Les Herbes Hautes

Chapitre 2 : Wazházhe

3507 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 15/08/2026 17:25

La carriole cahotait doucement sur la piste. À chaque ornière, les planches grinçaient sous Lynn et son père, tandis que le cheval poursuivait son allure régulière entre les hautes herbes. Jonas tenait les rênes d’une main souple : il connaissait maintenant assez bien le chemin d'Independence pour laisser le cheval choisir presque seul les passages les moins mauvais. Là haut, le soleil avait dissipé les dernières brumes du matin.


À leur droite, la prairie descendait vers le bras de rivière tout proche de chez eux, par delà le champ de blé des Turner. À leur gauche, elle s’étendait presque sans obstacle jusqu’à l’horizon, seulement ponctuée de bosquets et d'une assez large butte bordée d'une frange boisée. Quelques bêtes étaient au pâturage, au loin, et le seul son rivalisant avec celui du vent était le martellement de Turner, plantant quelques piquets.


Depuis le départ, Lynn n’avait presque rien dit : elle regardait défiler le paysage, fixement. Jonas n'était pas de ceux qui conversent dans le seul but de remplir le silence, et il l'avait laissée tranquille un moment. Il connaissait bien sa fille, toutefois : cette gamine qui avait toujours posé des questions, même aux inconnus, et exploré son monde à s'en écorcher les genoux. Oui, son silence était singulier. Alors il risqua :


"Tu regardes cette prairie comme si elle avait changé de place pendant la nuit".


Lynn tourna légèrement la tête. Les traits d'humour de son père lui avaient toujours fait du bien, mais elle soupira :


"Je réfléchis."

"Est-ce que c'est bon ou mauvais signe, cette fois ?"


Un sourire presque invisible passa sur le visage de son père. Oui, il la connaissait bien, et il lui donna le temps dont elle avait besoin : il savait que les questions viendraient finalement. Il ignorait juste que le mot 'Xuháska' tournait encore et encore dans son jeune esprit depuis que le chasseur osage l'avait énoncé au matin.


"Papa..."


Il continua de regarder la piste. Elle, ne la voyait plus : seuls les regards des chasseurs sur les planches empilées près de la maison occupaient son esprit, celles-là même que son père complèterait ce matin en ville par autant de tasseaux. Ces regards, oui, et celui de l'osage plus jeune, celui aux yeux sombres maquillés.


"Pourquoi sommes-nous venus ici ?"

Jonas ne répondit pas immédiatement, et le cheval continua d'avancer.

"Je sais pourquoi nous avons quitté l’Ohio, mais je veux dire : ici. Sur ces terres. Dans la prairie".

"Parce qu'ici, il y a tout à construire. Du travail. Une seconde ch-"

"Une seconde chance, je sais. Est-ce que tu savais que tu construisais notre maison sur la terre des Osages ?"


Jamais Lynn n'avait mâché ses paroles, même avec ses parents, ce qui était peut-être un défaut. Un défaut qui lui avait joué des tours, quelques fois. La main de Jonas se raffermit légèrement sur les rênes.


"On nous a laissé entendre que les accords avec les Osages n’étaient plus qu’une affaire de temps."

"Maman et toi parliez de terrains disponibles".

"C'est une nuance sur les mots, et juste une affaire de temps".

"Ça veut dire que vous saviez tous les deux".


Jonas ne dit rien quelques secondes, puis il expira lentement.


"C'est aussi ainsi qu'on nous a présenté la parcelle où nous dormons tous les cinq à présent. Tout semblait imminent et décidé".

"Et ce n'est pas le cas."

Les yeux de Lynn étaient maintenant fixés sur lui.

"Non. Les choses, parfois, sont complexes, et prennent du temps."

"Et d'autres fois, elles sont impossibles à accepter".


Jonas tira légèrement sur la rêne gauche pour contourner une flaque séchée.


"J'ai confiance en Independence. Et dans le Gouvernement, pour trouver une solution. Il y a d'autres terres, plus au Sud."

"D'autres terres pour qui ? Et à qui à nouveau ?"

Jonas la regarda, plus fermement cette fois.

"Qu'aurais-tu fait, si tu n'avais plus guère eu à donner à manger à tes enfants que du gruau ?"


Lynn tourna la tête de l'autre côté, serrant sa mâchoire, soudain abattue par la complexité d'un monde qu'elle ne faisait que commencer à appréhender. Elle se souvenait bien sûr de leur vie dans le Nord, elle pensait bien sûr aussi à leur maison. Au lit de ses parents près du mur. À la table que son père avait rabotée lui-même. Aux étagères. Au petit potager. À la future grange pour laquelle ils accomplissaient même le présent trajet. Elle aimait tout cela. Et cette dissonance même était ce qui lui donnait la nausée.


"Que vous n'ayez pas eu le choix ne rend pas ça plus supportable pour les gens qui sont passés le long de la clôture ce matin".


Le menton de Jonas tomba un peu. Bien sûr, il s'était agi de ça, depuis le début de cette conversation. Il ne dit rien, alors Lynn insista.


"Tu ne regrettes pas ?"

Il soupira.

"Je regrette d'avoir cru que tout était simple, comme toi. Que l'administration pourrait rendre juste ce qui ne l'était pas".

Un cahot de la piste les fit tanguer brièvement tous les deux, épaule contre épaule.

"Mais je ne regrette pas d’avoir voulu une vie meilleure pour vous."


Lynn regarda les nuages, avec ce sentiment profond que l'on ressent parfois à l'âge où on sent que la naïveté de l'enfance s'en va en laissant une marque douloureuse.


"On peut vouloir quelque chose de bon", souffla-t-elle, "et tout de même participer à quelque chose de mauvais. Ce matin j'ai vu ce que provoquait la vue des planches de la grange que tu construis".

Jonas soupira.

"Du silence, surtout. De la colère parfois. Il y a eu des intimidations, des gens effrayés, mais rassure-toi, je n'ai jamais vu les Osages d'ici attaq-"

"Ce n'est pas du tout ce que je demandais".


Elle secoua la tête. À mesure qu’ils approchaient d’Independence, les traces humaines se multipliaient, avec çà et là un chantier, et l'une des charpentes que son père contribuait à ériger pour que d'autres familles dorment elles aussi "en paix". Il ralentit la carriole, devant une maison où il devait régler une affaire avant de récupérer ses tasseaux et de rentrer.


"Je serai ici pour une heure environ."

Il désigna du menton le petit paquet posé entre eux.

"N'oublie pas d'aller chercher les commissions au magasin général. Tu peux flâner mais ne va pas trop loin : je ne veux pas avoir à te chercher partout."

"Je sais."


Elle sauta au bas de la carriole.


"Lynn, tu as toujours voulu tout comprendre."

Elle releva les yeux tout en rajustant son chapeau, et Jonas lui dit sincèrement :

"Certaines réponses font mal, cependant."


---


Le magasin général était déjà animé lorsque Lynn poussa la porte, faisant tinter la petite clochette suspendue au-dessus du battant. À l’intérieur, l’air sentait la farine, le café, le savon et le cuir neuf se surimprimant à l'odeur de bois sec des caisses fraîchement livrées. Des sacs de grain et de sucre s’empilaient près du comptoir tandis que les étagères, jusqu’au plafond, étaient chargées de bocaux, de boîtes de thé, de sucreries, de chandelles, côtoyant bobines de fil, rubans, outils et vaisselle en fer-blanc. Plus loin, plusieurs rouleaux d’étoffe étaient rangés debout contre le mur, serrés les uns contre les autres. Le tissu de la jupe que Lynn portait présentement s'y trouvait.


Elle attendit près du comptoir que le discret commis qui travaillait pour la gérante retrouve la commande passée par sa mère. Elle garda son panier contre elle, regardant distraitement aller et venir les clients. Derrière elle, des hommes parlaient à voix basse près du poêle éteint pour l’été.


"Caleb", lança finalement sa patronne depuis l’autre bout du comptoir, sans même lever les yeux du registre qu’elle tenait ouvert devant elle.

Le garçon, qui venait de déplacer deux fois la même caisse sans parvenir à décider où la poser, se redressa aussitôt.

"La commande des Ashford est dans la remise, au frais. Celle avec le beurre et le lard salé, sur l'étagère du fond".

"Oui, miss Henderson."


Caleb déplaça malgré tout une dernière fois la caisse pour la remettre en place, puis s'excusa auprès de Lynn et disparut derrière le rideau menant à l’arrière-boutique. Miss Henderson eut un petit sourire amusé, sans agacement, et retourna à son registre, qu'elle examinait avec un autre client. 


Lynn retourna à sa contemplation des outils, des lanternes et des ustensiles suspendus aux crochets. Son attention, cependant, ne tarda pas à glisser vers les conversations qui se tenaient autour d’elle. Elle avait un petit penchant pour l’indiscrétion qu’elle n’avouait pas volontiers, mais écouter les gens parler lorsqu’ils ignoraient qu’on les écoutait était secrètement l’un de ses passe-temps favoris lorsqu’elle venait en ville : ainsi, elle apprenait beaucoup sur les gens, et sur la façon dont ils fonctionnaient entre eux.


"Je n'en peux plus d'attendre que le chemin de fer arrive jusqu'ici", prononça l'une des femmes qui se tenaient près des rouleaux de tissu. "Il y a beaucoup plus de choix à Oswego."

Son amie roula des yeux de façon expressive.

"Et Suzanne, imaginez comment baisseraient les prix du sucre et du café !"

"Ce motif est joli mais cette couleur est hideuse. À Oswego ils ont la même étoffe un bleu."

"Encore quelques années, et on se demandera comment on faisait pour se nourrir avant."


Lynn connaissait bien ce genre de préoccupations : chez les Ashford aussi, le coût de la vie était parfois au centre des conversations. Ce qui l’amusa davantage fut de constater que les deux femmes semblaient à peine s’écouter, chacune poursuivant son propre fil de pensée. Elle se déplaça un peu vers l'étagère des savons : l'urgence était de dissimuler qu'elle avait souri.


Là, les pains de savon étaient alignés sans souci d’élégance. Ceux destinés au linge ou aux usages ordinaires - des briques coupées de façon irrégulière, jaunâtres ou brun clair - ou ceux plus fins, enveloppés de papier, qui coûtaient trois fois plus. Elle en saisit un et fronça le nez. Rose. Elle n'en avait jamais aimé le parfum.


"Soyez confiant, l'ami. Ça sera réglé avant la fin du mois".


Lynn reposa le savon et tendit à nouveau l'oreille, cette fois en direction des deux hommes qui conversaient près du poêle. Elle fit mine de s'intéresser à un autre des jolis paquets.


"C'est déjà ce que vous disiez la dernière fois, et les Osages vous ont donné tort, Baker."


Le savon resta suspendu dans sa main : cette fois, Lynn ne souriait plus. Les Osages revenaient régulièrement dans les conversations d’Independence, mais elle n’y avait jusque-là prêté qu’une attention distraite. Quelque chose avait changé depuis ce matin. Quelque chose qui ramenait à elle les regards posés sur elle et sur sa maison.


"Cette fois, c’est différent. Washington réglera l'affaire avant la fin du mois."

"Et s’ils ne signent pas ?"

"Ils signeront. Ils ne sont pas en nombre pour peser, et les conditions sont bien meilleures qu'elles auraient pu l'être, n'est-ce pas ?"

"Tu ne sais pas ce que Wazházhe et Mitchell leur traduisent. Je serais plus prudent que toi".


Lynn plissa les yeux, comme si cette fois c'était la lavande qui n'était pas à son goût, et elle répéta tout bas : 'Wazházhe'. Baker souleva la caisse d'outils et de café qu'il était venu chercher.


"Wazházhe fait-il autre chose que de fumer avec les hommes de l'agence ?".


Lynn reposa très lentement le savon et Baker haussa les épaules.


"Mon pari est qu'à l'automne, par la paperasse ou le fusil, les parcelles pourront enfin être achetées proprement."

"Proprement, répondit son compagnon. Ça fera rire ceux qui ont déjà bâti leur maison dessus, et qui devront encore payer pour".

"Votre commande, Miss Ashford".


Lynn se retourna d'un coup vers Caleb, dont les bras étaient chargés d’un paquet enveloppé de toile grossière retenue par une ficelle nouée. Non loin, les deux hommes qu'elle avait écoutés prenaient dorénavant congé.


"J’ai vérifié deux fois", dit le garçon, un peu trop vite. "Il y a aussi les mèches de lampe que votre père a fait ajouter".


Lynn déplaça le paquet vers son panier et le posa un instant pour lui confier l'argent qu'elle lui devait.


"Oh, et j'ai ajouté un bâton de menthe, pour me faire pardonner de l'attente."

"Ça va. Ça n'était pas long."

"Caleb !"

"Oui, miss Henderson ?"

"La monnaie de mademoiselle Ashford."

"Ah. Ah oui."


Lynn reprit son panier, et sourit gentiment, tandis que Caleb revenait déjà avec les pièces dans sa main.


"Merci pour la commande."

Elle le regarda, puis sa patronne.

"Bonne journée."


La clochette tinta de nouveau au-dessus de sa tête et la lumière de Main Street l’obligea d'un coup à plisser les yeux. L’air chaud lui parut presque brutal après la fraîcheur relative du magasin. Elle resta une seconde sur le seuil, pensive. Son père lui avait donné quartier libre pour flâner un peu sans s'éloigner, et elle se demanda un instant ce qu'elle ferait de cette liberté. Elle leva les yeux vers le soleil de juin.


Puis, sans s’en rendre compte, elle répéta encore le terme qu’elle avait entendu : 'Wazházhe'. Le nom de cet homme qui - à en croire Baker - passait son temps 'à fumer avec les hommes de l’agence', et traduisait pour les Osages. Elle tourna la tête vers l’angle de Main Street, en terre battue.


Elle resserra les doigts autour de l'osier et se mit en marche, sans encore tout à fait s’avouer qu’elle avait choisi une direction. Plutôt que de rester sur Main Street, elle prit la rue clairsemée d'herbes qui menait vers le tribunal du comté, que son père lui-même avait contribué à ériger. Un bâtiment modeste, fréquenté par les hommes venus traiter des affaires administratives. Les bruits de la rue principale s'estompèrent, remplacés par le son du tout nouveau clocher qui sonnait midi.


Un vieil homme était bel et bien là, fumant un tabac âcre dont l'odeur lui parvenait malgré la distance, à l’ombre portée par l’auvent du tribunal. De nouveau, Lynn se cacha derrière une carriole de la scierie et observa, faisant mine de s'attarder un instant à l'ombre.


L’âge avait creusé son visage sans l’amollir, et il se tenait le dos droit, sous des cheveux grisonnants soigneusement arrangés. Tranquille, dans une chemise fermée malgré la chaleur, il conversait avec un autre homme, d'une génération plus jeune, sans doute. Plus grand, plus souple dans ses gestes, celui-ci portait une chemise de calico aux motifs colorés. Baker avait évoqué un certain Mitchell. L'homme était lui aussi osage, avec des yeux clairs qui frappaient aussitôt. L’espace d’un instant, Lynn se demanda quelle histoire avait réuni ce nom et ce regard. Une histoire qui n'appartenait toutefois qu'à lui.


Lynn resta encore là quelques instants, ses commissions contre sa jupe. De la conversation des deux hommes, elle n'entendait cette fois rien : elle ne distinguait que les mouvements mesurés de Mitchell, les réponses plus rares du vieil homme, parfois un léger geste de la main ou une inclinaison de tête. Le reste se perdait dans la distance et dans l'odeur du tabac.


Elle n'entendit pas les sabots qui approchèrent, ni le bruit des roues de la carriole, mais soudain, une voix familière s'éleva.


"Lynn ?"

Elle sursauta et se retourna vivement.

"Je te donne une heure de quartier libre et te voilà encore embusquée, avec le chapeau qui dépasse ?"

Elle haussa une épaule.

"J'avais chaud."

"Bien sûr."

"Tu as fini plus tôt".


C'était un constat. Les yeux de Jonas glissèrent un instant au-delà des planches de la scierie, vers l'auvent du tribunal, mais il ne commenta pas et lui fit signe.


"Allez. Monte."

"On rentre ?"

"Dès qu'on aura récupéré les tasseaux."


Il reprit les rênes.


"Tu as bien les mèches de lampe ?"

"Et le beurre, et le lard. Et un bâton de menthe, comme dédommagement, parce que c'était long".


Jonas rit doucement, puis il claqua la langue et le cheval se remit en marche. Lynn ne put s'empêcher de tourner une dernière fois la tête vers le tribunal.


À présent seul, celui qu'on nommait Wazházhe fumait toujours sous l'auvent.


---


La journée du lendemain fut heureusement moins chaude, même si le ciel était grand et bleu.


La rivière coulait, claire et lente, derrière la frange de saules : à la fois distante et assez proche de la maison pour que Lynn entende parfois les rires de Robbie et Maddie entre deux coups de battoir. L'eau était fraîche, et le linge qu'elle rinçait s'alourdissait entre ses mains, avant de reprendre sa forme dans le courant. Des insectes frôlaient la surface, une libellule se posa sur une tige. Puis elle partit, se sentant dérangée.


Son esprit n'était pas vraiment à la lessive.


Elle avait repensé aux Osages, bien sûr. À la conversation surprise au magasin, à Baker, à Mitchell, au vieux Wazházhe sous l’auvent du tribunal. Elle en était toujours bouleversée, mais ces pensées étaient aussi autant de chemins la ramenant à autre chose, qu'elle commençait seulement à s’avouer : sans cesse, lui revenait l’image du regard du jeune cavalier, sombre sous la peinture qui soulignait ses yeux.


Elle frotta un tablier avec plus d’application que nécessaire, le plongea dans l’eau, le reprit, recommença comme si le tissu était responsable de quoi que ce soit. C’était absurde : elle ne connaissait même pas cet homme, qui n'avait d'ailleurs montré aucune curiosité à son égard, au-delà du regard qu'il avait posé sur elle et sur sa maison. Malgré tout, elle ne put s'empêcher de se demander si lui aussi y avait repensé après coup.


"Tu as vingt et un ans, Evelynn Ashford. Essaie donc de te comporter comme si tu les avais."


C'était bien le problème. Elle les avait. Elle secoua la tête et pesta une nouvelle fois contre le tablier qui ne lui avait rien fait. Elle soupira, essora le tissu et l'envoya dans le panier du linge propre. Alors, seulement, elle tenta de vider son esprit en regardant le courant.


L'onde glissait autour des pierres, se resserrant parfois avant de s’élargir de nouveau sous les branches. Une feuille morte tournoya un instant dans un remous, retenue par une racine, puis poursuivit sa route lorsqu'elle se trouva dégagée. Peu à peu, son souffle ralentit au gré du bruissement de l'eau et des herbes hautes.


Pourtant quelque chose déstabilisait encore ce calme apparent.


Lynn ne sut pas d’abord quoi. Elle resta immobile, les mains posées sur ses genoux, les yeux encore sur la rivière, mais la tête relevée. Peut-être était-ce parce que l'oiseau qui chantait jusque-là et qu'elle ne savait pas nommer s'était tu ? Peut-être parce que le vent s'était mis à souffler un peu ? Ou peut-être, simplement, était-ce cette sensation confuse et ancienne que l’on éprouve lorsqu’on se sait observé par quelque chose que l’on ne voit pas.


Elle se redressa vivement, droite, immobile, scrutant les deux rives, n'y trouvant que des roseaux, des racines découvertes par l'eau et le scintillement du soleil là où se formaient quelques remous. Elle les fixa quelques secondes puis baissa les yeux vers le panier de linge encore à laver, s'apprêtant à y prendre une chemise.


Elle s'arrêta.

Entre deux branches, quelque chose venait de bouger.


Son cœur accéléra. Elle attrapa ses deux paniers et se redressa à nouveau, les tenant contre elle comme s’ils pouvaient la protéger de quoi que ce soit.


"Qui est là ?"


Rien ne répondit, mais les branches frémirent, et pas sous l'effet du vent. Elle recula d'un pas, mais déjà, le mouvement s'éloignait dans les buissons. La libellule revint, indifférente à ce qui venait de se produire.


Et l'oiseau chanta à nouveau.

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