D'Eau et de Feu

Chapitre 2 : En chemin

2054 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 07/08/2026 21:28

Chapitre 2 


Les deux dragons avançaient en silence en direction d’un bosquet situé sur l’autre versant. 


Divers chants d’oiseaux résonnaient parmi les arbres, le dragon rouge suivit du regard l’un d’eux qui s’envolait, porté par un courant d’air, quand il vit du coin de l’œil la dragonette. Elle s’était placée à quelques pas derrière lui et semblait vouloir garder une distance raisonnable. Ses ailes bougeaient de temps en temps dans un mouvement étrange.


Elle est mal à l’aise apparemment, à cause du choc de ce qui vient de se produire ? C’est moi qui provoque cela chez elle ? Elle est gonflée… c’est elle qui m’a demandé de l’accompagner après tout. Pourquoi me demander de venir si elle a peur de moi ? Je donne vraiment l’impression d’être un dragon dérangé qui peut se jeter sur elle sans prévenir ?


Cendral, perdu dans ses pensées, regardait devant lui en fixant le paysage.


Pourquoi fallait-il que je m’approche, j’ai perdu mes bons réflexes, j’aurais dû partir dans la direction opposée dès que je les ai vus… Mais… il l’aurait tuée… ou pas. Elle semble savoir se défendre. Et si je m'étais embarqué dans une histoire pas possible avec une pipelette pour rien ? Ou alors elle était de mèche ? Non… si ?


Non, ça m'étonnerait, mais il vaut mieux que je garde un œil sur elle. Elle n’est probablement pas avec eux, mais cela ne veut pas dire qu’elle ne cache rien. Qu’elle n’est pas dangereuse. Rappelle-toi, Cendral, ne compte que sur toi-même, ne fais confiance à personne.


Au fur et à mesure que le soleil déclinait, ils parcouraient les collines jusqu’à une forêt dense. Lui qui avait passé des années seul et en paix dans la forêt avait pris l’habitude de cet environnement, cela l'apaisait. 


Mais celle-ci était différente, plus… vide… et moins chaleureuse, quelques buissons par là, quelques tapis de fougères verdoyantes, le bruit des oiseaux et des animaux de la forêt. Mais… il y avait cette impression dérangeante, une boule d’angoisse lourde qui pesait sur son estomac et rendait l’atmosphère comme chargée de sentiments. Continuant à ruminer, l’environnement se confondit en une sorte de bourdonnement.


— Hé ! Je sais que je parle beaucoup, mais tu pourrais au moins faire semblant de m'écouter, non ?


Écume s’était légèrement rapprochée de lui et, visiblement, lui avait parlé à la vue de son air outré. Cendral secoua la tête pour tenter de reprendre ses esprits.


— Tu disais ?


— Je disais… que cela fait un moment qu'on marche, maintenant, la nuit commence à tomber. On s’installe là-bas ?


Elle désignait une sorte d'alcôve rocheuse au pied de la montagne, qu’une canopée dense recouvrait en bonne partie.


— Hum hum, bonne idée. 


— Merci de ton enthousiasme… ça fait plaisir ! 


— Je n’allais pas sauter de joie non plus. 


— Certes, môssieu le grincheux, mais sourire au minimum et ne pas rester les yeux dans le vague pendant des heures alors que j’essaye de communiquer ne serait pas du luxe.


Elle est sérieuse ? 


Cendral émit un grognement vexé et se dirigea vers l'alcôve. Écume resta figée sur place quelques instants avant de le suivre.


Sans dire un mot, ils s'allongèrent tous les deux dans l’espace libre qui restait. Le dragon rouge étant plus grand, il en occupait une bonne partie. Écume s’installa donc légèrement à l’écart, plus proche qu’il ne l'aurait voulu, mais pas collée à lui, ce qui n’était déjà pas mal.


Elle semble moins naïve que je ne le pensais. Mais tout de même, me demander de l’accompagner ? Certes, je l’ai aidée, mais bon, je ne suis pas le dragon le plus avenant. Elle a peur de quoi ? Des deux lascars ? Qu’ils reviennent pour finir le travail ? Ce serait cohérent, peu importe ce qu’elle a pu entendre, s'ils étaient prêts à la poursuivre et à la tuer, ça ne doit pas être insignifiant. Mais je m’en moque, je l’accompagne juste vers le village et je repars directement. Je ne suis pas un dragonsitter.


Il réalisa soudain qu’hormis son nom, il ne savait absolument rien d’elle. 


Elle est jeune, alors que faisait-elle seule à Possible-Ville ? Décidément, trop de questions tournent autour d’elle. Je ne devrais pas dormir cette nuit et garder un œil sur elle au cas où.


Il observa la dragonette et vit qu’elle regardait sa blessure sous différents angles. Celle-ci était profonde et couvrait une bonne partie de son aile, mais ne saignait plus, ce qui était bon signe.


Écume ramassa quelques feuilles et des fleurs qu’elle commença à écraser entre ses griffes.


— Que fais-tu ? dit Cendral, d’une voix méfiante.


— Eh bien, j’essaie de faire un cataplasme à mettre sur ma plaie, ça se voit, non ? Pourquoi ? Je m’y prends mal ?


— Avec… ça ? répondit Cendral en désignant du menton le tas de plantes informe.


La jeune dragonne regarda sa patte couverte d’une matière visqueuse et marron avec un air surpris. 


— Une plante est une plante, non ? Je veux dire, ça ne peut pas faire de mal… Si ? Ça ressemble à des plantes comestibles donc ça ira. Pas vrai ?



Elle ne connaît même pas les bases des soins. 


— Tu ne connais pas les plantes qui peuvent te soigner et celles capables de te tuer ? interrogea le dragon rouge, l’air étonné. 


— Bah oui ! Je suis une Aile de Mer, je te rappelle, je suis habituée aux plantes maritimes, je n’y connais rien aux plantes terrestres !


Cendral leva les yeux au ciel puis se leva. 


— Il te faut du plantain, j’en ai vu plus loin. Ne t’applique pas ce… truc… tu vas juste te causer une infection.


Tout en s’éloignant, il entendit la dragonne ronchonner et jeter rageusement sa mixture. 


Il s’avança dans la forêt que le soleil couchant obscurcissait. Il cracha quelques flammèches pour s'éclairer tout en cherchant au sol à l’endroit où il avait vu la plante verte aux larges feuilles nervurées reconnaissables. Il finit par retrouver le petit parterre au pied d’un immense arbre, en prit une poignée et se retourna pour faire demi-tour. Alors qu’il arrivait à proximité de leur campement de fortune, il s’arrêta.


Et si je partais maintenant ? J’ai déjà fait plus que je n’aurais jamais dû faire. Elle est en vie, et relativement en sécurité. Je peux profiter de la nuit pour juste partir et reprendre ma vie.


C’est à ce moment-là qu'il entendit fredonner au milieu des arbres. Il s’approcha doucement du camp de fortune, et vit la dragonette couchée, les yeux fermés et la tête posée sur ses pattes avant et qui fredonnait tranquillement.


Il resta là, à la regarder pendant quelques minutes. Baissant les yeux vers ses serres qui tenaient les plantes, il ruminait. Puis, avec un profond soupir aussi bien extérieur qu’intérieur, il retourna dans l'alcôve.


Je ne peux pas partir, pas pour le moment. Quel genre de dragon traqué ferme les yeux et fredonne ? Aucune vigilance, elle est trop confiante… je dois au moins rester jusqu’à Possible-Ville. Après, ce ne sera plus mon affaire.


En arrivant dans l'alcôve, Écume se redressa et regarda les plantes que le dragon rouge tenait.


— Donc c’est ça ? Tu es sûr ? Non, parce que ça serait drôlement comique que je meure d’infection à cause d’une plante, n’est-ce pas !


Vraie question, ou ironie ? 


— Euh… oui. Je suis sûr. Je l’ai déjà utilisé, dit Cendral en désignant une cicatrice au niveau de sa patte arrière.


— Bon, très bien doc ! Et… merci. De m'éviter une lente et douloureuse agonie, je veux dire. Ha !


Cendral tendit à la jeune dragonne les plantes, et retourna s'allonger de l’autre côté de l'alcôve.


Il regarda Écume écraser les plantes pour en faire une sorte de pâte légèrement mousseuse et à l’odeur âcre. La dragonne se contorsionna pour tenter d’atteindre la blessure avec sa patte poisseuse, mais la plaie était mal positionnée, ce qui lui compliquait la tâche.


Elle soupira et se tourna vers Cendral.


— Tu peux m’aider ? Je n’arrive pas à l’atteindre. 


Moi, la soigner en plus ?


Il détourna le regard avec un grognement agacé.


— Sérieusement ? s’emporta la dragonette. J’ai bien compris que tu te méfiais de moi ! Ce n’est pas un piège, c’est juste que je n’arrive pas à appliquer la plante que TU es allé chercher, je te le rappelle !


— Oui, et c’est déjà pas mal non ! répondit brutalement le dragon rouge. 


La dragonne de mer eut un mouvement de recul.


J’ai peut-être été un peu brutal… mais quand même. Au bout d’un moment, elle est grande, non ? Je ne vais pas lui donner la becquée en plus de tout ça ? 


Mais un sentiment de malaise léger commençait à apparaître. Après tout, elle ne pouvait vraiment pas se soigner elle-même au vu de la position de la plaie.


Le regard d’Écume était un mélange d'incompréhension et de peine. Néanmoins, elle ajouta d’un ton  plus calme.


— Je ne te demande pas d’aller sur l’une des trois lunes. Juste d’appliquer cette pâte. S’il te plaît ?


En soupirant, le dragon rouge se leva, prit la mixture et l'appliqua sur la plaie. Il vit la dragonne siffler et grimacer au contact de la matière.


— Il ne m’a pas loupée, ce museau fumeux, hein ? Il a de la chance qu’il n’y ait pas eu la mer ou un cours d’eau, je serais partie à la vitesse de l’éclair, ha ha !


Cendral ne répondit pas. Une fois qu’il eut fini d’appliquer le soin, il s’essuya les griffes dans la terre meuble et retourna se coucher. Il se positionna de façon à pouvoir garder un œil sur cette dragonne mystérieuse.


— Tu ne te soignes pas ? Ils t'ont blessé aussi, à ce que je vois.


Le dragon rouge regarda l’entaille que le dragon de sable lui avait faite avec son couteau ; il l’avait complètement oubliée.


Écume tendit sa patte encore couverte de cataplasme vers la blessure, comme pour lui en appliquer également, mais Cendral s’écarta brusquement en sifflant.


— Pourquoi es-tu comme ça ? demanda la dragonne. 


— Comment ça ?


— Eh bien… si… froid ? Je veux dire, je sais que les dragons du ciel ne sont pas réputés pour leur amabilité, mais…


Cendral plongea son regard dans ses yeux, cherchant une trace de moquerie ou de jugement. Mais il n’y voyait qu’une question sincère.


— Cela ne te regarde pas, dit-il d'une voix plus cassante qu'il ne l’aurait voulu.


— Génial, merci pour cet éclaircissement on ne peut plus instructif ! Humpf ! dit Écume avec colère.


La dragonette reposa sa tête sur ses pattes avant, ferma les yeux et ne dit plus rien. Au bout de quelques minutes, sa respiration calme indiqua qu’elle s'était endormie. 


J’aurais peut-être dû lui dire ? Lui parler de mon passé. Non ? Non… ça ne regarde que moi après tout. Qu’est-ce que cela peut bien me faire qu’une dragonette inconnue connaisse mon passé et mes tourments ? Rien… ne faire confiance à personne. De toute façon, demain, tout sera fini.


Cendral posa également sa tête sur ses pattes avant et regarda le ciel parsemé d’étoiles. Il les fixa, perdu dans ses réflexions. Sans même s’en rendre compte, ses paupières alourdies par une journée très mouvementée se fermèrent.



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