Léonie Voit _ Les temps sont durs pour les rêveurs

Chapitre 4 : Notifications & intuitions

2659 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 09/12/2025 20:51


Clémence n'avait pas mis longtemps pour se laisser convaincre par la proposition de Léonie. Dès le lendemain matin, de bonne heure, elle était repassée aux Deux Moulins dans l'intention de voir la jeune serveuse. Léonie n'étant pas encore arrivée car elle ne prenait son service qu'à 11h, elle avait confié à Samir la photo ainsi que ses coordonnées.

Pendant ce temps-là dans le studio de la rue Joseph de Maistre, on dormait encore paisiblement. Il fallait bien une grasse matinée pour se remettre de toutes les émotions de la veille : la découverte d'un nouveau métier, de nouveaux collègues, toutes ces commandes servies et la rencontre avec Clémence qui avait tourné en séance de confessions.


Un peu après neuf heures, Léonie ouvre les yeux. Elle jette un œil à son réveil, et constate qu'elle a encore un peu de temps devant elle pour rêvasser avant de se mettre en action. Rêvasser, un de ses passe-temps favoris. Sa première journée de serveuse l'a enchantée. Elle sent qu'elle est tombée au bon endroit. Au moins le temps de se renflouer et de réfléchir à ce qu'elle va faire de sa carrière de photographe. Laisser tomber ? Reprendre les shootings ? Essayer de vendre ses clichés à la manière d'une artiste ? Il est bien trop tôt pour penser à cela. Tout ce qui compte pour le moment, depuis le fond de son lit douillet, c'est se remémorer les sourires des clients, les petites manies de certains et le ballet des personnalités qui se croisent au Café des Deux Moulins.

Des enfants en quête d'un bon goûter, des habitués pour qui ce lieu fait partie à part entière de leurs journées, des touristes à la recherche de la vie à la parisienne, des étudiants qui se réunissent après les cours, des personnes âgées désirant un peu d'animation, des jeunes travailleurs venant pour un afterwork et bien d'autres encore. Ils ont tous leurs secrets, leurs rêves, leurs petits plaisirs, leurs joies et leurs peines. Cet endroit est un vrai microcosme qui abrite tellement de vies différentes, c'est passionnant !


Et Clémence, notre discussion et la mystérieuse photo remise par Gina. Va-t-elle accepter ma proposition ? Je sais que ça peut paraître étrange mais ça m'est venu comme ça ! Pourtant je ne la connais pas vraiment mais je sens que si on retrouve les amis de son papa ça va l'apaiser. Mais ce n'est que mon ressenti. Je suis peut-être complètement à côté de la plaque. Et si elle ne revenait jamais ? Ou pire si cette enquête ne menait nulle part ? Allez Ninie, ne commence pas à déjà tout gâcher avec tes doutes. Il faut faire confiance à la vie. 

D'ailleurs, aujourd'hui c'est décidé : j'embarque un carnet avec moi pour aller bosser. Si je griffonne ne serait-ce qu'une page sur des informations en rapport avec ce cliché, c'est que je peux me fier à mon intuition ! 

Sur cette conclusion, elle se lève d'un bond et ne perd pas une minute pour se préparer. 


Pour la première fois depuis bien longtemps, Léonie est motivée à l'idée de la journée qui l'attend. Elle dévale les escaliers de l'immeuble en sautillant. Sur le palier du niveau 3, ça sent encore les croissants chauds. Au niveau 2, les voisins sont déjà branchés sur la radio Rire & Chansons. On entend que ça glousse derrière leur porte. Le rire si particulier de la voisine n'échappe pas à Léonie et lui décroche un sourire. Elle quitte l'immeuble en faisant un signe de la main au concierge et se retrouve dans la rue baignée par un soleil automnal. Décidément, l'heure semble être à la légèreté. 


En chemin vers l'endroit qu'elle peut désormais appeler "son travail", elle sent son iPhone vibrer à plusieurs reprises. Oh non ! Je n'ai pas envie de ça maintenant. Elle s'apprête à couper les notifications sans les consulter pour continuer sur sa lancée enthousiaste. Mais trop tard, un message WhatsApp de sa maman arrive juste avant : "Coucou ma chérie, ils cherchent une employée administrative à la mairie d'Arles, contrat stable, 13e mois. Voici le lien de l'annonce. Ma copine Claudine y travaille, elle pourra sûrement te pistonner. Bisous, Maman". Léonie ressent un petit pincement au cœur en lisant ça. Elle sait que ça part d'une bonne intention et que sa maman s'inquiète pour elle car elle n'a jamais cru dans sa carrière de photographe mais tout de même ! Employée administrative à la mairie ! Sérieusement ? Zen Ninie, reste zen. Elle décide de ne pas répondre, archive le message et met finalement son téléphone en mode silencieux. 


En longeant le cimetière de Montmartre, elle lance un « coucou et merci » joyeux en direction de la tombe de Dalida et continue sa route pour bientôt arriver au coin de la rue Lepic. Les passants et touristes sont déjà nombreux à la remonter à cette heure avancée de la matinée. Certains font leurs courses chez l'épicier, le boulanger ou le boucher, d'autres vont rejoindre la Place du Tertre. À contre-sens, Léonie arrive rapidement aux Deux Moulins.


- Salut Samir !

Elle contourne le comptoir pour lui faire la bise.

- Hello Léonie ! Alors remise des émotions d'hier ? C'était une sacrée journée hein !

- Oh oui ! Une sacrée journée ! J'espère que je me suis bien débrouillée ?

- On ne peut mieux. Tu as assuré avec Clémence. Heureusement que tu étais là parce que je dois t'avouer que je n'avais jamais vu Gina dans cet état-là.

- Ah bon ?

- Enfin, le principal c'est que tout s'est bien terminé. Tellement bien que nous avons déjà eu la visite de Clémence ce matin.

- C'est pas vrai ?, s'exclame-t-elle enthousiaste.

- Si, elle voulait te parler. Regarde, elle t'a laissé ses coordonnées au dos de la photo. J'ai cru comprendre qu'elle était partante pour tenter une recherche sur les amis de son père.

- Wouhou ! Trop bien ! Tu me montres ?

- Pas maintenant si tu veux bien. On est un peu speed, il y a beaucoup de réservations aujourd'hui. D'ailleurs, si tu pouvais commencer à faire la mise en place, ça aiderait grandement! 

Tu t'en sens capable ? 

- Oui, je crois.

- Parfait ! Gina est en cuisine avec Hipolito. Elle s'assure que tout sera bien prêt pour le service de midi et te rejoins juste après.

- C'est parti alors !


Léonie va déposer ses affaires et enfiler son tablier dans la réserve puis revient en salle et s'y met directement. Avec ordre et méthode, elle installe les sets de tables, les couverts, les serviettes et les cartes sur toutes les tables où elle voit un chevalet "réservé". En effet, il y en a un certain nombre. Elle laisserait bien son esprit divaguer et commencer à réfléchir à des stratégies pour commencer l'enquête Bretodeau mais les clients déjà très nombreux ne peuvent pas attendre. Elle enchaîne donc sur la prise de commandes quand elle est rejointe par Gina.


- Ciao Léonie ! Je viens te prêter main forte ma petite. On ne sera pas trop de deux.

- Bonjour Gina ! Ce n'est pas de refus, lui répond-elle vaguement soulagée.


Il faut dire que le contraste est saisissant : après le début de soirée feutré de la veille, le service du jour s'annonce, comment dire, sportif ! Un vrai baptême du feuHier, elle a montré qu'elle cernait les gens, aujourd'hui elle doit prouver son efficacité.

Entre les chevalets "réservé" et les commandes qui s'empilent, Léonie sent monter un drôle de cocktail qui n'est pourtant pas préparé par Samir : un tiers de stress, deux tiers d'excitation, et une petite pointe de mystère Bretodeau.


En moins de dix minutes, chaque table a trouvé son occupant et le Café des Deux Moulins bourdonne comme une ruche en plein été. Léonie n'a plus devant elle qu'un enchaînement de visages, de commandes et de sourires à apprivoiser. 

À la 4, le petit couple va prendre deux potages, deux croques-madames et ¼ de rouge. Pour le groupe de collègues de la 7, ce sera huit plats du jour, autant de desserts avec deux Perrier, trois bières, un Coca zéro et deux vins blancs. Les deux hommes en costumes de la 10 vont commencer par des rillettes accompagnées d'un pichet du vin du patron et d'une carafe d'eau. La 2 réclame l'addition. La dame au turban et lunettes de soleil de la 3 commande un thé citron. Elle lève à peine le nez de son livre quand Léonie lui dépose sa tasse. 

La mère et sa fille ado assises à la 8 ont terminé leurs salades. La serveuse les débarrasse avant de leur apporter un café gourmand et une crème brûlée. Quant aux habitués de la 5, ils demandent leurs espressos au moment de repartir travailler un peu plus haut dans le quartier. Gina et Léonie tiennent la cadence. Elles se faufilent entre les tables, se croisent en échangeant des regards complices et se retrouvent régulièrement au comptoir face à Samir très concentré.


Deux bonnes heures plus tard, la vague de midi commence doucement à retomber. Adossée un instant au comptoir, Léonie sent son cœur ralentir. C'est à ce moment-là que Samir se penche vers elle, la fameuse photo à la main.


- Tiens. C'est de la part de Clémence.

La jeune femme lit immédiatement le mot laissé au verso. "Vous avez raison. Même si c'est un peu tard, il est temps pour moi d'en apprendre davantage sur la vie de mon père. J'accepte votre proposition. Appelez-moi quand vous aurez une piste. Avec toute mon affection, C. B.", suivi de son numéro de portable.

Il n'y a plus qu'à, se dit-elle et plonge dans une observation minutieuse du cliché. Elle analyse le cadrage, la luminosité, l'exposition et le décor. À première vue, elle ne voit pas réellement d'indice. Le mur derrière les enfants ne lui évoque rien. En même temps, comment pourrait-elle reconnaître quoi que ce soit ? Elle n'est pas originaire de Montmartre et encore moins de Paris.

- Ça te dit quelque chose à toi ce mur ?

- Non pas vraiment. Des murs comme ça il y en a des centaines voire des milliers dans cette ville, dit-il en jetant un œil à l'image tout en essuyant un verre.


Gina passe derrière le comptoir et prend le torchon des mains de Samir.

- Vous avez assuré, les jeunes ! Allez oust, maintenant prenez votre pause. Hipolito vous a gardé des plats du jour.

Léonie ne se fait pas prier. Captivée par la photo, elle file directement chercher son carnet dans la réserve et rejoint la cuisine suivie par Samir.


Attablés avec Hipolito à l'arrière, la discussion tourne en brainstorming. Par où commencer avec si peu d'indices ?

Samir suggère de la publier dans des groupes de quartier sur les réseaux sociaux. Le cuistot est loin d'être convaincu par la communication numérique mais n'insiste pas.

Léonie prend une photo de la photo (un comble pour une photographe qui ne photographie plus) et rédige un brouillon de post Facebook dans son carnet : "Bonjour à tous, je recherche des informations sur les enfants présents sur ce cliché. Elle a été prise dans le courant des années 50 à Montmartre. Si vous reconnaissez l'un d'entre eux ou si vous avez des renseignements à me communiquer, passez en mp. Un grand merci ! Léonie"

- C'est parfait ! Il n'y a plus qu'à poster, valide Samir. 


Deux minutes plus tard, l'annonce est publiée et tout le monde se remet au travail. 

Tandis que le service en salle reprend, les premières notifications commencent à crépiter sur son téléphone, comme si tout Montmartre s'était soudain donné rendez-vous sous sa publication. Heureusement, Léonie l'a laissé derrière le bar mais ça ne l'empêche pas d'aller le consulter dès qu'il y a un moment d'accalmie. La curiosité est trop forte.

- Waouw ! 27 notifications ! C'est génial, Samir, on va trouver rapidement qui sont le copain et la copine de Bretodeau.

- Et moi qui croyais que Facebook était mort.


Mais ce n'est qu'un peu avant la fermeture du café qu'elle peut enfin prendre le temps de lire chacun des commentaires et messages reçus. À cette heure-là, son iPhone en totalise 42. Ne tenant plus, elle s'installe au comptoir avec son carnet et se lance pleine d'espoir dans la lecture attentive des réactions numériques :

"C'est quoi ces mioches d'un autre temps ?", "On en parle de leurs vêtements ?", "Non, ils ne me disent rien.", "Moi non plus", "Vous n'avez pas honte d'afficher des enfants sur les réseaux sans leur consentement ?", "Connais pas", "C'est sûrement un montage", "Encore un fake pour faire le buzz", "On dirait un décor de studio", "Essayez plutôt le groupe Montmartre Vintage, ici c'est pas le bon endroit", "Je me trompe peut-être mais ça ressemble à un mur du 15e, pas de Montmartre", "Je ne vois pas de qui il s'agit, mais je vous souhaite bien du courage pour votre recherche".

Léonie sent son enthousiasme se dégonfler au fil des commentaires et messages. Elle avait imaginé une piste claire, elle récolte surtout des avis, des jugements et des suppositions.

Arrivée au bout, elle est carrément dépitée. Cette petite expérience fait écho à son angoisse de photographe face au regard et à la superficialité du monde à travers les réseaux sociaux.


- Pfff, ça me saoule tous ces commentaires pour rien ! C'est quoi cette manie de parler pour ne rien dire ? Et pourquoi les gens se sentent toujours obligés de juger ? En plus, certains sont carrément agressifs. À l'exception de quelques-uns, les gens se croient vraiment tout permis quand ils sont derrière leur écran.

- Je vous l'avais dit, non ? Des fois ça vaut le coup d'écouter un vieux briscard comme moi, répond Hipolito également assis au comptoir sirotant un verre avant de rentrer.

- Que puis-je faire alors ?

- La vie n'est pas sur Internet ma jolie. Rien ne vaut la vraie vie.

- Et concrètement, ça veut dire quoi ?

- Ça veut dire que si tu veux vraiment de l'authenticité, il faut aller à la rencontre des gens dans la rue. Se balader, aller interroger des vieux commerçants du quartier par exemple. Certains ont dû connaître Dominique Bretodeau ou connaître quelqu'un qui connait quelqu'un.

- Je ne le dis pas souvent, mais Hipolito a raison, intervient Gina. C'est souvent comme ça que l'on fait les plus belles découvertes. Si ça se trouve, cette histoire va t'emmener là où tu ne pensais jamais aller. La magie de la vie ma petite.

- Mmh. Je vais y réfléchir, conclut-elle en regardant son carnet puis la photo.


Oh oui, Léonie avait grand besoin de repenser à tout ça calmement. Elle n'avait pas l'intention de baisser les bras si rapidement, mais ses épaules étaient-elles assez larges pour aller se confronter au monde réel sans être protégée par un écran ou un boîtier d'appareil photo? 

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La suite arrive la semaine prochaine... En attendant, rejoignez Léonie sur son compte Instagram : leonie.voit


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