Léonie Voit _ Les temps sont durs pour les rêveurs
Léonie n’avait pas rappelé Clémence tout de suite. Il fallait d’abord digérer : un nouveau boulot, une tornade de commentaires, un message maternel qui lui était resté en travers de la gorge. L’enquête Bretodeau la démangeait, mais elle devait d’abord apprivoiser sa vie de serveuse. Elle voyait déjà défiler beaucoup de monde aux Deux Moulins ; aller à la rencontre d’encore d’autres personnes dehors, ça lui semblait tout simplement trop.
Cela fait maintenant deux semaines que la jeune femme travaille au Bistrot.
Elle se sent plus assurée dans ses gestes, le service n’a presque plus de secret pour elle, et commence à drôlement bien retenir les manies des habitués.
Lors d’une pause, elle regarde sur son iPhone si elle n’a pas de nouveau message, elle se lance et compose enfin le numéro :
– Allô Clémence ?
– Oui, bonjour.
– Bonjour, c’est Léonie du Café des Deux Moulins.
– Ah bonjour Léonie. J’espérais ton appel. Comment vas-tu ?
– Je vais bien, merci. Toutes mes excuses de ne pas avoir donné de nouvelles avant mais j’ai été un peu débordée ces derniers jours.
– Pas de problème, je comprends. C’est déjà gentil de ta part de prendre le temps de me rappeler.
– Ne t’inquiète pas, je suis toujours bien motivée pour t’aider à retrouver les amis d’enfance de ton papa. J’ai d’ailleurs tenté de commencer à réunir des informations via les réseaux sociaux.
– Et ça a donné quelque chose ?
– Non, malheureusement, rien d’intéressant. Tout le monde y va de son commentaire et parle pour ne rien dire. Quelle perte d’énergie !
– Zut !
– Oui, je pense qu’on doit procéder autrement. Hipolito me conseille d’aller directement interroger des vieux commerçants du quartier. Qu’en penses-tu ?
– Nous n’avons rien à perdre à essayer.
– Super ! Quand pourrais-tu venir à Montmartre ? Je suis en congé jeudi prochain, ça te conviendrait ?
– Attends, je vérifie mon agenda… Oui je peux me rendre disponible.
– On dit 10 heures devant les Deux Moulins?
– Parfait. À jeudi !
– À jeudi, Clémence.
Le rendez-vous pris, Léonie retourne à son service, contente d’avoir osé. Dans trois jours elle verra comment se passe réellement une enquête “dans la vraie vie”...
En ce 10 novembre, la température se rafraîchit de plus en plus et les journées raccourcissent sérieusement. Plus que quelques jours et les illuminations de Noël seront installées dans les rues, pense la jeune femme en se réjouissant : la ville est encore plus jolie quand elle scintille, non? Elle aime beaucoup l’ambiance avant les fêtes de fin d’année, les préparatifs et surtout la décoration.
– Au fait Gina, tu décores le café pour les fêtes?
– Évidemment ! Quelle question !
– Ouh là, j’ai touché un point sensible on dirait.
– On ne plaisante pas avec les décorations de Noël de la patronne. Elle n’a pas une grand-mère italienne pour rien, intervient Samir en rigolant.
– Non, pas du tout mais je n’ai pas encore réfléchi à ce que j’allais faire cette année et la question de Léonie vient de me faire réaliser que nous sommes déjà le 10 novembre. Mon Dieu !
– Je peux t’aider si tu veux. J’adooooore les décos de Noël !
– Oui, pourquoi pas.
– Cool. Jeudi je commence l’enquête dans le quartier avec Clémence Bretodeau, j’en profiterai pour regarder quelles sont les tendances dans les boutiques de déco.
– Tu t’es donc décidée à jouer la Sherlock Holmes à Montmartre ? C’est bien ça, dit Samir.
– Chut, tu vas me faire repérer !
Mais plus sérieusement, vous qui connaissez les environs comme votre poche, vous auriez des conseils sur les commerçants que je devrais interroger en priorité?
– Moi, j’irais voir du côté de la rue des Abbesses, suggère Samir.
– Je sais que Dominique aimait les livres et le bon vin. Aux Abbesses tu vas forcément trouver quelque chose, renchérit Gina.
Sur ce, Léonie s’empresse d’aller chercher son carnet dans la réserve pour ne rien perdre des suggestions faites par ses deux collègues. Au même moment, la femme au turban et lunettes de soleil, profite de l’arrêt de la conversation pour commander son deuxième thé de l’après-midi.
Quelques jours plus tard, un jeudi à 10h, le thermomètre affiche 10 degrés, le ciel est gris mais les prévisions n’annoncent pas de pluie. Léonie le sait, elle a vérifié trois fois son application Météo France depuis hier soir. Elle est équipée comme si elle partait en expédition : de bonnes chaussures, une veste coupe-vent, un sac à dos avec gourde, un thermos de café, son carnet avec la photo glissée dedans et un bic. Tout juste si elle n’a pas pris une boussole et une couverture de survie. Comme convenu, elle attend Clémence devant les Deux Moulins.
Elle aperçoit enfin Clémence à quelques mètres du café, emmitouflée dans son manteau, un simple tote bag sur l’épaule.
– Salut…, lance Léonie en faisant un petit signe de la main.
– Bonjour Léonie. Je crois que je connais le chemin maintenant, répond Clémence en désignant le café avec un sourire.
– Tant mieux. Prête pour notre première enquête de terrain ?
– Oui allons-y avant que je ne change d’avis.
– D’accord. On m’a suggéré d’aller du côté des Abbesses. D’après Gina, ton père aimait les livres et le bon vin. Tu confirmes?
– Oui, c’est vrai, effectivement.
– Alors je propose que l’on commence par ce type de commerce.
– Ça me paraît bien. Au moins ça nous donne un point de départ.
Sans plus un mot, les deux femmes remontent côte à côte la rue Lepic. On sent comme une gêne ou un petit malaise. Léonie vivant toujours assez mal ce genre de moment, brise le silence en avouant qu’elle appréhende un peu de se confronter à la vraie vie en dehors du Café sans être protégée par son écran d’appareil photo. C’est bête mais j’en ai perdu l’habitude et depuis que je ne fais plus de photos, je me suis repliée sur moi-même, explique-t-elle à Clémence.
Celle-ci lui répond par un sourire compréhensif et admet qu’elle aussi est un peu tendue. Elle est rongée par le regret de ne pas avoir renoué avec son papa de son vivant. Elle a envie d’en savoir plus sur lui, mais elle a peur de ce que ses découvertes pourraient réveiller.
À la lueur de ces aveux partagés, la mission Bretodeau prit encore plus de sens aux yeux de Léonie. Elle était délicate, certes, mais il fallait la mener à bien pour alléger le cœur de Clémence. Et pour ça, cela valait bien le coup de sortir de sa zone de confort, se dit-elle.
Elles quittent la rue Lepic pour entrer dans une artère plus étroite, pavée, bordée de cafés, de petites boutiques indépendantes ou de grandes marques, où les montmartrois font encore leurs courses. Son ambiance village donne un charme fou à la rue des Abbesses. Les deux enquêtrices se détendent et flânent parmi les passants en quête d’une librairie et de cavistes.
C’est Léonie qui repère la première “Le rat conteur”. Sur la vitrine il est indiqué “marchand d’histoires et de connaissance depuis 1972”. Exactement ce qu’il nous faut, pense-t-elle. Si cette librairie est installée depuis si longtemps, elle a certainement dû compter Dominique parmi ses clients. Elle entre sans hésiter suivie par Clémence. L’odeur des livres et toutes les jolies couvertures lui font presque tourner la tête. En une minute, elle est tentée par une dizaine d’ouvrages mais se ressaisit en pensant à l’énorme pile à lire qui gît à côté de son lit et surtout à ce pourquoi elle est ici. Derrière le comptoir, une petite dame joviale d’une cinquantaine d’années les accueille chaleureusement.
– Bonjour ! Puis-je vous renseigner mesdames ?
– Bonjour madame, oui c’est pour une question un peu particulière, bredouille Léonie.
– Je vous écoute, en quoi puis-je vous aider ?
– Avez-vous eu dans vos clients un certain Dominique Bretodeau ?
– Oui, ce nom me dit quelque chose. Pourquoi ?
– Pardon, nous ne nous sommes pas présentées, intervient Clémence. Je suis la fille de Dominique Bretodeau et voici mon amie Léonie. Mon papa est décédé il y a quelques semaines et c’est délicat mais je ne connaissais malheureusement pas grand-chose de lui. Nous cherchons à retrouver ses amis d’enfance pour qu’ils me partagent des souvenirs vécus avec lui.
– Oh je vous présente mes condoléances Madame. Votre papa était un homme charmant et très cultivé.
– Merci pour ces mots.
Léonie sort la photo de son sac à dos et la montre à la vendeuse :
– Au centre, c’est Dominique. Savez-vous par hasard, qui pourraient être les deux autres enfants?
– Non malheureusement, je n’en ai aucune idée. Vous pourriez peut-être aller demander à la Cave des Abbesses. Je sais qu’il y avait ses habitudes.
– Merci beaucoup madame, nous n’allons pas vous déranger plus longtemps.
– Au revoir.
Clémence et Léonie s'apprêtent à refermer la porte de la boutique derrière elles, quand elles entendent “attendez mesdames !”.
La libraire, à deux doigts de leur courir après, a visiblement oublié quelque chose.
– Je n’ai pas fait le lien tout de suite, mais je crois me souvenir que votre papa a été en classe de primaire avec le mien. Ils se sont déjà croisés ici. Allez le voir, il habite juste au-dessus. Il a encore toute sa tête, il saura certainement mieux vous renseigner que moi.
– Avec plaisir. Vous n’avez qu’à sonner chez Monsieur Durant et dire que vous venez de ma part.
– Oh merci madame, c’est vraiment super !, s’écrie Léonie emballée.
Les deux femmes prennent quelques minutes avant d’oser sonner à l’appartement Durant.
– Prête?
– Prête, répond Clémence.
Monsieur Durant s’avère aussi accueillant que sa fille. Son appartement somme toute assez cossu, n’a pas bougé d’un millimètre depuis le décès de son épouse une quinzaine d’années auparavant. Le papier peint beige aux motifs feuillus, les tapis persans posés sur la moquette, les canapés vert bouteille, les tableaux aquarelles du Sacré-Coeur, et même les napperons sur la table basse, rien n’a été déplacé et encore moins changé. C’était le genre d’endroit où même une chaussette neuve aurait semblé malvenue.
– Ne restez pas sur le pas de la porte. Venez vous installer au salon fait le vieux monsieur après que Léonie et Clémence se soient présentées.
– C’est très aimable à vous mais nous ne voudrions pas vous importuner, répond Léonie.
– Pensez donc ! Ce n’est pas comme si ma retraite avait un planning chargé.
Léonie a l’impression d’entrer dans une photo un peu passée, celle qu’on hésite à retoucher de peur d’abîmer le souvenir.
– Vous prendrez bien un petit verre avec moi ?
C’est une question rhétorique car les deux invitées n’ont pas le temps de répondre que Monsieur Durant est déjà affairé à préparer un plateau avec des boissons et quelques biscuits salés. Il revient
– Je vous écoute, dit-il en s'asseyant dans le canapé.
– Votre fille nous a dit que vous aviez été à l’école primaire avec Dominique Bretodeau, commence Clémence.
– Bretodeau, Bretodeau… Oui, en effet, ce nom m’évoque quelque chose. Et alors ?
– Il se trouve que c’était mon papa. Il est décédé récemment et je cherche à retrouver certains de ses amis d’enfance pour qu’ils me racontent des souvenirs partagés avec lui.
– C’est beau de vouloir honorer la mémoire de nos ancêtres. Je vous félicite madame.
Voyant Clémence gênée par la réaction de Mr Durant, Léonie prend le relais :
– Regardez cette photo. Dominique est au centre mais nous ne savons qui sont la fille et le garçon qui l’entourent.
– Ah oui Dominique, je le remets à présent ! Un jour, il a gagné toutes les billes des camarades à la récré. Mais pas de chance pour lui, juste après, les coutures de ses poches ont cédé sous le poids de son butin au moment de retourner en classe. Il n’a jamais pu récupérer son gain.
– Ooooh s’exclama Clémence, touchée par cette anecdote.
– Pour ce qui est des deux autres, repris Durant, la fille, je ne la reconnais pas. Par contre, le garçon, ma main à couper que c’est le petit Marcel.
– Marcel, vous dites ? Vous connaissez son nom de famille ?
– Non ça ne me revient pas. Désolé.
– Ce n’est pas grave. Vous nous avez déjà bien aidé.
– Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour deux demoiselles…
Les deux demoiselles, comme dirait Mr Durant, s’en vont donc sur la piste d’un certain Marcel.