Léonie Voit _ Les temps sont durs pour les rêveurs

Chapitre 7 : La fleuriste invisible

2751 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 31/12/2025 13:53

Ce matin-là, Léonie se réveille avec l'impression d'avoir enfin eu un sommeil réparateur, comme si la nuit avait pris soin de replier ses angoisses sous l'oreiller et de recoudre ses pensées en ligne droite.

Elle reste quelques secondes allongée à regarder le plafond, étonnée de ne pas sentir cette petite pierre dans la poitrine qui l'accompagne habituellement. 

À 6h12, son réveil sonne pour la troisième fois, mais c'est la première où elle se lève vraiment. Dehors, Paris baille encore, les boulangers s'étirent, et quelque part sur la butte, un camion de livraison rate de peu un pigeon distrait.

Quelques rues plus loin, au Café des Deux Moulins, les chaises empilées attendent qu'on les libère, la machine à café sommeille, et tout est encore paisible avant les débarquements des habitués les plus matinaux.


Léonie, elle, pousse la porte pleine d'entrain un peu avant 7h30, en avance sur les horaires officiels. Dans une poignée de minutes, Gina allumera les néons, Léonie remettra les couverts bien droits, et tout Montmartre croira assister à un matin comme les autres, alors qu'en douce, la vie de Léonie vient de changer de cadrage.

Samir arrive à son tour :

— Hello, comment va ma Sherlock Holmes préférée ? 

— Très bien ! La journée d'hier a été très instructive. 

— Hâte que tu me racontes tout ça !

— Avec grand plaisir mais avant, laisse-moi admirer tes nouvelles baskets.

Samir est fier comme un paon que Léonie ait remarqué sa nouvelle acquisition. 

— Elles sont chouettes n'est-ce pas ? La toute nouvelle édition limitée. Je les ai réservées il y a des mois.

— Je confirme. Adidas ne nous déçoit jamais.

L'excitation des deux collègues s'estompe légèrement quand Gina passe la tête depuis la réserve : 

— Oh les jeunes, quand vous aurez fini de parler mode, est-ce que l'un de vous pourrait vérifier les stocks de sets de tables et de serviettes en papier ? 

— Ok je m'en occupe, répond Léonie dans un rire étouffé, mais complice, en direction du barman. 

Celui-ci lui lance un clin d'œil amusé en retour et se retourne démarrer sa bonne vieille machine à café.


La matinée s'écoule rapidement. Le temps n'est pas trop frais pour la saison donc les clients sont nombreux en terrasse et la salle ne désemplit pas. Voir que les affaires marchent bien donne la pêche à Gina. Le plat du jour d'Hipolito a beaucoup de succès. C'est toujours comme ça quand il met son bœuf bourguignon à la carte. Samir se surpasse derrière le comptoir. Non seulement c'était déjà un très bon mixologue, mais aujourd'hui, il excelle particulièrement dans le latte art, ce qui émerveille les clients. Est-ce ses nouvelles baskets à trois bandes qui lui donnent des ailes ? La jeune serveuse le regarde faire en coin, amusée : à chaque rosace dessinée sur un cappuccino, elle a l'impression qu'il signe un autographe invisible.


Lors de l'accalmie après le coup de feu de midi, Léonie se lance enfin dans le récit de ses dernières 24h glissée dans la peau d'une enquêtrice. Le cuistot, la patronne et le barman l'écoutent avec attention, pris dans les rebondissements de la première journée d'investigation sur le terrain. 

Ils ne sont d'ailleurs pas les seuls à suivre le déroulé de cette histoire. Toute en discrétion, à quelques tables du comptoir, la femme au turban et aux lunettes de soleil, tend l'oreille en faisant semblant d'être absorbée par son roman.


Quand Léonie arrive à la rencontre avec Marcel et à ses confessions sur sa vie dédiée à son art et surtout à la solitude dans laquelle tout cela l'a plongé, elle perçoit un voile de tristesse dans le regard d'Hipolito. Elle comprend alors que son collègue cuisinier n'est pas loin d'avoir eu la même destinée. Son emploi au Café des Deux Moulins lui a apporté une stabilité financière et une sorte de famille de « substitution », mais en même temps, il a enfoui toutes ses aspirations d'artistes. Il ne s'autorise plus à écrire. Pour lui, les mots et les vers font partie d'une autre vie. Léonie se demande s'il n'est pas possible de concilier les deux et après un petit silence, elle conclut :

— Je n'arrête pas d'y penser depuis hier... Je ne peux pas laisser Marcel s'enfoncer tout seul dans son coin. J'ai envie de faire quelque chose pour lui.

Gina, la dévisage longuement, comme si elle cherchait un visage derrière celui de Léonie.

— Tu me fais penser à quelqu'un, toi... 

— Ce n'est pas la première fois que tu me le dis. Mais je te fais penser à qui ? Je connais cette personne ?

— À une petite serveuse qui ne tenait pas en place tant qu'elle n'avait pas tricoté un peu de bonheur dans la vie des autres.

Toujours assise à sa table, la femme au turban relève imperceptiblement la tête à l'évocation de cette "petite serveuse". Son thé refroidit, mais elle ne tourne plus les pages de son roman.

Hipolito comprend tout de suite à qui Gina fait référence :

— Tu penses à Amélie, je suppose ? 

— Évidemment 

— Amélie Poulain ? demande Samir. Elle est célèbre dans le quartier non ? J'ai entendu son nom plusieurs fois mais je ne connais pas son histoire. Tu nous racontes ? 

— Il y a une vingtaine d'années, du temps de Madame Suzanne, il y avait ici une autre serveuse, Amélie. Très observatrice, comme toi. Elle avait l'air de vivre dans son monde, mais en réalité, elle passait son temps à s'occuper de celui des autres. 

Elle inventait des petits stratagèmes pour réparer les vies de l'ombre : rendre un vieux trésor d'enfance, faire tomber des gens amoureux, pousser son propre père à enfin quitter son fauteuil en faisant voyager son nain de jardin,... 

Elle faisait tout dans ton genre : en douce, avec poésie et détermination. 

C'était aussi une grande rêveuse. 

Tenez par exemple, notre crème brûlée dont les gamins raffolent ? C'est un clin d'œil à ses petites manies. Elle adorait commencer un crème brûlée en cassant la croûte avec le dos de sa petite cuillère. 

— Et qu'est-elle devenue ? 

— Un jour elle a croisé la route de Nino Quincampoix, un autre grand rêveur. Et bam, le coup de foudre ! Après quelque temps, ils ont quitté Montmartre pour faire un grand tour d'Europe sur la mobylette de Nino et ils se sont installés dans un coin reculé du Portugal. 

— Oh ! Tu n'as plus jamais eu de nouvelles ? 

— Si, on a gardé contact pendant longtemps, mais depuis trois ans, toutes les lettres et mails que je lui envoie me reviennent et son numéro de téléphone appartient à quelqu'un d'autre, termine Gina attristée. 


Léonie, elle, écoute l'histoire en silence, avec ce mélange d'admiration et de vertige de quelqu'un qui découvre qu'avant elle, une autre a déjà arpenté les mêmes trottoirs, armée des mêmes envies têtues de rafistoler la vie des autres.

Dans un coin de sa tête, une idée commence à faire les cent pas : si les courriers de Gina n'atteignent plus Amélie, peut-être que d'autres enveloppes, elles, pourraient encore arriver quelque part, chez un vieux peintre de la rue Norvins.

— Ça y est. J'ai trouvé !

— Trouvé quoi ?, demande Gina.

— Ce que je vais faire pour Marcel. Je vais lui écrire des courriers qui font du bien et lui en poster deux fois par semaine.

— Donc, si je comprends bien : tu veux devenir la factrice officielle du bonheur de Montmartre ? 

— Pas du bonheur. Juste un peu de compagnie, de douceur et de mystère dans sa boîte aux lettres. Ça a quand même autrement plus de classe que des textos, non? 

— C'est certain, rien ne vaut le charme du stylo encre et du papier, décrète Hipolito. 


C'est donc décidé : le lundi, elle écrira sur les nouvelles de Montmartre avec une suggestion de sortie extraite de l'agenda culturel et le jeudi, un mot plus personnel, mais toujours de manière anonyme afin de cultiver le mystère.

En rentrant chez elle ce soir-là, elle imagine déjà la pile de petites enveloppes crème alignées sur sa table, comme une ribambelle de minuscules portes qu'elle s'apprête à ouvrir sur la solitude de Marcel.


Le reste de la semaine se termine sans événement particulier, ce qui n'était pas plus mal pour que Léonie puisse se concentrer sur la préparation de ses premiers courriers. 

Elle hésite sur le choix du papier : trop fleuri, ça ferait carte postale de vacances ; trop blanc, ça ferait facture. Elle finit par choisir un carnet à lignes bleu pâle, celui qu'elle gardait "pour un jour important" sans savoir encore lequel.

Elle teste plusieurs formules de signature dans un coin de page — "Une amie anonyme", "Une montmartroise attentive", "Quelqu'un qui pense à vous" — et corne la feuille en souriant : elle vient de se trouver une nouvelle identité secrète. 


« Cher Marcel, 

Cette fin de mois de novembre s'annonce charmante à Montmartre. 

Plus que quelques jours avant de voir les rues s'illuminer pour les fêtes, les décorations orner les vitrines et le marché de Noël s'installer sur la place des Abbesses. En conséquence, les touristes seront bientôt plus nombreux à arpenter nos ruelles, ce qui est une excellente nouvelle pour le commerce !

À ne pas manquer le week-end prochain : Le grand jeu de piste « Secret de Montmartre ». 

À bien vite pour de nouvelles aventures ! 

Affectueusement, 

Une personne qui pense à vous.»


Léonie s'amuse comme une folle à trouver des idées pour sa mission épistolaire mais n'en oublie pas pour autant que Marcel lui avait révélé l'identité du 3e enfant présent sur la photo avec Dominique Bretodeau : la petite fille prénommée Colette. Elle aurait aimé aller à sa recherche avec Clémence mais l'architecte étant en déplacement à l'étranger jusqu'en décembre, elle ne peut pas venir avec elle. C'est pourquoi, Léonie se charge de cette expédition seule. Enfin pas tout à fait. Cette fois, elle sera accompagnée de son appareil photo. 


Elle dévale la rue Lepic jusqu'au métro Abbesses, attrape la ligne 2, et ressort quelques stations plus tard près du canal Saint-Martin, là où les péniches somnolent et où les ponts métalliques découpent le ciel. La tranquillité qui émane de ce lieu invite Léonie à flâner au bord de l'eau. Sur un banc, un homme lit un roman en tournant les pages avec un soin maniaque, un peu plus loin un couple partage un croissant en silence ; Léonie se dit que ce quartier semble peuplé de petites scènes prêtes à être photographiées mais qu'on oublie de déclencher. 


Tout en laissant ses pas décider seuls, elle observe les boutiques et une ancienne devanture couleur vert d'eau un peu écaillée attire son attention. Les indices ne trompent pas : enseigne effacée sur laquelle on devine un bouquet de fleurs et sticker Interflora jauni encore collé sur la vitrine indiquent que cet espace était jadis occupé par un fleuriste. Et d'après ce que lui en a dit le peintre, Colette a été fleuriste. Il semblerait qu'elle soit peut-être au bon endroit. Elle scrute les noms indiqués sur les sonnettes du bâtiment. Et bingo, elle lit « Colette Moreau » à côté de l'une d'elles. Elle respire un grand coup et sonne. Pas de réponse, déception. Au moment, où Léonie tourne les talons, elle entend une petite voix douce à travers l'interphone :

— Oui, c'est pour quoi ? 

— Bonjour Madame, excusez-moi de vous déranger. Je suis Léonie Voit. Je souhaiterais vous montrer une photo qui, je pense, va vous intéresser. 

— Une minute, je descends. 

— D'accord, je vous attends sur le banc. 


Une petite femme très discrète s'approche d'elle. Son visage est doux, encadré de cheveux gris relevés en chignon approximatif. Ses vêtements sont discrets, dans des tons effacés, comme si elle avait choisi de laisser la couleur aux fleurs, et maintenant aux autres. Elle s'assoit délicatement à côté de Léonie.


— Bonjour Mademoiselle, moi c'est Colette Moreau. Enchantée de faire votre connaissance. Vous me parliez d'une photo ? 

— Oui c'est bien cela. Regardez, lui dit-elle en lui tendant le cliché des trois enfants pris dans les années 60. 

Colette met quelques secondes à comprendre ce qu'elle tient entre les mains. C'est tellement lointain tout ça... Elle reste silencieuse, mais son visage est attendri. 

— Vous reconnaissez ces enfants ? 

— Oh que oui. Ce sont mes grands copains de jeunesse Dominique et Marcel avec moi, la garçonne du trio. Ça fait tout drôle de revoir ça. 

— Je comprends. Je m'excuse d'avance si ma question est brutale mais saviez-vous que Dominique est décédé il y a quelques semaines ? 

— Non, je l'ignorais. Paix à son âme. Les remous de l'existence nous ont fait prendre des trajectoires différentes et j'ai fini par les perdre de vue tous les deux. Vous savez ce que c'est...

— J'en ai une petite idée, oui. Mais vous serez peut-être heureuse d'apprendre que Marcel est toujours en vie. Il est encore et toujours aquarelliste à Montmartre. Je crois qu'il serait ravi de vous revoir. 

— Quelle belle idée ! C'est lui qui vous envoie ? 

— Pas exactement. Pour tout vous dire, je n'ai fait sa connaissance que très récemment. En vérité, je suis à la recherche des personnes qui ont bien connu Dominique Bretodeau pour qu'elles puissent parler de lui à son unique fille, Clémence. Elle et son papa n'avaient plus de contact depuis de nombreuses années et le décès inopiné de ce dernier la laisse avec beaucoup de regrets et de questions. Ma patronne a retrouvé cette photographie dans le café où je travaille, Les Deux Moulins, rue Lepic. J'ai vu ça comme un signe et on s'est lancée dans l'enquête « Bretodeau ». 


Colette est de plus en plus distraite au fil de l'explication. Elle jette des rapides coups d'œil par-dessus l'épaule de Léonie puis fixe quelque chose de l'autre côté du canal. Ce quelque chose de l'autre côté du canal est en réalité quelqu'un : Henri, le cordonnier retraité dont Colette est éperdument amoureuse depuis 30 ans. 

Elle sait à quelle heure il ouvre ses volets, quand il descend ses poubelles, et même la saison où il ressort son manteau camel râpé au col. Elle reconnaîtrait sa silhouette parmi mille autres rien qu'à sa façon de plier son journal sous le bras. Mais elle n'a jamais osé lui avouer qu'il faisait pétiller son cœur. Chaque fois qu'elle a pensé traverser le canal pour lui parler, ses jambes se sont dérobées, préférant encore user le trottoir du même côté que de risquer de briser le fragile rituel de leurs sourires et signes de la main de loin.


Léonie suit la direction de son regard et devine rapidement qu'il se joue ici une autre histoire restée en suspens.

— Vous vous connaissez bien, tous les deux, non ?

— Disons que je connais ses habitudes mais je ne pense pas qu'il connaisse les miennes. 

Un rayon de lumière accroche le visage de Colette au moment précis où elle regarde à nouveau vers la fenêtre d'Henri. Léonie, touchée par ce bref éclat, attrape son appareil photo dans son sac et déclenche aussi vite : elle saisit une femme qui a passé sa vie à s'occuper des fleurs des autres, mais qui n'a jamais cueilli sa propre histoire d'amour.


MERCI de m’avoir lue jusqu’ici ! 

J’aimerais avoir votre avis pour écrire la fin de l’histoire.

Pour vous, qui est la femme au turban et lunettes de soleil?

  1. Une propriétaire de galerie à la recherche d’artistes
  2. Amélie Poulain

Donnez-moi vos réponses en commentaire. 🙏


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