Léonie Voit _ Les temps sont durs pour les rêveurs
Chapitre 6 : Le peintre de la place du Tertre
3517 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 26/12/2025 15:30
Clémence et Léonie n’avaient pas l’intention de s’arrêter en si bon chemin. Ça devenait grisant. L’enquête Bretodeau commençait à prendre une bonne tournure. Monsieur Durant les avait mises sur la piste d’un certain Marcel ; il fallait maintenant croiser les doigts pour que celui-ci n’ait pas changé de vie, ni décidé de quitter les environs.
Mais la rue des Abbesses, joueuse, ne leur avait sûrement pas encore révélé tous ses secrets.
Il est déjà 13h quand le duo quitte l’appartement de Monsieur Durant. Les estomacs n’ont pas manqué de leur rappeler qu’une pause casse-croûte s’impose. Elles s’installent à une terrasse chauffée le temps d’un croque-monsieur pour l’une et d’une salade César pour l’autre. Léonie en profite pour consigner dans son carnet les premières informations récoltées ce jour pendant que Clémence déguste un cappuccino en regardant les passants. Elles se mettent toutes les deux à se détendre et à prendre goût à l’aventure.
__ Le coup de la librairie était un bon plan, commence Clémence.
__ Oh oui, je dirai merci à Gina !
__ À voir maintenant ce que nous réserve la suite !
__ Je le sens bien, moi. D’abord Gina qui me dit que ton père aimait le vin et puis Mr Durant qui nous conseille la Cave des Abbesses. Tout ça va dans la même direction, dit Léonie en montrant un schéma qu’elle a réalisé dans son carnet.
__ Et bien tu es très organisée. On dirait que tu as été enquêtrice toute ta vie.
Léonie, sourire aux lèvres :
__ On y va ?
Quelques minutes plus tard, elles poussent la porte de La Cave des Abbesses. De la rue, ça ressemble à une petite boutique de vin étroite comme il en existe encore quelques-unes à Montmartre : étagères chargées de bouteilles, casiers en bois, cartons empilés à même le sol.
Au fond, derrière la rangée de caisses, une ouverture donne sur une salle minuscule où se serrent quelques tables de bistrot un peu bancales et un petit comptoir de quatre places. La déco fleure bon l’authentique, la lumière est douce, un peu jaune même. Quelques amateurs de rillettes, de saucissons et de bon vin profitent tant des produits qui leur sont servis que de l’atmosphère chaleureuse qui se dégage de ce lieu confidentiel.
Ça ne m'étonne pas que papa ait eu ses habitudes ici. C’est tout lui ce style de petit bistrot, pense Clémence avec tendresse.
Léonie s’approche du petit comptoir et demande si le patron est là aujourd’hui.
__ Vous l’avez devant vous, lui répond simplement un homme d’une bonne cinquantaine habillé d’une chemise col mao et d’un jean impeccable.
__ Bonjour. Je suis Léonie Voit, je travaille au Café des Deux Moulins et voici mon amie Clémence Bretodeau.
__ Bretodeau ? Vous êtes de famille avec Dominique, Madame ?
__ Oui. C’était mon père, répond doucement Clémence.
__ Enchanté Clémence. Je m’appelle Pierre. Il joint le geste à la parole en lui serrant la main et continue un peu ému.
Je vous présente mes plus sincères condoléances. J’aimais beaucoup votre papa. Nous avons passé de très bons moments à discuter ensemble. Regardez, ajoute-t-il en indiquant du regard un cadre-photo accroché au mur derrière le comptoir.
Sur la photo, les deux femmes découvrent Pierre et Dominique bras-dessus bras-dessous dans un décor qui semble être celui du bistrot dans lequel elles se trouvent.
C’est la première fois que Léonie peut mettre un visage récent sur le nom de Dominique Bretodeau et ça lui fait quelque chose. Quant à Clémence, elle a les larmes aux yeux et ne sait pas quoi dire tant l’émotion la submerge d’un coup.
Léonie prend le relais :
__ C’est une très belle photo. On voit la complicité dans vos yeux.
__ Merci Mademoiselle. C’est vrai qu’avec les années, Dominique était devenu mon complice et même parfois mon confident, répond Pierre avec un pincement au coeur.
__ Je voudrais moi aussi vous montrer une photo de Dominique. Elle a été retrouvée dans l'immeuble dans lequel il a vécu étant enfant. Vous aurait-il par hasard parlé de ses copains de jeunesse ?
En lui tendant la photo : __ Nous cherchons à retrouver ces deux-ci.
Un sourire amusé se dessine sur le visage de Pierre à la vue de Dominique enfant.
__ Je suis plus jeune que lui donc je ne l’ai pas connu à cette époque. Vous connaissez les prénoms de ces enfants ?
__ Nous ne savons rien sur la petite fille mais on nous a dit que le garçon s'appelait Marcel.
__ Dominique avait en effet un ami prénommé Marcel mais de là à dire que c’est celui sur la photo, je ne peux pas vous le garantir.
Clémence revient dans la conversation :
__ Vous savez s’il est encore en vie ?
__ Oui je crois. Il ne m’en avait plus parlé depuis un moment, mais si ma mémoire est bonne, je pense qu’il continuait à le voir de temps en temps du côté de la place du Tertre.
__ Il serait artiste alors ?, demande Léonie.
__ Peintre, oui.
__ Merci beaucoup pour toutes ces informations Pierre. Je peux vous appeler Pierre ?
__ Évidemment. Ça me fait vraiment plaisir de rencontrer la fille de Dominique. Et vous aussi Léonie, bien sûr. Vous travaillez au Café des Deux Moulins depuis longtemps ?
__ Seulement depuis quelques semaines.
__ Aah les Deux Moulins… Il s’en est déjà passé des petits miracles entre ces murs. Vous remettrez mes amitiés à Gina et Hipolito.
__ Je n’y manquerai pas.
Sur ce, la jeune femme laisse Clémence en compagnie du patron pour aller aux toilettes. Quand elle revient, elle les retrouvent tous deux en pleine conversation autour d’un verre de Bordeaux. Pierre raconte des anecdotes sur Dominique, des souvenirs partagés, ce qu’il aimait manger et boire quand il venait ici ainsi que les sujets qui l’animait. Clémence boit littéralement ses paroles, pose des tas de questions et se nourrit des réponses. Pierre a l’air heureux de rendre honneur à la mémoire de son ami en partageant tout ce vécu avec sa fille. Le moment semble aussi important pour l’un que pour l’autre.
Léonie sent que cet instant est privilégié et souhaite le laisser uniquement à Clémence. Cette femme a besoin de reconnecter avec son papa même si c’est malheureusement après sa mort. Je n’ai pas à m'immiscer dans son intimité ni dans celle de son papa. Et puis c’est le but de cette aventure, non?, se dit-elle.
Mais avant de prétexter un rendez-vous pour s’éclipser poliment, une idée lui traverse l’esprit. C’est une envie qu’elle n’a plus eu depuis des lustres. Avec une étincelle dans les yeux, elle propose à Pierre et Clémence de les prendre en photo pour immortaliser cette rencontre, ce qu’ils acceptent volontiers. Alors à défaut de son boîtier, elle sort son Iphone et laisse parler son talent de photographe sans réfléchir. Un léger frisson parcourt son corps.
Le cliché a ce petit quelque chose de vrai qui la fait vibrer : les regards semblent vouloir raconter mille choses.
Elle finit par quitter la Cave des Abbesses. Clémence et elle conviennent de se recontacter à la fin de la semaine suivante quand Léonie sera à nouveau en congé.
En ce milieu de jeudi après-midi, sous un ciel dégagé, Léonie Voit erre dans les rues du 18e arrondissement en savourant cette petite victoire. Non seulement elle a réussi à parler à des inconnus sans se cacher derrière un plateau, mais elle a surtout osé reprendre une photo. Un détail pour beaucoup, mais pour elle c’est un très grand pas. Son intuition était donc juste : la Cave des Abbesses s’est révélée être une vraie caverne d’Ali Baba pour la quête de Clémence, et un petit électrochoc pour sa vocation, rangée depuis trop longtemps au fond d’un tiroir.
Galvanisée par les rencontres de cette première journée d’enquête, Léonie décide de ne pas en rester-là. Il reste encore quelques heures avant que les artistes de la place du Tertre ne plient bagages, avec un peu de chance, je pourrai encore trouver Marcel aujourd’hui pense-t-elle en prenant la direction de la Butte de Montmartre. Elle remonte la rue Ravignan dont la pente lui chauffe un peu les mollets. La rue s’ouvre bientôt sur une petite place triangulaire : la place Émile-Goudeau. Au numéro 13, une façade sobre porte une plaque discrète. C’est ici, au Bateau-Lavoir, qu’un certain Pablo Picasso a vécu et travaillé au début du XXe siècle, en compagnie d’autres artistes fauchés qui ne le resteront pas tous.
Léonie s’arrête un instant devant l’immeuble, l’iPhone encore au chaud dans sa poche. Elle se dit qu’il y a pire endroit pour sentir revenir l’envie de faire des images.
Elle reprend sa marche, emprunte une volée de marches puis une ruelle qui grimpe encore et, en débouchant sur la place du Tertre, se retrouve cernée par les chevalets, les odeurs de crêpes et les appels des portraitistes.
Même si l’on est un jour de semaine, les touristes sont très nombreux. C’est un peu oppressant. Léonie songe qu’elle comprend pourquoi elle évite naturellement ce genre d’endroits. Mais cette fois, les circonstances sont différentes, elle est en mission !
Elle entame le tour de la place à la recherche du vieil homme mais la tâche se révèle plus ardue que ce qu’elle ne l'imaginait. En effet, elle réalise qu’elle ne sait rien sur Marcel à part que c’est un vieux peintre et les vieux peintres ce n’est pas ce qui manque ici…
Pas le choix, elle va devoir aller tous les interroger.
L’enquêtrice en herbe se faufile entre les badauds, et va à la rencontre du premier peintre d’un certain âge qu’elle trouve :
__ Bonjour. Excusez-moi de vous déranger en plein travail, je suis à la recherche d’un peintre prénommé Marcel. Ce ne serait pas vous par hasard?
__ Non, moi c’est Yvan. Je ne connais pas de Marcel, mais je ne suis pas ici tous les jours.
__ Merci quand même.
La scène se reproduit de façon quasi identique quatre à cinq fois avant que l’on ne l’envoie chez un monsieur travaillant la peinture à l’huile appelé Marcel.
Le cœur de Léonie s’emballe quand elle lui parle de Dominique Bretodeau mais l’homme reste de marbre. Elle reste interdite plusieurs secondes avec mille hypothèses fusant dans sa tête jusqu’à ce qu’il finisse par réagir :
__ Ne vous faites pas de mouron ma petite demoiselle, nous sommes deux Marcel sur cette place. Celui que vous cherchez doit probablement être mon collègue qui fait des aquarelles : Marcel Fabre. Il est souvent installé tout au bout du carré des artistes, du côté de la rue Norvins.
__ Merci beaucoup monsieur !
N’y tenant plus, Léonie fonce dans la direction donnée par le premier Marcel et constate qu’il ne s’est pas trompé.
Légèrement en retrait des terrasses les plus bruyantes, un vieil homme peint dos au mur, à l’endroit où la place du Tertre commence déjà à redevenir ruelle. Autour de lui, le brouhaha des touristes arrive comme un fond sonore assourdi, ce qui lui donne l’illusion d’être seul au milieu du monde. Quelques aquarelles jonchent le sol devant lui. L’une d’elles illustrant le Sacré-Coeur rappelle fortement à Léonie l’appartement de Monsieur Durant. C’est un signe pense-t-elle, je me lance !
__ Bonjour Monsieur, êtes-vous Marcel Fabre ?
__ Oui. Qui le demande ?
__ Léonie Voit, enchantée. Ça va peut-être vous paraître un peu direct mais connaissez- vous un Monsieur Bretodeau? Dominique Bretodeau.
__ Ah Dominique. Paix à son âme ! J’ai bien connu Dominique. C’était mon plus vieil et à vrai dire mon seul ami répond-t-il tristement.
Léonie sort alors la photo de son sac et lui montre doucement.
__ C’est vous à côté de Dominique sur la photo?
__ Oui.
À cet instant précis, Léonie sent comme une pièce de puzzle s’emboîter. Elle aurait bien crié victoire mais la mélancolie de l’homme qu’elle a face à elle lui inspire la réserve. Il ne va pas falloir le braquer si elle veut qu’il se livre.
Marcel aime :
- Le son de ses pas qui martèlent les pavés de son quartier adoré.
- Voir quelqu’un nourrir les pigeons.
- Le moment où il va commencer une nouvelle toile, quand tout est encore envisageable.
Il n’aime pas :
- Les rillettes en tout genre.
- Les touristes qui croient que l’on peut tout obtenir avec de l’argent.
- Quand il arrive à la fin d’un tube d’aquarelle.
Marcel reprend d’une voix chevrotante.
__ Je n’avais jamais vu cette photographie avant. Nous devions avoir dix ans tout au plus. C’est assez étrange comme sensation de se revoir minot avec toute l'innocence propre à cette période. On était plein de rêves et nous n’avions aucune idée de ce que notre destin nous réservait.
__ J’imagine que cela doit vous faire un choc.
— Ah ça vous pouvez le dire ! Je comprends maintenant ce que Dominique à ressenti le jour où il a retrouvé sa boîte à trésors de gamin.
— Je suppose que c’est ce que l’on appelle un petit miracle de la vie.
— Certainement. Pourtant la vie n’a pas été très généreuse avec moi. Et c’est à passé les 75 ans qu’elle se décide enfin à me faire un cadeau. À n’y rien comprendre, je vous dis !
Léonie croit deviner que l’existence de Marcel n’a pas dû être des plus plaisantes. Elle ne sait pas expliquer pourquoi mais ce vieux bonhomme la touche. Peut-être se reconnaît-elle un peu dans la mélancolie qu’il dégage?
__ Vous dites que vous avez vécu des moments compliqués?
— Oh je ne vais pas vous ennuyer avec mes histoires. Vous êtes venues pour autre chose je crois.
— Je vous assure que ça ne me dérange pas et que je serais ravie de papoter un peu avec vous.
C’est ainsi que Marcel se met à lui conter les grandes lignes de son parcours. C’est un homme qui fut dévoré par la passion de la peinture à tel point que pendant des décennies rien ni personne n’avait pu la détrôner dans son cœur d’artiste. Absolument toute sa vie avait été organisée autour de son activité d’aquarelliste. Le choix de son habitation à quelques encablures de la place du Tertre et sa vie quasi monacale pour laisser un maximum d’espace à l’exercice et la création. Enchaîné à ses pinceaux, il avait laissé filer les saisons comme le sable s’égrène dans un sablier. Depuis le décès de Dominique, Marcel était plus seul que jamais et cet isolement pesait de plus en plus lourd sur ses épaules. À la fin de son récit, le peintre semble un peu soulagé d’avoir trouvé une oreille attentive et revient à la photo :
__ Mais j’y pense, comment vous êtes-vous procuré ce cliché?
__ Ah ça c’est une longue histoire ! Pour résumer, elle a été retrouvée dans l’immeuble d’enfance de Dominique il y a déjà quelques années. Comme elle n’a pas pu être rendue à son propriétaire de son vivant, elle a été remise à Clémence, sa fille unique. Mais comme vous devez le savoir, malheureusement Clémence et Dominique n’étaient pas en bons termes. Cette photo est le point de départ d’une recherche que nous menons elle et moi pour qu’elle puisse apprendre à connaître son papa. Même s’il est trop tard pour réparer quelque chose, ça compte beaucoup pour elle. Et je suis certaine que c’est la même chose pour Dominique de là-haut.
__ Je crois aussi que ça compterait énormément pour lui aussi. Jusqu’à la fin, il a souffert de la situation avec sa fille unique.
__ Justement, vous savez ce qu’est devenue la petite fille qui est avec vous deux contre ce mur ?
— Oui, c’est Colette Moreau. On a fait les 400 coups avec elle et Dominique durant notre jeunesse. Nous étions inséparables tous les trois. À l’époque, elle n’avait peur de rien. Ça fait belle lurette que je ne l’ai plus vue. J’espère qu’elle va bien.
— Vous avez une idée d’où je peux la trouver ?
— Elle a longtemps tenu une boutique de fleurs le long du canal Saint-Martin. Je crois qu’elle est restée dans ce coin-là après avoir pris sa retraite.
— Merci beaucoup Marcel. Je vais vous laisser travailler maintenant mais avant est-ce que je peux vous demander un petit service ?
— Dites toujours !
— Accepteriez-vous que je vous prenne en photo ?
— Si ça peut vous faire plaisir, je n’y vois pas d’inconvénient.
En réalité, c’est surtout à lui que ça fait plaisir. Marcel n’avait plus l’habitude que l’on lui accorde de l’attention ni d’être regardé vraiment. À travers l’objectif de l’iPhone de Léonie, il se sent exister. Ne serait-ce que quelques secondes.
— Il est temps que je rentre chez moi mais je vous promets que je reviendrai papoter avec vous prochainement et vous présenter Clémence. Vous seriez d’accord de me donner votre adresse?
— Évidemment. La voici, dit-il en lui tendant un bout de papier sur lequel il a noté 30 rue des Norvins, appartement 4.
__ À bientôt Marcel !
Vidée, Léonie ne rêve plus que d’une chose : retrouver le silence rassurant de son studio pour laisser retomber, une à une, les émotions ramassées tout au long de la journée.
Sur l’écran de son téléphone, les deux photos prises reprennent vie dès qu’elle les effleure du pouce : ce n’est pas grand-chose et pourtant, ça lui tient chaud au cœur, comme une petite lueur d’espoir envers son avenir de photographe.
En remontant la rue vers chez elle, les visages se rejouent en boucle dans sa tête : la libraire, Monsieur Durant, Pierre, puis Marcel, planté comme un vieux marronnier au sommet de la butte.
L’écoute du récit du vieux peintre a donné une impulsion à Léonie.
Elle sait, avec cette certitude douce et têtue des grandes décisions silencieuses, qu’elle ne peut pas le laisser s’enfoncer un peu plus dans la solitude. Elle ignore encore comment elle s’y prendra mais elle va agir. Ça, c’est déjà décidé.
Ce soir-là, en refermant la porte de son vingt-cinq mètres carrés, Léonie Voit ne se doutait pas qu’elle venait de reprendre, sans le savoir, le vieux flambeau qui traînait depuis longtemps sur le comptoir des Deux Moulins.
Merci de m’avoir lue. <3
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À très vite pour la suite !