ai l’impression de me noyer de soulagement quand je sens un battement lent et régulier.
Je suis en vie.
L’odeur de désinfectant qui flotte dans l’air achève de me convaincre. J’ouvre les yeux, cligne plusieurs fois à cause de la lumière aveuglante des néons. Mon bras est hérissé d’aiguilles, mon corps repose sur un lit d’hôpital et l’environnement est mortellement blanc. Mais je ne vois rien de tout ça.
Comme trois bonnes fées, des visages sont penchés vers moi. Cliff, illuminé par le soulagement, Amanda, dont l’habituelle bienveillance a laissé la place à un mélange de soulagement et de… désespoir ? Et puis Nate, en larmes.
Pendant une seconde, personne ne parle. Puis tout le monde prend la parole en même temps, jusqu’à ce qu’un médecin rappelle qu’il faut me ménager.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? je grommelle.
La main de Nate se glisse dans la mienne. Ses doigts serrent fort et je donnerais tout pour qu’on ne soit plus que tous les deux. Mais déjà, Cliff me parle avec un ton qui ne lui ressemble pas. Il dit que tout s’est joué à quelques minutes près, que le poison a bien failli me tuer. J’avais donc vu juste, putain!
Puis la mère de Nate enchaîne d’une voix douce, trop douce:
— Finn, je sais que ça n’est pas facile, mais je dois savoir pourquoi tu as fait ça.
Fait quoi ? Alors que mon esprit lutte pour comprendre, les sanglots de Nate redoublent et soudain, je percute. Elle croit que j’ai essayé de me suicider ! Sur son visage ce n’est pas du désespoir, mais du désarroi. J’ai vu cette même expression chez tant de mes anciennes familles d’accueil.
— Non, non ! Ce n’est pas ce que vous croyez ! Je…
Les mots se bloquent dans ma gorge. Ne rien expliquer me rendrait suspect, voire suggérerait que je mens. Mais raconter ce qui s’est vraiment passé… non, je ne peux pas.
La détresse de Nate me décide, parce qu’il va finir par croire que j’ai fait une connerie à cause de lui. Alors je parle de la fête, puis du combat – à quoi bon le cacher avec mes hématomes ? J’omets juste le passage avec cette ordure de Poison, me bornant à dire qu’un des spectateurs m’en voulait et que l’empoisonnement vient certainement de là.
Ouais, pas très crédible.
Sans surprise, les questions pleuvent. Les conseils aussi, mais je reste sur mes positions. Non, je ne porterai pas plainte, parce que si je le fais, la police apprendra que j’ai participé à des combats illégaux. Parallèlement, je me jure de faire payer ce connard de Poison, quel que soit le temps que ça prendra.
Je trouverai un moyen.
En attendant, voir les larmes sur les joues de Nate me fend en deux. Sa main tremble désormais dans la mienne.
— On va les laisser tous les deux, suggère Cliff. On verra le reste plus tard.
Miracle, la mère de Nate ne proteste pas, même si je sais qu’elle reviendra sûrement à la charge et me proposera de voir un de ses collègues psys. Tout bien réfléchi, je ne refuserai peut-être pas. Cette nuit m’a prouvé que j’avais encore des choses à régler avec moi-même.
Enfin, elle et mon oncle sont dehors. Je regarde Nate. Nate me regarde.
Quand je l’ai rencontré, j’avais l’impression qu’il était capable de dissiper n’importe quel orage. C’était avant de réaliser que sa carapace cachait autant de fêlures que la mienne… Aujourd’hui, il ressemble à un pâle soleil, qui hésite entre l’aube et l’éclipse. Son visage semble chiffonné par l’appréhension, la culpabilité, le soulagement et la tendresse. Tant d’émotions qu’elles chassent mes derniers vestiges de colère contre lui.
Je le prends dans mes bras.
C’est bien lui, son odeur, sa chaleur. Il est là et il veut toujours de moi. J’aimerais me noyer dans ses boucles, croire que cette étreinte peut effacer tout ce qu’on s’est dit.
— Désolé, désolé, désolé, chuchote-t-il sans discontinuer.
Je lui dis que ce n’est pas grave, que ça va aller, que je lui pardonne jusqu’à ce que mes mots s’éteignent, remplacés par le dialogue de ma joue contre sa nuque, de ses cheveux contre mon front. Si seulement ce moment ne pouvait plus s’arrêter.
Mais évidemment, évidemment, c’était trop beau pour durer. Quelque chose change l’atmosphère, et le silence s’étire, soudain chargé de malaise. On dirait que Nate veut parler, mais qu’il n’ose pas. Et s’il demandait qui m’a soigné ? Ou ce qui s’est vraiment passé après la fin du combat ?
— C’est vrai, ce que t’as raconté ? murmure-t-il en se détachant de moi.
Mes yeux deviennent plus doux, mais Nate continue à s’affoler.
— Finn, tu me le dirais, si c’était à cause de moi, hein ? Tu sais que…
Je l’attire à moi pour stopper ce flot de paroles inutiles. Le baiser est aussi doux qu’une plume, rempli de tristesse et de soulagement. Je pourrais m’y perdre, pourtant, c’est moi qui romps le contact, cette fois.
— Je n’ai pas menti. Je… J’ai dérapé, c’est tout. Mais promis, ça ne se reproduira plus.
Il faut qu’il me croie, parce que s’il commence à s’inquiéter pour moi comme l’année passée, j’ai peur de ce qu’il pourrait faire. Ses yeux semblent hésiter, et il se passe machinalement une main dans les cheveux une fois, deux fois.
— Tu promets que tu me dis la vérité ? demande-t-il d’une petite voix.
— Oui.
Enfin, il se détend. Ses épaules se relâchent et un premier vrai sourire, quoique hésitant, frémit sur ses lèvres. Ses yeux laissent échapper de nouvelles larmes.
— J’ai eu tellement peur, avoue-t-il.
— Moi aussi.
La confession m’a échappé.
On se regarde et un drôle de rire nous secoue. À ce moment-là, je prends conscience que le cauchemar est vraiment derrière moi. Je suis en sécurité. Bien vivant. Avec Nate.
Ce qui me fait penser à Jaeger et à l’inconnue avec lui – sa petite amie ?
— Ne dis rien aux autres, s’il-te-plaît. Je veux pas les inquiéter pour rien, j’implore.
Nate acquiesce en silence, ce qui ne lui ressemble pas. À son regard soudain troublé et à ses joues rouges, on dirait qu’il prépare quelque chose.
J’ai raison.
Il sort un objet de sa veste en jean.
Une clé USB.
— C’est… c’est une chanson. Je l’ai écrite pour toi ce matin. C’est pas vraiment fou, mais je sentais que je devais le faire, tu comprends ? dit-il doucement, comme s’il avait peur de me braquer.
Pour moi. Je tourne machinalement la clé USB dans ma main sans savoir quoi dire. Nate n’a plus rien écrit depuis sa tentative de suicide et le simple fait de s’y remettre a dû lui coûter. Reste que je ne peux pas l’écouter tout de suite. Les mots qu’on s’est jetés à la gueule avant que je parte en vrille, la peur qu’on s’est faite… tout ça est encore trop frais.
Mais ça signifie que Nate a repris la chanson. Et pour l’instant, c’est tout ce qui m’importe. Alors je laisse un sourire s’épanouir sur mon visage et je lâche:
— Merci.
Puis je repense au tableau.
Une tempête fait soudain rage sous mon crâne. Le chaos de mon existence s’entrelace à celui de Nate. Nos failles se caressent, nos vertiges se frôlent.
Il faut lutter si fort pour vivre, que parfois, c’est plus simple de juste exister. Ou d’abandonner…
Mais cette chanson est une première étoile.
Pas vrai ?
Note de l'autrice Quand j'ai relu ce chapitre en vue de sa publication... J'ai été émue, je l'avoue. Après tout ce qu'ils ont traversé, ces deux là méritent un peu de paix et de bonheur. ;) Le coup du poison à retardement relève du freestyle au niveau de la documentation, que je n'ai pas poussée jusque-là. Mais j'imagine qu'il doit exister de telles substances.
Petite anecdote: Amanda s'est révélée très surprenante. Je n'avais pas du tout prévu qu'elle imagine une tentative de suicide de la part de Finn. Comme quoi, les personnages peuvent nous surprendre, et tant mieux! ^^
PS: La description de Nate, avec la métaphore du soleil, m'a été inspirée par le titre du tome 2: "Le jour où le soleil ne s'est plus levé".
PPS: Il s'agit de l'avant-dernier chapitre.